#WhyIDidntReport (pourquoi n’ai-je pas porté plainte à l’époque des faits)

par Jean-Marc Bourdin

Les deux dernières semaines viennent d’être marquées par le processus de confirmation de la nomination à la Cour suprême des Etats-Unis du juge Brett Kavanaugh par le Sénat sur la proposition du Président Donald Trump.

Un an après #MeToo, une nouvelle déflagration mimétique a été déclenchée par Donald Trump, celui dont nous avions dit ici en 2017, quelques temps après son élection qu’il était « L’homme qui arrive par le scandale ».

Mais il est aussi celui par qui la « scandalisation » permanente de notre monde, si vous me permettez ce néologisme, est arrivée. Rappelons-nous en effet qu’avant l’affaire Weinstein et l’effet planétaire du #MeToo, se déroulèrent, comme l’a noté justement Annette Lévy-Willard dans ses Chroniques d’une onde de choc. #MeToo secoue la planète, parues aux éditions de l’Observatoire / Humensis en juin 2018, les manifestations monstres du 21 janvier 2017. Elles adoptèrent pour symbole le bonnet rose à petites oreilles en réaction au « pussy » (la chatte) dont le nouveau Président des Etats-Unis avait prétendu qu’il était la partie du corps par laquelle il attrapait et soumettait les femmes.

De ce point de vue, Harvey Weinstein est bien un bouc émissaire : il est celui sur lequel se sont focalisées les accusations avec le plus d’éclat médiatique, notamment en raison du milieu professionnel de l’industrie cinématographique dans lequel il exerçait. En tout cas, il n’est certainement pas davantage que Donald Trump un propagandiste de ces violences faites aux femmes et du droit irrépressible à la toute-puissance. Avec l’hypocrisie qui sied à ceux qui n’éprouvent pas de sentiment de culpabilité, il avait d’ailleurs participé aux manifestations du 21 janvier 2017 qui faisaient alors porter les accusations sur le Président des Etats-Unis intronisé la veille.

S’agissant de Donald Trump, on voit bien comment la question des scandales sexuels tend à prendre une place déterminante dans ses mises en accusation multiples. Notamment en raison de l’achat du silence de certaines de ses anciennes « conquêtes » au moment où leurs révélations auraient pu nuire à sa campagne électorale. Tout cela se mêle avec l’enquête sur la possible manipulation russe de l’élection à la présidence des Etats-Unis dans un salmigondis probablement inédit. L’indifférenciation si liée à la crise mimétique et à l’origine de sa résolution violente, efface toutes les catégories sous les coups répétés des abus de pouvoir.

Autre symptôme de l’indifférenciation à l’œuvre, la conception de la souveraineté mondiale par les Etats-Unis se traduit par l’extra-territorialité de sa législation monétaire qui lui permet d’imposer sa volonté aux autres pays qui croyaient voir leur souveraineté garantie par le droit international. Et leur président actuel éprouve sans aucune retenue un désir pseudo-narcissique de se montrer à ses contemporains en souverain du monde, communiquant quotidiennement par tweets et augmentant les droits de douane selon son bon plaisir.

Malgré cette omnipotence toujours revendiquée et assez souvent manifestée, sera-t-il toutefois à la merci d’un grand accusateur ou d’une coalition de traitres issus de la Maison Blanche comme dans la Rome impériale le furent nombre de Césars, rappelant une fois encore que la roche tarpéienne n’est jamais bien loin du Capitole ? L’avenir le dira. Ce n’est sans doute pas le plus important de ce qui se passe.

