Sortir de la victimisation

Le Figaro publiait récemment l’enregistrement d’un débat entre les philosophes Pascal Bruckner et François Azouvi, sur le thème de la dynamique victimaire qui s’est emparée du monde (1). 

Les deux protagonistes de l’émission sont d’accord sur le principal : il est très regrettable que la figure de la victime ait remplacé celle, autrement plus inspirante, du héros. La rhétorique victimaire nous conduit à une société de faibles, de fragiles, qui sera balayée par le retour à des mœurs plus antiques (Bruckner). Le renoncement à la figure de la victime est une condition de notre survie.

Le terme manquant, dans ce débat, est à l’origine du mouvement de la victimisation : la révélation. Le colonialisme, le patriarcat, les deux guerres mondiales et les génocides du XXème siècle, l’oppression des minorités, le déni qui accompagne les crimes sexuels, tous ces phénomènes présentent une image duale dont les deux faces correspondent terme à terme à la figure du héros et à celle de la victime.

Héros, lorsqu’on sacralise la violence, lorsqu’on la présente comme positive, nécessaire ; héros comme ces soldats multi-meurtriers qu’on récompense par une médaille (le but ici n’est pas de les diaboliser !) Héros comme ces Don Juan qu’on admire pour leurs nombreuses conquêtes amoureuses. Le héros, par conséquent, comme symbole et pilier d’une lecture mythique de l’histoire, dans laquelle toutes les horreurs sont niées, sublimées pour nous les faire apparaître comme belles, désirables.

Victimes, avec le phénomène inverse, la désacralisation, il faudrait dire le sacrilège d’une démythification de cette violence, qui fait apparaître les structures sacrificielles du monde et les cohortes d’innocents immolés pour préserver ce décor en carton-pâte.

Pour autant, la victimisation est bien la conséquence directe de cette révélation et Girard en dénonçait lui aussi les excès. C’est là que les trois pensées se rejoignent. La difficulté semble être d’imaginer qu’un phénomène que Bruckner et Azouvi considèrent comme profondément nuisible puisse être autre chose qu’une erreur d’aiguillage à corriger au plus vite. Peut-être faut-il remonter aux sources de l’intuition girardienne pour voir qu’il n’en est rien.

La victimisation a son texte biblique, que je cite souvent :

Notre tendance à la lecture sacrée nous enferme dans l’interprétation morale : la Bible nous dit ce qui est bon et ce qui est mauvais pour nous, et pour distinguer entre les deux, il suffit de s’appuyer sur le ton du passage. Emphatique et exalté, comme dans le cas présent, et nous voilà invités à suivre à la lettre les instructions reçues. Dans le cas de ce passage, nous aurions intérêt à nous revendiquer martyrs, ce qui nous donnerait bien entendu le droit de réclamer vengeance contre celles et ceux qui nous ont martyrisés. Il nous suffit pour atteindre ce très enviable statut de nous auto-revêtir d’une robe immaculée (notons que le texte ne dit jamais que ledit vêtement a été distribué par Dieu ou par ses anges). Bref, nous avons là la description parfaite du phénomène dont il est question dans cet article.

Serions-nous troublés par cet appel explicite à la vengeance, assez peu évangélique il faut le dire, nous pourrions alors commencer à nous affranchir de la lecture sacrée et nous demander si le texte ne serait pas une provocation, une incitation à la réflexion, à la re-connaissance de cette violence et des conséquences tragiques suggérées par la fin de la péricope, bref, à une subversion de la lecture moralisatrice et sacrée pour atteindre la dimension révélatrice. Dès lors, nous pourrions accéder à la connaissance suivante.

La Croix et plus généralement l’exposition crue de notre violence conduisent nécessairement à cette étape de la révélation qu’est la victimisation. Autrefois les victimes étaient rendues invisibles parce que l’exposition de leurs souffrances ne pouvait conduire qu’au renoncement au mensonge mythologique et partant, à l’effondrement des systèmes sacrificiels. Elles étaient sommées de se taire ou à défaut, de voir la violence subie leur être attribuée.

Cette déformation de la réalité par le mythe a un gros défaut : sa fragilité intrinsèque. La sagesse de ce monde est folie devant Dieu (1Co3, 19). Nous sommes dotés d’un organe assez efficace pour déterminer la causalité des phénomènes et éliminer les hypothèses qui ne résistent pas à l’épreuve de l’expérience. Baser tout un monde et son histoire sur un mensonge aussi éhonté que de prétendre que les victimes, celles et ceux dont nous pouvons constater les stigmates sanglants, contempler les cadavres suppliciés, sont en réalité les auteurs de la violence, voilà un subterfuge assez grossier qui a peu de chances de tenir la distance. Tout le système repose sur la méconnaissance, et c’est là son talon d’Achille.

L’ouverture du cinquième sceau se situe au moment déclencheur de cette révélation (l’intérieur invisible du Livre devient accessible). Le livre de l’Apocalypse déroule ensuite les nombreuses étapes qui conduisent à un monde débarrassé du mécanisme victimaire. La victimisation est, d’après Jean, l’inévitable conséquence de la re-connaissance de la victime, mais ce n’est qu’un épisode. Il n’est pas difficile d’en éclairer les rouages, d’en expliquer les contradictions. Reconnaître la violence subie par les victimes est du domaine de la prise de conscience, pas (encore) de la traduction de cette révélation en actes. Les victimes sont désormais lucides sur leurs déboires, mais pas encore assez lucides pour réaliser qu’elles ne sont pas pour autant dispensées de se reconnaître violentes elles aussi. On en arrive à cette étape paradoxale, si bien représentée par le wokisme, de victimes qui cherchent à leur tour à appliquer le principe rétributif à leurs bourreaux.

Plus généralement, accepter l’innocence de la victime conduit inévitablement à l’effondrement des structures sacrificielles, c’est-à-dire de la quasi-totalité des structures sociologiques, de la famille à l’état en passant par la religion, la justice, le commerce… Reconnaître le calvaire des victimes revient à accepter l’effondrement de notre monde. Il y a là un deuil insupportable à faire, et personne ne veut le faire. On préfère alors chercher de nouvelles victimes.

Pascal Bruckner voit ce phénomène. Tout plutôt que d’accepter l’effondrement, d’autant qu’il voit assez bien le différentiel sacrificiel entre le monde occidental, l’épicentre de la victimisation mais aussi de la révélation, et d’autres cultures plus fidèles aux traditions. Si nous baissons la garde nous serons envahis par les barbares. Il faut nous défendre (autrement dit attaquer : cf. Achever Clausewitz) sinon nous sommes perdus, voilà une vision cohérente avec la tentation du retour à l’ordre violent du monde. Les Autres veulent notre perte, il faut êtres plus forts qu’eux. Les Autres en question voient cette paranoïa comme fondamentalement agressive et voilà tout le monde enfermé dans une absurde « montée aux extrêmes ».

La faiblesse, pour Bruckner, équivaut à l’esclavage, à l’élimination. Cela nous semble parfaitement raisonnable. C’est d’ailleurs parfaitement raisonnable : le monde fonctionne sur ce principe depuis le commencement. Il faut une parole « pas de ce monde » pour nous faire réaliser à quel point ce système de pensée universel est en réalité absurde, jusqu’à l’autodestruction de notre singulière espèce. D’autant plus que les outils de cette destruction n’ont cessé de gagner en efficacité (la bombe atomique n’en est qu’un exemple). L’apocalypse biblique consiste à exposer cette absurdité et à nous montrer comment en sortir.

Le principe historique de cette sortie de l’ordre violent est le même que celui qui s’applique à l’échelle de l’individu et des petits groupes. La Bible déroule en parallèle les témoignages des rares humains qui ont accepté de suivre ce parcours improbable et les prophéties du même phénomène applicable au grand nombre, à l’Histoire.

Bientôt, la crise prendra de telles proportions, et le danger d’une disparition de l’humanité deviendra tellement évident, que nos options se réduiront à la porte étroite du salut et la porte large de la perdition. Soit renoncer à toute forme de réciprocité violente, nous désarmer, nous mettre à la merci des violents, rejoindre le camp des victimes impuissantes au risque de devenir nous-mêmes victimes, soit succomber à la barbarie sans limites de Gog et Magog (2).

Revenons aux primordiaux : l’ordre violent des humains est une conséquence de notre nature mimétique, qui est à la fois remède et poison. Nous nous imitons dans la violence, mais nous nous imitons aussi dans la générosité, la douceur, la confiance. Il suffit d’un reste, une masse critique d’humains ayant pris le risque de l’amour, pour entraîner les sceptiques, les prudents et même les violents. Le mimétisme nous entraîne vers l’abîme ; il nous en fera aussi sortir.

(1) Le Figaro, Comment sortir de la dynamique victimaire ? 19 avril 2024, https://www.youtube.com/watch?v=jI_EyeSfakY

(2) Gog et Magog : voir Ezéchiel 38-39

Sommes-nous des lemmings ?

Le journal Le Monde du 29 janvier dernier consacre quatre pages (1) au rejet croissant des politiques de retour à la neutralité carbone. Cette inflexion correspond généralement à l’arrivée au pouvoir de gouvernements de droite ou d’extrême droite. Des pays hier à la pointe de la transition écologique sont en train de tourner casaque : l’Allemagne, la Suède…  En France, les bonnes intentions du gouvernement se heurtent régulièrement aux crises sociales, notamment la fronde en cours des agriculteurs, qui neutralisent toutes les mesures climatiques. Le rejet de l’écologie participe au succès des politiciens populistes un peu partout sur la planète (Donald Trump, Javier Milei …). En Angleterre, les actions militantes et non-violentes de l’organisation « Just Stop Oil » déclenchent les réactions parfois très violentes des automobilistes affectés par les blocages routiers :

On se dirige assez rapidement vers un rejet épidermique de toute forme de remise en question de notre mode de vie, qui fait le lit des populismes et des extrémismes, rajoutant la crise politique à la crise climatique.

Dans le même temps, la vulgarisatrice scientifique Sabine Hossenfelder publie une vidéo alarmiste dans lequel elle peine à contenir un sentiment de panique :

Hossenfelder relaie une information restée jusqu’ici confidentielle. Les modèles climatiques les plus pessimistes avaient été jusqu’ici rejetés par les spécialistes au prétexte qu’ils ne rendaient pas bien compte des évolutions climatiques passées. De récentes recherches suggèrent au contraire qu’ils seraient plus fiables que les modèles plus optimistes. Si cela se confirme, nous sommes condamnés à un réchauffement moyen de plus de cinq degrés Celsius. Elle rappelle les conséquences prévisibles de cette catastrophe annoncée : flux migratoires hors de contrôle, guerres, crise économique globale, pandémies, etc. Elle nous donne encore 20 ans de sursis, tout au plus, avant l’effondrement civilisationnel.

