La Déesse

par Benoît Hamot

Le rapport de Satyajit Ray à la religion apparait avec évidence dans ses films destinés au public bengali et plus largement, indien. Dire que l’Inde est particulièrement marquée par la présence et la confrontation de diverses religions est une évidence qu’il n’est pas besoin de rappeler. Lorsqu’il filme une Inde rurale profondément attachée à ses traditions, cet homme de la ville se confronte à un monde qui n’est pas le sien, qu’il découvre d’une certaine manière en même temps que nous, avec une curiosité et une distance critique évidentes.

Dans le film « La Déesse » (1960), Ray instaure encore une fois un désir triangulaire. Le père Kalikinkar et son fils Umaprasad s’opposent autour de la figure principale d’une jeune femme, Doyamorjee, l’épouse du fils. Le père, riche propriétaire, figure patriarcale dominante, est un adorateur obsessionnel de la déesse Kali, considérée au Bengale comme « mère » (« Ma »). Déesse bifrons à la fois positive et négative, donnant la vie et la détruisant. La jeune femme vit dans la vaste demeure familiale, pendant que son mari poursuit ses études à Calcutta. Kalikinkar prend ouvertement sa belle-fille, serviable et complaisante, pour une « petite mère » consolatrice, « envoyée par Kali » pour prendre soin de ses vieux jours.

Ce palais accueille également un autre fils, sa femme et leur enfant Khoka, très attaché à Doyamorjee, qui prend là encore la place de mère. L’enfant fuit manifestement la mésentente de ses parents en raison de l’alcoolisme de son père, soumis à l’ordre patriarcal imposé par Kalikinkar, quand son frère Umaprasad – manifestement influencé par la Renaissance bengali et le mouvement Brahmo Samaj – s’oppose sourdement à lui.

Suite à un rêve, Kalikinkar est convaincu que Doyamorjee est la réincarnation (ou avatar) de la déesse Kali. Il instaure aussitôt un culte autour d’elle, qu’elle subit avec passivité malgré sa pénibilité : son évanouissement suite à la longueur des séances imposées avec musique répétitive et fumées d’encens est pris pour une extase. Un enfant malade est amené à ses pieds par son grand-père désespéré, et sa guérison au bout de quelques jours est considérée comme preuve de sa réincarnation. Les foules accourent, les guérisons semblent s’enchaîner, et la jeune femme ne sait plus qui elle est. Son mari Umaprasad, revenu de Calcutta, tente en vain de la sortir de la situation. Son épouse lui est en quelque sorte enlevée par son père, mais la question dépasse largement celle du désir triangulaire, de la rivalité, ou d’un patriarcat oppressif, à l’image du « père de la horde primitive » freudienne, qui se réserve toutes les femmes de la tribu.

Séparé de cette mère de substitution, devenue inquiétante parce qu’avatar de Kali, son neveu Khoka tombe malade, et l’enfant lui est confié, car même le médecin s’incline devant le « pouvoir » de la déesse Kali. Il ne survit pas. Umaprasad revient alors de Calcutta pour la seconde fois, enfin décidé à affronter son père et à sauver sa femme de son influence, mais il est trop tard. La pression sociale qui s’est retournée contre Doyamorjee, l’a rendue folle. Pour ses adorateurs, la déesse mère s’est retournée en une « ogresse » redoutée, incarnant désormais le versant destructeur et négatif de Kali : mais c’est bien la foule des dévots qui menace la jeune femme, et non l’inverse, ce que Ray montre clairement car elle déclare à son mari qui l’a rejoint : « Vite, vite, il faut nous en aller, ils vont me tuer ! » avant de disparaitre seule, dans le brouillard.

Le paradoxe sacrificiel se manifeste là, qui réunit la foule autour d’une victime successivement adorée puis rejetée. Ray n’ignore pas la dimension désirante, parallèle au religieux, qui conduit certains hommes à hisser une jeune femme jusqu’au panthéon des dieux, avant de la lyncher. Dans le cadre de la théorie mimétique, le phénomène de bouc émissaire est habituellement décrit dans le sens opposé – la victime est déifiée – mais la position critique de la Pythie ne nous est pas inconnue. Le pouvoir de divination ou de guérison miraculeuse qui lui est attribué pouvait à tout moment s’inverser : la confrontation entre la Sphinge et Œdipe l’amène à se jeter dans le vide lorsqu’Œdipe parvient à résoudre l’énigme. Ce jeu de devinettes désigne toujours l’un ou l’autre comme bouc émissaire. Ces « suicides » imposés par la foule sont toujours d’actualité en Inde ou en Chine. La dimension sexuelle du phénomène était déjà décelable, notamment dans le mythe des Sirènes ou de Méduse, où attirance et répulsion, séduction féminine et danger se confondent [1]. Ray réactualise le mythe en montrant sa réalité concrète sur une victime féminine de la bigoterie hindoue : les effets du doute sur sa propre identité bouleversent le visage de Doyamorjee.

