La Révélation a-t-elle eu lieu ? (suite et fin)

Une lecture du chapitre 20 de l’Evangile selon St Luc

retextesurluc20

Troisième partie – La raison des paraboles

par Hervé Van Baren

Dans les deux premières parties, nous nous sommes appuyés sur les textes pour faire surgir une violence invisible, masquée par la violence apparente. Quelle est la condition pour pouvoir reconnaître les paraboles cachées et retourner notre lecture des textes ? C’est la question à laquelle nous allons tenter de répondre dans cette troisième et dernière partie.

Le triple transfert parabolique

Il y a un danger redoutable dans toute tentative de révélation. Nous posons que toute révélation comporte une part négative, une part qui expose nos obscurités, et par conséquent toute révélation comporte un volet insoutenable, une épreuve destructrice pour l’égo. Dénoncer frontalement cette part obscure ne peut conduire qu’au rejet et à la contre-accusation ; c’est là l’effet de notre nature mimétique. Toute révélation de notre médiocrité ne peut que déclencher notre violence ; c’est le paradoxe principal de notre lecture. Toute révélation nécessite donc un langage particulier, qui contourne nos défenses.

L’exemple parfait d’une méthode pédagogique qui accomplit cet exploit, c’est l’histoire que Natan raconte à David[1] pour lui faire prendre conscience de la violence et de la bassesse de ses actes. L’histoire contourne le réflexe de contre-violence face à une accusation directe par un triple transfert.

1Le SEIGNEUR envoya Natan à David. Il alla le trouver et lui dit : « Il y avait deux hommes dans une ville, l’un riche et l’autre pauvre. 2Le riche avait force moutons et bœufs. 3Le pauvre n’avait rien du tout, sauf une agnelle, une seule petite, qu’il avait achetée. Il la nourrissait. Elle grandissait chez lui en même temps que ses enfants. Elle mangeait de sa pitance, elle buvait à son bol, elle couchait dans ses bras. Elle était pour lui comme une fille. 4Un hôte arriva chez le riche. Il n’eut pas le cœur de prendre de ses moutons et de ses bœufs pour apprêter le repas du voyageur venu chez lui. Il prit l’agnelle du pauvre et l’apprêta pour l’homme venu chez lui. » (2 Samuel 12, 1-4)

David a bien compris que Natan vient lui faire la morale ; il l’attend au tournant. Mais Natan évite la confrontation en déplaçant l’accusation. C’est un personnage émissaire qui jouera le rôle du violent, en l’occurrence le riche de l’histoire. Premier transfert : la charge de la faute est déplacée du sujet vers une victime émissaire. Nous avons vu, dans les commentaires qui précèdent, quelques exemples de ce transfert. C’est une idée primordiale pour comprendre le langage parabolique et apprendre à le repérer et à le décrypter.

Le second transfert fait prendre au sujet la place de l’accusateur. Il ne demande pas beaucoup d’efforts au prophète. Il suffit de laisser faire notre nature mimétique. Natan ayant obligeamment désigné le coupable à David, ce dernier se précipite avec entrain dans le piège qui lui est tendu. C’est à présent lui l’accusateur :

5David entra dans une violente colère contre cet homme et il dit à Natan : « Par la vie du SEIGNEUR, il mérite la mort, l’homme qui a fait cela. 6Et de l’agnelle, il donnera compensation au quadruple, pour avoir fait cela et pour avoir manqué de cœur. (2 Samuel 12, 5-6)

Le troisième transfert est le plus délicat, et le plus indispensable aussi. C’est le transfert inverse du premier. Il faut faire en sorte que David reprenne la place qui est la sienne, celle de l’humain violent. Il faut à tout prix éviter que ce troisième transfert puisse être pris pour une leçon de morale, une accusation. L’action de Natan répond à cette condition. Les mots de Natan ne portent aucun jugement moral explicite :

 « Cet homme, c’est toi ! » (2 Samuel 12, 7)

David est piégé. Le second transfert lui a fait prendre la place de l’accusateur. Il ne peut enclencher le mécanisme de contre-violence sans se faire violence à lui-même. Il ne peut récuser l’accusation sans se récuser lui-même. Le voilà à présent mis face à ses actes, sans qu’il puisse expulser sa violence vers un Autre : Natan lui a fait comprendre que le riche n’existait pas, que c’était un personnage de fiction. David est seul avec sa conscience.