Le mythe du suicide de masse des lemmings comme mécanisme d’autorégulation de l’espèce est aujourd’hui rejeté. Les animaux ne participent pas à des suicides collectifs. Sauf une espèce, semble-t-il : les humains.

Le plus troublant dans le phénomène du dérèglement climatique n’est pas le déni, la désinformation, la mauvaise foi des climato-sceptiques, l’indifférence du public, mais bien la violence qui accompagne ce rejet de la réalité. Voyons si René Girard peut nous éclairer sur cet aspect.

On connaît mon approche : toute révélation est une crise. Plus le monde scientifique expose les faits, plus il ajoute à l’angoisse liée à l’effondrement du monde tel que nous le connaissons. Or ce n’est pas, je pense, la dimension matérielle qui préside à cette anxiété. Notre espèce a démontré une formidable capacité d’adaptation. Qu’on pense à la reconstruction de l’Europe après la seconde guerre mondiale. La dimension symbolique est, elle, largement ignorée. Notre psyché repose sur l’image que nous avons de nous-mêmes, individuellement et collectivement. Ce qui nous est, de loin, le plus insupportable, c’est le constat que nous ne sommes pas purs et innocents. Dès que cette image est ébréchée, se met en place le mécanisme qui permet de la rétablir : accuser l’Autre de nos malheurs, expulser le mal, trouver un bouc émissaire. Ce mal, diffus, tabou, impensable, nous fait mille fois plus peur que les armes de destruction massives, les épidémies ravageuses, les catastrophes naturelles, l’effondrement économique. Or dans le cas du dérèglement climatique, l’Occident se voit mis face à sa responsabilité écrasante dans la catastrophe, sans possibilité de blâmer quelqu’un d’autre. Nous ne sommes plus les maîtres du monde, seulement ses destructeurs.

Les acteurs de cette révélation sont de deux ordres. Le monde scientifique n’accuse personne et fait son boulot : exposer les faits, prédire les conséquences. L’absence d’accusation rend très malaisé le recours à la contre-violence. Dans ce cas, on fera appel au déni. Les militants écologistes, eux, accusent : c’est l’ensemble du système, des grandes compagnies aux simples consommateurs, en passant par les politiques, qui porte la faute et qui détient la solution. L’accusation explicite déclenche immédiatement la réaction violente. Il ne fait pas bon être écologiste ces temps-ci.

J’affirme que le phénomène est du même ordre que celui que j’ai encore exposé récemment dans ma conférence sur Genèse 9 (2). La faute, un acte incestueux, menace l’image de patriarche parfait de Noé et par extension, la pureté de toute la communauté. La tentative de dénonciation de la faute par la victime se solde par la malédiction qui la frappe. Toute la violence de la communauté est projetée sur la victime. Je dis victime et non victime émissaire, pour distinguer la violence qui s’abat sur l’annonciateur – qui est déjà victime avant que la résolution sacrificielle ne se mette en place – de celle qui frappe un membre arbitraire de la communauté.L’expulsion de la source du scandale ramène paix et concorde, fût-ce au prix du déni de la réalité, de l’injustice, du silence.

Dans le cas du dérèglement climatique, les victimes sont principalement les jeunes générations, qui auront à supporter les conséquences de l’irresponsabilité des anciens (dont je suis). Les mouvements qui militent pour une transition écologique rapide et volontaire sont composés en majeure partie de jeunes (par exemple, Extinction Rebellion). La dérive politique actuelle toujours plus à droite, vers toujours plus de climato-scepticisme et vers des réactions toujours plus violentes, s’apparente à une tentative de résolution sacrificielle, dans laquelle les parents n’hésitent pas à sacrifier leurs enfants, non, comme on l’entend toujours, pour préserver la matérialité de leur mode de vie (nous ne sommes pas ces monstres d’égoïsme), mais bien plus pour défendre avec l’énergie du désespoir l’image de pureté que toute société humaine construit d’elle-même et qui garantit sa stabilité. Pour préserver nos mythes.

J’aimerais pouvoir glisser ici un paragraphe qui s’intitulerait « solutions ». Je préfère être honnête : je n’en vois aucune. Aucune solution matérielle, idéologique ou politique assez crédible pour prétendre vaincre le mécanisme anthropologique le plus souterrain et le plus puissant : ôter le mal du milieu de nous, quoi qu’il en coûte.

Soyons girardien jusqu’au bout. Cette crise sacrificielle est inévitable. Nous retournerons l’épée contre nos frères, contre nos enfants ; c’est ce que nous avons toujours fait dans les grandes crises existentielles, et ce que nous ferons encore cette fois-ci. Je réitère cependant ma foi profonde dans le message eschatologique des Ecritures : c’est au cœur de cette crise, et seulement là, que nous pourrons trouver en nous les ressources pour nous reconnaître impurs, nous pardonner les uns les autres et, alors seulement, devenir capables de prendre notre destin en main.

Nous ne sommes pas des lemmings. C’est, au contraire, pour survivre que nous nions la réalité, que nous cherchons par tous les moyens à préserver notre monde. Nous ne savons que trop bien les risques d’un effondrement de l’image collective, celle qui garantit la supériorité de notre culture, de nos valeurs, de nos croyances. C’est un mensonge, soit. Girard nous apprend pourtant que c’est un mensonge vital. La crise multiforme qui secoue le monde a pour enjeu d’apprendre à vivre ensemble sans ce mensonge. Sacré défi.

(1) Le Monde 29/01/2024, Le pacte vert européen à l’épreuve de contestations croissantes

(2) Conférence Bible et violence du 8/1/2024 : Maudit soit Canaan !

Petite épistémologie de la théorie mimétique

Souvent dans ce blogue et ailleurs, on peut lire des articles et des commentaires qui cherchent à répondre aux principales critiques adressées à la théorie mimétique (TM). Le désir ne saurait se limiter à un phénomène mimétique, ni le mécanisme sacrificiel constituer la racine de toutes les violences. Cette démarche se double souvent d’une comparaison avec d’autres penseurs influents, qui, sur tel ou tel sujet, détiennent « plus » de vérité que la TM. Le risque qu’elle comporte est de s’éloigner des thèses girardiennes au point de leur enlever leur pertinence.

C’est la question de l’épistémologie de la théorie mimétique, soulevée un peu partout, mais rarement abordée directement. Elle a pourtant son importance, notamment préalablement à toute tentative d’extension du domaine de la TM, ou de sa réfutation.

Une question centrale dans toute réflexion épistémologique est celle du paradigme (1). Il existe différents points de vue sur un même phénomène. L’erreur courante est de critiquer une théorie à partir d’un point de vue qui lui est étranger. Par exemple, si on critique la TM à partir du paradigme psychanalytique, on n’aura aucun mal à en démontrer la fausseté si tel est l’objectif ; mais cette démonstration s’apparente à un biais de confirmation, elle est sans valeur.

Mon premier article sur le blogue partait d’une analyse psychologique d’un texte de la Bible ; Christine Orsini m’avait, à l’époque, donné une leçon de choses, en me signalant justement cette erreur paradigmatique. En substance, disait-elle, vous avez parfaitement le droit d’adopter un point de vue psychologique, mais en aucun cas de prétendre que c’est un point de vue girardien.

Pour qu’une méta-analyse puisse nous apprendre quelque chose, elle devrait se situer en surplomb de la théorie qu’elle analyse, et de toutes les théories qu’elle convoque dans son initiative. Je postule ici (évidemment, ce postulat est sujet à discussion) qu’un point de vue qui engloberait tous les autres points de vue, appelons cela « la Vérité », s’il existe, n’est pas accessible à la raison. Nous sommes condamnés à étudier un phénomène depuis différents points de vue (avec différentes théories), chacun d’eux étant par principe borné (et l’étude de ce bornage est précisément l’affaire de l’épistémologie). Nous ne pouvons espérer nous approcher de la vérité qu’en adoptant successivement ces différents paradigmes, tout en évitant de les confondre. Bien sûr, il est parfois possible de fusionner deux paradigmes, mais force est de constater que ce tour de force est plutôt rare. Je pense aux tentatives infructueuses d’unification de la physique quantique et de la relativité d’Einstein, ou à l’incompatibilité entre psychologie et sociologie.

Qu’on me permette une métaphore. Le réel est une statue située au centre d’une rotonde. Les spectateurs, confinés sur la passerelle circulaire qui entoure la statue, ne peuvent pas accéder à la vision englobante, ils ne peuvent en voir à chaque moment que tel ou tel aspect, conditionné par leur position sur la passerelle. De tel point de vue, la statue nous apparaîtra comme un être puissant, effrayant, menaçant. De tel autre, comme une mère aimante et protectrice. De tel autre encore, comme un être indifférent, tout à ses mystérieuses affaires. Etc. La seule possibilité d’accès à la vérité de la statue consiste à tourner autour et à contempler ses multiples faces.

Ce postulat a pour conséquence que la démarche classique de la méthode scientifique, qui consiste à confronter une théorie à l’expérience, a ses limites. Aucune théorie ne pourra jamais rendre compte de tout le réel (ne fût-ce que parce qu’une théorie est par définition une généralisation, une simplification, alors que le réel se caractérise par son infinie complexité). L’exercice qui consiste à dévaloriser une théorie en démontrant qu’elle ne rend pas compte de tel ou tel phénomène est aisé, mais il rate l’essentiel. Les grandes théories ne rendent pas compte de tout, mais elles ont le mérite de bouleverser en profondeur nos représentations symboliques et de rendre impossible tout retour en arrière. Elles sont des « game changers ».

Comment catégoriser la TM avec cette approche ? On l’a suffisamment dit, la TM se mêle de pratiquement toutes les disciplines « classiques » en sciences humaines, au point qu’on la soupçonne parfois d’être un fourre-tout sans réelle pertinence. Ce que les détracteurs de Girard ne semblent pas disposés à voir, c’est que la TM est tout sauf une tentative de synthèse des approches classiques. C’est avant tout un point de vue différent sur l’humain. On confond souvent ce paradigme nouveau avec la méthode, elle aussi nouvelle. Par exemple, son insistance sur les similitudes entre les grands romans, qui se démarque de la critique littéraire de l’époque, essentiellement axée sur les différences. Or le paradigme précède et définit la méthode. C’est l’intuition de la singularité du désir humain et de l’importance du mimétisme qui conduit à cette démarche ; ce n’est pas la démarche qui donne accès à l’intuition.

