L’arbre et son fruit

par Hervé Van Baren

En trois semaines, trois scandales qui se ressemblent. La blague juive de Laura Laune(1) le mois dernier, les anciens tweets de Mennel, candidate de l’émission The Voice, la semaine dernière(2), et cette semaine le rappeur Orelsan pour d’anciennes chansons jugées misogynes(3).

Quel rapport y a-t-il entre ces trois polémiques ? Une « mauvaise parole » déterrée à l’occasion de l’exposition médiatique de ces personnes, pour exiger qu’elles soient dépouillées de leurs prix, interdites d’antenne, sommées de retourner à l’anonymat, bref, expulsées, dans le jargon girardien.

En toute objectivité, ce qui est reproché à ces personnes ce sont bien des « mauvaises paroles ». La blague juive de Laura Laune est infecte, les tweets de Mennel plus qu’ambigus, et le rap d’il y a quelques années d’Orelsan d’une vulgarité sans nom. Les polémiques sur le contexte, l’humour, le deuxième degré, la maladresse de jeunesse sont pertinentes, mais ce n’est pas le propos de cet article, et surtout, ces polémiques ne font qu’entretenir le scandale au lieu de calmer le jeu.

Je me garderai bien d’y aller de mes petits commentaires personnels. Je ne m’attarderai pas non plus sur le scandale, sa genèse, son milieu de propagation, la chimie de son explosion. Sur ce sujet, lire René Girard.

Dans ces lignes, je voudrais porter l’attention sur le mécanisme de l’esprit qui permet de passer de « cette parole est ignoble » à « la personne qui l’a prononcée est mauvaise ». Le b.a.-ba de la non-violence, c’est de distinguer l’acte et l’auteur de l’acte, mais de toute évidence cette séparation ne nous est pas naturelle.

Matthieu, au chapitre 12 de son Evangile, reproduit un discours de Jésus qui prend pour cible les Pharisiens, présentés comme d’habitude comme ses détracteurs. Voyons comment ce passage peut éclairer le phénomène qui nous intéresse.

33« Supposez qu’un arbre soit bon, son fruit sera bon ; supposez-le malade, son fruit sera malade : c’est au fruit qu’on reconnaît l’arbre.

34 Engeance de vipères, comment pourriez-vous dire de bonnes choses, alors que vous êtes mauvais ? Car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur.

35 L’homme bon, de son bon trésor, retire de bonnes choses ; l’homme mauvais, de son mauvais trésor, retire de mauvaises choses.

36 Or je vous le dis : les hommes rendront compte au jour du jugement de toute parole sans portée qu’ils auront proférée.

37 Car c’est d’après tes paroles que tu seras justifié, et c’est d’après tes paroles que tu seras condamné. »

(traduction de la TOB)

A première vue et s’y j’en crois la quasi-totalité des commentaires, les Evangiles confirment le bien-fondé de la condamnation d’un être humain sur base de ses paroles.

La péricope est divisée en deux parties : une analogie entre l’arbre et le fruit d’une part, l’humain et sa parole d’autre part (versets 33 à 35), suivie d’une sentence apocalyptique (versets 36 et 37).

La structure de la première partie est un schéma quinaire mais il ne correspond pas à la découpe en versets si bien qu’il ne saute pas aux yeux :

1) Supposez qu’un arbre soit bon, son fruit sera bon ; supposez-le malade, son fruit sera malade ;

     2) c’est au fruit qu’on reconnaît l’arbre.

          3) Engeance de vipères, comment pourriez-vous dire de bonnes choses, alors que vous êtes mauvais?

     4) Car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur.

5) L’homme bon, de son bon trésor, retire de bonnes choses ; l’homme mauvais, de son mauvais trésor, retire de mauvaises choses.