En effet, avant de voir jusqu’où iront les investigations et les mises en accusations du procureur spécial Mueller au terme d’une procédure judiciaire si éloignée de celle que nous connaissons en France, le sujet du moment est bien que Donald Trump a, en quelque sorte, repris directement la main dans l’affaire #MeToo. Il a en effet été directement à l’origine du nouveau #WhyIDidntReport. Tout part, ironiquement, de la procédure de nomination à la Cour Suprême d’un nouveau juge Brett Kavanaugh qui devrait assurer au conservatisme moral étatsunien une majorité de longue durée au sein de cette instance ; celle-ci fixe en effet la jurisprudence au fondement de tout droit anglo-saxon, donc détermine, souvent plus que la législation, ce qui est autorisé ou interdit dans tout le pays. Or la moralité de ce nouveau juge a été mise en cause par une accusation d’agression sexuelle par une de ses anciennes condisciples, Christine Blasey Ford. Donald Trump, qui a promu la candidature de Brett Kavanaugh, s’est fendu d’un de ses tweets qui donnent des sueurs froides à ses conseillers et réjouissent ses fervents soutiens : « I have no doubt that, if the attack on Dr. Ford was as bad as she says, charges would have been immediately filed with local Law Enforcement Authorities by either her or her loving parents. I ask that she bring those filings forward so that we can learn date, time, and place! » (Je ne doute pas que, si l’agression sur le docteur [Christine Blasey] Ford avait été aussi grave qu’elle le dit, une plainte aurait été aussitôt déposée auprès de la police locale par elle ou ses parents aimants. Je demande qu’elle témoigne de telle sorte que nous sachions le jour, l’heure et le lieu ! ma traduction). En effet, Mme Ford avait un temps hésité à témoigner devant la commission sénatoriale qui devait permettre d’entériner ou non la désignation de Brett Kavanaugh à la Cour Suprême.

En agissant ainsi, Donald Trump s’est en quelque sorte réapproprié le scandale Weinstein en déclenchant en retour un nouvel hashtag au fort pouvoir de contagion mimétique : #WhyIDidntReport! Ce nouveau « moi aussi » porte cette fois sur les circonstances qui ont empêché ou dissuadé les victimes d’agressions sexuelles et de viols de porter plainte. Ce hashtag donne ainsi l’occasion d’un éclairage complémentaire sur l’impunité dont ont longtemps joui les agresseurs et les violeurs. Et permet de rappeler que seuls 0,5% des viols commis aboutissent à une condamnation à une peine de prison, notamment en raison du faible nombre dépôt de plaintes, lequel est lui-même déterminé en partie par la probabilité très réduite de déboucher sur une condamnation dans des situations de type parole contre parole. Remarquons au passage que de telles situations imposent au demeurant le mensonge à l’un des protagonistes et la difficulté pour l’autre à convaincre de la vérité ; et que la justice, sauf témoignages à charge ou à décharge probants, ne vaut guère mieux que l’ordalie pour faire émerger ce qui s’est réellement passé.

Comme me le fait remarquer un de mes relecteurs, « Donald Trump, en jouant avec les mécanismes mimétiques à partir de la connaissance toute instinctive qu’il en a, déclenche en cascade des phénomènes inédits de dévoilement du réel, ce qui serait à l’opposé de ce qu’il cherche à faire », lui qui est simultanément pourfendeur des infox (néologisme français pour traduire fake news) et émetteur de fausses informations. L’hilarité qu’il a déclenchée lors de la dernière assemblée générale des Nations Unies en vantant les progrès que son administration avait fait faire dans un temps record aux relations internationales, en fournit au demeurant un témoignage plaisant. Il est à la fois le roi et son fou tout en semblant jouir de ce dédoublement.

En agrégeant les épisodes dramatiques et cocasses qui se sont succédé à grande vitesse ces deux dernières années, entre indifférenciations inédites entre sexe, politique et droit mais aussi vérité et mensonge, d’une part, et réunions mimétiques de victimes qui deviennent des foules, d’autre part, nous tenons là les ingrédients d’une révolution globale, la première de son genre. L’espérance marxiste pourrait se réaliser sur un objet tout différent, celui d’une remise en cause profonde de la domination patriarcale, et grâce à des technologies qui ont rendu désormais possible une internationalisation des revendications. L’Etat de droit est-il encore une réponse adaptée à un tel contexte, comme il l’avait été pour réguler depuis un siècle et demi la lutte des classes entre prolétariat et bourgeoisie, sa réussite la plus éclatante ? Il devra en tout cas, partout où il est saisi, tenter a minima de dire la vérité de ses normes alors qu’il est confronté à quatre abus qui se combinent : l’abus de pouvoir et l’abus de faiblesse, l’abus de droit et la dénonciation abusive qui forment la trame des affrontements juridictionnels qui vont se dérouler dans les années à venir en Occident, mais probablement au-delà, par exemple en Inde où le #MeToo semble désormais produire des effets.