A bien y réfléchir, c’est ce qui distingue les grands penseurs des autres. Les savants les plus influents ont tous adopté un paradigme radicalement nouveau. Le génie de Copernic ne réside pas dans un modèle mathématique, mais dans un changement de point de vue ; il faut s’extraire de la vision nombriliste de l’univers, adopter un point de vue extérieur pour pouvoir contempler le système planétaire et comprendre que c’est le soleil qui est au centre. Newton comprend que tous les corps s’attirent mutuellement, Einstein que tout est en mouvement relatif. Une fois ce paradigme nouveau établi, le reste (observation, modèle mathématique, formulation…) n’est que cuisine.

Reste donc la question : le paradigme girardien est-il un de ces points de vue inédits sur le monde, un endroit de la passerelle où jamais personne ne s’est tenu, qui change en profondeur notre perception du réel ? La question est vaste et je l’ouvre aux commentaires. Je me contente ici de lancer le débat, avec ma petite contribution.

La preuve que le paradigme girardien est bel et bien un de ces éclairages nouveaux, je la vois, plus clairement que toute autre contribution de la TM à la connaissance, dans la découverte simultanée de l’innocence de la victime émissaire et de notre participation active ou passive à son expulsion ou à son meurtre. Il n’y a pas de phénomène plus dévastateur pour notre monde, de contribution intellectuelle qui nous oblige autant à revoir nos présupposés, nos fondations symboliques, nos identités. Copernic nous a arrachés à notre vision nombriliste de l’univers, et les réactions de panique de l’époque disent assez le bouleversement que cela représentait. Girard fait la même chose, mais, à mon avis, à une échelle supérieure encore.

(1) Je ne prétends pas à une fidélité absolue à la définition épistémologique du mot paradigme. J’aime bien la définition d’Edgar Morin : un paradigme contrôle la logique du discours. J’utilise le terme dans un sens plus géométrique : un point de vue donné sur un phénomène ou un ensemble de phénomènes donnés.

Métaphores et paraboles

« Tout cela, Jésus le dit aux foules en paraboles, et il ne leur disait rien sans paraboles, afin que s’accomplisse ce qui avait été dit par le prophète : J’ouvrirai la bouche pour dire des paraboles, je proclamerai des choses cachées depuis la fondation du monde. » (Mt 13, 24-35)

Il y a des œuvres et des commentaires sur les œuvres. Ces derniers forment, de l’opinion générale, un mode mineur, et ce préjugé est bien compréhensible. Le commentateur se tient sur l’épaule d’un plus grand que lui. Pourtant, il est des commentaires qui transcendent cette hiérarchie naturelle, et la biographie que Benoît Chantre consacre à René Girard (1) fait partie de cette catégorie. Car cette biographie est plus qu’une biographie : c’est un commentaire éclairé et surtout, éclairant.

Pour preuve la tempête que cet ouvrage a déclenchée dans mon esprit, à la lecture du chapitre consacré à un livre pourtant « secondaire » de René Girard, et pas mon préféré non plus : la Route antique des hommes pervers. M’efforçant de comprendre ce que je lisais, j’avais le sentiment de passer à côté de quelque chose d’essentiel.

J’ai fini par identifier la source de mon trouble, une citation de Girard :

« Nulle part dans la Bible vous ne trouverez l’idée que la cité des hommes doit s’accommoder de la violence fondatrice, lui faire sa place, sous prétexte que « c’est un grand remède chez les humains ». (2) »

Et le commentaire de Benoît Chantre qui la précède :

« … la subversion opérée dans la langue du monde par le texte biblique [qui], chez les prophètes, n’est jamais double, mais toujours univoque (3) ».

Or si cette univocité correspond bien à l’image globale que nous avons du discours prophétique, ce dernier est presque toujours double dans les textes. Partout dans la Bible, les passages lumineux qui exposent la violence sacrificielle cohabitent avec des versets qui font la part belle au sacré, à la mythologie.

Il y a une condition pour passer de la dualité à l’unité. C’est le retournement parabolique, cette étrange mutation du texte, qui rend cette parole univoque, qui la transforme en Logos de vie.

Puisque nous basons cet article sur le chapitre consacré au livre de Job, relevons l’expulsion par Girard du prologue et de l’épilogue du livre, au prétexte que ceux-ci contredisent la thèse de la victime émissaire. Dans un article du blogue, Benoît Hamot réhabilite le prologue et l’épilogue en faisant apparaître la forme parabolique de l’ensemble :

« Le lien contradictoire entre l’évènement tangible et le discours métaphysique se noue à travers le Prologue. L’ensemble forme ainsi une parabole révélant l’ignorance des persécuteurs. […] Prologue et Épilogue construisent une parabole qui nous permet de regarder de haut ce qu’il en est réellement ici-bas : la route antique des hommes pervers est pavée de niaiseries métaphysiques. Le fait que nous ayons eu besoin de 2 500 ans pour pouvoir reconnaître cette parabole, passée inaperçue de René Girard lui-même, montre la formidable puissance à retardement de ce procédé si particulier.(4) »

Un autre éclairage providentiel vint à peu près simultanément de l’article de Jean-Marc Bourdin, lui aussi consacré à la biographie de Benoît Chantre et paru récemment dans l’Emissaire. Jean-Marc y analyse tout en finesse le thème de la métaphore et de la pensée analogique, un des thèmes majeurs du livre de Benoît Chantre, et il y relie la parabole :

« Par ailleurs […] il serait difficile de ne pas mentionner à ce point le langage parabolique […] qui, à l’évidence, recourt à l’analogie pour nous toucher à défaut de nous faire entendre directement la parole de vie (5) ».

Le lien est fait, que je n’aurais sans doute pas fait sans cette courte remarque.

Revenons à la biographie.

« Le désir mimétique se révèle dans une grande métaphore qui traduit aussi bien la complexité des rapports qu’il suscite que leur misère extrême, leur essentielle pauvreté (6) ».

Au lieu d’une « grande métaphore », il faudrait dire : une parabole. Pour « dégager et dénoncer la source violente des métaphores, soit le « mécanisme victimaire (7) » », il faut une métaphore qui détruit la métaphore mondaine, par un jeu de substitutions qui nous oblige à contempler notre violence sans pouvoir l’expulser (8). C’est la définition des paraboles bibliques. Elles sont traquenard, elles utilisent notre réflexe de « traduction » des métaphores en signes concrets – puisque le langage procède de la sorte – pour nous amener là où ne voulons pas aller : le lieu d’où nous pouvons contempler notre violence. La parabole, ce que Benoît Chantre appelle la grande métaphore, est un détournement de la métaphore pour l’amener à réaliser l’inverse de ce que cette dernière est censée faire : dissimuler la réalité de la violence.

Notre erreur historique et collective est d’avoir cru que les versets de la Bible, émanant du divin, ne pouvaient contenir que la partie lumineuse du discours. Voilà une définition de la lecture sacrée. Benoît Chantre nous montre qu’il n’en est rien et nous explique pourquoi :

« [Le texte biblique] peut faire coexister la « vérité des persécuteurs » et la « vérité des victimes », le discours mensonger des faux amis et la parole véridique de Job […]. [Le texte biblique] ne déploiera son génie propre qu’à la condition de faire du premier discours une « mystification »et du second une « vérité inconditionnelle, absolue » ; c’est-à-dire une « démythification ». La rupture d’équilibre est cette fois essentielle : la vérité n’est pas au même niveau que le mensonge, elle le « contient » et le « comprend ». Nouvelle occasion de rappeler que la « coexistence des inconciliables » n’implique par leur confusion, mais leur distinction. (9) » (nous soulignons)

Tout est dit. La parabole doit nécessairement représenter « le vrai et le faux (10) ». La parabole est nécessairement coexistence de la parole divine et de la parole des humains. Le retournement parabolique, qui, contrairement à ce que pensait Girard, est loin d’être acquis malgré la révélation de la Croix, commence par faire le tri entre le bon grain et l’ivraie du texte, et c’est cela la révélation. C’est cela, la démythification opérée dans le texte, par le texte, dont parlent Girard et Chantre.

Sans cette coexistence du vrai et du faux, toute déclaration, toute parole ne peut que devenir un nouveau totalitarisme, une nouvelle mythification du monde, une nouvelle justification du mécanisme victimaire. D’où la notion centrale d’« analogie » qui permet de mettre au jour les « différences », comme Girard l’avait bien compris. Une parole qui prétend révéler les structures de violence invisibles doit être une « parole totale » :

« Il faut dégager le moteur secret de tous les ordres symboliques. On le fera dans la lumière du « Logos de vie », d’une parole totale qui contient et comprend la parole du monde. (11) » (nous soulignons)

Girard a été, je pense, victime de son intelligence, de son exceptionnelle capacité à « déconstruire » les textes pour en révéler les structures sous-jacentes. Ce qui lui semblait naturel ne l’était pas, loin s’en faut, pour nous. En nous désignant les paraboles, en soulignant leur extraordinaire capacité à rendre audible la parole des victimes, il nous a bercés dans l’illusion que nous étions nous aussi capables de « démythifier » le texte ; c’est la prérogative des grands pédagogues.

Pourtant, il est essentiel de préciser que les paraboles bibliques n’autorisent pas cette démythification, qu’elles ne la facilitent pas ; au contraire, elles l’interdisent, selon l’instruction divine aux prophètes de « révéler sans révéler » (12). S’il est vrai que le Christ, le Logos de vie incarné, est le seul à être digne de rompre les sceaux qui dissimulent la part cachée du Livre, et que sur la Croix tout est accompli, dans la matérialité et la temporalité du monde, les paraboles diffèrent la réalisation concrète de cette révélation, précisément par le message dual qu’elles portent, y compris dans le Nouveau Testament. Tant que nous restons prisonniers du sacré, il nous est impossible de faire le tri entre « parole du monde » et « parole de Dieu ». C’est le verrou ultime, et la clé qui permet de le faire sauter s’impose avec évidence à la lumière de l’Histoire : il faut nécessairement passer par le désenchantement du monde ; il faut renier le sacré, détruire le sacré, pour pouvoir déclencher le mouvement de retournement du texte, qui alors confirme et justifie cette destruction parce que le texte détruit dans un même élan son propre sacré.

