par Hervé van Baren
En mathématique, une singularité est un lieu de l’espace où l’objet mathématique étudié n’est pas bien défini. C’est souvent un lieu de transition, par exemple lorsqu’une variable change brutalement de valeur en un point précis.
Cette définition se transpose à la physique. Les exemples classiques de singularité physique sont le big bang et les trous noirs. Ce sont des lieux de l’espace-temps où les lois de la physique ne sont plus valables. Par exemple, un trou noir est une singularité définie par un champ gravitationnel infini.
Définissons les invariants anthropologiques comme les caractéristiques humaines universelles. Du point de vue individuel, ce sont la raison et l’affect. Du point de vue collectif, ce sont les structures collectives universelles ; la loi (comprenant les traditions, les coutumes, les valeurs…), la religion, les croyances collectives, l’économie, la politique.
Définissons à présent une singularité anthropologique comme un lieu/instant où les invariants anthropologiques ne sont plus valables pour décrire l’humain. Ce qu’il faut comprendre par cette définition, c’est que l’impossibilité de décrire l’humain n’est pas relative, elle est absolue. Elle n’est pas limitée à l’humain qui fait l’expérience de la singularité de l’intérieur. Même un observateur extérieur qui ne serait pas affecté par la singularité (comme le physicien observe un trou noir à distance) serait incapable de déduire de ses observations les lois anthropologiques classiques. Dans la singularité, elles sont abolies.
Par opposition, nous nommerons régularité tout état de l’humain qui n’est pas une singularité, c’est-à-dire pour lequel les invariants anthropologiques sont fonctionnels.
Pour finir, assimilons une crise à une singularité anthropologique. Cette définition est restrictive. Toutes les crises que vivent les individus et les collectivités humaines ne sont pas des singularités anthropologiques, mais nous garderons pour notre réflexion seulement celles qui le sont.
Une telle crise existe-t-elle ? Il y a des arguments pour répondre par l’affirmative. Individuellement, la dépression répond à plusieurs critères. La raison est dysfonctionnelle et l’affect profondément perturbé. Il n’y a plus de désirs, plus de volonté. Il n’y a plus d’horizon ; le temps semble s’être arrêté et les repères spatiaux s’estompent. D’autres affections psychiatriques correspondent assez bien à la définition. Dès que les comportements deviennent erratiques et imprévisibles, comme dans certaines psychoses, dès que la capacité à se situer dans le temps et l’espace est affectée, on peut parler de crise au sens où nous l’avons définie.
Collectivement, les crises se traduisent par une désintégration de l’ordre social conduisant à des comportements collectifs absurdes, sans cause ni objectif clair, à une violence sans bornes parfois. C’est le cas de certaines guerres civiles ou insurrections. On peut arguer que le génocide rwandais, par exemple, correspondait à un tel état collectif. Dans la plupart des cas, cette abolition est partielle ; l’anarchie qui s’empare de la collectivité reste régie, en apparence, par des lois. C’est le cas de la Terreur pendant la Révolution, du nazisme en Allemagne, de l’idéologie Khmer Rouge au Cambodge, de la Révolution Culturelle de Mao. A échelle plus réduite, on constate que la plupart des émeutes répondent à la définition. Une émeute est toujours matée de l’extérieur, parce qu’elle est incapable de s’auto-réguler, elle n’obéit à aucune loi. Au sein du système fermé de l’émeute, les lois anthropologiques classiques sont bien inopérantes.
Un récent article rappelait le pouvoir du poète à évoquer le réel en peu de mots. C’est ainsi que La Fontaine décrit en quoi une crise telle qu’une épidémie de peste a le pouvoir de bouleverser la nature même des êtres :
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.
Et, avec encore plus de sobriété, le phénomène mimétique d’extension de ces états dénaturés à toute la collectivité :
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés…
Comment sort-on d’une crise ? On en sort, c’est tout. A un moment, le lieu/instant où se situe l’individu ou le groupe ne correspond plus à une singularité, et les invariants anthropologiques reprennent leurs droits.
S’il est possible pour un observateur extérieur de décrire un état singulier, il n’est pas possible pour un observateur affecté par la crise de se représenter un état régulier. A l’inverse des trous noirs, la lumière peut sortir d’une singularité anthropologique, pas y entrer. Au sein de la crise, nous sommes aveugles.
