Polémique est mère de toutes choses (médiatiques)

par Jean-Marc Bourdin

Parmi les présocratiques, le fragment d’Héraclite « Polemos est père de toutes choses » avait la préférence de René Girard. Dans la période post-girardienne qui commence, peut-être faudrait-il désormais affirmer que « polémique est mère de toutes choses. » Si la guerre a quelque peu perdu de sa superbe institutionnelle, cette non-institution que constitue la multitude des polémiques relayées et enflées par les médias et les soi-disant « réseaux sociaux » tend à saturer l’espace communicationnel, là où devraient normalement se former et s’épanouir les consensus qui font une opinion publique à la suite de débats rationnels et raisonnables, pour parler comme John Rawls.

Polémiqueur, plutôt que polémiste, est devenu un métier socialement reconnu. Je me permets d’ajouter ce néologisme à celui qui n’en n’est déjà plus un d’influenceur. Le format habituel de l’émission télévisée à bas coûts de production, de la téléréalité aux débats d’experts en passant par les débats politiques et les émissions de commentaires plus ou moins humoristiques de l’actualité anecdotique, est désormais celui de l’opposition, voire du dénigrement. Les affrontements de doubles entre modèles-obstacles sont devenus des ferments essentiels à la notoriété. « Faire le buzz » et déclencher la viralité actualisent la contagion mimétique. La route antique des hommes pervers attire de plus en plus de randonneurs. Mais il semble désormais enviable de provoquer la vindicte des envieux. Qu’on parle de moi, même en mal, et je serai sûr d’exister. Si l’on m’en veut, c’est que je vaux.

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L’arbre et son fruit

par Hervé Van Baren

En trois semaines, trois scandales qui se ressemblent. La blague juive de Laura Laune(1) le mois dernier, les anciens tweets de Mennel, candidate de l’émission The Voice, la semaine dernière(2), et cette semaine le rappeur Orelsan pour d’anciennes chansons jugées misogynes(3).

Quel rapport y a-t-il entre ces trois polémiques ? Une « mauvaise parole » déterrée à l’occasion de l’exposition médiatique de ces personnes, pour exiger qu’elles soient dépouillées de leurs prix, interdites d’antenne, sommées de retourner à l’anonymat, bref, expulsées, dans le jargon girardien.

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Une victime sacrificielle inattendue

 

par Thierry Berlanda

Demandons-nous si la théâtralité qui lui est inhérente dans nos représentations imaginaires communes, ne nuit pas à la production du concept même de victime sacrificielle. Ainsi, est-on certain qu’il doive toujours s’agir d’une victime clairement identifiée, dans le cadre d’un rituel remarquable, fût-il profane ? A la fois illustrée, mais peut-être aussi obscurcie par la figure emblématique d’Abraham levant le poignard sur son fils, voit-on assez que la victime n’a le plus souvent, en elle-même, rien de spectaculaire.

Il me semble qu’il en est ainsi du cocu.

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Pour Louis CK

par François Hien

Dans la foulée de l’affaire Weinstein, de très nombreuses personnalités ont vu leur carrière stoppée net après que leur comportement violent envers les femmes ait été révélé. Parmi elles, Louis CK, comique américain de premier plan. Un article a recueilli les témoignages de plusieurs femmes relatant des pratiques pour le moins douteuses. Louis CK a reconnu les faits et s’en est excusé. Dans la foulée, tous ses contrats en cours ont été annulés, ainsi que la sortie en salle de son long-métrage, prévu pour la fin de l’année dernière. Ses spectacles ont tous été retirés du catalogue Netflix, comme s’il fallait qu’il n’ait jamais existé. Une chroniqueuse américaine a écrit une tribune pour expliquer qu’elle avait honte d’avoir apprécié Louis CK. On n’exige pas de lui qu’il s’excuse, ou qu’il répare. Il faut qu’il disparaisse. Il faut que son œuvre disparaisse.

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Empathie ou « amour du prochain » ?

par Joël Hillion

Nouveau contributeur de notre blogue, Joël Hillion est l’auteur de plusieurs essais : Shakespeare et son double, une traduction et des commentaires des Sonnets de ShakespeareLe désir mis à nu et dernièrement L’alter de mon ego

