Histoire, chaos et prophétie

par Hervé van Baren

L’histoire de la théorie du chaos commence en 1887, avec un prix offert par le roi de Suède à qui prouverait que l’orbite des planètes est stable et déterministe. Henri Poincaré gagna le prix, mais en prouvant exactement le contraire : le système dynamique formé par le soleil et les planètes est chaotique, indéterminable.

Un système chaotique se définit par son extrême sensibilité aux conditions initiales. Déplacez l’orbite d’une planète de quelques mètres et progressivement, l’évolution des trajectoires divergera radicalement par rapport au cas initial. Dans le cas du système solaire, on a calculé que son évolution conduirait un jour à la sortie de Mercure de son orbite stable, sans qu’il soit possible de prédire si Mercure terminera son destin planétaire en étant éjectée du système solaire, en entrant en collision avec Vénus ou en étant avalée par le soleil (1). 

Posons la question : l’histoire est-elle un phénomène chaotique ? Yuval Harari répond oui : « L’histoire ne peut pas être expliquée de manière déterministe et ne peut pas être prédite parce qu’elle est chaotique » (2).

Les systèmes chaotiques peuvent donner l’impression d’un déterminisme sur le court terme. Tel personnage ou événement historique peut influencer l’histoire de manière relativement prévisible. Exemple : si Napoléon avait gagné à Waterloo, l’Europe aurait été bien différente de ce qu’elle est, et on peut extrapoler de cet hypothétique événement quelques tendances politiques vraisemblables. Le problème est que ce déterminisme ne tient qu’à court terme (de l’ordre de la décennie). Au-delà, le chaos reprend ses droits. On en a vu l’illustration au moment de la chute de l’Union Soviétique. La fin de la bipolarité est-ouest faisait entrevoir une période de stabilité mondiale soutenue par le modèle civilisationnel des Etats-Unis. Fukuyama annonçait en 1992 la fin de l’histoire ! L’état du monde 30 ans plus tard lui oppose un cruel démenti et apporte de l’eau au moulin de ceux qui postulent le caractère essentiellement chaotique de l’histoire.

Ce constat pose un sérieux problème aux partisans de l’eschatologie (dont je suis). Si l’histoire est mue par le chaos, alors toute croyance en une « fin de l’histoire » perd de facto toute crédibilité, sauf à retenir une « catastrophe » qui y mettrait fin de la manière la plus radicale possible (mais dont la réalité ne pourrait être prouvée, cette fin brutale n’étant qu’une des issues probables).

Même chose avec le prophétisme. Il est par définition impossible de déterminer l’évolution d’un système chaotique, à plus forte raison sa fin apocalyptique.

Le constat de la nature chaotique de l’histoire semble bien enlever tout crédit à la pensée religieuse, et en particulier à toutes les variations sur le thème de la fin du monde.

La question n’est pas de pure rhétorique. Elle hante nos imaginaires, comme un bruit de fond de tous nos questionnements existentiels. Nous sommes écartelés entre les vieilles représentations déistes, celles d’un monde constamment ajusté par l’action d’un dieu-pilote, et la découverte que l’univers est essentiellement régi par les lois du hasard. Elle a un impact profond sur la politique, la société. Elle conditionne bien des fractures idéologiques.

René Girard permet de redonner sens au prophétisme et à l’eschatologie. Tout est question d’échelle de temps. Nous l’avons déjà dit, l’histoire présente des caractéristiques déterministes à court terme, mais la loi fondamentale semble bien être le chaos. Seulement, il est parfaitement possible d’envisager un fonctionnement globalement chaotique sur le moyen-long terme tout en faisant l’hypothèse d’un déterminisme sur le très long terme. Il faut seulement établir les conditions pour que cette cohabitation puisse exister.

Pour que l’histoire chaotique puisse dissimuler un fonctionnement déterministe sous-jacent, il faut qu’au moins un des paramètres du système présente une évolution déterministe, et il faut que ce paramètre influence sensiblement cette évolution. Les autres paramètres présentent une évolution chaotique qui masque ce mouvement de fond.

Ce paramètre, c’est la violence, et plus particulièrement la violence sacrificielle. Girard montre à quel point il est central et universel dans le fonctionnement des sociétés humaines. Or en isolant ce paramètre à l’échelle de l’histoire, on constate que son évolution est bien moins chaotique que les paramètres habituellement retenus par les sciences humaines, et en particulier la science historique, bien qu’il soit quasiment ignoré par cette dernière.

L’histoire des mœurs montre une lente et constante évolution, depuis l’aube du sacrifice – l’anthropophagie – jusqu’à la désacralisation du monde contemporain, le rejet du religieux. Il n’en reste pas moins que, archaïque ou moderne, le sacrifice reste central dans notre monde, et cette prégnance s’explique par la condition, toujours d’actualité, pour qu’il puisse exprimer toute son efficacité pacificatrice : la dissimulation de l’innocence de la victime et de la violence des sacrificateurs.

C’est cela, le déterminisme sous-jacent à l’histoire chaotique. C’est un mensonge. Et parce que c’est un mensonge, il ne peut pas tenir ad vitam aeternam. C’est un mensonge condamné par la lente évolution de l’humanité vers la connaissance, le dévoilement du réel. La fin du sacrifice est inscrite dans notre destin aussi sûrement que la fin de notre vie biologique ou que la mort du soleil par épuisement de son carburant, parce que le sacrifice repose entièrement sur la dissimulation.

Cette connaissance, cette révélation apportée par René Girard remet aussi en selle le prophétisme. La condition pour pouvoir prédire l’événement singulier de l’effondrement de l’ordre violent par la dénonciation du mensonge qui le supporte, c’est tout simplement d’avoir levé la dissimulation avant tout le monde. D’avoir vu, comme Girard l’a vu, la dépendance de l’histoire à ce mensonge.

Une méta-analyse de cette théorie de l’évolution déterministe de l’histoire jusqu’à un inévitable point de basculement montre qu’elle n’est pas seulement une théorie au sens scientifique du terme. Son émergence coïncide nécessairement avec l’advenue de cette singularité historique, de cet aboutissement eschatologique. Ce n’est pas difficile à comprendre : à partir du moment où l’on pose ce rendez-vous de l’histoire avec l’effondrement de la dissimulation sacrificielle, on dénonce le mensonge et on déclenche nécessairement le phénomène qu’on théorise. La compréhension intellectuelle du phénomène est indissociable de son inéluctable aboutissement. L’abstraction devient action, l’hypothèse devient réelle. On peut d’ailleurs inverser la causalité et poser que c’est le déclenchement du phénomène qui induit la possibilité de le décrire par la raison. Prendre conscience du fonctionnement sacrificiel des collectivités humaines est un événement apocalyptique en soi.

