La foi au-delà du ressentiment

par Christine Orsini

Le livre de James Alison qui vient de paraître aux éditions du Cerf rassemble des écrits anciens (sept conférences et quelques textes ajoutés). Publié il y a une vingtaine d’années en anglais et traduit seulement aujourd’hui dans notre langue, ce livre a pour sous-titre : « Fragments catholiques et gays ». James Alison attribue à sa vocation de « prêcheur de grâce » son entreprise « apparemment impossible », de parler de la foi en théologien et à la première personne à partir des réalités « gay ». Prêcher la grâce « oblige à chercher à vivre sa réalité avec une certaine transparence pour pouvoir parler comme un pécheur en train de devenir fils de Dieu. »

Qu’est-ce que la grâce ? L’exact contraire du ressentiment et le seul moyen de s’en guérir. Le ressentiment est un auto-empoisonnement qui semble inévitable dans le contexte mimétique des relations humaines : chacun reçoit son « être », on pourrait dire son « droit à l’existence » d’un groupe d’appartenance ; chacun de nous se construit et se définit sous le regard d’autrui.  Comment le paria, l’exclu, par exemple la personne « gay », à qui dès son plus jeune âge on conteste le droit d’aimer et d’être aimé « tel qu’il est », pourrait-il échapper à la haine de soi ? Le ressentiment est le châtiment qu’une humanité fratricide s’inflige à elle-même. La grâce, elle, est un don de Dieu, un appel à devenir « fils de Dieu », ce qui pour Alison signifie comme une nouvelle création de soi-même, un changement radical de point de vue sur l’existence, une conversion qui consiste à recevoir son identité de la victime pardonnante.

Les textes qui composent les 10 chapitres de ce livre nous racontent le processus de maturation de l’œuvre théologique de James Alison et de sa rayonnante personnalité. Ceux qui connaissent l’œuvre [1] ont pu être éblouis par la force persuasive d’une pensée à la fois orthodoxe et originale, inspirée de l’anthropologie girardienne. Ils seront sans doute bouleversés comme je l’ai été à la lecture de ce livre à l’accent personnel et d’une incroyable richesse spirituelle. Sa publication vient à son heure, certes, dans une France secouée par les scandales de l’Eglise, les révélations du livre Sodoma de Frédéric Martel et l’ampleur des « manifs » contre le « mariage pour tous » ; mais ce qui frappe est son intemporalité, sa catholicité, c’est-à-dire son universalité. Il s’adresse à tous les chrétiens et au-delà à tous les hommes et femmes de bonne volonté.

Cette adresse est personnelle, comme la grâce divine qui interpelle Saint Paul sur la route de Damas : « Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » Sauf qu’ici, le chemin de Damas que nous raconte James Alison est celui d’une victime, d’un jeune homme persécuté dès l’enfance à cause de ce qu’il est et normalement destiné, à force de haine de soi, à se ranger du côté de ses persécuteurs. On n’imagine pas l’inhumanité du mécanisme social qui expulse ou exclut de leur groupe d’appartenance les brebis galeuses. On manque d’imagination.  On imagine encore moins le surplus d’humanité (la grâce) qu’il faut à une victime pour se rendre capable de résister au ressentiment induit par son statut de victime. James Alison est un conteur, il nous invite à élargir, en habitant avec lui les textes bibliques, notre imagination.

Dans l’exégèse très vivante que fait James Alison des textes évangéliques, on retrouve le schéma girardien du mécanisme victimaire. La singularité de la lecture du théologien est de faire appel à notre imaginaire, de nous mettre dès l’introduction à la place de Joseph dans sa robe de vizir égyptien au moment de retrouver ses frères fratricides. Joseph est emblématique du projet d’Alison : il se demande comment créer une vraie fraternité sans régler ses comptes. A chaque lecture, le théologien nous invite à nous identifier à un ou plusieurs personnages, à choisir notre camp. Bien sûr, on est toujours du côté de la victime contre ses persécuteurs. Avec les bons contre les méchants. L’identification avec les victimes, on le sait, a des aspects pervers : on prend prétexte de la défense des victimes pour inverser les rôles. Prenant la parole, la victime qui accuse prend le risque de s’identifier à ses persécuteurs. Ainsi, quand nous choisissons d’être des « bons » contre les « méchants », nous expérimentons qu’au nom d’un impératif culturel, plus encore que par un choix raisonné, nous pratiquons sereinement l’exclusion ! 

James Alison lit, après Girard, l’épisode des démons de Gérasa. En délivrant de ses démons un malheureux qui tenait dans sa société de Gentils le rôle de victime expiatoire, Jésus effraie les habitants qui le prient de partir. Au lieu de permettre à l’homme qui a retrouvé son bon sens de le suivre, Jésus lui dit « Va chez toi, auprès des tiens et rapporte-leur tout ce que le Seigneur a fait pour toi dans sa miséricorde. » (Mc 5, 19). Le théologien identifie tous les groupes sociaux aux Géraséniens, toute communauté ayant besoin pour se construire et conserver son unité de l’expulsion violente du « démoniaque ». Il s’identifie lui-même et ses frères parias au démoniaque de Gérasa. Et il fait deux choses : il comprend que les Géranésiens, enfermés dans leur système, se trouvent dans l’impossibilité de remettre en cause leur conception de l’ordre et du désordre. Il croit que seul le Dieu vivant a le pouvoir d’humaniser le « démoniaque », de le remettre dans son bon sens, de lui permettre d’être chez lui, auprès des siens. La logique de la grâce est absolument étrangère à la logique de l’expulsion et, par elle, « nous accédons aux prémices de la raison calme que seule la foi permet. »

James Alison pense que « la foi ne nous est pas donnée pour être digne d’appartenir à l’Eglise, mais pour que nous puissions comprendre et aimer notre condition d’homme. » L’homme n’est donc pas fait pour le sabbat mais le sabbat pour l’homme. En lisant le chapitre 9 de l’Evangile de Jean, où Jésus crée la vision chez un aveugle de naissance justement le jour du sabbat, le théologien montre comment la notion de péché peut radicalement changer de sens. Du point de vue de l’homme, le péché est dans la transgression de Jésus ou dans le défaut qui exclut et donc accuse l’aveugle.  Du point de vue de Dieu, le péché consiste dans le refus de participer à l’œuvre créatrice de Dieu : la création racontée par les persécuteurs est toujours une légitimation de l’ordre existant et donc, le péché qui repose dans le récit de Saint Jean sur l’aveuglement de « ceux qui voient » est une participation active au mécanisme de l’exclusion.

