#METOO

par Jean-Marc Bourdin

Assez bizarrement, nous avons relativement peu parlé dans ce blogue de la soudaine émergence du phénomène #METOO[1]. Or, comme le souligne mon directeur de recherche, Charles Ramond, dans la préface qu’il a bien voulu m’offrir[2], que je me permets de citer ici longuement :

« De façon très frappante, les mots qui disaient tout récemment encore le désir mimétique et rivalitaire, ce « moi aussi » qui indiquait l’entrée dans l’envie, la jalousie, le ressentiment, le sentiment d’injustice, et à terme la violence, ce « moi aussi » des sociétés égalitaires, démocratiques et concurrentielles, ce « moi-aussi », donc, dans sa version anglaise « Me too », a vu sa signification basculer en l’espace de quelques semaines, en cet hiver 2017, à l’échelle du monde (révolution linguistique sans précédent qui annonce peut-être d’autres révolutions sociales et politiques). Il ne s’agit plus désormais, par ces mots, d’émettre une revendication d’appropriation de biens ou de dignités dans le futur, mais au contraire de déclarer qu’on a été identiquement victime, dans le passé, d’agressions sexuelles. Dans ce basculement sémantique, les mots-mêmes du désir mimétique déclarent et constituent maintenant, pour reprendre la célèbre expression de Jacques Rancière, un nouveau « partage du sensible », une communauté non-rivalitaire, un « partage » qui n’est pas une division mais une mise en commun. »

Nous avons là à l’évidence un phénomène de contagion mimétique dont l’expression « me too » dit avec une brièveté et une simplicité sidérantes le mécanisme. « Moi aussi » est la demande enfantine par excellence, lorsque la prétention à l’autonomie du moi ne masque pas encore notre hétéronomie native. Alors que ce quasi-réflexe du désir devient inconscient ou dénié, à tout le moins méconnu, dans la suite de notre vie, sauf quand la « vérité romanesque » dévoile ce « mensonge romantique », avec #METOO, il se fait soudain explicite. Il s’agit là d’une première inversion.

Mais il y en a au moins une autre. Le modèle de ce désir de prendre la parole et de briser le silence est non pas un être supposé doté d’une souveraineté dont nous sommes privés et à laquelle nous aspirons, mais une victime jusques là honteuse et résignée, une personne qui a été maltraitée, méprisée, tenue sous une emprise, agressée ou violée. Le désir est ici de dénoncer ce qui n’a pas été désiré, ce qui a été subi, les souffrances immédiates et durables qui en ont résulté, le désir de l’autre qui a abusé de sa position, de sa puissance, de sa force physique, pour faire de l’objet de son désir une victime de son désir. Celui que le hashtag français appelle « porc » est, au demeurant, une incarnation du désir d’appropriation dans sa brutalité originelle, débarrassée de toute civilité : il s’agit de posséder dans les deux sens du terme une jeune femme ou un jeune homme, de les consommer pour ensuite passer à d’autres plaisirs.

Nous avons donc ici un désir qui s’explicite comme mimétique et un désir de partager la position de victimes, plutôt que la recherche implicite et non consciente d’une position exclusive de succès, et même d’une plénitude d’être, qui est à l’origine du désir chez René Girard.

En poursuivant, nous croisons de nouveau la théorie mimétique du côté de son concept de bouc émissaire. #METOO, en particulier dans sa phase initiale, a regroupé une foule d’actrices contre un seul accusé, Harvey Weinstein, puis dans un second temps contre un ensemble que j’espère encore très minoritaire, celui des agresseurs sexuels abusant de leur pouvoir. Mais là où René Girard nous dit de nous méfier des accusations unanimes et dénonce la faute de la foule, en l’espèce, et jusqu’à la preuve du contraire, la foule des accusatrices est composée d’innocentes, et celui qu’elles accusent sera probablement jugé coupable. Sauf à croire au complot, le nombre des témoignages vaut ici preuve.

En outre, avant d’être judiciarisé, le phénomène est ici médiatisé, dans le but probablement de rallier d’autres victimes et, au-delà, l’opinion publique. Il se situe ainsi dans un temps antérieur ou postérieur à l’Etat de droit, celui de la vengeance visant à la destruction de la réputation et de la puissance d’agir de l’accusé. La réclamation de mesures judiciaires ne vient d’ailleurs le plus souvent que dans un second temps, la dénonciation des outrages subis étant première. L’institution judiciaire est de fait le plus souvent en difficultés face à de telles accusations : c’est parole contre parole, donc avec une prime à celui qui dénie, selon le principe que le doute profite à l’accusé car il vaut mieux éviter de condamner un innocent. En effet, dans une situation de parole contre parole, la parole de l’accusation peut être mensongère, manipulatrice, perverse… C’est au demeurant la suspicion à laquelle René Girard nous invite face à la foule lyncheuse, à la suite de la révélation apportée par la passion du Christ.

Autre singularité notable, comme le souligne Charles Ramond, la communauté des victimes qui se rejoignent sous la bannière du #METOO est non-rivalitaire, sauf à voir dans ses manifestations une compétition pour la notoriété sur un thème qui serait paradoxalement porteur (je me fais ici l’avocat du diable, vous l’aurez compris) ; elle se veut fédératrice, pour ainsi dire coopérative. Mais la foule lyncheuse est aussi collaborative autour d’un même acte partagé et que son partage légitime. En l’occurrence, le passage par la force du nombre semble un point de passage obligé pour que les victimes exercent leur vindicte ou fassent valoir leur droit en justice. L’enjeu est au demeurant de remettre l’institution judiciaire au cœur du jeu quand celui-ci se déroule prioritairement dans le champ médiatique. Le nombre des accusations convergentes sera alors un instrument utile à l’instruction judiciaire.

Nous avons donc ici autour de ce « moi aussi » une nouvelle figure de la mimésis d’appropriation qui semble inverser nombre de ses caractéristiques antérieures. Ces quelques réflexions ne sont que des ébauches de pistes de réflexion, histoire de ne pas passer à côté d’un phénomène social que la « science des rapports humains » à laquelle René Girard entendait contribuer pourrait éclairer.

[1] Je n’oublie pas naturellement la contribution de François Hien qui a eu le courage de s’attaquer à l’affaire Louis CK et l’impromptu facétieux de Christine Orsini, « La chasse à l’homme… ».

[2] Un essai proposant une application de la théorie mimétique aux sociétés politiques et composé de deux livres intitulés l’un, René Girard, philosophe politique, malgré lui, et l’autre, René Girard, promoteur d’une science des rapports humains. La préface est en tête du premier de ces deux ouvrages, lesquels sont publiés aux éditions L’Harmattan, collection « Ouverture philosophique ».

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