(1) Qu’on se rassure : on parle d’une échelle de temps de l’ordre de millions d’années. Il y a déjà assez de prédictions anxiogènes ces jours-ci pour ne pas devoir s’inquiéter de celle-là !

(2) “History cannot be explained deterministically and it cannot be predicted because it is chaotic. So many forces are at work and their interactions are so complex that extremely small variations in the strength of the forces and the way they interact produce huge differences in outcomes. Not only that, but history is what is called a ‘level two’ chaotic system. Chaotic systems come in two shapes. Level one chaos is chaos that does not react to predictions about it. The weather, for example, is a level one chaotic system. Though it is influenced by myriad factors, we can build computer models that take more and more of them into consideration, and produce better and better weather forecasts. Level two chaos is chaos that reacts to predictions about it, and therefore can never be predicted accurately. Markets, for example, are a level two chaotic system. What will happen if we develop a computer program that forecasts with 100 per cent accuracy the price of oil tomorrow? The price of oil will immediately react to the forecast, which would consequently fail to materialize. If the current price of oil is $90 a barrel, and the infallible computer program predicts that tomorrow it will be $100, traders will rush to buy oil so that they can profit from the predicted price rise. As a result, the price will shoot up to $100 a barrel today rather than tomorrow. Then what will happen tomorrow? Nobody knows.” Yuval Noah Harari, Sapiens: a Brief History of Humankind.

31 réflexions sur « Histoire, chaos et prophétie »

  1. Il y a quelque chose, cher Hervé, que je ne comprends pas dans votre réfutation de la thèse d’Harari, « l’homme le plus intelligent de la planète » titrait Le Point naguère.
    Vous dites : « C’est cela, le déterminisme sous-jacent à l’histoire chaotique. C’est un mensonge… » Il me semble que le mensonge en question entretient plus la théorie du chaos qu’il ne décrédibilise les prophéties. Le déterminisme sous-jacent est « révélé » par la théorie mimétique et dissimulé par tous ceux qui, comme Harari, n’ont rien compris au phénomène religieux.
    J’en profite pour dire que « Sapiens », ce best-seller mondial, m’est tombé des mains. Comment se crée une société, chez Harari ? ? « En gros, écrit-il, comme les prêtres et les sorciers ont créé dieux et démons tout au long de l’histoire et comme des milliers de curés français (sic) créaient encore le corps du Christ chaque dimanche dans leur église paroissiale. » C’est-à-dire « en racontant des histoires et en convaincant les gens d’y croire. »
    Il ne me semble pas très étonnant que si le social se réduit à de la fiction et à de la crédulité, celui qui finit par se rendre compte (c’est le BA BA de l’intelligence) que tout se ramène à des bobards, celui-là ait du mal à croire que l’histoire puisse avoir un « sens » (dans les deux acceptions du mot).

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    1. Chère Christine,
      Sur Harari, je ne vais pas vous contredire. Seulement, les citations claires sur le caractère chaotique de l’histoire ne courent pas les rues… De plus, il peut y avoir quelques phrases intelligentes dans un mauvais livre !
      Sur votre première remarque, je ne suis pas sûr d’avoir compris. Ce que je qualifie de mensonge, c’est la dissimulation nécessaire au bon fonctionnement du mécanisme victimaire. Or ce qui rend ce phénomène déterministe, c’est précisément qu’il repose sur une dissimulation, quelque chose qui ne peut subsister éternellement. Il en découle que le mécanisme victimaire est destiné à perdre son pouvoir un jour ou l’autre, il y a donc un déterminisme. Quant à savoir si ce « mensonge » entretient par ailleurs le chaos de l’histoire dans l’intervalle, c’est une autre question, et très franchement je n’ai pas de réponse.
      Les prophéties ne perdent leur crédit que dans l’hypothèse de l’histoire chaotique, à partir du moment où on démontre que l’histoire a nécessairement rendez-vous avec le « point déterminé » de la perte de pouvoir du mécanisme sacrificiel, les prophéties- qui, Girard nous l’apprend, ne parlent pas d’autre chose – retrouvent tout leur sens.
      Mais il y a certainement quelque chose que je n’ai pas compris dans votre remarque, veuillez m’en excuser.

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      1. Merci, Hervé. C’est moi qui n’avais pas compris ! Ce n’était pas une remarque, en fait, plutôt une invitation à m’expliquer. Donc, merci.

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      2. C’est moi qui ne vous avais pas bien compris , c’était un peu subtil, quand même.
        Donc, merci pour l’explication.

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    2. Chère Christine,

      Je trouve ta lecture d’Harari bien sévère. Une critique girardienne consensuelle pourrait trouver quelques points communs entre la thèse hararienne, pour autant que je m’en souvienne, l’humanité s’est fondée et développée en se racontant des histoires, il dit des fictions, et une autre théorie qui dit qu’elle s’est fondée sur la transfiguration de meurtres en mythes, rites et interdits, qu’elle subsiste dans la méconnaissance et qu’elle manifeste une réelle préférence pour le « mensonge romantique », soit l’auto-tromperie.

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      1. Cher Jean-Marc, je dois avouer que je n’ai pas vraiment lu Harari, j’ai reculé devant les phrases que j’ai citées et cette façon commerciale de comparer des pratiques ante diluviennes à des processus modernes, de choisir, au début du livre, la construction d’une industrie automobile (Peugeot) comme métaphore (?) de la construction des premières sociétés. Donc, le livre, c’est un pavé, m’est bien « tombé des mains », trop vite sans doute.
        Mais enfin, ce n’est quand même pas sérieux de ne jamais envisager la violence comme un problème à résoudre et d’affirmer que sans le pouvoir de raconter des histoires et de les faire avaler comme vraies, Sapiens n’aurait pas eu de descendance; ce n’est vraiment pas comparable à une hypothèse morpho-génétique de la culture élaborée à partir du mécanisme victimaire, hypothèse qui nous met en face de nous-mêmes d’une façon moins flatteuse mais , excuse-moi, nettement plus vraisemblable. Sapiens n’est pas méchant du tout, non, il déborde d’imagination et d’éloquence. Il est seulement un peu mythomane. Tout le portrait de son digne arrière petit-fils, Harari.