I.A. pour Imitation Artificielle

par Hervé Van Baren

Google a fait récemment le buzz avec la présentation des dernières fonctionnalités de son assistant téléphonique. La vidéo présentée https://www.youtube.com/watch?v=D5VN56jQMWM est, de l’avis des médias spécialisés, bluffante. On y entend une conversation entre l’IA (l’Intelligence Artificielle) et une employée d’un salon de coiffure, puis d’un restaurant. L’IA a pour tâche de fixer un rendez-vous pour un humain bien réel. Il y a 70 ans, le mathématicien Alan Turing inventait le test qui porte son nom. Si une machine est capable de faire croire à un humain qu’elle est humaine, c’est qu’elle a atteint la conscience. Il semble bien, à entendre ces conversations, qu’on en soit là. Qu’en est-il vraiment ?

La seule chose qui rapproche l’IA d’un humain, c’est… l’imitation ! Dès lors, il n’était pas concevable de ne pas en parler dans ce blogue. L’algorithme qui gère la conversation s’appuie sur une technologie éprouvée, la reconnaissance vocale. Comment ça marche ? Un système d’IA est au départ une boîte vide (contenant l’algorithme proprement dit), qu’on remplit ensuite par expérience. La machine apprend en écoutant des milliers de phrases, et garde dans sa banque de données les informations pertinentes à la reconnaissance des mots. Au niveau du sens global de la phrase, même chose : l’IA s’appuie sur des règles grammaticales, mais surtout sur les expressions idiomatiques rencontrées pendant l’apprentissage. Pour ce qui est de l’expression, c’est le même principe : la machine écoute, retient et restitue. Je ne cherche pas à dénigrer la technologie, tout cela est extrêmement complexe, et les applications actuelles ont atteint un niveau de sophistication élevé. Mais la question qui nous préoccupe aujourd’hui, c’est de savoir si on peut parler d’intelligence pour autant.

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René Girard et le politique

Notre blogue adopte pour la livraison de ce jour une nouvelle formule, l’entretien, en l’occurrence avec un de nos contributeurs habituels, Jean-Marc Bourdin.

Blogue : Vous venez de publier en mai 2018 un essai proposant une application de la théorie mimétique aux sociétés politiques. Il est composé de deux livres publiés aux éditions de L’Harmattan intitulés l’un, René Girard, philosophe politique, malgré lui, et l’autre, René Girard, promoteur d’une science des rapports humains ? Pourquoi s’être lancé dans un tel projet ?

JMB : D’abord l’importance de l’œuvre de René Girard dans ma vie qui débute avec Des choses cachées…, probablement avant 1980, comme pour beaucoup de gens de ma génération. Ensuite le goût de la recherche, un désir que j’avais mis de côté à la même époque pour gagner ma vie par des moyens qui m’avaient alors semblé plus sûrs ! Vingt ans plus tard, j’ai commencé à écrire des essais. Et j’ai ressenti l’envie de retourner sur les bancs de l’Université, en quelque sorte pour achever ce que je n’y avais pas commencé !

Quant au projet lui-même, il tient à certaines préventions de René Girard et de ceux qu’on appelle les girardiens.

René Girard a en effet toujours proclamé son éloignement et sa naïveté, voire même un certain dédain, à l’égard de la philosophie.

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« Les plaines de l’espoir » d’Alexis Wright

Heureusement, des doctorants poursuivent le travail de René Girard, en particulier dans le domaine originel de la critique littéraire. Nous avons le plaisir de vous transmettre le lien de la revue PJCV de notre ami Andreas Wilmes donnant accès à un article récent de Mylène Charon dans le dernier numéro de sa revue :

https://trivent-publishing.eu/journals/pjcv2-1/10.%20Mylène%20Charon.pdf

proposant une lecture girardienne d’un roman australien.