James Alison rend hommage à la pensée de René Girard dans un chapitre moins imagé, plus conceptuel, du livre. Et dans sa théologie qui voit le Christ parachever la création et nous proposer une nouvelle manière d’exister, la théorie mimétique est reconnaissable partout.  Mais le style de la pensée est très différent. On peut illustrer cette différence autour de la notion d’héritage. Pour Girard, notre héritage est celui du péché originel : nous avons beau désavouer les actes de nos pères, justement parce que nous nous croyons « bons » en les traitant de « méchants » », nous les imitons en reconduisons leurs mensonges et leur violence. Pour Alison, qui se découvre « héritier » par la foi, après avoir ressenti très douloureusement sa condition de paria, la vraie filiation n’est ni biologique ni culturelle mais divine. L’amour créatif du Père ne nous est accessible que par le Fils. Celui-ci nous dit que le connaître, c’est connaître le Père.  Il dit aussi : « N’appelez personne votre « Père » sur la terre. Car vous n’en avez qu’un, le père céleste (Mt 23, 9). »

James Alison, parce qu’il l’a subie, sait que la haine sociale, culturelle, ecclésiastique envers les gays relève d’un interdit paternel. Quand elle est écrasante, la relation paternelle révèle sa vraie nature : c’est une relation fratricide. Aussi, le théologien peut se fonder sur l’anthropologie girardienne pour rappeler que le principe structurant des paternités humaines est un fratricide. Aussi, le projet de sa théologie est-il de redéployer Dieu dans une perspective de fraternité. Pour cela, il faut renoncer à nos idoles : notre dieu, notre appartenance sociale, notre sécurité. Nous appartenons d’emblée à un groupe qui nous relie à des pères dont l’autorité consiste à préserver l’unité du groupe en pratiquant l’exclusion, c’est-à-dire le sacrifice.  Le renoncement au sacré exige donc de renoncer à ces structures héritées, de nous libérer des façons de penser et d’agir de notre appartenance au groupe « paternel », de vivre comme des personnes qui n’ont que des frères et des sœurs, y compris ceux d’autres générations. Comme Girard, Alison ne voit dans le complexe d’Œdipe qu’une rivalité fraternelle.

Si donc, nous voulons devenir fils de Dieu, être véritablement aimés par un Père sans rivalité, qui veut la miséricorde et non le sacrifice, il nous faut apprendre un nouveau mode de fraternité. Alison, qui veut « parler comme un pécheur entrain de devenir fils de Dieu » associe son histoire personnelle, qui est celle d’une libération progressive du ressentiment à sa prédication d’une foi qui repose sur l’effondrement du sacré et qui exige de renoncer à toutes les formes sacralisées du « vivre-ensemble », c’est-à-dire à toute forme de sacrifice ou d’exclusion. Si nous voulons découvrir le vrai visage de Dieu, il faut donc être lucide au sujet de notre propre implication dans la violence.

Les textes réunis dans le livre de James Alison sont des « fragments » qui ont une unité. En nous racontant des histoires, en lisant des passages de la Bible et en les interprétant, James Alison nous sort d’un certain aveuglement, dérange nos habitudes de pensée et parfois semble tendre un piège à notre (bonne ou mauvaise) conscience.  Mais ce n’est pas sur un ton moralisateur que ce livre nous éduque et nous élève nettement au-dessus de nous-mêmes. C’est sur un ton joyeux au contraire qu’il nous apprend qu’il est possible et certainement souhaitable d’imaginer et de créer un nouveau mode de fraternité.  James Alison est un prêcheur de grâce envers qui les fidèles girardiens que nous sommes, emportés dans la spirale des désirs mortifères et dans les eaux troubles des concurrences victimaires, menacés de tout côté par la « montée aux extrêmes », pessimistes en somme, pourraient avoir une infinie reconnaissance.

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Retrouvez en visioconférence James Alison, avec Guy Perier et Bernard Perret, pour la présentation de son livre, le mercredi 2 juin prochain à 19 heures ; les débats seront animés par Benoît Chantre :

https://www.rene-girard.fr/offres/gestion/events_57_52182_non-1/la-foi-au-dela-du-ressentiment.html


[1] Connaître Jésus, Paris, Artège, 2019

12 leçons sur le christianisme, Paris DDB, 2015

Le péché originel à la lumière de la Résurrection (préfacé par René Girard) Ed. du Cerf, 2009.

28 réflexions sur « La foi au-delà du ressentiment »

  1. Merci Christine pour ce « teaser » qui donne envie de lire le livre et d’être là demain pour sa présentation. J’ai déjà eu l’occasion de le dire ici, la notion de « victime pardonnante » témoigne de la force de la théologie de James Alison. Généralement on voit la résolution des conflits comme la conversion des « méchants » ; Alison propose implicitement une tout autre dynamique : la conversion de tous et de toutes par le basculement des « gentilles » victimes du ressentiment vers le pardon. Puissant !

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  2. La foi : étrange chose, dont le vécu reste proprement inaccessible à l’athée, tout comme son absence au croyant. De mon adolescence il me reste un bout de phrase d’Alain que j’avais notée à ce propos : « la foi : volonté de croire sans preuves et contre les preuves », sans doute fasciné par le « contre les preuves » où je voyais, je suppose, un courage infini. J’ai compris depuis que la foi n’avait rien à voir avec la volonté.
    Et que la foi – bien sûr, c’est « le religieux » qu’il faut dire, la nuance est de taille, mais peu importe ici– que la foi constitue bien le socle anthropologique de l’humain.

    C’est là le paradoxe, ou plutôt la place intenable dans laquelle se trouve vivre l’athée (enfin, l’a-thée que je suis…), qui n’éprouve rien de ce vécu tourné vers une transcendance, alors qu’il est en même temps convaincu que celui-ci est consubstantiel et vital aux êtres humains et aux sociétés qu’ils bâtissent.
    Non seulement qu’il n’éprouve pas, mais dont il n’éprouve nul besoin. Nul manque. Même s’il est, comme tout un chacun, régulièrement secoué dans sa finitude par la nostalgie (pas l’espérance, ni la conviction) d’une infinitude qui n’existe que dans les replis de notre cerveau. J’allais dire de notre âme. Convaincu également que le croyant peut tout aussi bien ressentir sa place comme intenable face à la difficulté à vivre profondément sa foi dans le matérialisme brutal de nos sociétés.

    Chère Christine, je trouve moi aussi votre texte magnifique, vibrant d’amour et d’espérance. Dans un de vos commentaires vous m’aviez donné le désir de relire Les Pensées, et cette relecture m’avait mis de nouveau mis face à ce mur invisible (autant dire les choses comme elles sont) : Pascal pense que l’être sans foi est malheureux, à cause d’un manque qui le fait souffrir, et que c’est le levier sur lequel s’appuyer pour lui montrer la possibilité d’un réconfort et d’un salut (au moins dans l’édition Brunschvicg, je ne connais pas Lafuma). Ce n’est pas ce que l’athée vit. L’absence de foi n’est pas un manque, ni une douleur. A l’inverse, elle peut être vécue (et je l’ai longtemps vécue ainsi) comme une libération face au croyant attaché (!), lui, à une religion.

    Aujourd’hui l’absence de foi m’apparaît, au contraire, comme un mystère dont je ne cesse de scruter l’opacité, un mystère au même titre que celui de son existence.

    « La foi au-delà du ressentiment ». Je comprends cela, sans le vivre (mais est-ce alors bien réellement le comprendre ?).

    Cependant, il y a, me semble-t-il, une autre question qui pourrait être formulée ainsi : « Au-delà du ressentiment sans la foi », que l’on peut vivre tout aussi vertigineusement que la précédente, et qui ferait de votre phrase, « Si donc, nous voulons devenir fils de Dieu, être véritablement aimés par un Père sans rivalité, qui veut la miséricorde et non le sacrifice, il nous faut apprendre un nouveau mode de fraternité », une métaphore. Une métaphore à transporter et faire vivre dans un réel humain irrémédiablement limité à lui-même.
    J’ose penser qu’elle peut avoir sa place sur ce blogue, au risque de chatouiller la fibre prosélyte qui habite chacun de nous, et de nous faire voir « ceux d’en face » comme des victimes à sauver, et donc d’en devenir peut-être les persécuteurs. Mais votre texte est là pour nous prémunir de nos tentations.

