
par Hervé van Baren
Le Figaro publiait récemment l’enregistrement d’un débat entre les philosophes Pascal Bruckner et François Azouvi, sur le thème de la dynamique victimaire qui s’est emparée du monde (1).
Les deux protagonistes de l’émission sont d’accord sur le principal : il est très regrettable que la figure de la victime ait remplacé celle, autrement plus inspirante, du héros. La rhétorique victimaire nous conduit à une société de faibles, de fragiles, qui sera balayée par le retour à des mœurs plus antiques (Bruckner). Le renoncement à la figure de la victime est une condition de notre survie.
Le terme manquant, dans ce débat, est à l’origine du mouvement de la victimisation : la révélation. Le colonialisme, le patriarcat, les deux guerres mondiales et les génocides du XXème siècle, l’oppression des minorités, le déni qui accompagne les crimes sexuels, tous ces phénomènes présentent une image duale dont les deux faces correspondent terme à terme à la figure du héros et à celle de la victime.
Héros, lorsqu’on sacralise la violence, lorsqu’on la présente comme positive, nécessaire ; héros comme ces soldats multi-meurtriers qu’on récompense par une médaille (le but ici n’est pas de les diaboliser !) Héros comme ces Don Juan qu’on admire pour leurs nombreuses conquêtes amoureuses. Le héros, par conséquent, comme symbole et pilier d’une lecture mythique de l’histoire, dans laquelle toutes les horreurs sont niées, sublimées pour nous les faire apparaître comme belles, désirables.
Victimes, avec le phénomène inverse, la désacralisation, il faudrait dire le sacrilège d’une démythification de cette violence, qui fait apparaître les structures sacrificielles du monde et les cohortes d’innocents immolés pour préserver ce décor en carton-pâte.
Pour autant, la victimisation est bien la conséquence directe de cette révélation et Girard en dénonçait lui aussi les excès. C’est là que les trois pensées se rejoignent. La difficulté semble être d’imaginer qu’un phénomène que Bruckner et Azouvi considèrent comme profondément nuisible puisse être autre chose qu’une erreur d’aiguillage à corriger au plus vite. Peut-être faut-il remonter aux sources de l’intuition girardienne pour voir qu’il n’en est rien.
La victimisation a son texte biblique, que je cite souvent :
9 Quand il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l’autel les âmes de ceux qui avaient été immolés à cause de la parole de Dieu et du témoignage qu’ils avaient porté.
10 Ils criaient d’une voix forte : jusques à quand, Maître saint et véritable, tarderas-tu à faire justice et à venger notre sang sur les habitants de la terre ?
11 Alors il leur fut donné à chacun une robe blanche, et il leur fut dit de patienter encore un peu, jusqu’à ce que fût au complet le nombre de leurs compagnons de service et de leurs frères, qui doivent être mis à mort comme eux. (Apocalypse 6, 9-11)
Notre tendance à la lecture sacrée nous enferme dans l’interprétation morale : la Bible nous dit ce qui est bon et ce qui est mauvais pour nous, et pour distinguer entre les deux, il suffit de s’appuyer sur le ton du passage. Emphatique et exalté, comme dans le cas présent, et nous voilà invités à suivre à la lettre les instructions reçues. Dans le cas de ce passage, nous aurions intérêt à nous revendiquer martyrs, ce qui nous donnerait bien entendu le droit de réclamer vengeance contre celles et ceux qui nous ont martyrisés. Il nous suffit pour atteindre ce très enviable statut de nous auto-revêtir d’une robe immaculée (notons que le texte ne dit jamais que ledit vêtement a été distribué par Dieu ou par ses anges). Bref, nous avons là la description parfaite du phénomène dont il est question dans cet article.
Serions-nous troublés par cet appel explicite à la vengeance, assez peu évangélique il faut le dire, nous pourrions alors commencer à nous affranchir de la lecture sacrée et nous demander si le texte ne serait pas une provocation, une incitation à la réflexion, à la re-connaissance de cette violence et des conséquences tragiques suggérées par la fin de la péricope, bref, à une subversion de la lecture moralisatrice et sacrée pour atteindre la dimension révélatrice. Dès lors, nous pourrions accéder à la connaissance suivante.
La Croix et plus généralement l’exposition crue de notre violence conduisent nécessairement à cette étape de la révélation qu’est la victimisation. Autrefois les victimes étaient rendues invisibles parce que l’exposition de leurs souffrances ne pouvait conduire qu’au renoncement au mensonge mythologique et partant, à l’effondrement des systèmes sacrificiels. Elles étaient sommées de se taire ou à défaut, de voir la violence subie leur être attribuée.
Cette déformation de la réalité par le mythe a un gros défaut : sa fragilité intrinsèque. La sagesse de ce monde est folie devant Dieu (1Co3, 19). Nous sommes dotés d’un organe assez efficace pour déterminer la causalité des phénomènes et éliminer les hypothèses qui ne résistent pas à l’épreuve de l’expérience. Baser tout un monde et son histoire sur un mensonge aussi éhonté que de prétendre que les victimes, celles et ceux dont nous pouvons constater les stigmates sanglants, contempler les cadavres suppliciés, sont en réalité les auteurs de la violence, voilà un subterfuge assez grossier qui a peu de chances de tenir la distance. Tout le système repose sur la méconnaissance, et c’est là son talon d’Achille.