Parmi les nombreux intérêts de cet article dont l’accès est sans doute rendu difficile du fait de l’ignorance de certains d’entre nous du roman analysé, celui-ci nous permet de prendre connaissance d’un roman des antipodes, de situations postcoloniales et de la condition aborigène, de l’œuvre d’une romancière traitant de l’exclusion des femmes et des violences qui leur sont faites alors que René Girard s’est vu parfois reprocher de n’en avoir pas inclus dans son panel critique.

Ce roman est contemporain : il vient ainsi montrer que les concepts de la théorie mimétique sont aussi opérants pour l’intelligibilité d’œuvres qui interviennent après Dostoïevski et Proust.

Bref Mylène Charon nous offre la possibilité de nous interroger sur l’universalité dans le temps et l’espace de la pensée de René Girard.

Retour sur « l’affaire Benalla »

 

par Christine Orsini

L’affaire Benalla entre dans sa phase judiciaire, ce qui ne signifie pas qu’elle n’a plus d’actualité. Pour Médiapart, toute la question est de savoir si cette affaire est oui ou non l’ « affaire Macron  » Les partisans du oui n’entendent pas que les vrais responsables échappent à la justice.

Un article du Figaro de début août 2018 apporte le recul salutaire d’une réflexion informée : son auteur, ancien conseiller d’Etat, dit en juriste et en historien, tout ce qu’il y a à dire sur l’aspect français de ce « scandale » national. L’ambivalence d’un peuple régicide à l’égard du pouvoir souverain, le souvenir des luttes sociales, l’exigence morale de transparence, héritage de la Révolution et fonds de commerce des médias, tout cela explique fort bien qu’une très large partie de l’opinion se soit scandalisée à propos d’un fait divers au point d’en faire une « affaire d’Etat ».

FRANCE-POLITICS-ASSAULT-POLICE

http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2018/08/03/31001-20180803ARTFIG00235-l-affaire-benalla-un-psychodrame-exagere-mais-revelateur-des-obsessions-francaises.php#fig-comments

On a vu à la télé ce qu’on croyait impossible : des conciliabules fraternels dans les couloirs de l’Assemblée entre les députés frontistes et ceux de la France insoumise. La groupie girardienne que je suis a pensé dans un flash à cette observation de Luc, à la fin de son récit de la Passion : « Et ce même jour, Hérode et Pilate devinrent amis, d’ennemis qu’ils étaient auparavant ». Commentaire de Girard : « Leur réconciliation est un de ces effets cathartiques dont bénéficient les participants à un meurtre collectif. » (Je vois Satan…p.207)

Le conseiller d’Etat a en effet pensé à Girard. Il a perçu l’aspect sacrificiel de cet emportement collectif contre le Président à travers son « homme de confiance »: dans sa laide et brutale arrogance, celui-ci est devenu le substitut de celui-là. Il n’y a pas de sacrifice sans substitution : si le « bouc émissaire » est le substitut de la collectivité, le souverain républicain, qui « représente » le collectif et parle en son nom, a une vocation particulière pour cette fonction « cathartique ». Continuer à lire … « Retour sur « l’affaire Benalla » »

« Thyeste » de Sénèque

© Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas

par Jean-Marc Bourdin

Le festival d’Avignon 2018 a été marqué par la représentation dans la cour d’honneur du Palais des Papes d’une pièce réputée injouable de Sénèque montée par Thomas Jolly (captation : https://www.youtube.com/watch?v=C1WmhD4Du1w). Le philosophe stoïcien du 1er siècle, connu entre autres comme précepteur et victime de Néron, était aussi un dramaturge qui a repris à son compte de nombreux sujets de la mythologie et de la tragédie grecque. Thyeste sera montée de nouveau à Paris en novembre et décembre 2018 à La Villette.

Sénèque s’est beaucoup intéressé aux Atrides dont l’importance a sans doute été éclipsée par la focalisation opérée par Freud sur Œdipe et, à sa suite, sur la Thébaïde dans son ensemble, laquelle contient avec Etéocle et Polynice une histoire de jumeaux rivaux qui fait le pendant de celle d’Atrée et de Thyeste. Si le théâtre latin est souvent une démarque de la tragédie grecque, en l’occurrence Sénèque offre ici une œuvre sinon originale, du moins dont les sources grecques ont disparu. Il nous fournit dès lors le seul accès disponible à un mythe majeur de l’Antiquité grecque.