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    1. Alain,

      La seule chose qui me dérange dans votre magnifique « credo athée », qui a bien sûr toute sa place sur ce blogue, c’est l’expression « réel humain irrémédiablement livré à lui-même ». Je ne me sens pas livré à moi-même parce que j’aime et que je suis aimé. Sans relations et sans altérité nous n’existons pas. Peut-être Dieu est-il seulement une métaphore de cela. Après tout, quelle importance ? S’il y a une vérité à trouver, elle est au-delà des mots.
      Merci pour ce témoignage.

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    2. Je comprends ce mystère de l’absence de foi aussi étrange que celui de la foi. En faire un mystère prouve qu’on ne se situe plus à la surface des choses, dans la zone de tension entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas et en sont également fiers.

      J’aurais une question à propos de votre métaphore finale. Comment concevez-vous cette nouvelle fraternité établie au-delà du ressentiment sans la foi ? Très concrètement, comment expliqueriez-vous à nos contemporains ce mécanisme instinctif qui conduit au sacrifice pour conserver la cohésion du groupe ? Et quelles propositions leur feriez-vous pour qu’ils y renoncent ?

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      1. L’instinct, selon Proust, qui dicte le devoir, l’intelligence donnant les prétextes pour l’éluder, la conversion est à l’intime du cœur, capacité herméneutique que l’exemple de la victime pardonnante donne aux individus de narrer leur propre histoire hors des vengeances du ressentiment, conversion romanesque qui n’accuse plus, mais partage en nos solitudes la certitude fraternelle de l’affranchissement que permet le pardon :

        « Le livre intérieur de ces signes inconnus (de signes en relief, semblait-il, que mon attention explorant mon inconscient allait chercher, heurtait, contournait, comme un plongeur qui sonde), pour sa lecture personne ne pouvait m’aider d’aucune règle, cette lecture consistant en un acte de création où nul ne peut nous suppléer, ni même collaborer avec nous. Aussi combien se détournent de l’écrire, que de tâches n’assume-t-on pas pour éviter celle-là. Chaque événement, que ce fût l’affaire Dreyfus, que ce fût la guerre, avait fourni d’autres excuses aux écrivains pour ne pas déchiffrer ce livre-là ; ils voulaient assurer le triomphe du droit, refaire l’unité morale de la nation, n’avaient pas le temps de penser à la littérature. Mais ce n’étaient que des excuses parce qu’ils n’avaient pas ou plus de génie, c’est-à-dire d’instinct. Car l’instinct dicte le devoir et l’intelligence fournit les prétextes pour l’éluder. Seulement les excuses ne figurent point dans l’art, les intentions n’y sont pas comptées, à tout moment l’artiste doit écouter son instinct, ce qui fait que l’art est ce qu’il y a de plus réel, la plus austère école de la vie, et le vrai Jugement dernier. Ce livre, le plus pénible de tous à déchiffrer, est aussi le seul que nous ait dicté la réalité, le seul dont « l’impression » ait été faite en nous par la réalité même. De quelque idée laissée en nous par la vie qu’il s’agisse, sa figure matérielle, trace de l’impression qu’elle nous a faite, est encore le gage de sa vérité nécessaire. Les idées formées par l’intelligence pure n’ont qu’une vérité logique, une vérité possible, leur élection est arbitraire. Le livre aux caractères figurés, non tracés par nous, est notre seul livre. Non que les idées que nous formons ne puissent être justes logiquement, mais nous ne savons pas si elles sont vraies. Seule l’impression, si chétive qu’en semble la matière, si invraisemblable la trace, est un critérium de vérité et à cause de cela mérite seule d’être appréhendée par l’esprit, car elle est seule capable, s’il sait en dégager cette vérité, de l’amener à une plus grande perfection et de lui donner une pure joie. L’impression est pour l’écrivain ce qu’est l’expérimentation pour le savant, avec cette différence que chez le savant le travail de l’intelligence précède et chez l’écrivain vient après. Ce que nous n’avons pas eu à déchiffrer, à éclaircir par notre effort personnel, ce qui était clair avant nous, n’est pas à nous. Ne vient de nous-même que ce que nous tirons de l’obscurité qui est en nous et que ne connaissent pas les autres. Et comme l’art recompose exactement la vie, autour de ces vérités qu’on a atteintes en soi-même flotte une atmosphère de poésie, la douceur d’un mystère qui n’est que la pénombre que nous avons traversée. »

        https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Proust_-_Le_Temps_retrouv%C3%A9,_1927,_tome_2.djvu/25

        Ô joie ! En ce cheminement sincère, l’instinct n’est plus au sacrifice, mais à l’amour fraternel, l’espace et le temps, comme le dirait « saint Mémé », rendu sensible au cœur.

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      2. Vos questions vont à l’essentiel. Je crois malheureusement ne pas être tout à fait à leur hauteur. Mais, tout comme vous, je ne cesse d’y penser. Et nos commentaires nous fournissent à tous des bribes de réflexions.

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  3. Un grand merci aux personnes qui ont aimé lire ma recension ; mais faut-il le préciser, cher Alain ? ce n’est pas moi qui suis « vibrante d’amour et d’espérance », ce sont les textes de James Alison rassemblés dans ce livre ! Sans doute que j’ai été un peu « soulevée », comme vous le serez aussi.
    Je tiens à préciser aussi que ce livre sur la grâce et le ressentiment ne s’adresse pas aux seuls « croyants » mais à tout le monde, enfin surtout aux personnes comme vous, qui réfléchissent ! Est-il besoin de croire à la Résurrection, c’est-à-dire d’être vraiment chrétien, pour se rendre compte que la fraternité proposée par le Christ, ce « nous » qui n’exclut personne, qui n’a pas besoin de s’opposer à « eux » pour exister, exige moins de nous un « credo » qu’un effort de « désappartenance », une envie de se libérer de tous les carcans hérités, le renoncement à nos « idoles »? Enfin, lisez ce livre, vous verrez.

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  4. Cette belle recension donne en effet envie de lire le livre de James Alison. Comme il y a unanimité absolue autour de ses écrits, je vais me permettre une critique. Elle porte sur les 12 leçons sur le christianisme. Dans un passage central du livre, un jeune homme imaginaire, Fernando, la « folle de la classe » est rudoyé et frappé par tous ses camarades de classe. C’est sur son exemple que s’appuie Alison pour décrire persécution et pardon.

    Il imagine le départ puis le retour du jeune homme et présente ce retour de différentes manières. Dans tous les cas, il sépare les persécuteurs en deux groupes. Les « meneurs », des « garçons virils », de grands baraqués (les guillemets sont de lui) agissent de manière impersonnelle. Ils ne sont « guère conscients de ce qu’ils font, il ne faut y voir aucune animosité personnelle, rien n’est fait de propos délibéré. Dire qu’ils sont innocents serait allé trop loin, mais on a l’impression qu’ils obéissent à une norme, voilà tout ».

    Les autres sont « le gros de la troupe ». Tous sentent la menace d’une exclusion et font tout pour que Fernando continue à occuper la place de victime. Ils « flagornent leurs camarades plus costauds et plus admirés pour fournir du carburant et toutes sortes de bonnes raisons à leur envie de harceler Fernando, autrement dit pour que le doigt tendu ne change pas de direction. D’où les persiflages, les blagues humiliantes […]. »

    Lorsque Alison décrit le retour de Fernando comme victime pardonnante et figure du Christ, le discours de pardon est adressé au gros de la troupe. Les meneurs eux l’ont salué comme si de rien n’était : « ils ne l’avaient pas remarqué quand il était là, et ils n’ont pas non plus vraiment remarqué son retour » puis ont poursuivi leur chemin.