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      2. Toujours de mémoire, Harari qui est académiquement un historien de la guerre, n’occulte pas la violence dans son récit de l’histoire de Sapiens. Dans Homo deus, encore de mémoire, il part de notre époque contemporaine comme celle qui a mieux maîtrisé que les précédentes les guerres, les famines et les épidémies. Ce n’est pas parce qu’un auteur n’adhère pas aux hypothèses fondatrices ô combien spéculatives car manquant de preuves indiscutables de Totem et tabou ou de la Violence et le sacré qu’il ignore la place de la violence dans l’histoire de l’humanité.

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      3. Je me permets de répondre à Jean-Marc, car bien que la question s’adresse à Hervé, et même si Hervé verrait sans doute les choses autrement. Il s’agit en effet d’un point qui me parait d’importance générale.
        Katechon : « ce qui retient ». Il n’est pas indifférent que ce terme ait été si important pour le penseur catholique, spécialiste du droit, Carl Schmitt, que j’ai évoqué récemment. Le katechon, de mon point de vue, c’est tout simplement la loi : la loi civile, bien sûr. C’est en effet la loi qui retient ; et c’est le fait de ne pas la respecter qui précipite le malheur. C’est pour s’être cru au-dessus des lois que des prêtres violeurs protégés par leur hiérarchie précipitent le malheur de tous, enfants abusés et catholiques pratiquants compris. C’est de ne pas respecter le droit de la guerre et les traités signés que la Russie s’enfonce dans le malheur, et court à sa perte. Et je ne vois vraiment pas ce qu’il y aurait de court-termiste dans le katechon paulinien…
        Il est vrai que la loi était alors souvent confondu avec la puissance de l’État, qui l’impose (Rome, en l’occurrence, qui ne deviendra pas par hasard le siège du Vatican). La confusion entre le droit et le pouvoir personnel persiste encore chez des individus comme Trump ou Mélenchon (« La République, c’est moi ! »). La nécessité d’un État suffisamment fort (« souverain est celui qui décide de l’état d’exception », Carl Schmitt) est d’ailleurs à l’origine de l’engagement malheureux du grand théologien-juriste dans les débuts du national-socialisme. On touche là un problème fondamental du politique : la loi a besoin de la puissance politique pour s’imposer. Mais si la loi est nécessaire, le despotisme l’écrase. Jésus n’avait aucunement l’intention d’abroger la loi (dans ce cas, il s’agit du décalogue), et Saint Paul est sans doute celui qui s’est débattu avec cette question fondamentale avec le plus d’acuité et d’urgence, compte tenu de la situation traversée : une profonde mutation de l’ensemble du monde connu jusqu’alors.

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  2. IL me semble aussi que « le mensonge en question » entretient la théorie du chaos, du moins dans sa version vulgarisée (le fameux « effet papillon », aussi impressionnant que rigoureusement faux). Mais une réponse complète à l’article d’Hervé exigerait un assez long développement. Pour faire court: je regrette que ne soit pas développé le fait que la théorie mimétique est une théorie morphogénétique, et par conséquent apte a effectuer des prévisions .

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    1. Cher Benoît,
      Je n’avais pas considéré le caractère morphogénétique de la théorie mimétique (très intéressant concept d’ailleurs, n’hésite pas à développer dans un article !). Cependant, je ne parle pas tant de la théorie mimétique que de la Bible. Ce qui m’intéresse, c’est la validité théorique d’une prophétie, c’est à dire d’une prédiction de l’avenir. On pourrait penser qu’avec le principe de la flèche du temps (intimement lié à celui de chaos), toute prédiction du futur serait forcément de l’ordre de la pensée magique. J’ai essayé de montrer qu’il n’en est pas forcément ainsi.

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      1. Cher Hervé, je suis tout à fait d’accord sur ce point. J’ai justement écrit un article pour prolonger tes réflexions dans le sens de cette dimension morphogénétique, que je viens de soumettre au blogue. Une réponse à ton article aurait été un peu trop longue, et surtout, dépassant le cadre d’une simple réponse. Nous aurons certainement à en débattre.

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  3. J’ai lu il y a qq années le bouquin de Yuval Harari pour connaître la doxa actuelle sur l’histoire humaine. C’est difficile de reprendre la lecture de Girard si on ne connaît pas ce discours dominant, aussi bête soit-il, par moments mais pas tjrs. Par exemple, la comparaison entre la vie des chasseurs cueilleurs nomades et celle des pasteurs/cultivateurs sédentaires est intéressante et originale, je crois ( ?)
    Dans mon champ de compétence (variabilité cardiovasculaire), la théorie du chaos ne s’oppose pas au déterminisme, heureusement : (https://academic.oup.com/cardiovascres/article/40/2/257/353759)
    Il me semble que l’histoire humaine obéit à certains déterminismes, dont la compréhension nous est largement permise par les principaux concepts anthropologiques girardiens.

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    1. J’ai lu récemment « Au commencement était… » de Graeber et Wengrow. Ils dénoncent le mythe moderne de la naissance des civilisations, qui seraient apparues avec la sédentarisation, l’agriculture et l’élevage. Ce mythe aurait pour objectif de faire passer la pilule d’une violence qui serait spécifique aux états : propriété, inégalités, classes sociales, justice rétributive… Bref, se serait de la propagande culturelle. Ils se basent sur des recherches archéologiques et anthropologiques qui démontrent que bien des sociétés ont volontairement rejeté ce modèle (et que par conséquent nous pourrions le rejeter aussi). Les sociétés de chasseur-cueilleurs seraient par nature plus pacifiques et égalitaires et parfaitement capables de bâtir des civilisations complexes.
      C’est assez convainquant et j’ai mis du temps à trouver la faille : le mépris suprême des auteurs pour la religion, le rite et le sacrifice, ce qui les fait passer largement à côté de la violence des « bons sauvages » dont ils cherchent, eux aussi, à rétablir le mythe.
      Par exemple : les auteurs sont admiratifs de la justice des peuples de la région des Grands Lacs américains. Lorsqu’un crime était commis, on demandait à la communauté si elle voulait punir le coupable. En cas de réponse positive, le criminel était soumis à d’horribles tortures avant d’être achevé ; mais dans le cas contraire, il était pardonné et réintégré à la société.
      Il faut l’éclairage de Girard pour comprendre que le choix entre ces deux issues on ne peut plus contrastées dépendait vraisemblablement de l’état de crise de la communauté. Les auteurs, comme tant d’autres, ignorent royalement les thèses girardiennes, avec pour résultat le remplacement d’un mythe par un autre. La violence, quant à elle, épiphénomène sans signification propre, reste toujours enfermée dans les limbes de la méconnaissance.