Il est au demeurant probable que Sénèque a fourni une source d’inspiration majeure à Shakespeare avant que Corneille et Racine ne participent à son occultation après lui avoir beaucoup emprunté eux aussi.

Les Atrides ou l’Orestie auraient dû s’appeler les Tantalides comme le suggère la latiniste Florence Dupont qui a traduit et présenté l’ensemble du théâtre de Sénèque, enclenchant sa réhabilitation en cours. En effet, la malédiction de la lignée découle de la faute initiale de son fondateur.

Or que nous dit le mythe de Tantale rappelé dès le début de Thyeste : la faute de ce mortel est d’avoir donné lors d’un banquet son fils Pélops à manger aux Dieux de l’Olympe (dont son propre père Zeus) pour obtenir leurs bonnes grâces. Or ceux-ci n’ont pas agréé ce qui ressemble à un sacrifice de premier-né (rappelons-nous que la Phénicie où cette pratique est attestée n’est pas loin de la Grèce). Nous retrouvons ici le thème du sacrifice qui tourne mal mais aussi celui de la fin du sacrifice du premier-né, traité autrement avec Abraham dans la Bible par la substitution d’un animal à Isaac. Les Dieux ressuscitent Pélops et le dotent d’une prothèse d’épaule, Artémis ayant avalé cette partie de son anatomie. Mieux, ils condamnent Tantale à son fameux supplice : tenté de manger des fruits qui s’approchent de sa bouche, il ne peut les attraper car les branches qui les portent sont repoussées par le vent ; et souhaitant boire de l’eau d’un fleuve dans lequel il baigne, celui s’assèche. Bref, la sanction éternelle infligée à Tantale est l’insatisfaction des désirs auxquels il est perpétuellement soumis. Ne sommes-nous pas tous peu ou prou ses héritiers sur ce point ?

Les histoires de la dynastie qu’il a fondée sont une suite de meurtres familiaux : Pélops, tricheur et meurtrier de son beau-père ; Atrée se vengeant de son jumeau Thyeste, qui lui a volé un temps sa femme Erope et son royaume, en lui faisant à son tour ingérer les enfants qu’il a eu avec Erope (sujet principal de Thyeste) ; Agamemnon, fils d’Atrée, qui sacrifie sa fille Iphigénie[1] et Ménélas son frère, protagonistes de la guerre de Troie ; Egisthe (fils de Thyeste né d’un inceste délibéré commis par ce dernier est le meurtrier d’Atrée ainsi que l’instigateur avec Clytemnestre du meurtre d’Agamemnon) ; Oreste et Electre enfin qui vengent Agamemnon. Au terme de cette chaîne de vengeances et de sacrifices d’enfants, Oreste finit par être jugé par les citoyens d’Athènes. Ce tribunal populaire met un terme à cette saga en refusant de condamner Oreste pour le meurtre de Clytemnestre.

Que de thèmes de la théorie mimétique sont ainsi réunis dans ce parcours qui va de Tantale à Oreste, du sacrifice humain au procès athénien. Emancipons-nous un temps d’Œdipe, comme nous y invite René Girard quand bien même il a par la force des choses succombé à son attraction, et acceptons l’invitation de Sénèque, récemment renouvelée par sa traductrice Florence Dupont et le metteur en scène Thomas Jolly, pour nous repaître des histoires de Tantale et de sa descendance.

[1] Hervé van Baren suggère un possible parallèle avec le sacrifice de sa fille par Jephté (Le livre des Juges, 11). De même une version du récit du sacrifice d’Iphigénie présente une substitution d’une victime animale (en l’occurrence une biche) qui permet à la fille d’Agamemnon de poursuivre son existence en Tauride comme prêtresse d’Artemis. Mais alors Iphigénie a vocation d’y sacrifier les étrangers…

La Coupe du monde, carnaval sportif

Voici une variation philosophique inspirée par René Girard et Jean-Pierre Dupuy, écrite le 13 juillet dernier par Alexis Feertchak, créateur d’iPhilo. 

http://iphilo.fr/2018/07/13/la-coupe-du-monde-carnaval-sportif-alexis-feertchak/


Diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l’Université Paris-Sorbonne après un double cursus, Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et rédacteur en chef d’iPhilo, qu’il a fondé en 2012. Egalement passionné de géopolitique, il est l’un des membres fondateurs du think tank Geopragma. 