Voilà qui explique pourquoi seul Girard a été capable d’initier ce processus. Lui seul parle à la fois depuis le camp des « désacralisateurs », des iconoclastes, et depuis celui des « croyants », des gardiens de la tradition. Lui seul « déconstruit » la parole du monde alors qu’il va à la messe dominicale. Ce qui a été perçu par ses contemporains comme une démarche inconsistante, incongrue, et qui lui a valu tant de quolibets et de rejets, était en réalité le seul positionnement permettant de dépasser le « logos de mort » du monde, de nous donner accès au « Logos de vie ».

Lui seul pouvait entendre en même temps les deux langages, et par conséquent lui seul pouvait surmonter la confusion entre sacré et saint, condition pour recevoir la révélation contenue depuis le commencement dans les textes mêmes.

Ces constats, bien qu’ils soient aussi une critique de l’œuvre girardienne, n’y objectent nullement. Il ne s’agit pas de dénoncer une erreur de Girard pour proposer un amendement de la théorie mimétique. De telles démarches soi-disant objectives dissimulent presque toujours la « terreur sacrée » qu’inspire la pensée girardienne, en particulier la lecture d’ « Achever Clausewitz », à celles et ceux qui ont le courage d’aller au bout de sa logique. Les critiques les plus féroces de Girard parlent ainsi mieux que ses amis qui, tels Elifaz, Bildad et Çofar, cherchent inconsciemment à le ramener dans le « droit » chemin, la Route antique des hommes pervers.

On m’objectera qu’il n’y a pas d’erreur, ce n’est qu’une question de mots. Parabole ou métaphore désignent la même chose. C’est vrai, et ce n’est pas la forme parabolique en soi qui fait la différence. Le détail-clé, c’est la dissimulation parabolique, le grand soin qu’apportent les auteurs de la Bible à écrire leur texte de façon à interdire l’accès à la parabole/métaphore retournée, à nous enfermer dans la lecture sacrée.

Girard était conscient de la « fragilité locale » de l’édifice qu’il avait érigé. Benoît Chantre rapporte :

« Si Girard persiste à penser que les philosophes du contrat n’ont pas une conception assez radicale de la violence humaine, il reconnaîtra, trente ans plus tard, n’avoir toujours pas trouvé la bonne « formulation » de son hypothèse, ne pas être parvenu à dire à la fois l’identité et la différence du religieux chrétien par rapport au religieux archaïque (13) ».

L’ironie est que Girard était le seul à avoir clairement vu « à la fois l’identité et la différence », et que cette nature paradoxale était constitutive de la révélation contenue dans le message. La « bonne formulation » passe par la parabole, dissimulée à notre vue.

Relever que Girard n’a pas perçu l’importance de la dissimulation de ce qu’il révélait, ce n’est pas aller contre Girard : c’est permettre de reconnaître à quel point il a raison, à quel point sa méthode de lecture de la Bible est pertinente et révolutionnaire. Le retournement parabolique n’annule pas Girard ni ne l’amende, il le confirme. Il confirme de manière éclatante la centralité du mécanisme victimaire dans la genèse de la violence. Il permet de faire apparaître d’autres victimes, beaucoup d’autres victimes, et de leur rendre une parole.

(1) Benoît Chantre, René Girard, biographie, Grasset 2023

(2) René Girard, La route antique des hommes pervers, p. 221, cité par B. Chantre p. 777

(3) Benoît Chantre, op. cit, Chapitre « Job et ses amis », p. 777

(4) Benoît Hamot, Pourquoi le mal frappe les gens biens ?, l’Emissaire

(5) Jean-Marc Bourdin, Penser (avec) René Girard : doubles sens, diptyques et métaphores, article à paraître dans l’Emissaire au moment où j’écris ces lignes

(6) Benoît Chantre, op. cit, p. 779

(7) Benoît Chantre, op. cit, p. 779

(8) voir mon article : La révélation a-t-elle eu lieu, une lecture du chapitre 20 de l’Evangile selon St Luc, le triple transfert parabolique.

(9) Benoît Chantre, op.cit, p. 789

(10) Coran, Sourate 13, 17

(11) Benoît Chantre, op.cit, p. 777

(12) voir Isaïe 6, 9-10

(13) Benoît Chantre, op. cit., p. 641

Le langage parabolique des Evangiles

par Hervé van Baren

Je viens de publier sur YouTube une vidéo dédiée au chapitre 16 de l’Evangile selon St Luc :

Il y a quelques années, j’avais déjà abordé ce chapitre dans un article :

Dans la vidéo et dans l’article, j’essaye de montrer comment l’évangéliste utilise avec talent l’art de la parabole pour développer ce qu’il est permis d’appeler une anthropologie de la rétribution. Dans le présent article, je me limiterai à l’analyse du langage parabolique de Luc.

Dans la parabole du gérant habile, qui ouvre le chapitre, il est question d’un gestionnaire qui se fait licencier par son maître. Luc utilise parfois l’omission pour nous confronter à nos réflexes violents. Il ne précise pas la nature de la faute reprochée au gérant, elle est laissée à notre interprétation. Il indique seulement qu’il est question de dilapider les biens de l’homme riche (dans la traduction de la TOB). Cette omission déclenche en nous un biais cognitif (1). Nous entendons que le gérant ne fait pas suffisamment fructifier la fortune de son employeur (ce qui est vrai), et nous en déduisons qu’il ne charge pas assez ses débiteurs de dettes (ce qui s’avère faux). Dans notre esprit, les lois universelles de l’usure s’appliquent nécessairement dès qu’il est question d’échanges. Or c’est de relations que Luc nous parle, et dans ce cas précis, une saine gestion implique des taux d’intérêts négatifs, la remise des dettes, autrement dit le pardon.

Continuer à lire … « Le langage parabolique des Evangiles »

Histoire, chaos et prophétie

par Hervé van Baren

L’histoire de la théorie du chaos commence en 1887, avec un prix offert par le roi de Suède à qui prouverait que l’orbite des planètes est stable et déterministe. Henri Poincaré gagna le prix, mais en prouvant exactement le contraire : le système dynamique formé par le soleil et les planètes est chaotique, indéterminable.

Un système chaotique se définit par son extrême sensibilité aux conditions initiales. Déplacez l’orbite d’une planète de quelques mètres et progressivement, l’évolution des trajectoires divergera radicalement par rapport au cas initial. Dans le cas du système solaire, on a calculé que son évolution conduirait un jour à la sortie de Mercure de son orbite stable, sans qu’il soit possible de prédire si Mercure terminera son destin planétaire en étant éjectée du système solaire, en entrant en collision avec Vénus ou en étant avalée par le soleil (1). 

Posons la question : l’histoire est-elle un phénomène chaotique ? Yuval Harari répond oui : « L’histoire ne peut pas être expliquée de manière déterministe et ne peut pas être prédite parce qu’elle est chaotique » (2).

Les systèmes chaotiques peuvent donner l’impression d’un déterminisme sur le court terme. Tel personnage ou événement historique peut influencer l’histoire de manière relativement prévisible. Exemple : si Napoléon avait gagné à Waterloo, l’Europe aurait été bien différente de ce qu’elle est, et on peut extrapoler de cet hypothétique événement quelques tendances politiques vraisemblables. Le problème est que ce déterminisme ne tient qu’à court terme (de l’ordre de la décennie). Au-delà, le chaos reprend ses droits. On en a vu l’illustration au moment de la chute de l’Union Soviétique. La fin de la bipolarité est-ouest faisait entrevoir une période de stabilité mondiale soutenue par le modèle civilisationnel des Etats-Unis. Fukuyama annonçait en 1992 la fin de l’histoire ! L’état du monde 30 ans plus tard lui oppose un cruel démenti et apporte de l’eau au moulin de ceux qui postulent le caractère essentiellement chaotique de l’histoire.

Ce constat pose un sérieux problème aux partisans de l’eschatologie (dont je suis). Si l’histoire est mue par le chaos, alors toute croyance en une « fin de l’histoire » perd de facto toute crédibilité, sauf à retenir une « catastrophe » qui y mettrait fin de la manière la plus radicale possible (mais dont la réalité ne pourrait être prouvée, cette fin brutale n’étant qu’une des issues probables).

Même chose avec le prophétisme. Il est par définition impossible de déterminer l’évolution d’un système chaotique, à plus forte raison sa fin apocalyptique.

Le constat de la nature chaotique de l’histoire semble bien enlever tout crédit à la pensée religieuse, et en particulier à toutes les variations sur le thème de la fin du monde.

La question n’est pas de pure rhétorique. Elle hante nos imaginaires, comme un bruit de fond de tous nos questionnements existentiels. Nous sommes écartelés entre les vieilles représentations déistes, celles d’un monde constamment ajusté par l’action d’un dieu-pilote, et la découverte que l’univers est essentiellement régi par les lois du hasard. Elle a un impact profond sur la politique, la société. Elle conditionne bien des fractures idéologiques.

René Girard permet de redonner sens au prophétisme et à l’eschatologie. Tout est question d’échelle de temps. Nous l’avons déjà dit, l’histoire présente des caractéristiques déterministes à court terme, mais la loi fondamentale semble bien être le chaos. Seulement, il est parfaitement possible d’envisager un fonctionnement globalement chaotique sur le moyen-long terme tout en faisant l’hypothèse d’un déterminisme sur le très long terme. Il faut seulement établir les conditions pour que cette cohabitation puisse exister.

Pour que l’histoire chaotique puisse dissimuler un fonctionnement déterministe sous-jacent, il faut qu’au moins un des paramètres du système présente une évolution déterministe, et il faut que ce paramètre influence sensiblement cette évolution. Les autres paramètres présentent une évolution chaotique qui masque ce mouvement de fond.

Ce paramètre, c’est la violence, et plus particulièrement la violence sacrificielle. Girard montre à quel point il est central et universel dans le fonctionnement des sociétés humaines. Or en isolant ce paramètre à l’échelle de l’histoire, on constate que son évolution est bien moins chaotique que les paramètres habituellement retenus par les sciences humaines, et en particulier la science historique, bien qu’il soit quasiment ignoré par cette dernière.

L’histoire des mœurs montre une lente et constante évolution, depuis l’aube du sacrifice – l’anthropophagie – jusqu’à la désacralisation du monde contemporain, le rejet du religieux. Il n’en reste pas moins que, archaïque ou moderne, le sacrifice reste central dans notre monde, et cette prégnance s’explique par la condition, toujours d’actualité, pour qu’il puisse exprimer toute son efficacité pacificatrice : la dissimulation de l’innocence de la victime et de la violence des sacrificateurs.