Le premier transfert éloigne la violence, condition nécessaire pour éviter le scandale, la pierre d’achoppement, qui fait chuter au lieu de relever, qui étouffe la conscience. Lorsque la violence se fait trop proche il y a toujours scandale. Logiquement, le troisième transfert, qui fait revenir la violence à proximité du sujet, devrait donc déclencher le scandale. C’est le cas. David est scandalisé, mais l’objet de ce scandale, c’est l’image qu’il voit dans le miroir que Natan lui a tendu, c’est lui-même, c’est l’insoutenable violence et la profonde médiocrité de ses actes.

L’éclairage de la théorie mimétique rend intelligible la nécessité du langage parabolique, mais il permet surtout de constater l’ineptie de toutes les formes de justice humaine. Celle-ci s’appuie toujours sur la réciprocité violente, incapable de faire prendre conscience à quelqu’un de la gravité de ses actes. Sans le triple transfert parabolique, le jugement en conscience est rendu impossible par le principe mimétique d’expulsion de la violence.

Le dernier mot à la violence ?

Tout, dans le chapitre, nous parle du monde des hommes et de sa violence. Le verset 38 est le rayon de soleil, la Parole qui nous donne accès à la réalité de l’amour. Le verset 38 c’est la rareté et la fragilité d’une Parole divine, avare de mots, discrète et modeste. Les scribes ne s’y trompent pas. La controverse s’éteint et chacun reste seul avec sa conscience.

Cette trêve miraculeuse ne dure pas bien longtemps. La cité de Dieu n’est ni au début, ni à la fin de l’histoire ; elle émerge comme un instant de grâce fugace pour aussitôt rendre leur place aux affaires humaines.

41Il leur dit alors : « Comment peut-on dire que le Messie est fils de David, 42puisque David lui-même dit au livre des Psaumes : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Siège à ma droite, 43jusqu’à ce que j’aie fait de tes ennemis un escabeau sous tes pieds ? 44Ainsi David l’appelle Seigneur. Alors, comment est-il son fils ? »

45Il dit aux disciples devant tout le peuple qui l’écoutait : 46« Gardez-vous des scribes qui tiennent à déambuler en grandes robes, et qui aiment les salutations sur les places publiques, les premiers sièges dans les synagogues, les premières places dans les dîners. 47Eux qui dévorent les biens des veuves et affectent de prier longuement, ils subiront la plus rigoureuse condamnation. »

Quelque chose ne va pas dans ces deux passages, et à la lumière de notre interprétation de l’échange avec les Sadducéens, nous voyons tout de suite la faille. Jésus utilise leur rhétorique, il cherche à démontrer quelque chose sur base d’un raisonnement logique, et à y regarder de plus près, on se demande bien ce qu’il cherche à démontrer. Il lance lui-même une polémique avec le langage qu’il vient de démonter ! Et comme par hasard, les trois derniers versets empruntent le langage sacrificiel, l’accusation, la désignation de la victime émissaire, la diabolisation. Comme toute attribution du mal à une catégorie humaine, cette diabolisation des scribes est malhonnête. Elle les ramène tous à une caricature, alors qu’il est évident que tous les scribes ne sont pas orgueilleux, rapaces et hypocrites.

Oser ce constat de la violence des paroles prêtées à Jésus, c’est se rendre capable de l’interprétation parabolique. Dans la péricope du dialogue avec les Sadducéens, Luc témoigne d’une Parole qui contourne et dépasse la polémique, révèle la réalité de la violence, et finalement donne accès à l’amour. Par la suite, il nous livre l’antithèse : La raison mise au service de la polémique, qui conduit à la réciprocité violente, qui elle-même prépare les violences physiques, les massacres et les génocides.