    Mon incompréhension naît de cette innocence des meneurs en contraste de la culpabilité de la masse. Jésus n’a pas estimé que les pharisiens et autres meneurs de son temps « obéissaient à une norme ». Au contraire, il les a accusés durement de tromper les gens par leur mauvais comportement. Les baraqués de la classe sont bien plus coupables que le gros de la troupe car ils sont forts, ne craignent rien et s’amusent à exercer leur force et leur puissance sur les plus faibles. Ceux-ci les imitent en agissant lâchement à plusieurs puisqu’ils connaissent leur faiblesse.
    Je ne comprends pas pourquoi Alison fait cette distinction entre les persécuteurs. D’autant plus que n’étant ni responsables ni coupables, les meneurs échappent à la grâce du pardon.

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    1. Il faut que je retrouve ce passage. Mais vous aurez probablement la solution de votre perplexité en lisant « la foi au-delà du ressentiment. » Si le pardon est une façon de surmonter le ressentiment,
      il ne s’adresse qu’à ceux qui suscitent une certaine haine. Il semble que Fernando ait répondu à l’indifférence par l’indifférence. Toujours la relation mimétique….

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      1. C’est à partir de la page 201. Fernando n’est pas indifférent aux meneurs, il les admire, admire leur force, force si puissante qu’elle déborde en trop-plein. Du point de vue des grands baraqués, « on est au lycée pour jouer avec un ballon. Il y a des heures de sport officielles où l’on court après un vrai ballon sur un vrai terrain, et des heures de sport non officielles, où des adultes ennuyeux vous obligent à entrer en classe et où on utilise Fernando comme ballon, pour donner des coups de pied dedans. Et aussi curieux (et affreux) que cela paraisse, il y a dans ce comportement quelque chose d’impersonnel. Les personnes qui s’adonnent à ce genre de maltraitance ne sont guère conscientes de ce qu’elles font, il ne faut y voir etc ».

        A y réfléchir, il se passe quelque chose de curieux avec ce récit. Cela apparaît nettement si on considère le livre comme un texte du passé dont l’auteur serait anonyme, donc en se détachant de la personne très sympathique de James Alison.

        Le point de départ du récit imaginaire est un fait réel décrit par un correspondant vénézuélien d’Alison. Cet ami étudiant la pensée de Girard, Alison lui avait envoyé un chapitre de son livre tout juste traduit en espagnol, celui-là même qui est l’objet de cette recension (La foi au-delà du ressentiment a été écrit il y a 20 ans, 12 leçons sur le christianisme date de 2015 et est donc plus récent). Le chapitre traitait de l’histoire du possédé gérasénien d’un point de vue gay et « empruntait largement à la lecture de cette histoire par René Girard ». En retour, le correspondant lui a raconté qu’au lycée, toute sa classe s’était unie contre une « folle ». Son départ l’avait désunie avant qu’elle en trouve une autre. Il comprenait enfin pourquoi.

        Dans le récit du correspondant, cité textuellement par Alison, il n’y a pas de meneurs mais seulement une succession de nous. C’est à la reprise du récit par Alison qu’apparaît la séparation entre les meneurs et le gros de la troupe. Sans nier qu’ils participent à la persécution puisque ce serait contredire le récit initial, les grands baraqués n’y touchent que de très loin, sans mauvaise intention. Pourquoi les nommer « meneurs » en ce cas ?

        Ce qui est curieux, c’est que la dissimulation succède à la révélation. Le nous ayant été révélé persécuteur par le correspondant vénézuélien, Alison aussitôt retire les meneurs de cette révélation et dissimule leur culpabilité sous l’excuse d’un trop-plein de force. Et dans le même temps, il oppose le récit de la victime pardonnante : le retour de Fernando figure du Christ, au seul « gros de la troupe ».
        En comparant avec l’Évangile, on se dit que les paroles très dures de Jésus contre les meneurs de son temps étaient aussi pour les sauver. Dures afin de percer une énorme carapace de position sociale élevée, de puissance et de domination. Chez Alison, les meneurs sont excusés et écartés d’un pardon dont ils n’ont pas besoin. Pourquoi ?

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      2. Réponse à Nathalie.
        Comment sortir du mécanisme victimaire ? Ou, pour poser la question comme James Alison, qui a le pouvoir de briser cette dynamique infernale ? C’est vrai, Alison récupère une histoire et se l’approprie mais c’est pour répondre à cette question, autrement dit pour aller plus loin que le simple constat de l’existence du phénomène. Sa réponse est lumineuse et pas du tout évidente pour nous. Seule la victime a ce pouvoir et à une seule condition : pardonner, autrement dit se libérer de son ressentiment. Fort bien, mais par quel procédé miraculeux la victime pardonnante convertit-elle ses persécuteurs ? Comment ça marche ? Là je pense que l’analyse d’Alison est vraiment profonde et juste. La différence entre les « meneurs » et les « suiveurs » tient à la distance qui les sépare de la « place de la honte ». Les meneurs en sont loin, ils n’ont pas assez d’imagination pour envisager être un jour la victime. Ils sont là où ils doivent être, tout comme la victime est à sa place, c’est dans l’ordre des choses. Les suiveurs au contraire en sont proches et douloureusement conscients de cette proximité. Ils n’ont qu’un pas à faire pour venir rejoindre la victime à sa peu enviable place mais ce pas, ils ne le feront pas s’ils ressentent de la haine. La victime haineuse ne fait que confirmer qu’elle mérite ce qu’il lui arrive. S’ils font ce pas, ils pourront constater que cette place est un lieu qui peut être habité par n’importe qui ; autrement dit, qu’elle ne définit pas la personne qui l’occupe. C’est un processus de réhumanisation de la victime, et de son persécuteur par la même occasion.
        MeToo fait apparaître une réalité : les jeunes femmes qui veulent faire carrière dans l’usine à rêve qu’est Hollywood sont de la chair fraîche pour les agents, producteurs etc. Les victimes se mettent à parler : scandale. Tous les regards convergent bientôt vers le meneur, le prédateur en chef, Harvey Weinstein. Il est lourdement condamné. Comme on l’entend dire souvent ces jours-ci : « la honte a changé de camp ». Mais ce que cherche Alison, c’est une autre justice, une justice qui élimine la place de la honte, pas une justice qui se contente de la déplacer. Voilà bien une idée à laquelle il nous est impossible d’adhérer, et pourtant elle est d’une simplicité biblique.
        Cela demande un changement complet de notre manière d’envisager la justice, quelque chose qui au premier abord nous semble absurde et scandaleux : arrêter de chercher un coupable et nous voir tous coupables. Le système hollywoodien n’était pas le fait de quelques prédateurs pervers, c’était un système qui fonctionnait avec l’assentiment de tous et de toutes ; y compris les victimes. On regardait ailleurs. On en plaisantait. C’était normal.
        Rares ont été les acteurs du système qui ont reconnu leur responsabilité de « suiveur ». On se réfugie dans le déni : « je n’étais pas au courant, je n’ai rien fait ». J’ai apprécié les excuses de Quentin Tarentino qui a eu l’honnêteté de reconnaître qu’il savait et qu’il était resté passif, au risque de prendre à son tour la place de la honte. Alison a bien vu que seule la victime pardonnante a le pouvoir de briser la logique victimaire et il a vu aussi que seuls les suiveurs pouvaient être convertis. Cette conversion passe nécessairement par un petit tour du côté de la place de la honte.
        Que voulons-nous ? Une justice rétributive à la hauteur du crime commis ? D’accord, mais alors en aucun cas ne sortirons-nous de la logique sacrificielle parce que cela, c’est encore de la justice sacrificielle. Ou sortir de cette logique mortelle ?
        En ce moment je médite le dernier verset du livre de Jonas, le prophète plein de ressentiment et qui se scandalise des malheurs qui l’accablent. A quoi Dieu répond :