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  4. Dans la représentation humaine, le sacrifice, avant la révélation de son mensonge, maintenait l’ordre social et politique.
    Si nous avions la capacité de nous penser à l’image de qui nous a révélé ce vice de forme, accédant à la responsabilité individuelle de maitriser nos pulsions homicides, nous pourrions alors admettre avec confiance de ne pas céder à la tentation de nommer chaos ce que simplement nous ne comprenons pas pour, à notre place qui est seconde, chanter la louange d’avoir capacité d’imiter celui qui nous a renseigné, admettant sa primauté.
    L’eschatologie bien réelle ne concerne alors que l’orgueil de la créature ignorante qui voit son artifice, le ber dont parlait un jour Benoit Hamot, s’effondrer comme tous les désirs qui se prennent pour la réalité, offrant à notre vue la vérité toute nue de notre orgueil chaotique et mensonger, créature d’un Réel qui s’est manifesté pour nous offrir d’incarner toutes ses potentialités, néanmoins impuissantes si nous n’en acceptons pas la primauté, sujet d’un Verbe au mode passif dont il serait temps de nous apercevoir, avant que la chance ne soit passée, que nous n’en sommes que les agents, privilège pourtant suprême de savoir sans comprendre ou de comprendre sans savoir, allez savoir, si nous savions nous contenter d’en incarner la réalité clairement exprimée :

    Qual è ’l geomètra che tutto s’affige

    per misurar lo cerchio, e non ritrova,

    pensando, quel principio ond’ elli indige,•135

    tal era io a quella vista nova :

    veder voleva come si convenne

    l’imago al cerchio e come vi s’indova;•138

    ma non eran da ciò le proprie penne :

    se non che la mia mente fu percossa

    da un fulgore in che sua voglia venne.•141

    A l’alta fantasia qui mancò possa ;

    ma già volgeva il mio disio e ’l velle,

    sì come rota ch’igualmente è mossa,

    l’amor che move il sole e l’altre stelle.•145

    Comme le géomètre entièrement concentré

    à mesurer le cercle, et qui ne retrouve pas,

    calculant, ce principe dont il a besoin,•135

    tel j’étais devant cette nouvelle vision:43

    je voulais voir comment s’ajuste

    l’image au cercle et comment elle s’y trouve;44•138

    mais ce n’était pas les ailes appropriées:

    alors mon esprit fut frappé

    par une fulgurance qui accomplit son désir.45•141

    Ici la haute imagination manqua de force;46

    mais déjà tournait mon désir et mon vouloir,

    comme roue est également mue,

    l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles.47

    https://ladivinecomedie.com/la-divine-comedie/paradis/chant-xxxiii

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  5. Ce qui est « indéterminable » d’un point de vue rationnel, scientifique, peut être « contrarié » par la foi. Selon Matthieu (28, 20), Jésus nous a quittés en disant : « Et moi, je suis avec vous pour toujours, jusqu’à la fin du monde. » Il prophétise donc qu’il y a une « fin du monde », et il nous y donne rendez-vous. En attendant, nous sommes libres. Redoutable liberté. Que se passe-t-il entretemps ? C’est notre responsabilité. Il ne s’agit pas de déterminisme mais de volonté et de désir humains. On va voir…

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    1. À Joël Hillion. Ou bien: « Voici, moi je suis avec vous tous les jours, jusqu’à l’achèvement de l’ère » (Mt 28,20 tr. Chouraqui) ou « …de la durée du monde présent » (Tresmontant). Pour ma part, je ne lis nulle part qu’il nous y « donne rendez-vous »… cela me semble être une interprétation tardive, plutôt contestable: une forme d’eschatologie chrétienne imitant l’eschatologie judaïque avec des relents de paganisme (jugement dernier, pesée des âmes, enfer et paradis, Parousie…). La situation se pose autrement de mon point de vue: « Cependant je vous dis la vérité: c’est votre intérêt que je parte; car si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas vers vous; mais si je pars, je vous l’enverrai » (Jn 16, 7).
      Il n’y a pas contradiction entre ces deux passages, entre Matthieu et Jean, si l’on considère que « l’achèvement de l’ère » correspond à la fin de l’ère soumise au système sacrificiel, c’est à dire la fin du temple et de la secte sadducéenne, qui interviendra peu de temps après la Passion. On peut alors penser que Jésus accompagne effectivement les disciples (épisode Emmaüs, etc) jusqu’à ce moment particulièrement critique : une période de transition en quelque sorte, où il apparait physiquement (à la fois vivant et mort, comme l’écrit Alison), et que, depuis la destruction totale du système religieux sacrificiel annoncé dans les apocalypses, le Paraclet, l’Esprit-Saint est parmi nous, agissant partout, toujours.

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      1. A Joël Hillion: veuillez excuser mes propos qui peuvent parfois paraitre méprisants: « relents de paganisme » à propos de la Parousie, etc. cela dépasse ma pensée. Je crois simplement que « tout est révélé », et je pense être sur ce point en accord avec la pensée de René Girard. Quand aux évènements à venir, je n’ai pas la présomption de les prévoir…

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  6. Cher Hervé,

    Ton texte comme toujours passionnant me trouble à plus d’un titre.
    A propos de la prophétie de malheur, n’est-elle interprétable à la façon de Dupuy et son catastrophisme éclairé comme une mise en éveil face à un avenir néfaste pour éviter qu’il advienne ?
    Et face à l’apocalypse à l’horizon, que penses-tu de la pertinence de la besogne court-termiste du katechon paulinien qui, en définitive, aura inspiré la grande majorité des institutions chrétiennes à l’exception de quelques sectes millénaristes qui ont éclos sporadiquement et sont toujours restées minoritaires ? Et qui est au principe plus général des institutions modératrices de la violence que sont les « fictions » d’Harari.
    Devons-nous comprendre que la seule tâche qui nous incombe est d’œuvrer à la révélation de la vérité de la violence sachant qu’elle risque de mettre du temps à produire ses effets bénéfiques et qu’elle n’y parviendra qu’au prix de la prolifération de catastrophes en chaîne ?