La critique de l’hindouisme traditionnel est constante dans l’œuvre de Ray. Dans « Le Saint », le personnage typique du guru sera tourné en dérision : il s’agit de vulgaires charlatans, de bandits, de bouffons. Il en sera de même dans « Le Dieu éléphant » où, à travers les yeux d’un enfant, les dieux du panthéon hindou se placent au même niveau que les super-héros de bande dessinée. Tintin, Tarzan et Ganesh se côtoient gaîment dans les livres illustrés étalés dans sa chambre. Le phénomène religieux traditionnel est ainsi présenté dans toutes les modalités, allant de la terreur sacrificielle au burlesque ravageur, tel ce guru racontant ses conversations avec les dieux, en passant par le refus du jeune héros de devenir prêtre dans « L’Invaincu ». Le sacré est entièrement démonétisé, il appartient au registre de l’horreur, du kitsch, du mensonge ou du ridicule.

Ray est-il pour autant hostile au phénomène religieux, à la manière de l’anticléricalisme athée ou du rationalisme occidental ? En parvenant à aborder dans son œuvre cinématographique tous les aspects de l’expérience humaine, Ray épouse au plus près le point de vue anthropologique de René Girard, dont on sait ce qu’il doit au christianisme. Il est donc légitime de se demander ce qu’il nous dit à ce sujet. La pensée chrétienne deviendra le thème principal du film « L’Expédition » (1962), mais elle apparaît implicitement dans l’ensemble de son œuvre, elle constitue sa ligne et son point de fuite : c’est la recherche constante de l’amour et de la vérité.


[1] Selon P. Legendre cité par F. Caumont, la Sphinge grecque « provient de « sphiggô » signifiant « serrer, lier étroitement, nouer » : elle est littéralement « l’Etrangleuse » », et la déesse Kali est très proche de cette figure de l’antiquité. Caumont Frédéric : « Quand Œdipe rencontre la Sphinge », Imaginaire & Inconscient, vol. 20, no. 2, 2007, pp. 109-121.

La Déesse de Satyajit Ray est disponible en DVD chez les distributeurs habituels.

5 réflexions sur « La Déesse »

  1. Cher Benoît,

    Je trouve très intéressante ta proposition de nous interroger sur l’hindouisme à partir du cinéma indien. La recherche de René Girard à partir des Brahmanas était très centrée sur des textes antiques et menée par un penseur occidental là où Ray nous propose sa critique contemporaine et nationale.
    Je te pose une question qui me travaille : comment l’hindouisme, religion à certains égards archaïque, compte encore un milliard de fidèles et a si bien résisté au bouddhisme la concurrençant dans son ère géographique mais aussi spirituelle pourrait-on dire et à l’islam qui a dû se « contenter » de la partition pakistanaise et bangladaise, au point de redevenir une religion civique puissante avec Narendra Modi au sein d’un Etat qu’on qualifie sans doute paresseusement de « plus grande démocratie du monde » ? L’hindouisme est en effet la seule religion antérieure à la période axiale de Carl Jaspers qui compte aujourd’hui autant de fidèles au point de ne pas être ridicule face aux deux grands monothéismes chrétien et musulman.
    Mon hypothèse est que l’hindouisme est à la fois une religion civique et une religion de salut, ce qui lui a permis de résister face aux religions de salut que sont l’islam, le christianisme et le bouddhisme, conjugué à un effet démographique, mais cela me semble un peu court et très spéculatif.
    Toi-même et d’autres lecteurs du blogue ont-ils des arguments mieux étayés ?