        Le SEIGNEUR lui dit : « Toi, tu as pitié de cette plante pour laquelle tu n’as pas peiné et que tu n’as pas fait croître ; fille d’une nuit, elle a disparu âgée d’une nuit. Et moi, je n’aurais pas pitié de Ninive la grande ville où il y a plus de cent vingt mille êtres humains qui ne savent distinguer leur droite de leur gauche, et des bêtes sans nombre ! »

        Lorsque nous constatons la corruption de la cité, nous avons deux possibilités : chercher les responsables, les expulser et recommencer comme avant. Ou pardonner en constatant que nous aussi, nous faisons partie de la cité.
        Pas de justice et pas de paix sans pardon !

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      3. Réponse à Hervé
        Le mimétisme, le modèle obstacle, le mécanisme sacrificiel, toute la thèse de René Girard est très rationnelle et audible par tous. Et ceux qui veulent bien l’entendre ne tardent pas à voir des triangles et des imitations partout. Ce qui est d’ailleurs très déstabilisant. Il subsiste malgré tout du surnaturel impossible à évacuer : la Résurrection et donc le fait que Jésus était bien le fils de Dieu. Sans la Résurrection, les disciples restent terrés dans leur maison et finissent par se persuader que leur maître était coupable.

        Le fait que la persécution découle d’un mécanisme mimétique destiné à assurer la cohésion du groupe est le meilleur moyen de ne pas accabler les révélés persécuteurs. Bien avant le pardon. Le pardon est un concept miné. La part de surnaturel qui seule le rend efficace est noyée dans des perceptions très humaines, le ressentiment notamment. Alison mentionne Nietzsche dans son récit imaginaire : Fernando n’utilise pas le pardon pour paraître plus fort et ainsi humilier et se venger.

        Au gros de la troupe rassemblé dans la cour du lycée, aux techniciens, actrices, décoratrice et autres costumiers et figurants réunis sur le plateau de tournage, Fernando parle. Insouciant, un grand sourire aux lèvres, comme oublieux des persiflages, coups, agressions, commérages subis, il leur présente la découverte de René Girard, ce mécanisme d’imitation qui pousse à désirer ce que désire l’autre, il leur montre comment ce mécanisme aboutit au tous contre un et il les prend à témoin eux qui éprouvent la crainte d’être ce un faible et solitaire. Fernando d’un côté, le gros de la troupe de l’autre mais la relation est très différente car Fernando ne manifeste aucune peur. Il parle clairement, d’une voix forte, d’un ton convaincu. C’est une scène inimaginable : dans aucun des films qu’ils ont vus, dans aucun des films qu’ils ont tournés n’existe un tel retournement. Et soudain quelqu’un interroge (j’avoue, c’est moi). Qu’ont pensé les grands baraqués, qu’ont pensé Weinstein et sa bande de ton discours ? Eux aussi sont dans ton mécanisme. Leur as-tu expliqué comme à nous que ce jeu est dégradant pour tous ? Non répond Fernando et cela fait un grand remous, non car les meneurs ne peuvent pas comprendre. Forts, ils ignorent la faiblesse et la place de la honte. Des voix, nombreuses : tu les innocentes ? Je me désintéresse d’eux. Des forts, il y en aura toujours. C’est aux suiveurs que je m’intéresse, à vous qui appréhendez la place de souffre-douleur. Elle n’est pas si toxique, regardez-moi. Ils sont plusieurs à protester : tu dis cela de maintenant, après avoir lu ton René Girard. Comment être sûr qu’on s’en sortira ? Cela peut nous briser.

        A cet instant, Fernando a le choix. Soit il parle du Christ qui a occupé cette place, s’en est sorti et offre son soutien : tous se détourneront illico de lui. Le Fernando d’Alison s’en garde bien. Soit il persiste dans le rationnel et introduit la victime pardonnante. Le Fernando devenu si fort, si assuré de lui-même est ainsi car il a compris le mécanisme, s’en est libéré et ne leur en veut pas : ils ne savaient pas vraiment ce qu’ils faisaient. Comme les meneurs ? demande quelqu’un (cette fois-ci ce n’est pas moi). Les meneurs ignorent la peur répète Fernando. Tu veux dire qu’eux sont innocents et nous un poil coupables parce qu’on partageait la même peur et qu’on pouvait s’imaginer à ta place affirme un autre. Ils ne sont pas innocents mais si je les accuse, vous vous retournez contre eux, vous les pousserez dans la place de la honte et tout recommencera.

        Dans la cour du lycée, sur le plateau de tournage, c’est le même brouhaha et la même incompréhension. Qui te parle d’accuser ? Va leur expliquer ton mécanisme et pardonne-leur comme tu nous as pardonnés.

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    2. A mon humble avis, il n’y a pas de distinction entre les persécuteurs. Alison dit à la fin du chapitre :

      « …car il n’y a pas de différence: tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu;(Rm 3, 21-26)
      Il n’y a pas de différences entre les bons et les mauvais, les grands baraqués de la classe et le gros de la troupe, les juifs et les païens. »

      Dieu se désintéresse complètement du rôle que nous avons joué dans le drame de Fernando, il ne règle aucun compte, occupant le pire lieu de honte pour faire entendre son amour, tentant que nous ayons confiance en sa bonté, cessant alors de nous justifier les uns contre les autres à qui serait le plus méchant ou le plus juste, la vraie difficulté étant de nous imaginer aimé, invité à cette identité secondaire qui ne se constitue plus selon une morale de gens de bien :
      « l’important n’est donc pas de savoir si nous sommes bons ou mauvais mais de savoir que nous sommes aimés. »

      Me vient l’envie ici d’accéder, puisqu’Olivier Py a préfacé « La foi au-delà du ressentiment », de vous joindre une de ces bizarreries fécondes que seul l’art peut proposer, on joue un personnage qui joue un personnage, l’interprétation est impossible, l’incarnation seule est digne d’intérêt, mettons fin à la dictature de l’authenticité, nous sommes des personnages de fiction, il n’y a pas de vérité, pas de sincérité, pas d’identité, il n’y a que du jeu, le masque baille sur un autre masque, terreur, donc rire, avant de faire face au tragique de notre condition, invité à ce jeu dont parle Alison, le théâtre de la joie où la parole sauve l’humanité, le poète incarnant cette impossibilité devenue, l’espace d’un instant, possible, je vous en prie, la leçon de théâtre à tante Geneviève vaut son pesant d’or, de 36.40 à 44.30 :

      Et la mort est pour nous la dernière créance, les deux acteurs fétiches du poète, aborde la tragédie, de 1.09.40 jusqu’à l’entracte, la bibliothèque brûle, mais tant que les pitres parlent, elle parle encore, il n’y a plus que ça, l’extrême pauvreté, clé de la musique des siècles enfuis, et qui apprend à vivre avec dignité dans un monde qui meurt, découvrant l’amande du monde, ce point de silence au cœur de chacun vaste comme le temps et vierge de tous les ressentiments.