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    1. Cher Jean-Marc,
      Tes questions elles aussi sont passionnantes et vont au cœur du problème.
      Pour te répondre, je dois revenir au cœur de mes hypothèses de lecture de la Bible.
      La Bible camoufle sous une couche de sacré une révélation anthropologique, essentiellement de notre violence. La nuance par rapport à la théorie mimétique, c’est ce camouflage volontaire et puissant, qui expliquerait pourquoi personne n’a pu lire la Bible comme Girard. La clef d’accès à cette dimension méconnue des textes, c’est la parabole.
      Une fois accessibles, les paraboles cachées permettent une lecture étrangère au sacrifice, à la justice rétributive, à la mythologie, à la violence. Cette mutation du texte concerne aussi le discours apocalyptique. Les prophéties apocalyptiques ne concernent nullement des catastrophes imposées par un Dieu colérique. Ce langage mythologique cache une révélation des mécanismes de la violence qui conduit inéluctablement à la dénonciation des mensonges qui soutiennent les systèmes sacrificiels (c’est ce phénomène que nous vivons en direct, et qui se décline avec des mots profanes : révolutions, victimisation, féminisme, déconstruction, #MeToo, progressisme, wokisme, etc.)
      Dans sa dimension retournée, le texte n’est donc pas une « prophétie de malheur », mais l’exposition froide d’un phénomène. Il y a bien une « mise en éveil », mais elle ne concerne pas un « avenir néfaste ». La crise qui accompagne l’effondrement du sacrifice est nécessaire et elle est présentée comme « l’œuvre de Dieu ». La Bible la compare souvent aux douleurs de l’enfantement. L’objectif des prophéties n’est pas de nous permettre de l’éviter (cela, c’est notre obsession à nous), seulement de nous donner les outils intellectuels et spirituels pour la traverser. De l’autre côté du désert, il y a une humanité nouvelle.
      Le message paulinien, crucial, doit se comprendre à la lumière de cette herméneutique du « retournement » des textes. Les épitres de St Paul ne sont pas fondamentalement différentes des autres livres de la Bible. Il y a une couche sacrée, la dimension légaliste, moralisatrice et souvent sacrificielle, mais derrière il y a la subversion radicale de ce discours par le langage parabolique. La première couche fonde une religion dont St Paul comprend qu’elle doit encore inclure une dimension sacrificielle, parce qu’à son époque nous n’étions pas prêts pour la grande épreuve (imagine le discours woke du temps de Jésus !). La seconde, la subversion de ce discours, en attente, détruit en profondeur la dimension archaïque du christianisme (et cela aussi nous le vivons en direct).
      J’en ai déjà parlé, notamment dans l’article « St Paul, influenceur avant l’heure ? ». 1Co9 a été lu comme le portrait de l’apôtre zélé, le modèle à suivre ; il suffit de constater à quel point ce discours a été pris à la lettre pour justifier le prosélytisme agressif de certains courants évangéliques américains, ou des Témoins de Jéhovah, par exemple. Le retournement parabolique fait apparaître le portrait d’un prosélyte névrosé mû par des motifs assez peu chrétiens, la peur d’un Dieu rétributif et élitiste ; autrement dit, Paul nous montre ce qu’il ne faut pas faire et ce que Dieu n’est pas.
      Le texte le plus significatif à cet égard, c’est l’épître aux Hébreux, qui posait tant de problèmes à Girard. C’est à la fois le texte qui fonde la dimension sacrificielle du christianisme et, dans sa version parabolique, une bombe à fragmentation qui ne laisse rien d’intact de cette « vieille église ». C’est à la fois l’acte fondateur et le décret d’abolition. Pour passer de l’un à l’autre, il faut poser l’hypothèse parabolique, qui présuppose que le narrateur est distinct de l’auteur. Ce n’est pas toujours St Paul qui parle dans ces versets (ce que nous avons d’ailleurs bien compris), c’est souvent le personnage de fiction dans lequel St Paul s’incarne. Il suffit alors de poser la question : qui parle ? et de reconnaître dans ce narrateur l’archétype de l’amoureux du sacrifice qui, malgré l’Évangile et contre l’Évangile, s’entête à vouloir justifier la mort sacrificielle du Christ, jusqu’à proférer des horreurs et des âneries sans nom :

      15Voilà pourquoi il est médiateur d’une alliance nouvelle, d’un testament nouveau ; sa mort étant intervenue pour le rachat des transgressions commises sous la première alliance, ceux qui sont appelés reçoivent la promesse de l’héritage éternel. 16Car là où il y a testament, il est nécessaire que soit constatée la mort du testateur. 17Un testament ne devient valide qu’en cas de décès ; il n’a pas d’effet tant que le testateur est en vie. 18Aussi la première alliance elle-même n’a-t-elle pas été inaugurée sans effusion de sang. 19Lorsque Moïse eut proclamé à tout le peuple chaque commandement conformément à la loi, il prit le sang des veaux et des boucs, puis de l’eau, de la laine écarlate et de l’hysope, et il en aspergea le livre lui-même et tout le peuple, 20en disant : Ceci est le sang de l’alliance que Dieu a ordonnée pour vous ; 21puis il aspergea aussi avec le sang la tente et tous les ustensiles du culte, 22et c’est avec du sang que, d’après la loi, on purifie presque tout, et sans effusion de sang, il n’y a pas de pardon. 23Si donc les images de ce qui est dans les cieux sont purifiées par ces rites, il est nécessaire que les réalités célestes elles-mêmes le soient par des sacrifices bien meilleurs. (Hébreux 9, 15-23)

      Ce retournement nous renvoie à une autre question : qu’est-ce qui motive ce rejet viscéral de l’Évangile, cette obsession pour le sacrifice sanglant ? Y répondre, c’est nous reconnaître dans ce portrait, reconnaître notre peur panique d’un monde dans lequel nous ne bénéficierions plus de ce cette bien pratique lessive sacrificielle, qui nous lave de notre violence, qui nous disculpe de la mort de la victime. Il est temps de le reconnaître : l’Évangile nous terrorise. « Cette parole est rude ! qui peut l’entendre ? »

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      1. Cher Hervé,

        Un grand merci pour ta réponse qui me donne envie de poursuivre. Que rétorques-tu à des esprits rétifs à ta thèse qui estimeraient que les retournements que tu opères en invoquant le langage parabolique sont parfois, voire souvent, la conséquence d’une volonté de remettre les textes dans le sens qui a ta préférence ? Si pour Jésus, la règle du jeu est relativement clairement énoncée par lui, lorsque ce n’est pas Jésus qui parle directement, comment être sûr qu’il s’agit là d’un langage parabolique (conscient ou inspiré par l’Esprit ?) et non d’un premier degré à redresser pour le rendre compatible avec le reste du corpus ?

