A propos de Donald Trump

Nous vous proposons un intermède avant de reprendre la publication des interventions du colloque « Faut-il avoir peur ? » Mieux, un dialogue entre deux de nos blogueurs, Thierry Berlanda et Bernard Perret.

Bonne lecture

 

Trump : le discours de trop

par Thierry Berlanda

Nous avions été nombreux à penser, bien que n’ayant pas de sympathie politique ni personnelle pour Donald Trump, que sa victoire à l’élection présidentielle de l’année dernière n’était pas une aberration, ni logique ni politique, et qu’il convenait au contraire d’en dégager la rationalité. En l’occurrence, l’écœurement suscité dans la population, à tort ou à raison, par la caste régnante, aux membres interchangeables et pleins de morgue,  s’était traduit en une sorte de jacquerie à l’échelle de l’Empire : Donald Trump avait été l’emblème de cette ruade populaire contre la collusion financière et le dogme universaliste néo-wilsonien.

Or la victoire de Trump ne nous avait pas pour autant enchantés, loin de là. Nous savons maintenant pourquoi, et ce n’est d’ailleurs qu’une confirmation : le président des Etats-Unis est inconstant, histrionique, avance sans cap et recule en désordre, limoge un directeur du FBI visiblement convaincu de sa duplicité, et s’empêtre dans une défense brouillonne contre des accusations gravissimes de transmission de secrets d’Etat à une puissance étrangère (la Russie).

Comme il lui semblait sans doute qu’il manquait une touche de peinture au tableau, voici que Donald Trump vient de faire, à Ryad, un discours ouvertement pro-arabe et amèrement anti-iranien, qui fut à peu près le contraire de ce qu’il aurait fallu dire ou faire : l’Iran, en vérité, n’arme aucun terroriste, alors que les régimes tyranniques arabes sunnites de la région ne sont pas exempts de soupçons à cet égard. Si l’on ajoute à ce contresens diplomatique de première grandeur le massacre de la rébellion yéménite perpétré à bas bruit médiatique par les Saoud, et qui ne semble pas défriser la moindre mèche de la toison présidentielle américaine, nous avons sous les yeux de quoi regretter, hélas, le bon vieux temps du patriciat clintono-bushiste. C’est bien le premier motif de notre colère contre Trump, qu’il ait enterré pour vingt ans toute solution politique déjouant la mainmise de l’establishment sur les Etats-Unis.

Ainsi, nous allons assister sous peu à la transformation de Trump en bouc émissaire : le corps diplomatique, les services secrets, le FBI, Wall Street, les patrons des GAFA et autres géants industriels, les églises sans doute, et bientôt une large majorité de l’opinion vont clouer le troll de la Maison Blanche au pilori, et sur sa dépouille l’unité nationale, pour un temps, se reconstituera.

Cela doit poser une question aux Girardiens et à tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à son œuvre : il n’est pas dit que le bouc émissaire soit complètement innocent (Jésus mis à part, on le sait) des péchés dont on l’accable, et il n’est pas dit non plus qu’il n’y ait pas, parfois, de bonnes raisons d’être soulagé par son sacrifice, au spectacle duquel la société se reforme.

 

Donald Trump, sauveur de la Planète ?

par Bernard Perret

Dans son texte, Thierry Berlanda voit Donald Trump comme un bouc émissaire planétaire en puissance. Il ne croyait sans doute pas si bien dire. Qui plus est, ce bouc émissaire pourrait bien se révéler d’une remarquable efficacité politique, démentant pour une fois la thèse de Girard sur l’inefficacité croissante du mécanisme sacrificiel. Il est vrai que nous n’avons pas eu à le choisir : en faisant un bras d’honneur au reste du monde, il s’est désigné lui-même avec une belle inconscience. Quoi qu’il en soit, l’arrogance de son discours annonçant le retrait des États-unis de l’accord de Paris sur le climat vient peut-être de sauver celui-ci. En écrivant cela je manie bien-sûr le paradoxe, mais j’exagère à peine. L’indignation presque unanime provoquée par la décision du président américain est en train de produire des effets en chaîne qui pourraient s’avérer décisifs pour la lutte contre le changement climatique. Dans les heures qui ont suivi, on a vu s’enclencher une dynamique de renforcement des coopérations et une mobilisation à l’échelle mondiale, impliquant la plupart des autres grands pays (Union européenne, Chine, Inde…) et un grand nombre d’acteurs non étatiques, y compris américains (Etats, villes, entreprises, milieu scientifique). On a vu s’esquisser comme par magie une géopolitique climatique qui tardait à se mettre en place, bien qu’elle soit de toute évidence la condition sine qua non d’une mise en œuvre effective de l’accord. En clair, grâce à Trump, le climat est désormais identifié comme un enjeu majeur des relations internationales, ce qui ne manquera pas d’avoir de multiples conséquences. L’une d’entre elles, tout à fait évidente dans le cas de la France, est que les pays qui montent en première ligne pour défendre l’accord face au retrait américain vont être obligés de mettre les bouchées double et de faire réellement preuve d’exemplarité.