Dans la définition du « prochain », il y a souvent erreur de perspective, nous tombons sur l’éternelle inversion des valeurs chrétiennes. Mon prochain n’est pas celui à qui je fais du bien – ça, c’est la définition de la charité. Mon prochain est celui qui me fait du bien ! C’est celui dont je dépends. La référence unique et fondamentale au prochain se trouve dans la Parabole du bon Samaritain, telle qu’elle est rapportée par saint Luc au chapitre 10. La question posée à Jésus est explicite : « Qui est mon prochain ? » demande un disciple. La réponse l’est tout autant : « Celui-là qui a pratiqué la miséricorde à [ton] égard. »  On peut traduire aussi : « celui qui t’a aimé ». Je suis donc censé aimer celui qui m’a assisté, celui qui m’a soutenu, celui qui « ne s’est pas écarté de moi ». C’est pour cela qu’il est impossible de ne pas aimer sa mère. C’est toujours l’AUTRE qui fait que je suis JE. Ce n’est pas ma dépendance que j’aime. Mais, de ma dépendance peut naître un amour bon. Le seul amour que j’ai à manifester, c’est ma reconnaissance. Attention encore à la tromperie des mots. Reconnaissance ne signifie pas seulement remerciement, même si Françoise Dolto la définit comme une « dette d’amour ». Il faut comprendre la reconnaissance comme « se » reconnaître dans l’AUTRE, et connaître qu’on est aimé ! À voir comment vivent les habitants de notre planète, cela paraît la chose la plus improbable. Pourtant Françoise Dolto précise : « L’amour vrai ne crée aucune dépendance. »  En effet, c’est le contraire qui est vrai, la dépendance crée l’amour. Encore une « inversion des valeurs chrétiennes » qu’il faut manipuler avec précaution.

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Djihadisme : le retour du sacrifice

Le 27 octobre dernier, Jacob Rogozinski est venu présenter son dernier livre Djihadisme : retour du scacrifice (Editions DDB, 2017) à la librairie Millepages de Vincennes. Nous donnons ici quelques extraits de la rencontre.

 

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Une bonne nouvelle pour commencer l’année

par Hervé van Baren

Le New York Times publiait récemment un article intitulé « Why 2017 Was the Best Year in Human History »(1)  (Pourquoi 2017 a-t-elle été la meilleure année de l’histoire de l’humanité). L’auteur fait le constat que chaque jour la pauvreté recule, et que le progrès est toujours en marche et bénéficie à une proportion sans cesse plus grande d’habitants de la planète. Pourtant, nous avons le sentiment d’une régression généralisée.

Les statistiques de crime en Europe Occidentale n’ont jamais été aussi basses, en particulier les homicides. Pourtant, nous avons l’image d’une violence en recrudescence.

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Les apports de René Girard à la théologie

En septembre 2017, nous avons interrogé James Alison afin qu’il nous présente en quelques minutes, les principaux apports de la pensée de René Girard à la théologie concernant : la relation entre la Bible et les Evangiles ; la violence explicite de certains textes bibliques qui peut être lue comme une autocritique de la violence ; le renversement de la logique sacrificielle ; la générosité absolue de Dieu qui se révèle comme Père.

 

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Le triangle dramatique : victime, persécuteur et sauveur

par Jean-Marc Bourdin

L’analyse transactionnelle (AT) fut fondée et conceptualisée dans les années 1950-1960 par le psychothérapeute critique de la psychanalyse Eric Berne. Elle est aujourd’hui une ressource théorique qui reste très employée par les consultants et formateurs en ressources humaines ainsi que par de nombreux psychothérapeutes adeptes des thérapies brèves.

Dans la lignée de Freud et malgré les critiques qu’il lui adressait, Eric Berne prit les relations parents / enfants comme modèle pour décrire de manière simple et compréhensible pour ses patients ou stagiaires l’ensemble des rapports humains dysfonctionnels. Divers « états du moi » se combinent pour produire des interactions : les parents adoptent des attitudes normatives ou nourricières, les enfants sont réputés libres, adaptés-soumis ou adaptés-rebelles. Par contraste, sont promues des relations d’adulte à adulte, fondées sur une prise en compte exacte du réel et, de ce fait, non toxiques.

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Mythologie : Girard encore partout et, comme toujours, presque nulle part…

par Jean-Marc Bourdin

Un imposant Dictionnaire critique de mythologie par Jean-Loïc Le Quellec, anthropologue et préhistorien, et Bernard Sergent, historien et président de la société de mythologie française, vient de paraître aux éditions du CNRS en 2017. Cet ouvrage traite des mythes, des mythologues et des concepts communs aux mythes sans proposer d’entrée pour traiter d’un mythe particulier, sauf quelques exceptions (qui ont acquis un statut de catégorie comme Œdipe et Orphée) : le lecteur n’y trouvera par exemple pas l’exposé du mythe de Sisyphe mais ce dernier sera cité, entre autres, à l’article « Démesure » : au total pas moins de 1 400 entrées concernant des récits mythiques de plus de 1 300 peuples.

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