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      1. Réponse à Nathalie et à Aliocha.
        Je pense que si on demandait à Fernando, « qui viens-tu sauver ? Seulement les suiveurs ou aussi les meneurs ? », il ne comprendrait pas la question. « Sauveur », voilà un mot tout aussi miné que « pardon ». Vouloir sauver quelqu’un part du même lieu que vouloir se venger. C’est toujours séparer le monde en deux : les bons et les méchants, et reconnaître en certains des bons qui se sont égarés et dans d’autres, des méchants irrécupérables. Je fais appel ici à mon expérience de visiteur de prison, une école exigeante qui ne pardonne pas le recours à ces catégorisations. Nous commençons tous et toutes cette activité dans l’espoir plus ou moins conscient d’en « sauver au moins quelques-uns ». Ceux qui restent enfermés dans cette chimère arrêtent bien vite.
        Nous pouvons seulement rencontrer, écouter et par ces non-actes laisser entrevoir la possibilité que la place de la honte qu’est l’incarcération n’est pas une fatalité et ne définit pas la personne que nous avons en face de nous.
        D’ailleurs il me semble que ce terme de sauveur que nous attribuons au Christ mérite un approfondissement teinté de remise en question…
        Tout cela pour dire que je suis bien d’accord avec vous.

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  5. « L’amour, une réponse à une question qui reste une question ».
    J’aimais bien cette exclamation de Léo Ferré, et je trouve, Hervé et Christine, qu’elle résonne bien avec vos réactions à mon commentaire, dont je vous remercie. Et en particulier avec les phrases d’Hervé « Je ne me sens pas livré à moi-même parce que j’aime et que je suis aimé. Sans relations et sans altérité nous n’existons pas ».

    N’ayant pas le don de poésie, il m’est impossible de gloser ce sentiment-là, et je me contente de reconnaître avec gratitude sa présence dans le monde, même si Proust a consacré des centaines de pages à en démontrer le caractère illusoire. Ce que vous ajoutez, « Peut-être Dieu est-il seulement une métaphore de cela », me touche aussi profondément. N’ayant pas non plus le don de philosophie (vous imaginez les souffrances mimétiques endurées sur ce blogue), je m’arrête au bord de cette phrase comme au bord d’une falaise, avec un vrai vertige. C’est que, en tant que non croyant, je ne peux faire autrement, pour rendre ma position un tant soit peu cohérente, que de prendre le religieux comme la métaphore de ce qui m’arrache à moi-même. Vertige car je ne parviens jamais à en saisir réellement toutes les implications. Même si l’aspect hérétique ne me pose pas de problème, vous vous en doutez.

    « Après tout quelle importance ? S’il y a une vérité à trouver, elle est au-delà des mots ».
    Et si précisément elle était plutôt en-deçà des mots, comme celle de la musique, ou de l’harmonie en général, et que les mots, loin d’être une barrière à quelque chose de plus grand qu’eux, ne faisaient que maladroitement et misérablement tenter de rendre compte de cette harmonie, ou de ce désir d’harmonie qui frémit en nous, êtres sociaux, ne parvenant au final qu’à les trahir encore et toujours ? Et cette « fraternité en Christ » dont parle Christine à propos d’Alison ne peut-elle pas être comprise comme une métaphore de cet en-deçà, justement la métaphore dont nous rêvons désespérément l’incarnation dans notre monde ?

    Il me semble que cette question compte. Car je crois que cette fraternité libérée des désirs mortifères est la même que celle qui emportait les premiers chrétiens dans la folle joie de l’espérance, perdue depuis deux millénaires, et cependant toujours là. Toujours vaincue, et toujours victorieuse.

    Je voudrais comprendre cet échec permanent de l’amour des frères et des sœurs tout au long de notre histoire pleine de bruit et de fureur, et sa renaissance incessante.
    Peut-être est-ce une question d’échelle : tout comme les lois de la physique de l’infiniment petit ne sont pas les mêmes que celles du macrocosme, et qu’il nous est impossible de saisir le moment où l’on passe d’un état à l’autre, les lois qui régissent la vie individuelle ne sont peut-être pas les mêmes que celles qui régissent le collectif.

    Ainsi la foi personnelle des premiers chrétiens n’a-t-elle pu survivre et s’imposer qu’en changeant d’état, par le passage du micro au macro en se calquant sur la vaste structure politico-administrative de l’Empire. Autrement dit, en transformant une foi individuelle en une foi institutionnelle. Autrement dit encore, en perdant ce qui la fondait, la gratuité fraternelle et individuelle.
    Il est évident que les lois des deux états ne pouvaient être les mêmes, et que l’histoire de l’Église peut du coup se lire aussi comme une histoire de la tension entre les deux.

    Et pourtant si le fil qui nous relie à ces premiers chrétiens ne s’est jamais totalement rompu, reconnaissons que cela a toujours été plutôt du fait de quelques individus d’exception (dont Alison pourrait apparemment être l’héritier), et pas de l’Eglise en tant qu’institution qui n’a jamais vu les positions individuelles d’un très bon œil, et pratiquait avec allant le double langage de la charité et du pouvoir violent … Mais en même temps ces individus ne pouvaient avoir d’existence et de réalité sociale que dans et grâce à cette institution. Ainsi il me semble que ces deux états, bien souvent opposés, sont en même temps consubstantiels, comme dans notre physique.

    Peut-on en conclure que le passage de l’individuel au collectif, dans tous les domaines d’ailleurs, l’action politique n’y échappe pas, correspond toujours à un échec, et que là se situe le péché originel ? Que tout serait toujours à refaire ? Finalement que tout serait vanité et poursuite de vent ?
    Répondre par l’affirmative est trop facile, et parfaitement vain. Si en effet cela peut paraître bien probable à notre échelle individuelle, cela reviendrait à oublier que l’individu n’est pas la bonne échelle : la bonne est celle de nos groupes sociaux acharnés à survivre pour accéder à l’immortalité. Michel Serres, je crois, comparait la vitesse de transformation des idées et des mentalités dans l’histoire à celle du déplacement des plaques tectoniques pour former des continents. Là aussi, la perception du changement est une question d’échelle.

    Alors, si en effet le fil de la fraternité semble prêt à se rompre à chaque instant, et si même il nous apparaît hors de portée, ou définitivement perdu pour nous individus assourdis et aveuglés par le tumulte du présent, je suis pour ma part convaincu qu’il n’a au contraire cessé de se renforcer et de tenir une place à chaque fois plus grande depuis maintenant vingt siècles qu’il est apparu parmi nous. Il ne s’agit que de mettre notre mimétisme au diapason des modèles qui l’ont tenu, et le tiennent encore à bout de bras, toujours par terre, toujours ramassé.

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  6. Nathalie, je partage votre perplexité. Je ne peux me reporter au texte des 12 leçons, je suis loin de ma bibliothèque, mais je ne doute pas de la pertinence de votre questionnement et n’ai pas de solution à proposer. En ce qui concerne la justice humaine, ce sont toujours les « meneurs » d’une persécution qui sont déférés devant les tribunaux. Je pense au film « Fury » de Fritz Lang, par exemple.