C’est cela, le déterminisme sous-jacent à l’histoire chaotique. C’est un mensonge. Et parce que c’est un mensonge, il ne peut pas tenir ad vitam aeternam. C’est un mensonge condamné par la lente évolution de l’humanité vers la connaissance, le dévoilement du réel. La fin du sacrifice est inscrite dans notre destin aussi sûrement que la fin de notre vie biologique ou que la mort du soleil par épuisement de son carburant, parce que le sacrifice repose entièrement sur la dissimulation.

Cette connaissance, cette révélation apportée par René Girard remet aussi en selle le prophétisme. La condition pour pouvoir prédire l’événement singulier de l’effondrement de l’ordre violent par la dénonciation du mensonge qui le supporte, c’est tout simplement d’avoir levé la dissimulation avant tout le monde. D’avoir vu, comme Girard l’a vu, la dépendance de l’histoire à ce mensonge.

Une méta-analyse de cette théorie de l’évolution déterministe de l’histoire jusqu’à un inévitable point de basculement montre qu’elle n’est pas seulement une théorie au sens scientifique du terme. Son émergence coïncide nécessairement avec l’advenue de cette singularité historique, de cet aboutissement eschatologique. Ce n’est pas difficile à comprendre : à partir du moment où l’on pose ce rendez-vous de l’histoire avec l’effondrement de la dissimulation sacrificielle, on dénonce le mensonge et on déclenche nécessairement le phénomène qu’on théorise. La compréhension intellectuelle du phénomène est indissociable de son inéluctable aboutissement. L’abstraction devient action, l’hypothèse devient réelle. On peut d’ailleurs inverser la causalité et poser que c’est le déclenchement du phénomène qui induit la possibilité de le décrire par la raison. Prendre conscience du fonctionnement sacrificiel des collectivités humaines est un événement apocalyptique en soi.

(1) Qu’on se rassure : on parle d’une échelle de temps de l’ordre de millions d’années. Il y a déjà assez de prédictions anxiogènes ces jours-ci pour ne pas devoir s’inquiéter de celle-là !

(2) “History cannot be explained deterministically and it cannot be predicted because it is chaotic. So many forces are at work and their interactions are so complex that extremely small variations in the strength of the forces and the way they interact produce huge differences in outcomes. Not only that, but history is what is called a ‘level two’ chaotic system. Chaotic systems come in two shapes. Level one chaos is chaos that does not react to predictions about it. The weather, for example, is a level one chaotic system. Though it is influenced by myriad factors, we can build computer models that take more and more of them into consideration, and produce better and better weather forecasts. Level two chaos is chaos that reacts to predictions about it, and therefore can never be predicted accurately. Markets, for example, are a level two chaotic system. What will happen if we develop a computer program that forecasts with 100 per cent accuracy the price of oil tomorrow? The price of oil will immediately react to the forecast, which would consequently fail to materialize. If the current price of oil is $90 a barrel, and the infallible computer program predicts that tomorrow it will be $100, traders will rush to buy oil so that they can profit from the predicted price rise. As a result, the price will shoot up to $100 a barrel today rather than tomorrow. Then what will happen tomorrow? Nobody knows.” Yuval Noah Harari, Sapiens: a Brief History of Humankind.

Conflit Russie-Ukraine : un éclairage sacrificiel par l’Evangile selon St Jean

par Hervé van Baren

La Russie, la Chine, l’Iran, la Syrie, l’Inde : des nations, des peuples, des cultures en crise qui n’ont pas appris à se passer des structures sacrificielles, des mythes fondateurs. On pourrait y ajouter la France, l’Allemagne, les Etats-Unis ; nous ne sommes pas si différents. Lorsqu’une crise interne vient ébranler la confiance du peuple en sa culture, en son identité, menacer la cohésion sociale, brouiller l’avenir, apparaît toujours le phénomène dont nous allons parler dans cet article : la régression sacrificielle.

L’article que Le Monde du 24 février dernier consacre aux relations entre (nombreux) proches de part et d’autre de la ligne de front en Ukraine1 est à cet égard très éclairant. Il témoigne d’un déni tellement fort, de la part des Russes, de la réalité de l’agression que subit l’Ukraine, que l’adhésion sans faille à l’absurde propagande du Kremlin l’emporte largement sur les liens affectifs, amicaux et familiaux, conduisant en retour à la haine envers « les Russes », devenus masse indifférenciée. Le crédit donné à des ridicules tentatives de faire revivre les anciens mythes remplace la foi en la relation. Ce divorce brutal sera sans doute la conséquence la plus durable du conflit, qu’elle qu’en soit l’issue.

C’est le même phénomène que décrit Emmanuel Dubois de Prisque dans son livre : La Chine et ses démons2, terrifiant ouvrage qui nous montre à l’œuvre le phénomène collectif de régression sacrificielle. Aucune analyse des conflits contemporains par la pensée occidentale classique ne permet de découvrir cette dimension invisible, la seule pourtant capable d’expliquer la dérive nationaliste et militariste de grandes nations, de grandes cultures. St Jean nous en donne une description elle aussi terrifiante, quand on veut bien mettre de côté l’interprétation sacrée, au chapitre 6 de son évangile.

Résumons le chapitre. Une foule nombreuse assiste au miracle de la multiplication des pains (v. 1-15). Le parallèle est fait avec la manne céleste donnée au peuple hébreu dans le désert (v. 31-33). Progressivement, le pain donné à profusion cède la place à la chair prise « pour avoir la vie éternelle ». L’interprétation symbolique centrée sur la notion de sacrifice remplace les images de l’Eucharistie par une description sans concession de la tendance humaine à résoudre les crises par le sacrifice d’innocents. On peut lire le chapitre comme une énième annonce de la Passion, mais je pense que Jésus va plus loin dans la révélation de notre violence, sa prophétie est plus universelle encore. Le don gratuit de l’amour, qui prend sa source au ciel et descend sur l’humanité, dérive lentement vers le sacrifice le plus archaïque, le cannibalisme, la volonté de gagner l’immortalité par l’appropriation de la vie même de l’adversaire. Ce que Jean nous montre, ce sont les deux extrêmes de l’échelle sacrificielle, de la fausse transcendance construite sur la violence la plus extrême, jusqu’au don gratuit de l’amour qui en est l’exacte antithèse. Seulement, il ne nous montre pas la lente progression dans l’histoire qui nous éloigne de la première pour nous rapprocher du second ; il nous montre la brutale régression sacrificielle d’une communauté en crise. Jésus nous dit, en substance, qu’aucun verni civilisationnel ne nous protège d’une telle régression, que tout dépend de la gravité de la crise qui met en danger notre survie.

La parabole de Jésus est loin d’être explicite ; le sens sacrificiel se cache derrière des formules ambigües, telles que « vie éternelle », qui apparaît au verset 27, pour revenir à partir du verset 47 en une litanie qui coïncide avec un profond changement de sens, jusqu’à devenir la récompense du massacre d’un innocent. Comme souvent chez Jean, c’est la dynamique du texte qui nous donne la clé d’interprétation, dynamique qui part du miracle d’une résolution par le don de l’amour, pour sombrer lentement vers la solution sacrificielle, avant d’accélérer jusqu’à la finale sanglante et déshumanisante de l’anthropophagie (v. 54-58).

Cette révélation est insupportable aux Juifs (v. 60), d’autant qu’ils se voient, à juste titre, comme les mieux équipés par leur culture pour résister à la tentation de la résolution sacrificielle. En prophétisant la Croix, et pire que la Croix, Jésus prophétise aussi l’effondrement de leur système légal et religieux, de tous les systèmes politiques, légaux et religieux. Folie et scandale que cette prophétie ! On retrouve une des caractéristiques de la Bible : en dévoilant le mécanisme victimaire elle en précipite le déclenchement dans ses formes les plus extrêmes. C’est la définition même de l’Apocalypse, à la fois révélation et catastrophe incommensurable que cette révélation déclenche.

Jean nous éclaire aussi sur la conscience ambiguë que nous avons du phénomène. Les témoins du miracle de la multiplication des pains voient la résolution anti-sacrificielle de la crise à l’œuvre, ils reçoivent un signe (v. 14). Ils sont informés de la possibilité de sortir de la crise par le renoncement aux idoles de ce monde et la confiance inconditionnelle dans l’amour. Seulement, nous dit le texte à plusieurs reprises, ils n’y croient pas. Ce n’est pas de raison qu’il est question, mais de foi. La proposition de Jésus est parfaitement raisonnable et on ne peut plus concrète, elle est même démontrée. « Vous m’avez vu et pourtant vous ne croyez pas » (v. 36). Nous savons tout de l’amour et de son pouvoir de guérison, mais nous ne croyons pas ; voilà résumée la tragédie de notre espèce. A ce manque de foi répond le cri du cœur de Pierre : « Tu as des paroles de vie éternelle. Et nous, nous avons cru et nous avons connu que tu es le Saint de Dieu. » (v. 68, 69). C’est le Logos divin qui donne vie ; le sacrifice n’apporte que la mort.

Voilà le véritable enjeu de la guerre en Ukraine, et d’autres à venir, s’il y en a d’autres. Il n’y a pas d’autre sortie possible du conflit que cette conversion radicale à l’amour, au Logos de l’amour, parce que toutes les recettes sacrificielles sont épuisées, à part peut-être le sacrifice total par l’holocauste nucléaire. Alors même que nous connaissons comme jamais les dangers d’une escalade, nous y cédons, comme poussés par une force tragique et incoercible. Nous sommes entraînés malgré nous vers la montée aux extrêmes théorisée par Girard. La raison en est que toutes nos tentatives d’échapper au sacrifice sont sacrificielles. Elles postulent toutes que la seule façon de mettre fin au conflit est de punir le méchant qui en est à l’origine. Le problème n’est pas la régression sacrificielle de la Russie, contre celle-là nous sommes impuissants. Le problème, c’est la nôtre.

Girard l’avait prédit, nous nous dirigeons rapidement vers l’épuisement des solutions sacrificielles, jusqu’à nous retrouver devant le choix ultime : y renoncer ou périr.

1Le Monde, Pour les Ukrainiens, il n’existe plus de « bons Russes ». Par Faustine Vincent, le 24/2/2023

2Emmanuel Dubois de Prisque, La Chine et ses démons, Aux sources du sino-totalitarisme, Odile Jacob, 2022. Voir la recension de ce livre dans  l’article de l’Emissaire : L’histoire et l’actualité de la Chine éclairées par la théorie mimétique, par Jean-Marc Bourdin.