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      2. Cher Jean-Marc,
        J’ai peur qu’il me faille répondre à ta très pertinente question par un aveu de faiblesse : il n’y a en effet pas de preuves formelles et directes de la validité de l’hypothèse. Il y a, par contre, un faisceau d’indices (approche très girardienne !).
        1) La lecture parabolique pourrait résulter d’un biais de confirmation, une volonté de plier le texte à un désir, un présupposé. Mais note que le recours à la parabole résulte justement du constat d’une lecture biaisée, une lecture conditionnée par le sacré. L’hypothèse parabolique part de ce constat et résulte de la recherche d’une lecture qui se veut plus ancrée dans le réel. La violence représentée dans le texte, et que le sacré nous fait nier, est une violence objective.
        2) Le retournement parabolique de beaucoup de textes lève les incohérences, les paradoxes, et donne une unité formelle inédite à bien des passages. Pour un exemple, voir la vidéo sur Luc 16, notamment la présence du mystérieux verset 18.
        3) L’argument qui se rapproche le plus d’une preuve, c’est la présence de versets métaparaboliques qui confirment la validité de l’hypothèse. Bien sûr, il faut pour accéder à cette « preuve » accepter l’hypothèse elle-même, puisque ces versets sont tout aussi dissimulés que les autres par le langage sacré…
        4) Mais l’argument sans doute le plus fort, c’est la capacité du retournement parabolique à contourner l’obstacle de la méconnaissance sacrificielle, autrement dit à reconnaître dans le « méchant » de l’histoire une victime émissaire… Il faut évidemment pour retenir cette preuve avoir adhéré préalablement aux thèses girardiennes.

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      3. « Cette parole est rude ! qui peut l’entendre ? » En effet… Est-il possible – à moins que je ne t’aie pas compris – qu’en écrivant que l’Épitre aux Hébreux va jusqu’à « proférer des horreurs et des âneries sans nom » tu confirmes ce qui précède, et préfères te boucher les oreilles à ton tour ? Cette réaction n’est-elle pas précisément ce que tu reproches à ceux à qui Jésus destinait ses paraboles ? Par ailleurs : ce texte remarquable n’est plus attribué à Paul par les exégètes, l’auteur reste inconnu.

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      4. Cher Benoît,
        A mon tour d’avouer mon incompréhension. Pour déceler dans le passage d’Hébreux que je cite des horreurs et des âneries, il me semble qu’il faut bien tendre l’oreille et discerner l’intention profonde de l’auteur. L’hypothèse que ce texte est de la forme parabolique suppose que l’auteur est distinct du narrateur. Une lecture globale d’Hébreux (surtout les 9 premiers chapitres) permet de constater que le narrateur défend bec et ongle la lecture sacrificielle des Evangiles, et en particulier de la Croix. Ce parti-pris conduit déjà à un nombre conséquent de contresens, de citations de l’AT pour le moins inappropriées, d’affirmations dogmatiques surprenantes (Jésus, grand-prêtre ?). Sur ce sujet, voir l’excellent et récent livre de Martin Pochon. L’objectif ultime de Paul est de montrer l’inanité d’une telle démarche : avec l’Evangile, il n’est plus possible de défendre une telle conception sacrificielle ! La tentative du narrateur de rétablir le sacrifice à partir de l’Evangile le conduit à une surenchère permanente, qui l’amène finalement à proférer des âneries et des horreurs, là-dessus je persiste et je signe. Justifier la mort de Jésus par la nécessité de la mort du testateur pour hériter ? « Sans effusion de sang, il n’y a pas de pardon » ? Ce qui est surprenant, c’est qu’on ait pu prêter un quelconque crédit à ces versets.
        Dans Hébreux, St Paul nous donne une magistrale leçon de théologie apophatique. Et du coup, c’est bien entendu St Paul qui est l’auteur de ce livre magistral (il n’y a plus besoin de l’expulser !)

