L’homme du ressentiment

par Christine Orsini

Le général de Gaulle avait voulu l’élection présidentielle au suffrage universel pour que le grand rendez-vous politique d’un peuple avec son chef ait lieu dans un face à face qui exclue les partis. Nous vivons une campagne présidentielle inédite à cause de ses surprises quasi quotidiennes mais en un sens, on est revenu au point de départ : les actuels challengers (pour le deuxième tour) sont des individualités hors parti : Le Pen a un comité de soutien (dixit Pierre Rosanvallon), Mélenchon roule pour lui, tel une vedette du showbiz, et Macron est en marche, il engrange des partisans, mais à son âge et sans être ni à droite ni à gauche, il n’a pas (encore) de légitimité parlementaire. Et le seul qui avait en vue une élection présidentielle et des législatives soutenues par les partis de la droite et du centre est devenu après quelques péripéties médiatico-judiciaires, un candidat anti-système comme les autres.

Cela pourra sembler anecdotique, mais je voudrais éclairer le désordre politique actuel par quelques remarques sur la psychologie du leader populiste qu’est devenu, en quelques jours, le candidat Fillon. Toute forme de concurrence a un caractère mimétique et a fortiori la compétition présidentielle. La théorie mimétique pourrait donc, dans le total désarroi actuel, être en mesure d’apporter quelque éclaircissement sur le fauteur de trouble qui occupe depuis des semaines la scène publique. François Fillon a mobilisé sur sa personne d’abord les politologues à propos de son ascension fulgurante lors de la Primaire, puis l’ensemble des médias et de la classe politique à propos du « Pénélopegate », puis des millions de téléspectateurs dans l’attente unanime et fébrile de sa démission, enfin une foule « innombrable », en tous cas visible, pour une reprise en main magistrale Place du Trocadéro. Maintenant, les politologues soufflent un peu et c’est au tour des psychologues de se passionner pour le cas « Fillon » ! « Toute la France s’interroge, est-il solitaire ou misanthrope ? Homme de conviction ou simple stratège ? Secret ou dissimulateur ? » Le Monde, 8 mars 2017.

François Fillon n’avait pas seulement promis de démissionner en cas de « mise en examen », il avait dit aussi : «  Aucune excuse à accorder à ceux qui pensent que la loi de la rue est supérieure à celle de la République ». Bien sûr, la foule du Trocadéro, ce n’est pas « la rue ». Mais on peut légitimement se demander comment le « collaborateur » du Président Sarkozy est devenu en quelques semaines (lui dirait qu’il y pense depuis des années) le chouchou d’une élection populaire puis un tribun du même nom, faisant appel au peuple contre un complot politico-médiatico-judiciaire. À la tribune, très habilement et mimétiquement, le candidat Fillon a parlé de sa solitude : il a resacralisé le rendez-vous d’un homme et d’un peuple. Les analyses politiques sont bienvenues pour éclairer ce contexte de « crise de la démocratie » dans lequel on est porté à croire qu’une « vérité » s’imposera par le nombre, soit ici la thèse selon laquelle « une partie de la France » a été spoliée de son vote par le « gouvernement des juges », soit la thèse selon laquelle un dirigeant politique est un justiciable comme un autre. Ces thèses rivales s’entendent souterrainement pour penser qu’un futur président de la République ne devrait pas à avoir à rendre compte d’actes délictueux.

Je m’intéresserai pour ma part à l’humain, à l’individu Fillon, à ses choix, mais en soupçonnant que comme tout le monde, il est le jouet de « forces » qui le dépassent. Mon hypothèse est même que le cas Fillon est un cas d’école pour la théorie mimétique : Fillon serait, avec une fermeté qui étonne autant qu’elle exaspère, un modèle qui se transforme en anti-modèle et plus secrètement le disciple soumis de modèles honnis : Sarkozy et Le Pen !

Pour ceux qui n’en sont pas familiers, je rappellerai que la théorie mimétique repose sur l’idée que nous avons beau être des individus, soi disant tous différents, nous nous imitons tout le temps, et tellement que ce ne sont pas nos différences qui nous font nous heurter les uns les autres comme des obstacles ou des adversaires mais nos ressemblances. Les oppositions sont mimétiques ; plus nous voulons différer, plus nous devenons des « doubles », comme ces bourgeois se promenant sur la digue à Balbec décrits par Proust : « Tous ces gens […] faisant semblant de ne pas se voir, pour faire croire qu’ils ne se souciaient pas d’elles, mais regardant à la dérobée, pour ne pas risquer de les heurter, les personnes marchant à leurs côtés, ou venant en sens inverse, butaient au contraire contre elles, s’accrochaient à elles, parce qu’ils avaient été réciproquement de leur part l’objet de la même attention secrète, cachée sous un dédain apparent. »