Intelligence Artificielle : la fin des intellectuels ?

par Hervé van Baren

Dans les applications informatiques, quand on a besoin d’une fonctionnalité qui n’est pas présente par défaut, on utilise un script, autrement dit on modifie le logiciel en programmant cette fonctionnalité. On passe du prêt-à-porter à la haute couture, en quelque sorte. L’auteur de la vidéo qui suit (et qu’il n’est pas nécessaire de regarder pour comprendre l’article) voulait régler un problème rencontré lors de l’utilisation de sa boîte mail.

Ne trouvant pas de solution intégrée, il se décida à programmer un script. Il précise ne plus avoir programmé depuis 2015. Plutôt que de se mettre à jour, il lui vint l’idée de demander à une IA (intelligence artificielle) de la dernière génération d’écrire le script pour lui. Sur base de quelques instructions textuelles, ChatGPT (1) lui fournit un code informatique en moins de deux secondes. Il fallut quelques ajustements pour rendre le script opérationnel, mais l’auteur se rendit compte que les erreurs du premier programme traduisaient des imprécisions dans ses instructions.

Les dernières applications d’IA, disponibles gratuitement sur internet, ne révolutionneront pas seulement l’informatique ; elles vont bouleverser le monde. C’est un de ces sauts qualitatifs dont il est impossible d’appréhender tous les effets. Nous venons à peine d’en vivre un : Internet a transformé notre monde au-delà des prévisions les plus optimistes et alarmistes. Internet a ruiné de très nombreuses activités économiques, les agences de voyage, le monde de l’image, les centres commerciaux, l’édition, la poste, etc., tout en créant un nombre considérable de nouvelles opportunités. L’IA semble bien partie pour prendre le relais.

ChatGPT rédige votre devoir ou votre thèse à partir des consignes du professeur, en quelques secondes. ChatGPT écrit une lettre de motivation crédible. ChatGPT crée votre roman, votre article, votre lettre d’amour.

Enfant de la révolution Internet, l’auteur de la vidéo se plaignait de l’immobilisme du monde technologique dans lequel il avait grandi. A présent, il se dit qu’il aurait dû réfléchir à ce qu’il demandait. La rupture technologique majeure est là, et il craint d’être parmi celles et ceux qui seront relégués aux oubliettes du progrès. Tout ce qu’il a appris – écrire et parler correctement, maîtriser la complexité des codes informatiques, faire la promotion de son travail – risque de devenir, en assez peu de temps, parfaitement inutile. Les robots, après avoir remplacé le travail manuel, puis le travail administratif et répétitif, s’attaquent à présent aux dernières chasses gardées de l’humain : la création intellectuelle et artistique (2).

La révolution industrielle nous a sortis de la misère en substituant les machines aux muscles. La révolution informatique a permis d’automatiser la gestion de ce monde mécanisé, forcément plus complexe, en nous libérant de tâches ingrates et abrutissantes (qu’on pense aux « pools dactylos » des films des années cinquante). La révolution Internet a permis le monde global, les échanges instantanés. La révolution de l’IA nous promet un monde dans lequel une grande partie de la production intellectuelle sera générée par des machines. L’intellect, l’érudition, la maîtrise de la belle langue seront démonétisées. Non qu’il deviendra inutile de penser, bien sûr. Ce que j’écrivais il y a quelques temps sur l’IA (3) est toujours valable. L’IA ne fait que brasser de gigantesques bases de données pour imiter ce que d’autres ont déjà fait. L’IA est, fondamentalement, du mimétisme artificiel, et rien d’autre.

Pourtant, ce serait une grave erreur de sous-estimer l’impact de l’IA sur le monde académique et intellectuel. Qu’on m’autorise une analogie avec la programmation informatique. Un programme repose sur un algorithme, une fonction mathématique utilisant les lois de la logique. L’algorithme en lui-même est le résultat d’un acte de pure création, inaccessible à l’IA. Cependant, premièrement, cet acte de création a peut-être (et même sans doute) déjà été réalisé par quelqu’un d’autre, auquel cas l’IA vous dispensera de cet effort intellectuel. Deuxièmement, la part purement algorithmique d’un programme représente généralement quelques lignes perdues dans un logiciel de plusieurs milliers de lignes de code. Tout le reste sert à l’interface homme-machine et à la circulation des données et représente un travail harassant sans réelle originalité.

Il en va de même pour la production intellectuelle. Les idées novatrices, en soi, ne représentent qu’une fraction du travail. Le reste se répartit en rédaction, correction, mise en page ou en image, édition, publication, présentation, promotion. Or c’est ce « tout le reste » qui sera, vraisemblablement dans un futur beaucoup plus proche que nous ne l’imaginons, délégué à la machine.

Il est vraisemblable que le phénomène déjà constaté avec les révolutions précédentes se répétera. La cohorte des intellectuels se retrouvera sans ouvrage (et sans revenus), au profit de quelques petits malins qui auront fait le deuil de l’ancien monde avant les autres, et réalisé le potentiel de cette rupture technologique. Ces entrepreneurs sans scrupules s’octroieront le monopole de la création intellectuelle en proposant les services de l’IA, ou en utilisant l’IA pour automatiser la production intellectuelle de demain. Ils seront les équivalents des GAFAM (4) d’aujourd’hui pour le monde intellectuel, au détriment des acteurs actuels, les écoles, universités, maisons d’édition, chercheurs, auteurs…

Faut-il s’en lamenter ? Faut-il se ruer dans la compétition pour faire partie des heureux élus qui, n’en doutons pas, viendront grossir les rangs des multimilliardaires, au détriment de tous les autres, condamnés à la paupérisation et au désœuvrement ? Si 5 pourcents de la population suffisent à gérer la production matérielle et immatérielle nécessaire à la marche du monde, comment occuper les 95 pourcents qui restent ?

Cette crise n’est pas nouvelle, elle a commencé avec la migration des populations rurales vers les villes, pour faire tourner les usines. Pourtant, jamais nous n’avons anticipé les formes successives qu’elle prendrait, pas plus que nous ne sommes capables d’anticiper les effets de son dernier avatar, l’IA. Il reste à donner sens à la crise, à en transcender les effets nocifs et désespérants.

René Girard, après avoir constaté l’effet disruptif de la révélation biblique sur l’ordre violent du monde, en concluait que pour survivre à l’inexorable montée aux extrêmes qui en découle, il nous fallait renoncer définitivement au mimétisme d’appropriation, au mécanisme sacrificiel, à la violence. Cette profonde conversion se fait par l’introspection, la remise en question, le travail spirituel, la rencontre de l’altérité. Pour cela, il faut dégager du temps, tout comme il a fallu dégager du temps sur les tâches manuelles pour améliorer l’éducation, par exemple. Qu’on me comprenne bien : je ne dis pas que la technologie est salvatrice en soi, je n’ai aucun atome crochu avec les thèses scientistes. Mais en nous libérant de la nécessité de travailler pour vivre, la technologie, si souvent décriée, dégage un espace qui nous permet de nous concentrer sur ce qui nous fait réellement vivre : la relation.

Le monde, on le dit assez, est rempli de misère et d’injustice ; mais nous n’avons pas le temps, occupés comme nous le sommes à des tâches pourtant superfétatoires parce que remplaçables, et de plus en plus, par la machine, ou alors quand nous avons du temps nous le consacrons aux loisirs, dans l’espoir vain que ceux-ci combleront le vide de nos vies. Alors nos anciens pourrissent dans des mouroirs inhumains, nos SDF survivent à l’hiver dans des cartons, nos jeunes, désœuvrés, se tournent vers la délinquance ou se perdent dans le monde virtuel. Le travail nous semblait jusque-là une valeur incontournable et donnait sens à notre vie, mais il n’y en a plus assez pour tout le monde, loin s’en faut. La seule manière de survivre moralement à la fin du travail est de le remplacer par quelque chose d’encore plus noble. Je propose : s’occuper les uns des autres.

(1) ChatGPT est un robot de dialogue gratuit en ligne utilisant les dernières technologies en intelligence artificielle. Il utilise la technologie Open AI.

(2 ) En même temps que ChatGPT apparaissent des applications telles que Dall-E 2 permettant de générer des images artificielles à partir de simples descriptions textuelles du résultat souhaité.

(3) Voir l’article I.A. pour Imitation Artificielle, https://emissaire.blog/2018/09/21/i-a-pour-imitation-artificielle/

(4) GAFAM : acronyme de Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft.

Une précision : ce texte n’a pas été écrit par une IA. Par contre, le texte repris ci-dessous est un dialogue avec ChatGPT.

Exemple de dialogue en temps (quasi) réel avec ChatGPT :

Je précise que cela m’a pris moins d’un quart d’heure pour me connecter au site, créer mon compte individuel et réaliser le dialogue reproduit ci-dessous. Toutes mes excuses pour l’anglais (on pourra traduire automatiquement avec une des IA de traduction disponibles sur le net).

HvB : Do you know René Girard ?

ChatGPT : Yes, René Girard (1923-2015), was a French historian, literary critic, and philosopher, best known for his contributions to the fields of anthropology, literary theory, and cultural studies. He is particularly famous for his theory of mimetic desire, which explains how human beings are driven by a desire to imitate the desires of others, and how this can lead to conflict and violence in human societies.

Girard’s work has been influential in a number of academic fields, including anthropology, sociology, psychology, theology, and philosophy. He has written many books, including « Violence and the Sacred, » « Things Hidden Since the Foundation of the World, » and « I See Satan Fall Like Lightning. » His ideas have been controversial, but they have also generated a great deal of interest and discussion.

HvB: Tell me how the scapegoat mechanism works according to René Girard.

ChatGPT : According to René Girard, the scapegoat mechanism is a way that societies deal with conflicts and violence. The scapegoat mechanism works in the following way:

Mimetic Desire: Human beings are mimetic, which means that we learn our desires by imitating the desires of others. This can lead to competition and conflict when two or more people desire the same thing.

Mimetic Rivalry: When mimetic desire leads to conflict, it can quickly escalate into mimetic rivalry, where the desire for the same thing becomes intensified and more urgent. This can create a dangerous and volatile situation in society.

Scapegoating: In order to resolve the mimetic rivalry and restore social order, the society often chooses a scapegoat – a person or group of people who are blamed for the conflict and punished as a result. The scapegoat is often seen as a source of evil or a threat to the community, and their punishment is believed to restore balance and harmony to the society.