La métaphore du premier élément de ce schéma, l’arbre et son fruit, trouve son explication dans le cinquième : l’arbre c’est l’humain et le fruit ce sont ses actes, ses paroles, ses pensées. La métaphore est identique à celle du chapitre sept du même évangile, qui appartient au sermon sur la montagne. Cette péricope traite des faux prophètes (« Ainsi tout bon arbre produit de bons fruits, mais l’arbre malade produit de mauvais fruits » Mt 7, 17).

Ce premier niveau fait un constat de simple bon sens. A ce stade, il n’y a là aucun jugement, et l’équilibre entre les bons et mauvais côtés de l’humain est préservé, en commençant par les premiers.

Le deuxième élément, métaphorique lui aussi, et sa traduction concrète dans le quatrième, forment le deuxième niveau qui introduit une maxime plus péremptoire, un dicton : la parole d’un humain est le reflet de son âme. Le simple constat fait place à une vérité indiscutable, et l’accent mis sur l’aspect positif disparaît.

Le troisième niveau procède d’une application des deux niveaux précédents à un cas particulier, les Pharisiens, et le dicton devient alors occasion de diabolisation de l’Autre, de jugement sans nuance. Le discours se fait d’une rare violence et ferme toutes les portes vers la rédemption. Les Pharisiens sont mauvais et leur parole aussi, point final. Toutes les interprétations à ce jour s’engouffrent dans l’espace obligeamment dégagé par les deux premiers niveaux et justifient cette violence.

Une autre structure est présente dans les trois premiers versets. Le premier élément de la structure quinaire définit clairement une relation causale : l’état de l’arbre détermine l’état du fruit. Le deuxième élément inverse cette causalité : c’est à présent l’état du fruit qui détermine l’état de l’arbre. Par la suite, à chaque élément, la causalité s’inverse.

Elément de la structure quinaire causalité
1)      Supposez qu’un arbre soit bon, son fruit sera bon ; supposez-le malade, son fruit sera malade. arbre à fruit
2)      C’est au fruit qu’on reconnaît l’arbre fruit à arbre
3)      Engeance de vipères, comment pourriez-vous dire de bonnes choses, alors que vous êtes mauvais ? arbre à fruit
4)      Car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur. fruit à arbre
5)      L’homme bon, de son bon trésor, retire de bonnes choses ; l’homme mauvais, de son mauvais trésor, retire de mauvaises choses. arbre à fruit

Sur base de cette analyse textuelle, je propose une nouvelle interprétation de ce passage. Les Pharisiens sont ici utilisés comme excuse pour exposer un mécanisme universel de la violence humaine. N’importe qui peut prendre leur place, pourvu qu’on parte de l’idée que cette personne ou ce groupe de personnes est foncièrement mauvais, ou qu’on ait été témoin d’une parole malheureuse de sa part. On entend au journal télévisé une blague de très mauvais goût, sortie de son contexte, et on applique sans même y penser le « dicton tragique » qui permet d’enfermer quelqu’un dans ses mots, dans sa faute. Parce que Laura Laune, Mennel et Orelsan sont nécessairement des mauvaises personnes, la colère, le procès d’intention, les insultes sur les réseaux sociaux sont justifiés.

La péricope dévoile ce mécanisme avec une rare intelligence. Le dicton choisi – tel fruit, tel arbre – et son symétrique portent une vérité, et c’est précisément cela qui le rend tragique. La structure quinaire montre comment à partir d’une connaissance, on passe par une vérité absolue pour aboutir à la violence.

Avec cette lecture, le texte de Matthieu devient une mise en abîme qui constitue en quelque sorte la signature de ces passages bibliques qui dénoncent notre violence par un discours violent. Notre tendance à utiliser la connaissance et la loi comme armes pour faire violence à l’Autre est à la fois le mécanisme pervers exposé dans le passage et la justification habituelle de cette violence, ce qui explique notre incapacité à la renier. Tous ces textes « violents » de la Bible sont pharmacon, à la fois poison et remède.

