« Thyeste » de Sénèque

par Jean-Marc Bourdin

Le festival d’Avignon 2018 a été marqué par la représentation dans la cour d’honneur du Palais des Papes d’une pièce réputée injouable de Sénèque montée par Thomas Jolly. Le philosophe stoïcien du 1er siècle, connu entre autres comme précepteur et victime de Néron, était aussi un dramaturge qui a repris à son compte de nombreux sujets de la mythologie et de la tragédie grecque. Thyeste sera montée de nouveau à Paris en novembre et décembre 2018 à La Villette.

Sénèque s’est beaucoup intéressé aux Atrides dont l’importance a sans doute été éclipsée par la focalisation opérée par Freud sur Œdipe et, à sa suite, sur la Thébaïde dans son ensemble, laquelle contient avec Etéocle et Polynice une histoire de jumeaux rivaux qui fait le pendant de celle d’Atrée et de Thyeste. Si le théâtre latin est souvent une démarque de la tragédie grecque, en l’occurrence Sénèque offre ici une œuvre sinon originale, du moins dont les sources grecques ont disparu. Il nous fournit dès lors le seul accès disponible à un mythe majeur de l’Antiquité grecque.

Il est au demeurant probable que Sénèque a fourni une source d’inspiration majeure à Shakespeare avant que Corneille et Racine ne participent à son occultation après lui avoir beaucoup emprunté eux aussi.

Les Atrides ou l’Orestie auraient dû s’appeler les Tantalides comme le suggère la latiniste Florence Dupont qui a traduit et présenté l’ensemble du théâtre de Sénèque, enclenchant sa réhabilitation en cours. En effet, la malédiction de la lignée découle de la faute initiale de son fondateur.

Or que nous dit le mythe de Tantale rappelé dès le début de Thyeste : la faute de ce mortel est d’avoir donné lors d’un banquet son fils Pélops à manger aux Dieux de l’Olympe (dont son propre père Zeus) pour obtenir leurs bonnes grâces. Or ceux-ci n’ont pas agréé ce qui ressemble à un sacrifice de premier-né (rappelons-nous que la Phénicie où cette pratique est attestée n’est pas loin de la Grèce). Nous retrouvons ici le thème du sacrifice qui tourne mal mais aussi celui de la fin du sacrifice du premier-né, traité autrement avec Abraham dans la Bible par la substitution d’un animal à Isaac. Les Dieux ressuscitent Pélops et le dotent d’une prothèse d’épaule, Artémis ayant avalé cette partie de son anatomie. Mieux, ils condamnent Tantale à son fameux supplice : tenté de manger des fruits qui s’approchent de sa bouche, il ne peut les attraper car les branches qui les portent sont repoussées par le vent ; et souhaitant boire de l’eau d’un fleuve dans lequel il baigne, celui s’assèche. Bref, la sanction éternelle infligée à Tantale est l’insatisfaction des désirs auxquels il est perpétuellement soumis. Ne sommes-nous pas tous peu ou prou ses héritiers sur ce point ?

Les histoires de la dynastie qu’il a fondée sont une suite de meurtres familiaux : Pélops, tricheur et meurtrier de son beau-père ; Atrée se vengeant de son jumeau Thyeste, qui lui a volé un temps sa femme Erope et son royaume, en lui faisant à son tour ingérer les enfants qu’il a eu avec Erope (sujet principal de Thyeste) ; Agamemnon, fils d’Atrée, qui sacrifie sa fille Iphigénie[1] et Ménélas son frère, protagonistes de la guerre de Troie ; Egisthe (fils de Thyeste né d’un inceste délibéré commis par ce dernier est le meurtrier d’Atrée ainsi que l’instigateur avec Clytemnestre du meurtre d’Agamemnon) ; Oreste et Electre enfin qui vengent Agamemnon. Au terme de cette chaîne de vengeances et de sacrifices d’enfants, Oreste finit par être jugé par les citoyens d’Athènes. Ce tribunal populaire met un terme à cette saga en refusant de condamner Oreste pour le meurtre de Clytemnestre.

Que de thèmes de la théorie mimétique sont ainsi réunis dans ce parcours qui va de Tantale à Oreste, du sacrifice humain au procès athénien. Emancipons-nous un temps d’Œdipe, comme nous y invite René Girard quand bien même il a par la force des choses succombé à son attraction, et acceptons l’invitation de Sénèque, récemment renouvelée par sa traductrice Florence Dupont et le metteur en scène Thomas Jolly, pour nous repaître des histoires de Tantale et de sa descendance.

[1] Hervé van Baren suggère un possible parallèle avec le sacrifice de sa fille par Jephté (Le livre des Juges, 11). De même une version du récit du sacrifice d’Iphigénie présente une substitution d’une victime animale (en l’occurrence une biche) qui permet à la fille d’Agamemnon de poursuivre son existence en Tauride comme prêtresse d’Artemis. Mais alors Iphigénie a vocation d’y sacrifier les étrangers…

5 réflexions sur « « Thyeste » de Sénèque »

  1. Merci Jean-Marc pour cette sanguinaire mais rafraichissante étude. Elle contribue à renouveler l’exégèse des mythes, trop longtemps, il est vrai, captée par Freud de manière réductrice.

    Amitié

    Thierry

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  2. Tu nous mets au supplice d’en savoir plus…. Et la nation qui sacrifie ses enfants sans jamais assouvir sa propre faim. Dans ces prochains jours de commémoration de l’armistice de 1918, sûr qu’il y a là matière à creuser.

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    1. Le sacrifice d’enfants hante l’œuvre de Sénèque. Et il est très souvent lié à la guerre… Iphigénie, Astyanax et Polyxène avec la guerre de Troie, les enfants de Médée, Pélops, les enfants de Thyeste, d’une certaine façon Hyppolite par Phèdre, Hercule et ses enfants, les enfants d’Œdipe et la guerre des 7 contre Thèbes… Effectivement, toute guerre est un holocauste d’enfants décidés par des adultes/parents en général protégés de la mort au combat.

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  3. L’Orestie a remplacé l ‘Oedipe. Il n’est plus necessaire ni utile de sacrifier son pere pour inscrire sa propre subjectivité au tableau de l humanite
    Depuis la perte du patriarcat telle qu’a pu le decrire Nietzche dans son aphorisme 125 du gai savoir, le pere a disparu , nous en sommes coupable vous et moi….cet évenement est encore en route et voyage…. il n’est pas encore arrivé aux oreilles des hommes…
    Pour franchir le cap , le passage à l’age d’adulte ; il faudra tuer la mére. Ce n’est pas facile et les consequences de cet acte commencent à nous parvenir sous des formes apocalyptiques: terrorisme,addictions,persvertions,violence sans objet
    Eschyle ne condamnera pas Oreste dans son tribunal divin mais la raison invoqué par Apollon n’est plus valable de nos jours.
    Camus condamnera Meursault et donnera raison aux Eyrines qui acceilleront Meursault avec des cris de haine
    Sans bequille sacrificielle, sans tuer ni pere ni mere ,l’humanité ira tuer la mort mais restera dans cet espace pre apocalyptique deresponsabilisé

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