L’ouverture du cinquième sceau se situe au moment déclencheur de cette révélation (l’intérieur invisible du Livre devient accessible). Le livre de l’Apocalypse déroule ensuite les nombreuses étapes qui conduisent à un monde débarrassé du mécanisme victimaire. La victimisation est, d’après Jean, l’inévitable conséquence de la re-connaissance de la victime, mais ce n’est qu’un épisode. Il n’est pas difficile d’en éclairer les rouages, d’en expliquer les contradictions. Reconnaître la violence subie par les victimes est du domaine de la prise de conscience, pas (encore) de la traduction de cette révélation en actes. Les victimes sont désormais lucides sur leurs déboires, mais pas encore assez lucides pour réaliser qu’elles ne sont pas pour autant dispensées de se reconnaître violentes elles aussi. On en arrive à cette étape paradoxale, si bien représentée par le wokisme, de victimes qui cherchent à leur tour à appliquer le principe rétributif à leurs bourreaux.
Plus généralement, accepter l’innocence de la victime conduit inévitablement à l’effondrement des structures sacrificielles, c’est-à-dire de la quasi-totalité des structures sociologiques, de la famille à l’état en passant par la religion, la justice, le commerce… Reconnaître le calvaire des victimes revient à accepter l’effondrement de notre monde. Il y a là un deuil insupportable à faire, et personne ne veut le faire. On préfère alors chercher de nouvelles victimes.
Pascal Bruckner voit ce phénomène. Tout plutôt que d’accepter l’effondrement, d’autant qu’il voit assez bien le différentiel sacrificiel entre le monde occidental, l’épicentre de la victimisation mais aussi de la révélation, et d’autres cultures plus fidèles aux traditions. Si nous baissons la garde nous serons envahis par les barbares. Il faut nous défendre (autrement dit attaquer : cf. Achever Clausewitz) sinon nous sommes perdus, voilà une vision cohérente avec la tentation du retour à l’ordre violent du monde. Les Autres veulent notre perte, il faut êtres plus forts qu’eux. Les Autres en question voient cette paranoïa comme fondamentalement agressive et voilà tout le monde enfermé dans une absurde « montée aux extrêmes ».
La faiblesse, pour Bruckner, équivaut à l’esclavage, à l’élimination. Cela nous semble parfaitement raisonnable. C’est d’ailleurs parfaitement raisonnable : le monde fonctionne sur ce principe depuis le commencement. Il faut une parole « pas de ce monde » pour nous faire réaliser à quel point ce système de pensée universel est en réalité absurde, jusqu’à l’autodestruction de notre singulière espèce. D’autant plus que les outils de cette destruction n’ont cessé de gagner en efficacité (la bombe atomique n’en est qu’un exemple). L’apocalypse biblique consiste à exposer cette absurdité et à nous montrer comment en sortir.
Le principe historique de cette sortie de l’ordre violent est le même que celui qui s’applique à l’échelle de l’individu et des petits groupes. La Bible déroule en parallèle les témoignages des rares humains qui ont accepté de suivre ce parcours improbable et les prophéties du même phénomène applicable au grand nombre, à l’Histoire.
Bientôt, la crise prendra de telles proportions, et le danger d’une disparition de l’humanité deviendra tellement évident, que nos options se réduiront à la porte étroite du salut et la porte large de la perdition. Soit renoncer à toute forme de réciprocité violente, nous désarmer, nous mettre à la merci des violents, rejoindre le camp des victimes impuissantes au risque de devenir nous-mêmes victimes, soit succomber à la barbarie sans limites de Gog et Magog (2).
Revenons aux primordiaux : l’ordre violent des humains est une conséquence de notre nature mimétique, qui est à la fois remède et poison. Nous nous imitons dans la violence, mais nous nous imitons aussi dans la générosité, la douceur, la confiance. Il suffit d’un reste, une masse critique d’humains ayant pris le risque de l’amour, pour entraîner les sceptiques, les prudents et même les violents. Le mimétisme nous entraîne vers l’abîme ; il nous en fera aussi sortir.
21 Car ainsi parle le Seigneur Dieu : Même si j’ai envoyé mes quatre terribles châtiments contre Jérusalem : l’épée, la famine, les bêtes féroces et la peste, pour en retrancher hommes et bêtes, 22pourtant un reste y subsiste. On a fait sortir de la ville des fils et des filles ; les voici qui viennent vers vous. Vous allez constater leur conduite et leurs actes, alors vous vous consolerez du malheur que j’ai fait venir sur Jérusalem, de tout ce que j’ai fait venir sur elle. 23Ils vous consoleront, car vous verrez leur conduite et leurs actes ; alors vous saurez que ce n’est pas sans raison que j’ai accompli tout ce que j’ai fait dans la ville – oracle du Seigneur Dieu. (Ezéchiel 14, 21-23)
(1) Le Figaro, Comment sortir de la dynamique victimaire ? 19 avril 2024, https://www.youtube.com/watch?v=jI_EyeSfakY
(2) Gog et Magog : voir Ezéchiel 38-39








