La rivalité mimétique en politique dès le Moyen-Âge

Par Jean-Marc Bourdin, le 8 mai 2017

Si la raison d’être de ce blogue est d’éclairer l’actualité à partir de la théorie mimétique, il est souvent utile de recourir à l’histoire, même très ancienne, pour faire la lumière sur nos pratiques contemporaines. Chaque lecteur sera libre en l’occurrence de mettre à profit le recul de plus de huit siècles qui lui est proposé dans les lignes qui suivent.

Dans un ouvrage devenu un classique, Principes du gouvernement représentatif, régulièrement réédité (collection Champs des éditions Flammarion), le politologue Bernard Manin (p. 75) cite les considérations d’un chroniqueur génois de 1190 dans une république communale : « Les discordes civiles, les intrigues remplies de haines et les divisions ont surgi dans la cité à cause de l’envie mutuelle d’une multitude de citoyens qui rivalisent d’ardeur pour être consuls de la commune. Aussi, les sages et les conseillers de la cité se réunirent et décidèrent que, dès l’année suivante, le consulat de la commune devrait prendre fin et presque tous furent d’accord pour avoir un podestà. »

Les italiques sont ceux de l’édition de Bernard Manin, comme s’il avait eu l’intention de pointer toutes les traces de la rivalité mimétique et de ses conséquences parmi ceux qui sont emportés par elle. Les précisions qu’il apporte à la suite sont éclairantes : le podestà « devait être étranger à la cité et, de préférence ne pas venir d’une commune voisine. Cela venait assurer qu’il soit “neutre à l’égard des dissensions et des intrigues”. »

La mimésis d’appropriation du pouvoir, ou de la vertu civique, débouchant sur l’ « envie mutuelle », est donc attestée au XIIe siècle entre ces citoyens également éligibles aux fonctions d’administration de la cité et les factions qu’ils constituent, qui « rivalisent d’ardeur ». La seule solution imaginée pour écarter les risques engendrés par ces conflits mimétiques pour l’accès aux fonctions publiques les plus élevées est en l’espèce de constituer une hiérarchie non contestable par ceux qui y sont soumis en recourant à un étranger doté durant une courte période des pouvoirs exécutif et judiciaire. Ce témoignage convainc de l’universalité des mécanismes du désir que certaines institutions libèrent. Et le recours à un étranger établit un lien avec les royautés sacrées évoquées au chapitre précédent : le podestà revêt certains traits d’un bouc émissaire en sursis dans une communauté placée sous la menace d’une crise mimétique.

La supériorité relative de nos prétendues démocraties représentatives tient sans doute à leurs capacités institutionnelles à malgré tout mieux contenir les conséquences violentes des passions qu’elles continuent de déchaîner. Dans la dernière édition des élections présidentielles françaises, la lutte des partis politiques traditionnels a néanmoins fait place, sinon à un podestà, du moins à un quasi-étranger au système partisan.

Sortons de ces prémices des joutes politiques et allons maintenant du côté de la littérature médiévale avec Yvain, le chevalier au lion, ce roman de Chrétien de Troyes qui se trouve au carrefour de la mythologie gréco-romaine, des cultures agropastorales, mais aussi de la voie qui mène au roman moderne (voir article de Nicolas Lenoir, « Yvain, la mervoille provée : Figures et critiques de la royauté sacrée » in Heckmann et Lenoir, Mimétisme violence sacré, 2012, Paradigme). Ce roman médiéval met en évidence l’importance de la renommée dans l’univers très compétitif de la chevalerie : l’amour et le pouvoir y vont au vainqueur. Nos deux chevaliers sont égaux en tout et donc incapables de vaincre l’autre, sauf à se tuer simultanément : si le tournoi auquel ils participent anonymement, chacun caché aux yeux de son rival par son armure, les oppose pour des raisons de prestige, une longue amitié les réunit. Dans le récit, les allégories Haine et Amour se juxtaposent, préfigurant la rivalité des doubles oscillant sans cesse entre modèle et obstacle (à noter incidemment que la haine et l’amour sont deux des affects principaux de l’Ethique de Spinoza avec la joie et la tristesse). Chrétien de Troyes repère donc ici certains des mouvements du désir mimétique. Osant cette fois-ci un grand bond en avant, nous ne sommes pas si éloignés de la situation de deux amis politiques de longue date, ayant fait carrière et campagne à de multiples reprises ensemble, qui se disputent soudain l’investiture de leur parti commun pour la prochaine élection.

Bien avant Shakespeare et Cervantès, le désir mimétique est donc déjà présent en politique et dans la littérature sous sa forme délétère de médiation interne. Toutefois, dans ces sociétés à la fois hiérarchiques et à l’autorité politique instable et mal définie, la médiation joue entre égaux compartimentés, patriciens en quête du pouvoir communal, chevaliers également valeureux ou jeunes nobles découvrant l’amour. Cette rivalité existe par ailleurs tout autant entre les jeunes paysans au sein de bandes qui s’entre-tuent à l’arme blanche à la première occasion (Muchembled, Une histoire de la violence, 2014, Points, Seuil). L’histoire ultérieure de l’égalisation des conditions est celle du décloisonnement de la médiation interne, probablement présente de tout temps, à l’ensemble d’une population dont les séparations tombent les unes après les autres, jusques à celle qui distingue le détenteur de la souveraineté des sujets ou des citoyens.

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