Rue Cambon, dans la brasserie Flottes, nous retenions notre souffle. Les Belges courraient leurs derniers mètres, espérant une ultime action qui leur vaudrait d’égaliser. Le coup de sifflet retentit enfin, suivi du rituel «On est en finale» entonné par la salle soudainement libérée. Prise au jeu, une dame âgée, américaine, qui, quelques minutes encore auparavant, nous demandait si les Français jouaient en bleu ou en rouge, se mêlait aux exclamations. Au dehors, voitures, scooters, vélos et piétons remontaient à vive allure la petite rue parisienne, convergeant tous vers les Champs-Élysées. Il ne fallut que quelques minutes pour que la rue de Rivoli, adjacente, fût bondée et qu’un long cortège de drapeaux bleu-blanc-rouge, s’époumonant joyeusement, rendît la circulation rue Cambon impossible.

Lire aussi : René Girard, le miroir et le masque (Alexis Feertchak)

Mais qu’importe, puisque toutes les voitures convergeaient. Toutes, sauf une. Une petite Smart grise dont les coups de klaxon détonnaient étrangement au milieu de ses semblables. C’était le klaxon du quotidien, celui qui précède le «connard» que même les plus placides parisiens ont déjà lâché un jour d’énervement au volant de leur voiture. La dissonance était manifeste et quelques têtes se retournèrent. Puis la portière de la Smart s’ouvrit. Un homme d’une soixantaine d’années en sortit, la colère dessinée sur les traits de son visage presque désespéré. Et là, l’inattendu… Il se mit à sauter sur lui-même, jetant ses deux bras en avant, ses deux majeurs tendus en direction de la foule, située à quelques mètres de lui, rue de Rivoli. Des doigts d’honneur saccadés. A chaque saut, son visage se déformait davantage sous le coup de la colère.

La panique

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Le désir d’être une mère parfaite

Une fois n’est pas coutume, l’article relayé ici est extrait du Figaro Madame. Il s’intitule « Burn-out parental, ou la tyrannie de l’exigence ». Les témoignages et analyses qu’il contient se passent de commentaires. Ils disent tant de choses sur les risques qu’engendre l’inféodation à des modèles aussi contagieux, tant pour les parents que les enfants.

Au modèle individuel s’ajoute désormais le standard collectif de « l’excellence » pour soi-même et les « siens ». Ce désir ne peut mener qu’à la déception, dans le double sens du mot rappelé par Mensonge romantique et vérité romanesque : insatisfaction et auto-duperie. Avec des conséquences en chaîne, quand le burn-out en vient à remplacer la dépression comme pathologie du désir du vingt-et-unième siècle. Et un passage à l’âge adulte d’enfants préparés à être les meilleurs confrontés à des compétitions où, par principe, les vainqueurs sont rares et les défaites fréquentes.

Bonne lecture estivale.

http://madame.lefigaro.fr/enfants/burn-out-parental-la-tyrannie-de-l-exigence-psycho-160817-133525

#METOO

par Jean-Marc Bourdin

Assez bizarrement, nous avons relativement peu parlé dans ce blogue de la soudaine émergence du phénomène #METOO[1]. Or, comme le souligne mon directeur de recherche, Charles Ramond, dans la préface qu’il a bien voulu m’offrir[2], que je me permets de citer ici longuement :