Parmi les invariants anthropologiques affectés par la crise, la raison tient une place à part. On ne peut pas dire qu’elle soit systématiquement abolie par la crise. Les individus ou les groupes affectés peuvent donner l’apparence de la raison. Leurs pensées peuvent sembler cohérentes. Cependant, cette capacité de raisonnement est profondément pervertie à la base. Par exemple, un génocidaire pourra construire un raisonnement cohérent pour justifier ses actes ; mais les fondements de cette construction intellectuelle seront toujours déraisonnables, absurdes.
La crise vue comme une singularité anthropologique rejoint la théorie mimétique. Girard donne une description saisissante des crises mimétiques, et de la folie meurtrière qui s’empare de la foule et la pousse à expulser sa violence vers une victime émissaire. La raison est abolie. Le lynchage est rendu possible par la déformation du réel, par la méconnaissance. La victime apparaît aux yeux de tous comme un monstre repoussant ; aucune donnée objective ne peut soutenir cette vision. Aucun argument raisonnable ne détournera la foule de sa cible. Aucun discours ne pourra convaincre les émeutiers que la violence qu’ils prétendent combattre est en réalité leur violence. Au paroxysme de la crise mimétique, lorsque toutes les frustrations, toutes les peurs et tous les ressentiments se sont reportés sur la victime, l’état de la foule est bien une singularité anthropologique. Ce qui permet de constater que toutes les lois ne sont pas abolies au point singulier. Le mécanisme victimaire est une loi anthropologique universelle, et cette loi-là reste d’application au paroxysme de la crise. Peut-être est-ce même seulement à cet endroit qu’elle est valable ? Peut-être le mécanisme victimaire est-il la loi qui remplace les lois régulières au cœur de la singularité ?
De même, les portraits que donnent les grands romanciers de leurs personnages victimes de la rivalité mimétique tendent à décrire une singularité ; leur discernement, leur morale, leur capacité d’introspection et de communication sociale sont profondément affectés. Leur monde intérieur se réduit à un être singulier : le rival.
Quel pourrait être l’intérêt d’une telle représentation de la crise ? Je pense que reconnaître dans les crises les plus aigües des singularités anthropologiques permettrait de revoir entièrement notre manière de les aborder. Comme déjà dit, il est inutile d’élaborer des stratégies et des méthodes pour agir sur une crise de l’intérieur ; rien ne peut affecter la singularité de l’intérieur.
La capacité d’action depuis l’extérieur est réduite. On peut tenter d’extraire des individus d’un groupe en crise (par exemple en procédant à l’arrestation d’émeutiers), on peut sédater un psychotique ; mais fondamentalement, on ne peut transformer une singularité en régularité.
Notre capacité d’action se concentre donc sur trois aspects : la prévention, la sortie de crise et l’isolement.
Le principe qui doit guider la prévention est simple : éviter à tout prix que l’individu ou la collectivité ne se retrouve au lieu/instant de la singularité. Une fois que c’est le cas, c’est trop tard ! Cette prévention conditionne et explique, en particulier, le religieux. La reproduction du meurtre fondateur par les rites crée de fausses crises, de fausses singularités qui ont pour objectif de garder les humains loin des vraies.
La gestion de la sortie de crise vise à rétablir aussi vite que possible des conditions régulières optimales.
Enfin, l’isolement part du constat que les crises sont des singularités partageant avec les trous noirs la caractéristique d’être des attracteurs puissants. Il est donc souhaitable de prendre des mesures pour éviter que le groupe ou l’individu en crise n’attire à lui les humains qui se situent à proximité ; pour le confiner, en quelque sorte.
Admettons que cette théorie n’apporte pas grand-chose, sinon de remettre en question la croyance que par la raison ou par tout type d’action, nous ayons un quelconque pouvoir sur la crise telle que nous l’avons définie. Cependant, je laisse à la réflexion du lecteur une autre idée. Les singularités sont les lieux/instants de toutes les transformations, de tous les changements qualitatifs majeurs, de tous les possibles. Le problème des invariants anthropologiques, c’est qu’ils sont tous, comme nous l’apprend René Girard, fondés sur la violence. Peut-on raisonnablement espérer les débarrasser tous de ce bogue primordial par des actions humaines entreprises depuis la régularité ? A l’inverse, est-il permis de faire l’hypothèse que toute transformation anthropologique qui nous ferait dépasser notre violence doit nécessairement passer par une singularité ? Par une crise ?
Tous les extraits de la Bible proviennent de la TOB.