Sans l’aide de Marcel Proust et de René Girard, il me semble qu’on risquerait de passer à côté de l’essentiel concernant « le cas Fillon ». Collaborateur de l’hyper-président Sarkozy, la singularité de Fillon fut de résister à un traitement qui devait à la fois lui convenir, il avait le choix de partir, et le remplir de ressentiment à l’égard de ce modèle-obstacle qui devenait au fil des ans un modèle-rival puis un rival tout court. Le JDD le décrit « habitué à courber l’échine » et si l’on se réfère à l’image que veut avoir et donner de lui-même un coureur automobile, à l’esprit de compétition qui est le sien, on peut imaginer ce qu’a dû endurer le faux alter-ego de Sarkozy. « Le maniaco-dépressif a une conscience particulièrement aiguë de la dépendance radicale où sont les hommes à l’égard les uns des autres et de l’incertitude qui en résulte. Comme il voit que tout, autour de lui, est image, imitation et admiration (imago et imitare, c’est la même racine), il désire ardemment l’admiration des autres, c’est-à-dire la polarisation sur lui-même de tous les désirs mimétiques et il vit l’incertitude inévitable – le caractère mimétique du résultat – avec une intensité tragique. Le moindre signe d’accueil ou de rejet, d’estime ou de dédain, le plonge dans la nuit du désespoir ou dans des extases surhumaines. Tantôt il se voit au sommet d’une pyramide qui est celle de l’être dans son ensemble, tantôt au contraire, cette pyramide s’inverse, et comme il en occupe toujours la pointe, le voilà dans la position la plus humiliée, écrasé par l’univers entier. (Des choses cachées… pp. 331-332)

Si l’on remplace « maniaco-dépressif » (après tout, on ne connaît pas son état de santé) par « celui qui est en contact direct avec la foule et qui vit de ses faveurs », voilà un portrait ressemblant du « cas » Fillon ! Après avoir été écrasé par Sarkozy, le sous-fifre a su prendre sa revanche et l’on peut comprendre qu’il se soit senti persécuté d’être, brutalement et si près du but, écrasé par l’univers entier qu’il venait de soulever ! On dit que Sarkozy est revenu aux commandes du parti LR. Il est plus vraisemblable, pour comprendre « le cas Fillon » de penser qu’au contraire, par son obstination (seul un ressentiment exceptionnel peut nourrir une telle volonté de puissance), le collaborateur, autrefois privé de la jouissance de la « La Lanterne » à Versailles, a fait lanterner son rival malheureux et lui a imposé la nécessité de sa candidature. Moyennant quoi, il est devenu le double de son modèle-obstacle, il va aussi loin dans la ressemblance qu’on peut aller en reprenant le discours populiste de Marine Le Pen.

Plus mimétique que François Fillon, tu meurs : son discours de résistance avait des accents gaulliens et son déni à propos des faits qui lui sont reprochés et pas seulement par l’institution judiciaire, lui vient non de sa croyance à quelque immunité de circonstance ou à sa certitude d’être au-dessus du panier mais tout simplement de la bonne conscience qui est celle des moutons d’un troupeau : il a fait comme tout le monde, il n’a jamais cru enfreindre la loi en imitant les agissements de ses pairs. Sans compter que le ressentiment aiguise le sens moral toujours dans le sens de l’accusation… des autres et distrait ainsi l’attention qu’on devrait avoir pour soi.

Après la tentation du pouvoir, sous la forme : être calife à la place du calife, après la tentation de « sauver la France » par une rupture et le programme le plus ambitieux, après la tentation actuelle de soulever les foules en sa faveur, il ne restera plus à François Fillon, s’il échoue à la Présidentielle, que la dernière tentation, celle d’être la victime innocente d’une foule vindicative, un « bouc émissaire » en quelque sorte ; la tentation de sortir du jeu en beauté, comme l’Étranger de Camus, seul contre tous. Et d’écrire ses Mémoires.

Christine Orsini, le 10 mars 2017

9 réflexions sur « L’homme du ressentiment »

  1. Et dire qu’il se prétend chrétien ! Je ne sais si ces hommes politiques ont intégré Girard, leur orgueil leur faisant alors penser qu’ils pourraient surfer la vague mimétique sans se faire broyer par elle.

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    1. Il est tout de même singulier de pointer des coïncidences entre l’attitude de François Fillon et celle de Job face à l’humanité qui lui fait face. Il s’attribue les attributs du bouc émissaire.

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  2. L’analyse mimétique du lien Fillon-Sarkozy pêche, selon moi, par l’absence du rôle de l’électorat ( comme le voudrait le triangle mimétique) car c’est plutôt la masse des électeurs après avoir été : déçue, influencée, manipulée, qui a fait montre d’une fluidité inhabituelle dans une élection présidentielle défiant les lois de l’inertie politicienne.
    Ceci interpelle et perturbe le corps électoral en particulier les « anciens » qui voient leurs repères changer ou disparaître.
    Il ne peut sortir d’un tel maelstrôm qu’un embrouillamini de compromis ou plutôt de compromissions.
    Sommes nous prêts à ce changement de paradigme?

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      1. A l’instar de mon cher confrère je ne sais comment interpréter votre remerciement et si il y a un air à prendre pour avoir l’air d’en avoir un !
        Je semble également partager la sûreté de son diagnostic : voilà en effet des costumes qui ne lui auront pas coûté un sou mais qu’il risque de payer très cher ( le plus « onéreux » de tous ne venant pas de chez Arnys) …

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  3. Merci pour cet éclairage de la rivalité mimétique et de cette fascination des doubles qui fait « disparaître » l’objet du désir sous cette fascination où chacun convoque ses partisans, l’un ses croyants d’un ordre familial, l’autre d’un ordre économique sur l’autel du marché « divin » dirait Dany ROBERT-DUFOURD, aux risques que « l’habit ne fasse pas le moine » pour l’un et que les « bourses » pour l’autre s’avèrent « abyssales »… et ce quelques soient les « tailleurs sur mesure » des taux d’intérêts …ou de costards d’ailleurs.

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