La structure parallèle d’alternance de la relation causale entre l’arbre et le fruit nous invite à reconnaître dans l’usage que nous faisons de la connaissance un piège satanique. S’il parle mal, c’est qu’il est mauvais ; s’il est mauvais, comment pourrait-il bien parler ? L’insistance de l’Evangile sur la circularité de ce mécanisme auto-entretenu nous fait prendre conscience de sa force, et cette prise de conscience est la condition pour pouvoir sortir du piège.

Loin d’être la condamnation d’une catégorie de personnes sur base d’une parole, le passage est la mise au jour du mécanisme qui permet cette diabolisation de l’Autre. Personne n’y est accusé en particulier, sinon l’humain et sa violence invisible. Aucune morale n’y est suggérée, mais bien plutôt la façon dont nos réflexes moralisateurs font le lit de la violence.

La construction littéraire très élaborée de la péricope indique que, contrairement aux apparences, elle n’est pas la reproduction fidèle d’un discours de Jésus. Abstraction faite de la forme discursive, ces versets présentent toutes les caractéristiques d’une parabole. Une parabole subtile et inspirée, d’un grand pouvoir de révélation, dont je fais le pari qu’elle est l’œuvre de Matthieu, et non de Jésus. Dans ce processus de création, Jésus est l’inspirateur, celui qui a ouvert les yeux de son disciple et lui a donné les outils spirituels pour témoigner de la sorte. Si le Messie, après sa résurrection, se retire, c’est pour permettre aux disciples de devenir pleinement acteurs de la Bonne Nouvelle et non simples scribes rapportant fidèlement et littéralement les paroles du Maître. Il s’agit bien ici de l’Evangile de Saint Matthieu.

On pourrait être tenté de relativiser cette interprétation. Ce serait, je pense, une entreprise hasardeuse. La structure quinaire pourrait être une coïncidence, ou le message qu’elle porte (sujet à interprétation, évidemment), un aspect secondaire. Les deux structures parallèles discréditent à l’avance cette position. Nous avons là un message caché qui, une fois dévoilé, retourne le sens du passage et remet en cause l’interprétation classique et son apologie implicite de la violence.

Les deux derniers versets viennent conforter cette lecture. L’expression classique « or je vous le dis » indique qu’on passe d’une parole humaine à une parole divine. L’Evangéliste, jusque-là aux commandes, rend à présent la main à son maître. Là aussi, la nouvelle lecture conduit à un bouleversement du sens de ces versets. La cible de la conclusion de Jésus, ce sont nos paroles « sans portée » qui font violence, enferment et condamnent. Le dernier verset, tellement en adéquation à première vue avec le premier, clôture un abyssal jeu de miroirs qui nous révèle à quel point nos comportements violents sont absurdes. Comment encore justifier une mauvaise parole – une parole de condamnation violente – par une autre mauvaise parole ? Comment ne pas voir que lorsque nous jugeons et que nous condamnons, nous nous rendons, par cet acte même, coupables de ce que nous reprochons à l’Autre ?

Le message était camouflé, invisible. Notre violence elle aussi nous est invisible. Lorsque nous nous indignons et que nous condamnons celui ou celle qui est à l’origine de cette indignation, nous sommes incapables d’y voir autre chose qu’un acte vertueux. Voir le message caché derrière le discours violent de Jésus procède du même retournement que d’admettre la violence de nos réactions à une violence perçue. La révélation scripturaire est indissociable de la révélation intime.

On ne peut pas en rester là. Cette lecture permet de sortir du paradoxe de la violence de Jésus, incarnation du Dieu d’amour, mais elle pose immanquablement d’autres questions, non moins douloureuses. Pourquoi Matthieu se permet-il d’utiliser Jésus comme personnage principal de sa parabole ? Il aurait tout aussi bien pu prendre un personnage anonyme ou symbolique. Il n’hésite pas à compromettre l’image de douceur et de bienveillance du Christ pour passer le message. Il nous désigne aussi les « méchants », comme une incitation à la haine. Que cache cette ambiguïté, ce double discours ? Le message caché, une fois révélée sa dimension parabolique, est clair ; mais pourquoi est-il dissimulé ? Répondre à cette question est, je pense, vital, mais sort du cadre de cette analyse.