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  2. Cher Jean-Marc,
    Mon propos ne consistait pas à « interroger l’hindouisme à travers le cinéma indien », car Ray est un cinéaste de la mondialisation, enraciné mais peu représentatif du cinéma indien, mais de faire connaître l’œuvre extraordinaire de Satyajit Ray, parce que ce cinéaste de génie a produit une œuvre parfaitement cohérente, très personnelle, et qui non seulement aborde les aspects de l’expérience humaine que Girard a lui-même approfondi, mais il le fait dans la droite ligne de sa pensée théorique. De plus, il permet parfois, je le pense, d’aller au-delà de la théorie mimétique, de la continuer en quelque sorte, et sans en avoir eu connaissance (ce qui est d’autant plus intéressant).
    Par exemple, dans ce film, la relation entre désir triangulaire et métaphysique religieuse méritait d’être explorée (Girard parle seulement de « désir métaphysique », ce qui nous met sur la voie). Le fait que cette métaphysique particulière (l’existence d’avatars) appartienne à l’hindouisme est tout à fait secondaire. Un comportement tel que celui du père bigot à l’égard de sa belle-fille peut exister dans tous les milieux culturels, y compris le nôtre. La forme est différente, certes, mais un film tel que « Crash », de David Cronenberg, explore le même phénomène et permet d’approcher la réalité des sectes mortifères et du sadomasochisme dans notre société (je propose également une analyse de ce film).
    Sur l’hindouisme, je ne suis pas assez connaisseur pour te répondre. J’ai lu Sylvain Lévy… Je ne sais pas si c’est une « religion de salut » ni ce que « la période axiale » de Carl Jaspers signifie ; je n’ai pas lu cet auteur, qui me parait néanmoins fort intéressant. Ray faisait partie d’un mouvement réformateur, très influencé par le christianisme, qui n’a plus grand-chose à voir avec l’hindouisme me semble-il. Rabindranath Tagore a une influence déterminante sur son oeuvre (dont je fais état dans « La maison et le monde », autre article proposé). Romancier, philosophe et poète, Tagore fut aussi le compositeur de deux hymnes nationaux ! (de l’Inde et du Bengladesh: un record) On voit là que l’appartenance religieuse a très peu d’importance pour les membres de ce mouvement nommé « Renaissance bengali », proche de « Brahmo Samaj » dont le grand-père de Ray fut un des fondateurs (l’importance de cette filiation apparait dans ses films et notamment son œuvre pour les enfants). Le film « L’expédition » est à mon avis le plus explicite sur la relation de Ray à cette pensée réformatrice et au christianisme (mon analyse de ce film très peu connu et mal compris devait faire suite à celui-ci, mais Jean-Louis Salasc a jugé, à juste titre, que cela aurait été trop long : à suivre donc).
    La question du bouddhisme est, à mon avis, abordée de façon originale dans son film « L’adversaire » (article également proposé), où le personnage central se nomme Siddhârta. Jeune homme révolté contre l’ordre capitaliste, et qui finit par retrouver la paix. Ray pourrait avoir transposé l’histoire de Siddhârta Gautama dans un contexte moderne, où « celui qui atteint son but » (Siddhârta en sanskrit) parvient à ne plus buter sur ses modèles-obstacles.
    Si le bouddhisme n’a pas entrainé les transformations sociales et scientifiques permises par le judéo-christianisme, c’est à mon avis en raison du monachisme : une forme d’élitisme que l’on retrouve aussi dans le catharisme (les « parfaits »…). Mais également en raison d’une forme de récupération par l’hindouisme : fin du sacrifice animal (vaches sacrées), ce qui serait une forme de concession de l’hindouisme faite à la doctrine bouddhiste anti sacrificielle. Ce qui deviendra le Bouddhisme consistait en effet à l’origine en un mouvement de révolte de la jeunesse contre le pouvoir des brahmanes, gardiens (et profiteurs) du sacrifice. Mais là encore, ce n’est que l’avis d’un non spécialiste… et je prie ceux qui ont étudié de près ces questions historiques complexes d’excuser ces approximations.