Sacrifice: The punishment of the scapegoat is often a form of sacrifice, where the scapegoat is offered up to a higher power in order to restore peace and order. The punishment of the scapegoat is believed to purge the community of its violent tendencies and restore social cohesion.

Girard argued that the scapegoat mechanism is a recurring pattern in human societies, and that it can have both positive and negative effects. While the scapegoat mechanism can be effective in resolving conflicts and restoring order, it can also be unjust and cruel, and it can perpetuate cycles of violence and scapegoating.

HvB: What’s the condition for the scapegoat mechanism to be effective, i.e. to restore peace?

ChatGPT : According to René Girard, the scapegoat mechanism can be effective in restoring peace and order in a society only if the following conditions are met:

The scapegoat must be guilty: The scapegoat must be perceived as responsible for the conflict or violence that the society is trying to resolve. If the scapegoat is not seen as guilty, then the punishment of the scapegoat will not be effective in restoring peace.

The scapegoat must be innocent: At the same time, the scapegoat must also be perceived as innocent of any other wrongdoing or sin. If the scapegoat is seen as guilty of other sins or crimes, then the punishment of the scapegoat will not be effective in restoring peace.

The punishment of the scapegoat must be collective: The punishment of the scapegoat must be a collective act, carried out by the entire society, in order to restore social cohesion. If the punishment is carried out by a subset of the society, or if it is done in a way that is perceived as unjust or arbitrary, then the scapegoat mechanism will not be effective in restoring peace.

The violence must be contained: The violence that is unleashed during the scapegoating process must be contained and directed towards the scapegoat alone. If the violence spills over to other members of the society, or if it continues after the punishment of the scapegoat, then the scapegoat mechanism will not be effective in restoring peace.

It is important to note that while the scapegoat mechanism can be effective in restoring peace and order in the short term, it does not address the root causes of the conflict or violence. In the long term, the society may need to address the underlying issues that led to the conflict in the first place in order to achieve lasting peace.

HvB : Your second point is not accurate. The victim cannot be recognized as innocent or the mechanism will be ineffective. The whole mechanism is based on ignorance.

ChatGPT : You are correct, I apologize for the mistake. In Girard’s theory of the scapegoat mechanism, the scapegoat is indeed not recognized as innocent, but rather perceived as guilty of some offense or wrongdoing, even if that perception is not based on actual guilt or wrongdoing. The mechanism relies on a collective illusion that the scapegoat is responsible for the society’s problems, and the scapegoat’s punishment is seen as necessary to restore social order.

Therefore, the second condition for the scapegoat mechanism to be effective is actually that the scapegoat must be perceived as guilty, rather than innocent. The scapegoat mechanism relies on a collective delusion that the scapegoat is responsible for the society’s problems, and the scapegoat’s punishment is seen as necessary to restore social order. Thank you for bringing this to my attention and allowing me to clarify.

Masochisme occidental et révélation de la violence

« Maggie Wall fut ici brûlée comme sorcière en 1657 »

par Hervé van Baren

« Entre 1563 et 1727, plus de 2 500 personnes, essentiellement des femmes, furent accusées de sorcellerie et exécutées en Ecosse. Des historiens, des associations, mais aussi le gouvernement, s’emploient à dénoncer ces injustices »(1)

L’article du Monde daté du 23 décembre dernier et intitulé « En mémoire des sorcières d’Ecosse » aborde le mouvement de réhabilitation des « sorcières » écossaises condamnées à mort du XVIème au XVIIIème siècle.

Je ne m’étendrai pas sur le phénomène de chasse aux sorcières. Je renvoie le lecteur à l’analyse par Girard des textes de persécution dans « Le bouc émissaire » (2). L’article n’attache pas énormément d’importance à la situation socio-politique de l’Ecosse de l’époque mais suggère tout de même des situations de crise, soit à l’échelle du pays – le remplacement du catholicisme par l’anglicanisme et le calvinisme – soit à l’échelle locale – comme dans le cas de la ville de Forfar, où les persécutions suivirent de près l’invasion de l’Ecosse par Cromwell.

Dans cet article, je limiterai mon analyse au phénomène récent de rétablissement de la vérité. Porté par quelques passionnés, épris de justice et d’histoire, le mouvement de réhabilitation des victimes de procès en sorcellerie connaît un succès à la fois populaire et politique. Ce travail de mémoire rencontre peu d’opposition. Serait-ce un effet tardif des Lumières, qui ont permis de mettre un terme aux persécutions ?

Girard propose une autre explication. La reconnaissance des victimes est une conséquence du christianisme, et en particulier de la Croix, qui expose le mécanisme sacrificiel et la dissimulation qui le soutient. Girard note la dérive perverse de ce fait anthropologique majeur. L’histoire se caractérise en général par le mépris pour les victimes, alors que dans le monde occidental contemporain, il est intéressant de se présenter comme victime de persécutions pour, ironiquement, accuser l’autre, lui faire violence.

Girard note une autre dérive du message chrétien. L’Occident innove en se complaisant dans l’autocritique, l’autoaccusation, tout en instituant un nouvel interdit, la critique des sociétés jadis considérées comme inférieures, à qui tout est pardonné.

Jean-Louis Salasc y faisait allusion dans son intervention lors de la récente conférence consacrée au livre d’Emmanuel Dubois de Prisque, La Chine et ses démons (3). Nous sommes envieux de la belle assurance de l’Empire du Milieu, alors que nous-autres occidentaux nageons dans le doute, que nous semblons avoir perdu toute confiance en nous-mêmes. C’est oublier, comme le rappelle opportunément Dubois de Prisque, le totalitarisme aux forts relents sacrificiels qui imprègne la culture chinoise. Ce masochisme occidental, que Girard avait parfaitement analysé, est intimement lié au phénomène de dévoilement de la violence sacrificielle.

Or ce basculement d’une virile assurance, qui autorise la violence, vers la culpabilité, la honte, voire la haine de soi (sentiments portés à leur paroxysme par des mouvements progressistes tels que la Cancel Culture, qui voudraient bannir de l’espace public toute référence à notre passé sacrificiel), ce basculement est parfaitement prophétisé par la Bible, et correspond toujours à ce qu’on appelle communément une révélation. Qu’on pense à David, dont les remords sincères suivent de peu la révélation de sa violence par la ruse de Nathan (2 Samuel 11 – 12) :

« David dit alors à Natan : « J’ai péché contre le SEIGNEUR. » » (2 Samuel 12, 13)

On a dans la suite du récit un bel exemple d’une authentique conversion dissimulée par un discours sacré : par l’intermédiaire du prophète, la voix divine nous assourdit de sa logique rétributive.

« Natan dit à David : « Le SEIGNEUR, de son côté, a passé sur ton péché. Tu ne mourras pas. Mais, puisque, dans cette affaire, tu as gravement outragé le SEIGNEUR – ou plutôt, ses ennemis –, le fils qui t’est né, lui, mourra. » » (2 Samuel 12, 14)

C’est le genre de discours qui nous est devenu parfaitement inaudible, là encore par suite d’une compréhension toujours plus profonde des mécanismes de la violence.

Il n’y a pas de résolution anti-sacrificielle apparente dans le texte, mais pour y accéder il suffit de réfléchir un peu et de se souvenir que la Bible nous apporte souvent ses révélations par le non-dit. Selon les mœurs de l’époque, David avait plusieurs femmes (la Bible en mentionne huit) et de nombreuses concubines. Il a probablement eu des dizaines d’enfants. Etant donné les conditions sanitaires de l’époque, il est très vraisemblable qu’un certain nombre de ces enfants soient morts en bas-âge. Or nulle part il ne nous est parlé de ces morts, ni d’un quelconque deuil ou sentiment de tristesse de la part de David. Pour le roi, c’était dans l’ordre des choses. Avec l’enfant de Bethsabée, il en va autrement :

« Le SEIGNEUR frappa l’enfant que la femme d’Urie avait enfanté à David, et il tomba malade. David eut recours à Dieu pour le petit. Il se mit à jeûner et, quand il rentrait chez lui pour la nuit, il couchait par terre. Les anciens de sa maison insistèrent auprès de lui pour le relever, mais il refusa et ne prit avec eux aucune nourriture. Le septième jour, l’enfant mourut. » (2 Samuel 12, 15 – 18)

Le langage sacré de la rétribution divine masque l’événement significatif que le texte rapporte. David semble guéri de son arrogance, il retrouve la voie du cœur. Le texte nous dit aussi qu’il va consoler Bethsabée de la perte de leur fils. Le deuil anticipé de l’enfant est aussi le deuil de l’ancien David, le roi magnifique et adulé, mais aussi insensible et brutal. La révélation de sa violence l’amène à un autre niveau de conscience, à travers une crise, comme il se doit. La mort de l’enfant est une métaphore de la mort de David dans sa condition d’aveugle, d’homme violent ; elle permet la naissance d’un autre fils, conçu avec Bethsabée. Un certain Salomon.

Nous vivons le même phénomène. La découverte de notre violence est vécue dans la honte et le dégoût de soi. Isaïe, qui ne fait jamais rien d’autre que nous décrire ce genre de crise, le prophétisait :

« Ils devront plier, les humains, l’homme sera abaissé, les orgueilleux devront baisser les yeux. » (Isaïe 5, 15)

« Voici que je t’ai épuré – non pas dans l’argent en fusion –je t’ai affiné dans le creuset de l’humiliation. » (Isaïe 48, 10)

Cette expérience collective, Isaïe peut la prédire parce qu’il l’a lui-même vécue. Immédiatement après sa révélation intime, sa rencontre avec Dieu dans le Saint des Saints, il s’écrie :

« Malheur à moi ! Je suis perdu, car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures et mes yeux ont vu le roi, le SEIGNEUR de l’univers. » (Isaïe 6, 5)

Il est significatif que cette humiliation de nous reconnaître persécuteurs s’accompagne, depuis quelques temps, et malgré la sécularisation de notre monde, d’un rite devenu presque incontournable : la demande de pardon.