« De façon très frappante, les mots qui disaient tout récemment encore le désir mimétique et rivalitaire, ce « moi aussi » qui indiquait l’entrée dans l’envie, la jalousie, le ressentiment, le sentiment d’injustice, et à terme la violence, ce « moi aussi » des sociétés égalitaires, démocratiques et concurrentielles, ce « moi-aussi », donc, dans sa version anglaise « Me too », a vu sa signification basculer en l’espace de quelques semaines, en cet hiver 2017, à l’échelle du monde (révolution linguistique sans précédent qui annonce peut-être d’autres révolutions sociales et politiques). Il ne s’agit plus désormais, par ces mots, d’émettre une revendication d’appropriation de biens ou de dignités dans le futur, mais au contraire de déclarer qu’on a été identiquement victime, dans le passé, d’agressions sexuelles. Dans ce basculement sémantique, les mots-mêmes du désir mimétique déclarent et constituent maintenant, pour reprendre la célèbre expression de Jacques Rancière, un nouveau « partage du sensible », une communauté non-rivalitaire, un « partage » qui n’est pas une division mais une mise en commun. »

Nous avons là à l’évidence un phénomène de contagion mimétique dont l’expression « me too » dit avec une brièveté et une simplicité sidérantes le mécanisme. « Moi aussi » est la demande enfantine par excellence, lorsque la prétention à l’autonomie du moi ne masque pas encore notre hétéronomie native. Alors que ce quasi-réflexe du désir devient inconscient ou dénié, à tout le moins méconnu, dans la suite de notre vie, sauf quand la « vérité romanesque » dévoile ce « mensonge romantique », avec #METOO, il se fait soudain explicite. Il s’agit là d’une première inversion.

Mais il y en a au moins une autre. Le modèle de ce désir de prendre la parole et de briser le silence est non pas un être supposé doté d’une souveraineté dont nous sommes privés et à laquelle nous aspirons, mais une victime jusques là honteuse et résignée, une personne qui a été maltraitée, méprisée, tenue sous une emprise, agressée ou violée. Le désir est ici de dénoncer ce qui n’a pas été désiré, ce qui a été subi, les souffrances immédiates et durables qui en ont résulté, le désir de l’autre qui a abusé de sa position, de sa puissance, de sa force physique, pour faire de l’objet de son désir une victime de son désir. Celui que le hashtag français appelle « porc » est, au demeurant, une incarnation du désir d’appropriation dans sa brutalité originelle, débarrassée de toute civilité : il s’agit de posséder dans les deux sens du terme une jeune femme ou un jeune homme, de les consommer pour ensuite passer à d’autres plaisirs.

Nous avons donc ici un désir qui s’explicite comme mimétique et un désir de partager la position de victimes, plutôt que la recherche implicite et non consciente d’une position exclusive de succès, et même d’une plénitude d’être, qui est à l’origine du désir chez René Girard.

En poursuivant, nous croisons de nouveau la théorie mimétique du côté de son concept de bouc émissaire. #METOO, en particulier dans sa phase initiale, a regroupé une foule d’actrices contre un seul accusé, Harvey Weinstein, puis dans un second temps contre un ensemble que j’espère encore très minoritaire, celui des agresseurs sexuels abusant de leur pouvoir. Mais là où René Girard nous dit de nous méfier des accusations unanimes et dénonce la faute de la foule, en l’espèce, et jusqu’à la preuve du contraire, la foule des accusatrices est composée d’innocentes, et celui qu’elles accusent sera probablement jugé coupable. Sauf à croire au complot, le nombre des témoignages vaut ici preuve.

En outre, avant d’être judiciarisé, le phénomène est ici médiatisé, dans le but probablement de rallier d’autres victimes et, au-delà, l’opinion publique. Il se situe ainsi dans un temps antérieur ou postérieur à l’Etat de droit, celui de la vengeance visant à la destruction de la réputation et de la puissance d’agir de l’accusé. La réclamation de mesures judiciaires ne vient d’ailleurs le plus souvent que dans un second temps, la dénonciation des outrages subis étant première. L’institution judiciaire est de fait le plus souvent en difficultés face à de telles accusations : c’est parole contre parole, donc avec une prime à celui qui dénie, selon le principe que le doute profite à l’accusé car il vaut mieux éviter de condamner un innocent. En effet, dans une situation de parole contre parole, la parole de l’accusation peut être mensongère, manipulatrice, perverse… C’est au demeurant la suspicion à laquelle René Girard nous invite face à la foule lyncheuse, à la suite de la révélation apportée par la passion du Christ.