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  3. Cher Jean-Marc,
    Mon propos ne consistait pas à interroger l’hindouisme à travers le cinéma indien, car je suis plutôt d’avis que Ray, bien qu’enraciné dans son Bengale natal, est un cinéaste de la mondialisation, et qu’il est également peu représentatif du cinéma indien hégémonique (« Bollywood »). Je voudrais plutôt faire connaître cette œuvre extraordinaire, parfaitement cohérente et très personnelle, car Ray aborde tous les aspects de l’expérience humaine en montrant une proximité surprenante avec la pensée théorique de René Girard. Il nous permet d’approfondir la théorie mimétique alors qu’il n’en avait pas connaissance ; ce qui est d’autant plus intéressant de notre point de vue.
    Par exemple, dans « La déesse », la relation entre désir triangulaire et métaphysique religieuse est patente, ce qui nous renvoie à Girard évoquant un « désir métaphysique ». Le fait que la métaphysique présente au cœur de l’intrigue (la déesse Kali et son avatar) soit particulière à l’hindouisme est secondaire à mon avis. Un comportement tel que celui du père à l’égard de sa belle-fille peut exister dans tous les milieux culturels, y compris le nôtre. La forme et le contexte sont différents en tous points, certes, mais un film tel que « Crash », de David Cronenberg, explore fondamentalement le même phénomène, en approchant la réalité des sectes mortifères et du sadomasochisme extrême.
    Sur l’hindouisme, je ne suis pas assez connaisseur pour te répondre. J’ai lu Sylvain Lévy. Mais je dois avouer que je ne sais pas si l’hindouisme est ou non une « religion de salut » ni ce que « la période axiale » de Carl Jaspers signifie, car je n’ai pas lu cet auteur. Il me parait néanmoins fort intéressant bien que philosophe : à suivre donc. Ray faisait partie d’un mouvement réformateur, très influencé par le christianisme, et qui n’a plus grand-chose à voir avec l’hindouisme me semble-il. Rabindranath Tagore fut un éminent représentant de ce mouvement, et un proche de la famille de Ray. Il eut une influence déterminante sur son œuvre (voir en particulier : « La maison et le monde »). Romancier, philosophe et poète, Tagore fut aussi le compositeur de deux hymnes nationaux, de l’Inde et du Bengladesh: un record ! On voit bien là que l’appartenance religieuse a très peu d’importance pour les membres de ce mouvement nommé « Renaissance bengali », proche de « Brahmo Samaj » dont le grand-père de Ray fut un des fondateurs. L’importance de cette filiation apparait également dans ses films et notamment son œuvre pour les enfants.
    Le film « L’expédition » est à mon avis le plus explicite sur la relation de Ray à cette pensée réformatrice qui doit tant au christianisme. La question du bouddhisme est, à mon avis, abordée de façon originale dans son film : « L’adversaire », où le personnage central se nomme Siddhârta. Jeune homme révolté contre l’ordre capitaliste, et qui finit par retrouver la paix. Ray pourrait avoir transposé l’histoire de Siddhârta Gautama dans un contexte moderne, où « celui qui atteint son but » (Siddhârta en sanskrit) parvient à ne plus buter sur ses modèles-obstacles.
    Si le bouddhisme n’a pas entrainé les transformations sociales et scientifiques permises par le judéo-christianisme, c’est à mon avis en raison du monachisme : une forme d’élitisme spirituel que l’on retrouve aussi dans le catharisme (les « parfaits »…). Mais également en raison d’une forme de récupération effectuée par l’hindouisme: fin du sacrifice animal, d’où vaches sacrées, végétarisme…, ces concession de l’hindouisme à l’égard de la doctrine bouddhiste anti sacrificielle. Ce qui constituera le Bouddhisme consistait à l’origine en un mouvement de révolte de la jeunesse cultivée contre le pouvoir des brahmanes ; ces gardiens du sacrifice. Mais là encore, ce n’est que l’avis d’un non spécialiste. Les éléments historiques forts lointains donnent toujours lieu à des débats. Il me semble néanmoins que c’est dans cette perspective que Ray a abordé cette question religieuse, en la replaçant dans le contexte actuel (« L’expédition », « L’adversaire », ou d’un passé proche : « La déesse »).