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      5. Cher Hervé,
        Je ne suis pas amateur de ping-pong, mais je crains de ne pas comprendre non plus… Si je puis risquer une explication : tu défends manifestement « bec et ongle » la première lecture « non sacrificielle » de Girard (dans dccdfm), en t’opposant au retournement qu’il effectuera par la suite à ce sujet (sous l’influence de Schwager, semble-il). Pour ma part, je poursuis la pensée de Girard jusqu’au bout et au-delà (avec les quelques réserves de détail que l’on sait). L’Épitre aux hébreux ne me choque donc à aucun moment. La Passion, piège de Satan, est effectivement un passage obligé. « Oui, le consécrateur et les consacrés ensemble sont d’un seul … Puisque les enfants ont en commun le sang et la chair, lui aussi a partagé les mêmes conditions, afin d’abolir par la mort celui qui avait le pouvoir de la mort – c’est le diable – et de délivrer ceux qui, par peur de la mort, étaient assujettis pendant toute leur vie à l’esclavage…. Oui, en ce qu’il a souffert lui-même, étant éprouvé, il peut porter secours à ceux qui sont éprouvés.» (He 2, 11-18) Ces phrases sont à placer tout au sommet de la théologie chrétienne.
        D’autre part, je ne vois pas ce qui permet d’affirmer que ce texte comporte « un auteur et un narrateur », ni qu’il s’agit d’une parabole (deux éléments que tu sembles confondre). Sur ce plan là encore, je m’en tiens strictement à l’appréhension girardienne de la parabole :
        « Paraballo signifie jeter quelque chose en pâture à la foule pour apaiser son appétit de violence, de préférence une victime, un condamné à mort ; c’est ainsi qu’on se tire soi-même d’une situation épineuse, de toute évidence. C’est pour empêcher la foule de se retourner contre l’orateur que celui-ci recourt à la parabole, c’est-à-dire à la métaphore. » (Le bouc émissaire, p.270)
        La situation dans laquelle ce texte est écrit et/ou déclamé n’est pas celle qui est décrite par Girard – Jésus menacé par ceux à qui il s’adresse, et qu’il réussit à prendre à leur propre jeu – mais celle d’un juif érudit en matière d’exégèse rabbinique (peu importe de qui il s’agit… et personne n’a l’intention d’ « expulser » Paul…), qui parle aux siens afin de les persuader de la divinité du Christ et de justifier la Passion : opération délicate, on en conviendra… Il ne s’agit donc pas d’une parabole, mais d’un « chef-d’œuvre d’apologie scripturaire », comme l’écrit André Chouraqui, et qui multiplie les références à la doctrine et à la hiérarchie judéenne : Jésus comme « grand desservant éminent qui a traversé les ciels » (4, 14) pour expliquer le scandale de la crucifixion dans ce milieu culturel.
        Je suis donc en désaccord avec le point de vue adopté, et de façon générale, avec la définition même de la parabole que tu proposes, et qui est bien trop générale à mon avis, au risque de perdre tout son sens. Ce procédé est courant dans les Évangiles synoptiques seulement (une quarantaine) et on peut en déceler un premier exemple probant dans le Livre de Job, comme je l’ai écrit dans un article précédent : dans cette situation, les auteurs se trouvaient également menacés par leur auditoire.
        Néanmoins, les analyses que tu développes brillamment à propos de Noé et de Lot se rapprochent de la parabole dans le sens où les métaphores abondent, mais je ne crois pas que le but des auteurs ait été de piéger les auditeurs en les plaçant du côté des persécuteurs. Mais enfin, cela reste envisageable. Des métaphores telles que le « manteau de Noé », l’ivresse comme « voile de méconnaissance » peuvent plaider dans ce sens. Si je suis impressionné et reconnaissant de ta lecture des textes anciens (Genèse), qui restent largement mythiques, ta lecture des Évangiles ne parvient pas à me convaincre.

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      6. Cher Benoît,

        Il existe plus d’une définition des paraboles bibliques. Ce qui est reconnu par tout le monde, c’est qu’il s’agit de fictions, d’histoires inventées. Une fiction se distingue des autres genres littéraires par la possibilité d’une séparation nette entre l’auteur et le narrateur. Je précise que la reconnaissance du genre parabolique dans le NT ne veut pas dire que l’histoire racontée (narrée) n’a pas de base historique ou biographique ; simplement, l’auteur se permet quelques libertés parce que son objectif n’est pas de rapporter fidèlement tel ou tel fait, mais bien de nous raconter une histoire. Ma définition de la parabole est plus générale que la tienne et les deux ne se contredisent pas.
        En ce qui concerne Hébreux, la lecture de « L’épître aux Hébreux aux regard des Evangiles » a fini de me convaincre que ce texte – comme toutes les épîtres de St Paul- empruntait à la forme parabolique. Martin Pochon, dans une lecture érudite, reconnaît l’incompatibilité d’Hébreux avec l’esprit de l’Evangile, après Girard et tant d’autres. Il en conclut que l’épître a sans doute été écrite par Apollos, et que le caractère sacrificiel du texte s’expliquerait par la conversion inachevée de celui-ci. Alors oui, après Girard et tant d’autres, Pochon expulse à sa manière Hébreux du corpus paulinien, et il ne le fait que pour une raison : ce texte le dérange (il le dit très clairement). D’une manière ou d’une autre, nous expulsons les textes bibliques qui ne cadrent pas avec nos doctrines et nos sensibilités du moment. De mémoire, Girard a rejeté Hébreux dès le début, au motif que c’était en contradiction trop flagrante avec sa lecture non-sacrificielle du NT. Ce n’est que plus tard qu’il a fait marche arrière, sous l’influence de Schwager, en effet. Il n’aurait pas dû céder, à mon avis.
        Pour finir sur ce sujet : si nous avons rejeté la paternité de St Paul, sans pour autant enlever Hébreux du canon biblique, c’est parce que l’ambiguïté du texte est le reflet de l’ambigüité de l’Eglise : institution encore imprégnée de pensée sacrificielle, mais aussi porteuse du message anti-sacrificiel des Evangiles. Les deux aspects sont intimement mêlés.
        Les paraboles du NT mêlent le langage de la cité des hommes et celui de la cité de Dieu, l’ivraie et le bon grain ; il est dit qu’il faudra attendre la moisson pour pouvoir faire le tri. Les versets que tu cites sont l’expression de la part lumineuse du texte. Dans le chapitre 9 que je cite, les versets qui suivent sont eux aussi comme des rayons de soleil au milieu de l’obscurité :
        8Le Saint Esprit a voulu montrer ainsi que le chemin du sanctuaire n’est pas encore manifesté, tant que subsiste la première tente. 9C’est là un symbole pour le temps présent : des offrandes et des sacrifices y sont offerts, incapables de mener à l’accomplissement, en sa conscience, celui qui rend le culte. 10Fondés sur des aliments, des boissons et des ablutions diverses, ce ne sont que rites humains, laissés en place jusqu’au temps du relèvement. (He 9, 8-10).
        La parabole nous traite en adultes, nous invite à une lecture libre ; à nous de discerner ce qui est de Dieu, et ce qui est des hommes.