Autre singularité notable, comme le souligne Charles Ramond, la communauté des victimes qui se rejoignent sous la bannière du #METOO est non-rivalitaire, sauf à voir dans ses manifestations une compétition pour la notoriété sur un thème qui serait paradoxalement porteur (je me fais ici l’avocat du diable, vous l’aurez compris) ; elle se veut fédératrice, pour ainsi dire coopérative. Mais la foule lyncheuse est aussi collaborative autour d’un même acte partagé et que son partage légitime. En l’occurrence, le passage par la force du nombre semble un point de passage obligé pour que les victimes exercent leur vindicte ou fassent valoir leur droit en justice. L’enjeu est au demeurant de remettre l’institution judiciaire au cœur du jeu quand celui-ci se déroule prioritairement dans le champ médiatique. Le nombre des accusations convergentes sera alors un instrument utile à l’instruction judiciaire.

Nous avons donc ici autour de ce « moi aussi » une nouvelle figure de la mimésis d’appropriation qui semble inverser nombre de ses caractéristiques antérieures. Ces quelques réflexions ne sont que des ébauches de pistes de réflexion, histoire de ne pas passer à côté d’un phénomène social que la « science des rapports humains » à laquelle René Girard entendait contribuer pourrait éclairer.

[1] Je n’oublie pas naturellement la contribution de François Hien qui a eu le courage de s’attaquer à l’affaire Louis CK et l’impromptu facétieux de Christine Orsini, « La chasse à l’homme… ».

[2] Un essai proposant une application de la théorie mimétique aux sociétés politiques et composé de deux livres intitulés l’un, René Girard, philosophe politique, malgré lui, et l’autre, René Girard, promoteur d’une science des rapports humains. La préface est en tête du premier de ces deux ouvrages, lesquels sont publiés aux éditions L’Harmattan, collection « Ouverture philosophique ».

La raison et la foi : dialogue entre James Alison et Bernard Perret

Le vendredi 25 mai, à l’Espace Bernanos à Paris, nous avons organisé une rencontre entre  James Alison et Bernard Perret autour du livre de ce dernier « Penser la foi chrétienne après René Girard » (éditions Ad Solem).

Voici l’enregistrement de la soirée, suivie d’une présentation du livre par Christine Orsini.

Blog

« René Girard écrit, dans Achever Clausewitz, p.336 : « il nous faut d’urgence repenser l’articulation de la raison à la foi ». Le « nous » ne désigne pas seulement les croyants mais tous les hommes de bonne volonté qui cherchent à « répondre aux retours du sacré dévoyé qui sont autant de violences faites à la raison ».

Le livre de Bernard Perret Penser la foi chrétienne après René Girard,  répond exactement à cette demande et il est donc urgent de le lire.

Non seulement cet ouvrage au titre intimidant est d’une lecture étonnamment agréable, composé avec rigueur et clarté, écrit avec élégance et générosité  (les passages érudits sont traduits dans la langue naturelle) mais il est doublement instructif. Le lecteur y trouvera d’abord une recension limpide des thèses girardiennes et comprendra que chez Girard « tout se tient », qu’il est impossible de ne pas faire dialoguer  l’anthropologie et  la théologie : la vraie démystification du religieux, la plus radicale, nous vient des textes bibliques et de la Croix.  Il découvrira ensuite les thèses des théologiens qui après Girard et d’après sa pensée, ont repensé la question du mal, le sens du sacrifice et du rituel chrétien, et  la Rédemption dans une doctrine du salut qui exempte Dieu de toute violence.

Sandor Goodhart dit de la théorie de  Girard : « on peut être juif, chrétien, musulman, hindou ou bouddhiste et en même temps girardien ». Même si c’est bien la foi chrétienne qui intéresse ici Bernard Perret, il est girardien en ce sens que pour lui, la ligne de partage, rationnelle,  entre vérité et mensonge ne passe pas entre les communautés, eux et nous, mais à l’intérieur de chacun de nous, d’où l’importance de la conversion, qui est une aventure personnelle et la voie à l’universel. »

Christine Orsini