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  4. Pour faire suite à ta question sur l’hindouisme et la pensée de Ray à ce propos, le livre de Youssef Ishaghpour : « Satyajit Ray, L’Orient et l’Occident » est plus précis à ce sujet et voit les choses autrement. Pour lui, Ray est brahmoïste, ce mouvement constituerait une religion à part entière, un hindouisme réformé en quelque sorte, où Brahma est le dieu unique, ce qui correspondrait à la fois à un retour vers les textes anciens, les Veda, et à une ouverture vers les monothéismes et l’Occident. Je n’entrerai pas dans cette discussion, que je ne maitrise pas. Il reconnait que cette position place Ray sur une ligne de crête entre l’Orient et l’Occident, et cela constitue l’essentiel de sa thèse. Cela me parait assez évident en effet, mais je pense que cela ne suffit pas pour comprendre la profondeur et l’universalité de cette œuvre unique en son genre. On pourrait lui adresser la réponse de Girard à son contradicteur Michel Treguer : « Le vrai problème, c’est que Dieu n’a pas de sens pour vous en dehors de son rapport à la société » (Quand ces choses commenceront, p.101)
    Ray nous parle de conversion et d’amour, et Ishaghpour ne voit rien de tout cela. Pour lui, le film Charulata « présente avant tout « le portrait d’une femme » et consiste en psychologie, donc en impondérable » ((p.112). Impondérable ! Le film nous montrerait une sorte de bourgeoise classiquement inspirée d’Emma Bovary… il trouve également que dans « La maison et le monde » Bimala est vraiment amoureuse de Sandip et le fameux baiser est « le plus long et le plus beau baiser du cinéma indien » (p.122) alors que je pense qu’il est précisément là pour nous montrer le contraire, l’absence d’amour… Bref, si on réduit Ray à la dimension politique et sociologique de son œuvre, on passe à mon avis complètement à côté de son génie artistique et de sa foi profonde (qui ne peut néanmoins être rattachée à une religion constituée, à une appartenance : c’est une foi en l’homme, en sa vocation à devenir libre et à aimer). Néanmoins, la grande culture politique d’Ishaghpour et sa propre position personnelle entre Orient et Occident m’ont permis de mieux comprendre certains aspects de l’œuvre, et notamment le sens d’un film tel que « Les joueurs d’échecs » qui n’avait pas retenu mon attention.

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  5. Une précision encore. La Déesse a été très mal reçu en Inde, tant par les religieux, bien sûr, que par les progressistes, et on comprend très bien pourquoi : le « miracle » de la guérison de l’enfant n’est pas contesté, mais sa réalité est laissée à l’appréciation de chacun, la croyance peut persister. Dans le film, on donne à boire à l’enfant malade l’eau qui a servi à laver les pieds de « la déesse ». L’importance des pieds est attestée par une forme de salutation rituelle en Inde, qui consiste à se baisser pour enlever la poussière des pieds de celui qu’on veut honorer. On peut également faire un rapprochement avec l’apparition de la Vierge Marie à Lourdes, aux pieds de laquelle surgit une source sensée être capable de guérir toute sorte de maux. Si Ray nous laisse effectivement sans réponse devant la question de la guérison, il nous donne quelques indications sur le versant négatif de Kali. Doyamorjee est une mère pour son neveu, mais en tant que déesse, cette mère lui est enlevée, il craint alors de l’approcher (scène du ballon) et on peut comprendre que brusquement arraché à son amour maternel, l’enfant puisse dépérir. Le fait de le ramener, malade, dans le giron de la déesse ne fait qu’empirer son état : pour lui, elle n’est plus une mère bienfaisante, mais la figure inquiétante de Kali. L’interdiction d’aimer humainement Doyamorjee, au profit de l’obligation d’adorer l’avatar de Kali produit le même effet destructeur sur la jeune femme, qui ne peut plus aimer quiconque, et la lueur d’espoir qui s’allume dans ses yeux lorsqu’elle revoit son mari se transforme immédiatement en un appel désespéré : elle comprend qu’elle est désormais absolument seule, que toute forme d’amour lui est interdit. Comme toujours, Ray place la relation amoureuse au centre de tout. Le sacré révèle son aspect négatif en ce qu’il s’oppose à l’amour : progressistes athées et religieux hindouistes se rejoignent dans le même aveuglement à ce sujet, en préférant ne voir dans cette œuvre qu’un débat entre les anciens et les modernes (le père et le fils). Par ailleurs, si le processus de sacralisation se déroule bien en sens inverse par rapport à la théorie mimétique fondamentale (où celui qui est lynché est divinisé), René Girard a consacré un livre entier à décrire son inversion formelle à propos de Job, admiré, puis rejeté. Le film de Ray illustre et complète admirablement « La route antique des hommes pervers », et sur un mode particulièrement intéressant, où désir mimétique et sacralisation sont indissolublement liés dans le déroulement du drame. En cela, Ray va à l’essentiel, là où les questions d’appartenance religieuse, de culture ancestrale et de métaphysique n’ont plus cours, apparaissent dérisoires au regard de la réalité, de ce qui se passe vraiment entre les hommes.

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