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    1. Il y a un peu de désordre dans cette disputatio sur le pardon et le ressentiment, il faut regarder les dates pour entendre les questions et les réponses dans l’ordre.
      En ce qui me concerne, je trouve la réponse de Hervé à la perplexité de Nathalie concernant le sort différent fait par Fernando aux « meneurs » et aux « suiveurs » tout à fait convaincante : il s’agit de substituer « une justice qui élimine la place de la honte à une justice qui se contente de la déplacer ».
      Le plaisir que nous avons tous éprouvé à voir Harvey Weinstein livré à la justice et à la vindicte populaire, plaisir accru par le fait qu’il avait le physique de l’emploi, le plaisir que nous éprouvons à voir réunis dans le box des accusés et menacés de la peine de mort, les « meneurs » du lynchage extrêmement violent de l’innocent et très sympathique Spencer Tracy, dans le chef d’œuvre « Fury » de Fritz LANG, le plaisir que nous prenons en général aux films de vengeance comme aux films de procès, cela atteste bien que nous baignons dans le « sacré », quelque compréhension qu’on en ait, et que le scandale, l’obstacle sur lequel on bute sans cesse, reste pour nous moins la violence que le pardon.
      Il y a toujours eu une dimension existentielle dans la réception des thèses girardiennes : ce n’est pas la même chose de comprendre le mécanisme victimaire par la raison, de l’extérieur, et de le comprendre de l’intérieur, à la place que le système nous a assignée. Il apparaît que le point de vue de la victime est le plus éclairant sur ce qui se passe vraiment. Et d’ailleurs, Socrate, dans sa quête du vrai, n’affirmait-il pas, contre le sens commun, que l’homme le plus heureux est celui qui subit l’injustice et non celui qui la commet ?

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      1. Réponse à Nathalie. J’ai bien aimé le style de votre réponse (de votre résistance) à la proposition de Hervé, mais je ne suis pas d’accord sur le fond. Il me semble que vous prêtez à la théorie mimétique des vertus thérapeutiques et que vous confondez la vérité du mécanisme victimaire, accessible à la raison, et l’expérience subjective que chacun en a, soit comme persécuteur, soit plus souvent et presque toujours comme « victime ».

        Les « forts », ceux qui agissent, alors que les faibles ne font jamais que « réagir », peuvent très bien comprendre le mécanisme victimaire et le mettre au service de la Vie : c’est ce qu’a voulu faire Nietzsche en choisissant « Dionysos contre le Crucifié ».

        Bon, les « baraqués de la classe » ne sont pas tous nietzschéens mais si Fernando leur avait dit « je vous pardonne », cela les aurait rendus furieux. Le pardon peut apparaître comme une ruse du faible pour asseoir sa supériorité sur le fort, une façon de regagner sur le plan symbolique la considération qu’il ne mérite pas dans la réalité.

        Ainsi, James Alison nous met, dans l’introduction de son livre, à la place de Joseph, devenu vizir égyptien, au moment de retrouver ses frères qui ont voulu le tuer. Il est dans un grand embarras : comment leur pardonner sans les humilier ? Il est obligé de bâtir un scénario compliqué et de se mettre dans son tort pour arriver à ses fins : à cette « joyeuse fracture du cœur » qui leur permettra enfin d’être de vrais frères.

        Comme vous pouvez le penser, James Alison ne voit pas le pardon comme l’arme des faibles mais comme une victoire sur le ressentiment tellement extraordinaire qu’elle a besoin du secours d’une intelligence inspirée !

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      2. Le point de départ de cette discussion est la séparation faite par Alison entre meneurs et gros de la troupe. Elle suscite mon incompréhension ; le mécanisme d’expulsion décrit par Girard est fondé sur le collectif, le tous contre un. Sinon, le mécanisme ne fonctionne pas. Encore plus embêtant, le Christ s’est opposé durement aux meneurs de son temps. Si on souhaite marquer une séparation parmi les persécuteurs, les meneurs (ceux qui occupent la place de la gloire) sont les premiers responsables. Paradoxalement, Alison reconnaît qu’ils désignent les victimes et les frappent, provoquant l’imitation du gros de la troupe.

        L’explication de meneurs écartés car ignorants de la honte accentue la divergence. J’ai ajouté un récit sur le récit d’Alison et sur la réaction d’Hervé van Baren pour voir si le scénario était plausible. Il ne l’est pas. La réaction du gros de la troupe est subjectivement invraisemblable et la démonstration de Fernando est objectivement illogique comme le prouve l’interpellation finale. Le tous contre un doit être présent dans la persécution comme dans le pardon. Sinon subsiste un doute : Fernando a-t-il ou non pardonné aux meneurs ?

        En creusant cette énigme, (un très grand merci d’avoir ouvert ce sujet fructueux), des réflexions ont émergé que je soumets à vos critiques.

        La honte n’est pas définie par Alison. C’est inutile, tous les êtres humains l’ont éprouvée, la connaissent. Elle est de l’ordre du subjectif, de l’existentiel et le signe fort d’un monde fondé sur l’exclusion. Avoir honte de ne pas appartenir au groupe, de se ridiculiser par son décalage avec le groupe mais aussi avoir honte du comportement du groupe et/ou de soi dans le groupe. La honte étreint le meneur, le complice et la victime. Mimétique, elle s’éprouve par rapport à la victime ou au groupe persécuteur qui doit d’abord rejeter la honte avant de rejeter le paria (et c’est peut-être dans ce rejet qu’est le véritable péché).

        La honte n’est pas propre aux seules victimes et d’abord parce qu’à part les petits enfants, personne n’est innocent. Vous qui êtes mauvais dit Jésus. A moins d’être un saint, Fernando a lui aussi participé à des mises à l’écart à d’autres moments de sa vie et il en a eu honte.

        Par le malaise qu’elle provoque, la honte serait alors l’ombre lumineuse du péché, la preuve que les relations sociales sont faussées, ouvrant au désir collectif d’un monde sans honte, d’un monde fraternel.

        Expliquer que le monde est régi par le tous contre un et que cette part de nous qui a honte est notre part lumineuse évite l’ambiguïté de la victime pardonnante. Malgré toutes les précautions prises par Alison, il n’en reste pas moins qu’on a d’un côté un gros de la troupe craintif et honteux et de l’autre un homme devenu étranger à la honte, un surhomme. La honte était liée à son état de victime, il a dépassé cet état, la honte n’existe plus, il est un innocent glorieux.

        La similitude avec les meneurs est totale. D’où ces questions. Est-ce de ne pas éprouver la honte qui les rend forts ? Le surhomme nietzschéen n’abuse pas de sa force : aurait-il honte dans le cas contraire ?
        Séparer les meneurs, non du gros de la troupe mais de Fernando révèle-t-il la différence entre eux ?

        D’apparence, elle naît de l’état de Fernando devenu victime pardonnante.
        Victime est l’un de ces mots minés comme sauver ou pardon. Des mots relatifs à la Passion. Le Christ est-il une victime ? Il a été reconnu comme un maître toute sa vie et il a accepté librement d’entrer dans sa Passion au contraire des souffre-douleurs de tous les temps. A-t-il connu la honte ? Non. C’est l’homme qui projette sa honte sur lui. Est-il innocent ? Oui mais pas d’être passé par la croix. Il est innocent d’être sans péché et sans péché, il ne connaît pas la honte pour lui mais sait que nous l’éprouvons tous. Est-il glorieux ? Pas au sens où l’entendent les hommes.