(1)https://www.lexpress.fr/culture/tele/blague-sur-la-shoah-la-gagnante-d-incroyable-talent-cree-la-polemique_1978704.html

(2) http://abonnes.lemonde.fr/televisions-radio/article/2018/02/08/les-posts-facebook-complotistes-d-une-candidate-de-the-voice-provoquent-la-polemique_5253497_1655027.html?xtmc=mennel&xtcr=2

(3) https://www.lexpress.fr/culture/musique/victoires-de-la-musique-une-petition-reclame-l-annulation-des-prix-d-orelsan_1984428.html

Extraits de la bible : TOB, Alliance Biblique Française

 

5 réflexions sur « L’arbre et son fruit »

  1. Pourquoi vouloir sortir du paradoxe?
    René Girard ne dévoilait il pas la richesse du paradoxe dans ses derniers ouvrages?
    Nous disons pour certains d’entre nous selon Saint Mathieu pas de Saint Mathieu. J’aime beaucoup Don Quichotte. Mais Don Quichotte est bien un personnage de Miguel Cervantès. Jésus n’est pas un personnage de Mathieu. Je ne pense pas être fanatique en affirmant cela. La parabole est peut-être une invention (comment pourrions nous le savoir?) mais elle est inspirée par l’esprit Saint et l’esprit Saint c’est Jésus ainsi que le père.

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    1. Sur votre question : je n’ai rien contre le paradoxe en général, mais celui-là nous tue. Nous disons : Dieu est amour, et pourtant nous continuons à nous entre-tuer en Son nom. Il est peut-être temps de dire : Dieu n’est qu’amour. Il est peut-être temps de sortir de ce paradoxe-là. Je pense d’ailleurs que René Girard n’a pas fait autre chose.
      Pour la suite : merci, c’est une interpellation précieuse. Je reconnais le côté choquant de cette hypothèse, et je dis clairement qu’elle est aussi sinon plus douloureuse que le paradoxe dont vous parlez. Autrement dit, lever le premier paradoxe (dans ce passage bien particulier) en fait apparaître un nouveau. Paradoxe est peut-être un peu neutre, je pense qu’on peut parler de mystères, ou de scandales.
      Si mon hypothèse d’un langage parabolique est correcte (je laisse à chacun la liberté de tirer sa propre conclusion), alors il n’y a aucune raison objective pour que Jésus soit le personnage violent de la parabole. C’est donc un choix délibéré. Je ne vois pas comment sortir de ce raisonnement. Ce n’est pas ce que je cherchais, c’est ce que j’ai trouvé.
      J’aurai l’occasion, j’espère, d’aborder cette question plus en détail.

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  2. En effet, La parabole ( comparaison) comme figure de style judéo-chrétienne permet de distinguer la personne de ses paroles (apport de civilisation et juridique non négligeable …) , mais elle maintient cependant un lien entre les deux dans la mesure ou le langage peut devenir performatif , c’est à dire un acte qui engage la personne et son environnement dans ce qu’elle dit !
    Bref, la parabole comme histoire analogique rend compte des prémisses de la notion de responsabilité individuelle c’est à dire de l’art de ne pas sacrifier son prochain … d’où l’intérêt dune lecture girardienne du Texte .

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  3. Maurice Bellet propose une hypothèse sur la violence apparente de Jésus ,pour accéder à une prise de conscience de notre agressivité il est obligé d’avoir une parole rude …Mais l’hypothèse de l’aveuglement des disciples sur leur prope excès me paraît plus révolutionnaire comme le suggérait René Girard sur la possibilité du rôle de Judas comme bouc émissaire pour les disciples pour expliquer la fin tragique sur la croix.

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