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      7. Cher Hervé, il n’y a pas de rupture chez Girard entre sa « lecture non sacrificielle » antérieure et l’approfondissement qui s’ensuivra, mais une poursuite logique de ses hypothèses. On ne peut pas stopper le développement de sa pensée, et de la théorie mimétique, quand elle commence à trop nous déranger : c’est trop facile. Mais qu’elle soit dérangeante, je te le concède, et nombreux sont ceux qui se sont arrêtés de le lire après dccdfm, ou même avant….
        Accepter le sacrifice divin, c’est reconnaitre une inversion sacrificielle : ce ne sont plus les hommes qui sacrifient un des leurs aux dieux pour apaiser leurs conflits, mais Dieu qui se sacrifie pour nous, pour faire cesser l’institution sacrificielle qui nous lie à Satan et à la mort. Cela exige pour le moins une conversion religieuse, puisque la réussite de ce projet dépend de la résurrection de Jésus (qui en tant que Dieu, ne connait pas la mort). Voilà le sens de ce très grand texte théologique, que Girard reprendra sans le citer directement : « la passion, piège de Satan » ou « Satan dupé par la croix » (Je vois Satan… p.230).
        La lettre aux Hébreux n’est certainement pas une parabole, à moins de considérer que les évangiles forment une grande parabole, c’est à dire, comme tu le dis fort justement, une histoire inventée afin de nous faire prendre conscience que nous sommes des persécuteurs. Ou bien encore, en prenant la définition girardienne au mot : à moins de considérer que Dieu a donné « quelque chose en pâture à la foule pour apaiser son appétit de violence, de préférence une victime, un condamné à mort », en l’occurrence son fils, c’est-à-dire lui-même incarné… mais on entre là dans des considérations théologiques qui frisent le délire, et qui rejoignent les partisans les plus acharnés de la pratique sacrificielle, que nous réprouvons.
        Si l’on suit le point de vue de ceux qui considèrent le récit évangélique comme un mythe, une histoire inventée, on doit alors reconnaitre qu’il s’agit bien d’une parabole (ou méta-parabole, puisque le récit contient des paraboles…), et qu’elle est redoutablement efficace. Je ne crois pas que cela reflète le fond de ta pensée, néanmoins, il me semble déceler une constante dans tes analyses, et qui reflète une méthode : interpréter la Bible dans son ensemble de la même façon que les récits mythiques. Dans ce cas particulier, elle te permet, en postulant l’existence d’un auteur et d’un narrateur bien différenciés, d’évacuer ce qui te dérange. Mais dans les paraboles évangéliques, cette différence est toujours clairement signifiée. Ce n’est pas le cas ici.

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      8. Cher Benoît,

        La parabole comme tentative de remystifier ? Tu disais exactement le contraire dans ta lecture parabolique – et inspirée – de Job. La parabole c’est l’outil biblique de démythologisation par excellence. De plus, elle n’évacue pas ce qui nous dérange, au contraire, elle nous montre pourquoi cela nous dérange, elle nous révèle que nous sommes persécuteurs. Dans ce sens, la lecture parabolique d’Hébreux nous renvoie comme dans un miroir notre attachement au sacrifice.

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      9. Cher Hervé, il y a malentendu. Tu dis qu’il y a plusieurs définitions de la parabole, par conséquent René Girard n’aurait fait qu’effleurer la question. Mais il y a une définition communément acceptée me semble-il : il s’agit toujours d’une métaphore, c’est-à-dire d’un procédé littéraire ou discursif. La métaphore est un processus de substitution, qui autorise une forme de comparaison. Ainsi, l’Adon ou « le maitre de maison » se substitue à Dieu, son fils se substitue au Christ, etc.
        La Bible est un livre, et peut donc être lue comme de la littérature, et c’est apparemment ce que tu fais, il est alors tentant de la lire dans son ensemble comme une métaphore, c’est-à-dire une fiction. Pour être plus exact, il s’agirait alors d’une méta-métaphore, puisqu’il est indéniable que la Bible contient des métaphores clairement différenciées de l’ensemble : « —Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? – C’est que, à vous il a été donné de connaître les mystères du Royaume des Cieux, tandis qu’à ces gens-là cela n’a pas été donné… parce qu’ils voient sans voir et entendent sans entendre ni comprendre. » (Mt.13, 10).
        La parabole biblique intervient toujours dans un contexte précis : lorsque les auditeurs sont incapables de comprendre un propos direct. Bien sûr, nous faisons partie de ces auditeurs (lecteurs), puisqu’après 2000 ans de lecture attentive, nous faisons encore des découvertes, notamment grâce à Girard. C’est lui, encore, qui a repéré ce que les situations dans lesquelles Jésus parle en paraboles ont en commun : la sourde hostilité des auditeurs, qui cherchent à le mettre en défaut afin de le mettre à mort. Mais dans l’immense majorité des situations, la Bible expose clairement et sans détour une pensée, qui est aussi révélation de nos origines, et de quelle façon elles organisent et conditionnent notre présent et notre avenir commun.
        Le livre de Job est peut-être fondateur du procédé parabolique, parce que les auteurs subissaient doublement l’hostilité des auditeurs (à Babylone, puis suite à leur retour en Palestine). Je m’en suis assez expliqué. Par contre, la lettre aux Hébreux, ainsi que l’ensemble des Épitres, expriment clairement et sans détour une pensée parfois complexe et difficile à accepter à des destinataires parfaitement prêts à les entendre. Ce ne sont pas des paraboles, Paul « appelle un chat un chat », comme on dit familièrement.
        Je viens de rédiger un texte à ce sujet, en posant l’hypothèse que le contenu du discours de Jésus aux deux pèlerins d’Emmaüs pourrait être le palimpseste de la lettre aux Hébreux. Je te le soumets ainsi qu’à J-L Salasc, pour publication.
        Comme tu le vois, si je suis en profond désaccord avec ta lecture du Nouveau Testament en particulier, tes réflexions provocantes ont un effet bénéfique sur ma pensée, m’obligent à la poursuivre en profondeur, à mieux m’exprimer – ce qui n’est pas toujours le cas, et ce blogue est utile en raison des réponses reçues de la part de lecteurs bien informés – et je t’en remercie. Au fond, nous nous comportons un peu comme les deux pèlerins d’Emmaüs qui se disputent sur le chemin, mais qui ont en commun un même « principe herméneutique vivant » (Alison, 12 leçons… p.55).

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  7. Hervé Van Baren, j’avoue avoir du mal à comprendre votre article, surtout avec cette phrase : « la découverte que l’univers est essentiellement régi par les lois du hasard »
    Le livre « Dieu la science les preuves » retrace de façon passionnante l’histoire des avancées permises par les découvertes scientifiques du XXe siècle et offre un panorama rigoureux des nouvelles preuves de l’existence de Dieu.
    Ce sont les théories du big bang montrant que les lois de l’univers sont régies par des calculs d’une précision telle qu’elles ne peuvent être issus du hasard et celle de la fin de l’univers, (Poincaré a joué un grand rôle dans son élaboration).

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    1. fxnic, ou bien je vous ai mal compris, ou bien je dois avouer ma difficulté à vous suivre lorsque vous voyez dans les théories physiques les preuves de l’existence de Dieu. Il faudra d’ailleurs que quelqu’un m’explique un jour l’intérêt de prouver l’existence de Dieu.

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