C’est ce phénomène de révélation en travail, pour la première fois dans l’histoire humaine à ce niveau de collectivité, qui explique principalement le masochisme occidental. Il explique aussi l’état dépressif de pays comme la France et l’Angleterre, accablés par l’exposition des horreurs de leur passé colonial, ou l’Allemagne, qui n’en finit pas d’expier la brutale régression sacrificielle qu’était le nazisme. Ce n’est un signe ni de faiblesse ni de décadence ; c’est notre passage collectif dans un autre état d’humanité, ce sont les signes de notre renoncement au sacrifice. C’est l’accomplissement des antiques prophéties bibliques, qui toutes nous promettent l’avènement d’une humanité nouvelle par le passage d’une redoutable épreuve. Nous entendons encore trop souvent dans l’expression « jugement dernier » l’action colérique d’un Dieu rétributif, qui détruirait sa Création pour nous punir ; le Jugement n’est que celui de notre conscience retrouvée, et il est dernier seulement dans le sens qu’après, nous n’aurons plus besoin de jugement divin.

(1) En mémoire des sorcières d’Ecosse par Cécile Ducourtieux, Le Monde du 23/12/2022,  bvhttps://journal.lemonde.fr/data/2584/reader/reader.html?t=1671796237031#!preferred/0/package/2584/pub/3623/page/22/alb/152554

(2) René Girard, Le bouc émissaire, Le livre de poche, biblio essais, 1986.

(3) Conférence de l’ARM donnée le 17 décembre dernier. La vidéo de la conférence sera prochainement disponible.

Tous les extraits bibliques proviennent de la TOB.

Quand le couple se déchire

par Hervé van Baren

En quelques semaines, deux affaires secouent la gauche du spectre politique français. Adrien Quattenens, figure montante de La France Insoumise, est accusé d’avoir giflé sa conjointe. Julien Bayou, secrétaire national d’EELV, accusé de harcèlement moral, est poussé à la démission.Le déchaînement médiatique est justifié par une « tolérance zéro » à l’égard des actes de violence conjugale.

Les rares défenseurs des deux accusés se voient immédiatement brocardés sur les réseaux sociaux. Jean-Luc Mélenchon tente de prendre la défense de son ami, Manuel Bompard essaye de relativiser la gravité d’une gifle comparée à des violences récurrentes. Mal leur en prend. Ils sont sévèrement jugés pour leurs propos jusqu’au sein de leur parti.

On a là l’exemple d’une justice de foule biaisée d’emblée par un phénomène en soi sain et souhaitable, la libération de la parole des femmes victimes de violences conjugales. Dans les deux cas, aucune plainte n’a été déposée et dans les deux cas les conjointes souhaitaient garder le conflit au niveau privé et en-dehors de la justice. Il y a aussi un amalgame entre les violences conjugales types et les actes reprochés. Dans le premier cas, on constate une relation déséquilibrée dans laquelle les violences vont toujours dans le même sens. La victime – majoritairement une femme – est généralement sous influence et subit passivement la violence de son conjoint. Ici, d’après les informations fuitées dans les médias, on se trouve en présence de séparations conflictuelles.

Parlons donc, ce que personne ne fait dans le débat, de séparations conflictuelles.

N’en déplaise aux accusatrices et accusateurs de Quattenens et Bayou, dans ce cas de figure, la violence n’est pas limitée aux agressions physiques et nullement imputable aux hommes seulement. La guerre psychologique que se livrent les ex-amants peut prendre des formes terrifiantes. En témoignent entre autres–avec un relais médiatique beaucoup plus discret – les pères qui dénoncent l’instrumentalisation de la garde parentale par une conjointe sans scrupule. La justice, d’après les statistiques, semble aujourd’hui encore privilégier la mère pour des raisons idéologiques. En France, d’après l’INSEE1, lorsque la justice ne retient pas la solution de la garde alternée (seulement 11,5% d’enfants de parents séparés en 2020), elle favorise la résidence chez la mère dans 86% des cas. Mais le plus alarmant concerne le nombre de pères qui, par décision de justice, par impossibilité pratique ou par découragement, renoncent à rester en contact avec leurs enfants. Une partie de ces cas relève d’une stratégie délibérée de la mère de couper tout contact entre ses enfants et leur père. Les conséquences sont parfois désastreuses, comme en témoignent les associations qui tentent de faire entendre la voix des pères divorcés.

Précisons. Non, je ne cherche pas à défendre un discours masculiniste, ni à « détourner l’attention », crime dont sont accusés toutes celles et ceux qui essayent de mettre un peu de nuance dans le débat. Je traite de ce problème de société seulement pour illustrer la réalité multiforme de la violence quand le ressentiment réciproque a remplacé l’amour, quand le couple tourne à l’aigre.

Quid des enfants ? Les débats de pédopsychiatres ne permettent pas de trancher quant à la prééminence du lien entre la mère et ses enfants, ou l’importance de garder le lien avec les deux parents. En réalité les enfants s’adaptent très bien à toutes les situations familiales, à condition de ne pas être pris en étau dans un conflit violent entre les parents, et surtout de ne pas être instrumentalisés. C’est seulement lorsque ces conditions ne sont pas remplies que le développement de l’enfant sera perturbé. Or la justice et le débat de société s’évertuent à s’appuyer sur des critères discutables et des positions idéologiques qui nient cette primauté du conflit.

Le problème, c’est qu’on ne peut pas juger un conflit, la relation n’est pas un sujet de droit. Il faut donc nécessairement désigner un « gentil » et un « méchant », et sanctionner ce dernier. Dans le cas de figure que nous traitons, aucun jugement ne pourra jamais être juste. Dans le cas d’un conflit conjugal violent, il n’y a ni gentil ni méchant, seulement deux personnes enfermées dans ce « double bind » qui gomme les différences, qui transforme les deux rivaux en pitbull, l’objet de désir que l’on cherche à s’arracher étant souvent la progéniture.

La justice, en la matière, présente l’exemple parfait d’un système sacrificiel. Au nom du bien-être de l’enfant, désigné arbitrairement comme la seule personne susceptible de souffrir, la seule méritant d’être préservée, défendue, on sacrifie sans vergogne un des deux parents.

Pour en revenir aux scandales qui nous préoccupent, on voit qu’ils illustrent un phénomène inédit : un monde qui dénonce sa violence est condamné à des rapports humains de plus en plus conflictuels, et toute tentative de la justice, du législateur ou du monde des idées de résoudre le problème ne fait que l’attiser. C’est ce qu’Isaïe nous expliquait déjà il y a bien longtemps :

L’homme fort devenu amadou,
Son travail étant l’étincelle,
Tous deux ensemble brûleront,
Et personne pour éteindre.
(Isaïe 1, 31)

René Girard l’a énoncé sans ambiguïté : un monde qui choisit le refus du sacrifice ne peut survivre sans faire le choix radical de la non-violence. On constate, sans surprise puisque ce message n’a jamais été entendu, exactement le contraire : le moindre fait divers est jeté, pour des raisons légales, idéologiques ou politiques, sur la place publique, confié au tribunal populaire, autrement dit à la foule sacrificielle. Et nous nous étonnons de vivre dans un pays où le vivre-ensemble se dégrade année après année…

Je l’ai déjà cité, mais ce passage du livre de l’Apocalypse reste le meilleur résumé du phénomène que nous vivons :

Quand il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l’autel les âmes de ceux qui avaient été immolés à cause de la parole de Dieu et du témoignage qu’ils avaient porté.
Ils criaient d’une voix forte : Jusques à quand, Maître saint et véritable, tarderas-tu à faire justice et à venger notre sang sur les habitants de la terre ?
(Apocalypse 6, 9-10)

Il y a là une véritable prophétie, mais elle ne concerne nullement une civilisation ni un moment de l’histoire en particulier. Elle met en garde contre la frénésie revancharde qui s’empare d’une société lorsque celle-ci a l’audace d’étaler au grand jour sa violence ordinaire. Notre société satisfait assez bien au critère et démontre avec zèle, scandale après scandale, la pertinence de la réflexion de l’auteur du Livre de la Révélation2.

A quand le procureur contre la violence réciproque, l’avocat de la relation ? Qui, parmi les brillants esprits qui se sont crus autorisés à donner leur avis sur ces deux affaires, s’est intéressé aux individus et à leurs souffrances, sans prendre parti ? Qui a cherché à comprendre la genèse de la polarisation violente, du déchirement du couple ? Qui a cherché à prendre contact avec les intéressés pour tenter une médiation, une sortie, non pas du conflit, mais de la violence du conflit, loin des projecteurs et des tribunes militantes ? Je ne peux que confesser une certaine admiration pour le courage de Jean-Luc Mélenchon et de Manuel Bompard lorsqu’ils osent prendre la défense d’un homme, à contre-courant de l’unanimité sacrificielle. Mais quand comprendrons-nous que les positions de principe, en cas de scandale et surtout lorsqu’elles sont médiatisées, ne pourront jamais nous sortir de la polarisation violente ; bien au contraire, qu’elles ne font que rendre la situation plus inextricable ?

« À ceux qui te contredisent à son propos, maintenant que tu en es bien informé, tu n’as qu’à dire : Venez, appelons nos fils et les vôtres, nos femmes et les vôtres, nos propres personnes et les vôtres, puis proférons exécration réciproque en appelant la malédiction d’Allah sur les menteurs. » (Coran, Sourate Al-Imran, 3,61)

Il est d’autant plus difficile de sortir de nos réflexes sacrificiels qu’ils nous sont encore largement invisibles. Raison de plus pour essayer de les révéler. Un peu de recul suffit à constater que nos antiques formules pour résoudre les conflits violents ont perdu leur pouvoir. Nous sommes invités à un changement paradigmatique majeur. Il devient clair que ce n’est ni par la justice rétributive ni par les positions de principe que nous résoudrons les crises. La seule issue est de remplacer la vision manichéenne du bon et du méchant par le souci de la relation. L’entourage d’un couple qui se déchire a le choix entre choisir son camp et rendre le conflit encore plus violent, ou constater que la dégradation de la relation laisse deux victimes à terre, sans compter les victimes collatérales, trop souvent invisibles. Alors, en tant que proches ou moins proches, nous sommes invités à porter un regard bienveillant, miséricordieux et compassionnel, à écouter sans juger, à aider les ex-amoureux à porter leur croix ; et ce choix conscient de la bienveillance, miracle ! suffit souvent à rétablir la paix. Nous sommes des animaux mimétiques, pour le pire comme pour le meilleur.

1site de l’INSEE : https://www.insee.fr/fr/statistiques/5227614#:~:text=En%202020%2C%20en%20France%20hors,par%20la%20loi%20depuis%202002.

2J’utilise ici la dénomination anglo-saxonne du livre de l’Apocalypse, qui a le mérite de nous rappeler l’étymologie du mot et sa signification profonde.