        La victime pardonnante ne doit donc pas être confondue au Christ. Or Fernando confie être venu librement prendre la place de la honte pour prouver au seul gros de la troupe que cette place n’est pas toxique. On passe donc d’un Fernando de chair, d’os et de honte à un Fernando divin (mais autrement divin que Jésus) et c’est ce Fernando métamorphosé (et invraisemblable) qui est similaire aux meneurs. Si la honte est perçue comme un signal alertant qu’une pression du groupe est en cours, impression essentielle pour avoir le choix de refuser d’être avalé par le groupe, le Fernando humain ne doit pas abandonner la honte mais lui donner cet autre sens. Alors il ne peut plus se considérer comme le Christ et devient pleinement frère honteux de ses frères honteux. Et il comprend que la force des meneurs est mensonge et que les meneurs vivant dans et de la gloire terrestre, force, effacement de la honte et gloire sont liés.

        La gloire terrestre serait-elle le voile que les hommes étendent sur la honte pour ne plus la ressentir ? Comme les vautours cités par René Girard sur l’Évangile de Matthieu : Où que soit le cadavre, là se rassembleront les vautours, la gloire serait-elle le signe manifeste d’une honte effacée dans le groupe et donc d’un sacrifice ?

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  7. « La justice ? Tu auras la justice dans l’autre monde, dans ce monde tu as la loi. » Ainsi débute le puissant roman de William Gaddis, « Le Dernier acte ». Et, dans la suite du récit : « Faites justice, monsieur, faites justice ! Et le juge arrête leur char. Ça n’est pas mon boulot, dit-il. Mon boulot, c’est d’appliquer la loi. »
    On peut – non, on doit tenter, chacun d’entre nous, de toutes nos forces, de sauver le monde, et pour cela de se débattre dans ce chaos qu’est, sous la grille rassurante et fausse des analyses qui nous éclairent chaque jour sur la marche des événements, notre monde où chaque prise s’effrite sous nos mains.

    Comment ne pas voir que le seul point fixe échappant à l’atomisation des individus que les sociétés humaines ont su élaborer tout au long de leur histoire est celui de la loi ? La loi, non pas pour protéger leurs membres, mais pour se protéger elles-mêmes et assurer leur survie, l’individu n’étant pas la bonne échelle, pour notre plus grand malheur. La loi –religieuse, coutumière, écrite, etc., ce que l’on voudra, de toute façon d’origine sacrée – qui est la transcription dans la vie sociale du mécanisme victimaire. Sa transcription, et sa régulation.
    Merci à Hervé de nous ramener dans le monde réel, celui où les prisons existent, les criminels également, et leurs victimes aussi. Celui où un affaiblissement de la loi correspondrait au déchaînement de ce mécanisme victimaire.

    Oui, la justice est affaire divine, ou, dans un langage plus laïque, affaire d’un autre monde que notre monde réel. Et la loi est affaire des hommes, en l’occurrence des magistrats et de ceux qui leur élaborent les lois à appliquer.
    L’autre monde, c’est ce monde virtuel auquel Michel Serres (merci de nous rappeler qu’il y est toujours présent, et qu’il nous manque dans celui-ci) consacre des pages éblouissantes dans son dernier livre « Relire le relié » :
    « Plastique, souple, fluent, labile, parfois dense et transparent comme un diamant, cet autre monde se déploie finement selon les lieux et les développe en des histoires…Car loin qu’il se soumette à nos lois, nous obéissons aux siennes, découvertes plutôt qu’inventées, mieux encore, donnant accès aux lois du monde, miraculeusement les mêmes que les siennes.
    Nous autres humains, survivrions-nous sans ce monde double et absent qui modèle notre for intérieur, enflamme nos imaginations, sculpte les relations, meut les groupes, enrichit la perception et dont l’efficacité notoire allège les peines de l’existence et du travail ? … L’essence ou la vertu des humains réside-t-elle dans ce virtuel ? »

    Voilà, je crois, où se trouve la justice. Et, dans ce monde absent, chacun rêve merveilleusement, poètes, romanciers, philosophes, théologiens, commentateurs, et aussi ceux, nos innombrables frères et sœurs, dont le métier ou l’occupation ne sont pas de transcrire leurs rêves. Mais pour les rêves des criminels ou des tyrans du quotidiens, pour nos propres rêves aussi dont il nous arrive d’avoir honte, un seul rempart, bien faible contre leur mise en œuvre dans le réel : la loi.

    Et ce monde absent, où chacun rêve sa justice et la place de la punition et du pardon, du crime et du châtiment, la loi n’en est et ne peut en être que la misérable incarnation parmi nous, produisant sans cesse incompréhension, rancœur, haine, frustration, dégoût, rejet, qui sont le quotidien de nos quotidiens.

    Constat sans espoir.
    Et pourtant.
    Encore une fois, peut-être est-ce une question d’échelle : celle qui nous est allouée est celle de la désespérance et de la souffrance, encore accrues par la certitude d’une délivrance, d’un rachat, d’une rédemption possibles et jamais advenus. Mais, précisément, cette souffrance n’est-elle pas le signe de la présence à chaque fois plus forte en nous des victimes, tout au long des siècles? Moi qui, provisoirement, ne suis pas une victime, je suis en même temps toutes les victimes. Moi qui, provisoirement, ne suis pas coupable, je suis en même temps tous les coupables.

    Il me revient une scène terrible racontée par Charlotte Delbo : à Auschwitz elle se souvenait avoir entendu, dans le froid mortel de la nuit concentrationnaire, un gardien SS chantant à pleine voix pour supporter sa solitude des airs de Wagner. La beauté qui s’épanouit dans le meurtre, avais-je alors pensé, comme une métaphore de l’humanité d’hier et d’aujourd’hui.

    Depuis Hammourabi, l’être humain n’a pas changé.
    Moi, je crois qu’il a changé. Ou si l’on préfère que ses lois ont changé.

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  8. Disputatio passionnante entre Nathalie d’une part Christine ORSINI et Hervé VAN BAREN, de l’autre. Je voudrais y apporter ma contribution. Nathalie pose des questions plus qu’excellentes, car elles sont constitutives d’une consolidation de la pierre d’angle de la théorie mimétique, conçue comme une science.
    A ces questions, les réponses apportées par Christine ORSINI et Hervé VAN BAREN, conforme à la théorie mimétique développée par René GIRARD n’arrivent pas à convaincre Nathalie. Si elle a raison, et j’en suis convaincu, c’est que la théorie n’est pas achevée et mérite d’autres observations…..
    1- Les meneurs et les rivalités mimétiques, dans l’enfance, ne sont pas de même nature qu’à l’âge adulte.
    2- Et surtout, ce n’est pas le pardon qui permet d’enlever toute trace de ressentiment. C’est le contraire. Et le pardon est une option parmi d’autres « actions » possibles.

    Alliocha cite la préface d’Olivier PY, c’est un bon exemple pour démontrer ce qui précède. Il(Py) ne s’est pas débarrassé du ressentiment envers les « manifs pour tous ».
    Or, elles ont rassemblés des millions de personnes, du fait de sa fondatrice et porte-parole initiale, Virginie TELLENNE, alias Frijide BARJOT, qui avait su fédérer des mouvements divers (dont beaucoup d’associations d’homosexuels), du fait de son militantisme pour des droits envers les homosexuels. Elle a subi une exclusion brutale du mouvement (mécanisme du bouc émissaire avec des meneurs respectables, mais conscients de ce mécanisme). Mais cette exclusion n’a été possible que par l’alliance « objective » (pour employer un terme compris dans le langage actuel des décideurs du mariage pour tous (les Hérode et Pilate d’aujourd’hui) et certains « dirigeants » de la manif pour tous.

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