En plus de son impact directement géopolitique, la décision du président américain a pour effet indirect de souligner l’importance des efforts à accomplir pour sauver le climat. L’argumentaire de Trump, irrecevable pour l’essentiel, a le mérite de faire ressortir un fait que nos dirigeants ont toujours soigneusement occulté : la lutte contre le changement climatique n’ira pas sans conséquences pour notre modèle économique et notre mode de vie. Dans son délire global, Trump n’a pas tout à fait tort de le souligner. Il faut regarder les choses en face : l’accord de Paris n’était pas bien parti. Le consensus universel autour de ses objectifs à long terme était un consensus mou, peu susceptible de provoquer une véritable mobilisation. Cet accord général était trop rassurant. Les spécialistes, certes, ne se faisaient aucune illusion sur la possibilité d’atteindre l’objectif de limiter le réchauffement à 2 degrés. Mais l’opinion pouvait y croire, ou du moins s’accrocher à la certitude rassurante que le problème était traité au bon niveau, et les responsables politiques ne se pressaient pas pour la détromper. La décision de Trump a pour effet de dramatiser l’enjeu, obligeant à sortir de la douce illusion selon laquelle le monde se serait enfin mis sur une trajectoire qu’il suffirait de tenir sans rupture majeure dans nos modes de vie.

Du point de vue girardien, on a là un cas d’école, une illustration spectaculaire du rôle fondateur des phénomènes de polarisation de l’animosité. La sauvegarde de la Terre, notre « maison commune », est une cause qui devrait normalement se suffire à elle-même, mais force est de reconnaître qu’on se mobilise encore plus facilement quand on a en face de soi un « bad guy » aussi doué que Donald Trump pour jouer ce rôle.

3 réflexions sur « A propos de Donald Trump »

  1. Merci Thierry et Bernard.

    Oui, l’innocence du bouc émissaire est un problème de la théorie mimétique. Dans certains passages, il est dit, de manière moins catégorique, qu’il n’est pas plus coupable que les autres, ce qui justifie alors le rôle des signes de sélection victimaire qui viennent orienter plus ou moins le hasard.
    Pour sauver la doctrine, j’ai été parfois tenté de me replier sur l’arbitraire ou l’aléatoire de son choix. Mais là encore, peut-on utiliser de tels qualificatifs dans le cas d’espèce. Donald Trump semble le faire exprès, par incompétence, démence ou dans l’espoir d’en tirer des avantages ploutocratiques pour lui-même et sa famille.
    Le roi, ou son avatar, est un bouc émissaire en sursis, au même titre que le pharmakos. S’il fait n’importe quoi, ou si les circonstances lui sont défavorables, le sursis tombe, plus ou moins brutalement, à l’échéance ou en avance sur celle-ci.
    Cela est d’autant plus vrai lorsqu’un monopole de la violence légitime est établi, désignant son titulaire comme le responsable de tous les maux, selon une causalité probablement plus forte que celle qui condamna Œdipe.
    J’ai par ailleurs ressenti comme Bernard ces derniers temps l’impression que Donald Trump se muait en bouc émissaire bienfaisant « inintentionnel » en polarisant sur lui des détestations réconciliant les intérêts de ceux qu’il provoquait.
    Je me suis même demandé si Emmanuel Macron médiatisant sa « contre poignée de main » et détournant son slogan de campagne « Make our planet great again » ne cherchait pas délibérément à pousser à la faute le président des Etats-Unis… Bref à favoriser la polarisation mimétique anti-trumpienne. Ne vaut-il pas mieux qu’un seul leader soit désavoué pour que la planète ne périsse pas tout entière ?

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  2. En décembre 2012, l’ARM avait organisé un colloque sous la direction de Bernard Perret, « Sauver la planète : une unanimité non-violente est-elle possible ? » ( avec Olivier Abel, Christian Arnsperger, Nicola Bouleau, Dominique Bourg, Jean-Pierre Dupuy, Michael Foessel, Dominique Méda, Alain Papaux). Le réécouter aujourd’hui (disponible sur le site d’ARM – Colloques) nous fait mesurer combien lente est la prise de conscience, mais celle-ci existe malgré tout. En 2012, les intervenants semblaient prêcher dans le désert ; cependant les mesures prises depuis pour freiner une évolution frénétique de la planète semblent assez dérisoires par rapport à leur constat de l’époque. L’humanité sortira-t-elle à temps de son inhibition face à l’apocalypse, comme se demande Camille Riquier dans son intervention au colloque « Faut-il avoir peur ? René Girard penseur de la violence » ?

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