Fort bien, la parabole cachée dénonce une fois de plus la violence. Mais le fait-elle vraiment ? Résumons les étapes du dévoilement parabolique. Enfermés dans la logique sacrificielle, nous sommes incapables de repérer le langage parabolique, et nous lisons le discours de Jésus comme « parole d’évangile », à prendre à la lettre. Il en résulte que les scribes sont réellement des sales types qui méritent largement « la plus rigoureuse condamnation ». Initiés au retournement parabolique, nous comprenons que Luc a fait prendre aux scribes la place de l’accusé, et à Jésus celle de l’accusateur. Les scribes sont les victimes émissaires de la parabole. Etant donné que nous avons repris l’accusation de Jésus à notre compte, elle devrait nous revenir à la figure. Malheureusement, il n’y a dans le texte aucun « coup de pouce » qui nous incite à nous réapproprier la violence ; il n’y a pas de « cet homme c’est toi », pas de « Dieu est le Dieu des vivants », et toujours incapables de nous reconnaître dans la violence du texte, notre regard cherche une victime émissaire de substitution et n’en trouve qu’une : Jésus lui-même, Jésus dont la violence du discours nous saute aux yeux à présent. Telle une poupée gigogne, la parabole, en se dévoilant, enclenche une autre parabole. Le scandale de la violence des scribes devient le scandale bien plus horrifiant de la violence du Christ. Le texte attaque notre foi, réduit notre sacré en poussière, se discrédite lui-même. Le scandale est tel que sa simple évocation est interdite dans nos esprits. Il s’agit là du verrou le plus puissant qu’on puisse imaginer. Nous ne pouvons pas lire comme cela, et comme il est difficile de ne pas repérer les similitudes entre le premier niveau parabolique, dans lequel les scribes sont les porteurs de la violence, et le second, dans lequel Jésus prend la violence sur lui, c’est l’ensemble qui nous reste inaccessible, et du même coup toute la dimension parabolique du chapitre.

Pourquoi ce verrou inviolable ? Pourquoi les évangiles prennent-ils tant de précautions pour révéler sans révéler, qui plus est en revendiquant cette incohérence ? Bien pire, pourquoi tant l’Ancien que le Nouveau Testament, et le Coran, après avoir soulevé un coin du voile qui nous cache le ciel, le rabattent-ils aussitôt, en nous renvoyant à l’aveuglement des temps sacrificiels ? Pourquoi Luc déploie-t-il dans ce chapitre tant de science, tant de patience pour nous faire sortir de la prison de notre violence, pour finir par nous y enfermer à double tour ?

Cette question déchirante, nous la retrouvons partout, c’est celle du sens de la dissimulation prophétique et messianique. C’est seulement en y répondant que nous pourrons expliquer pourquoi les paraboles cachées le sont restées si longtemps. C’est une question cruciale, qu’il nous faudra aborder en profondeur.

Constatons que nous avons, avec cette lecture, fait sauter le verrou. Jésus n’a pas prononcé ces paroles, en tout cas pas sous cette forme, parce que tout est parabole. Jésus, dans cette histoire, est la deuxième victime émissaire du texte, après les scribes. Les deux niveaux paraboliques sont nécessaires. Le premier nous rend, comme dans la parabole de Natan, témoins extérieurs du retournement, et nous applaudissons à la rédemption de David, mais le principe d’aveuglement qui rend le triple transfert nécessaire s’applique tout autant à nous. Le premier niveau de la parabole nous permet de comprendre la nécessité du retournement parabolique et de le voir à l’œuvre, mais il est absolument inefficace à nous faire prendre conscience de sa nécessité pour nous. Pour cela, il faut le second niveau parabolique. Le scandale de la violence de Jésus ne peut être dépassé que si nous acceptons de reprendre sur nous cette violence, qui en réalité ne nous a jamais quittés. On le voit, ce scandale, dans le premier passage du chapitre, avec la mesquinerie de la réponse de Jésus ; avec ses paroles de damnation, au verset 18 ; avec l’accusation gratuite du verset 23 ; avec sa réponse aux Sadducéens ; et finalement avec sa diabolisation des scribes. Dans les Evangiles, le retournement parabolique conduit souvent à égratigner l’image du Messie, et il est clair que c’est là l’objectif de l’évangéliste.

L’évangéliste est aussi un disciple. Dans la question au sujet de l’impôt, Luc prend sa part de la croix. Dans ces versets, Jésus se contente du rôle du sage. C’est Luc qui se fait porteur de notre violence, c’est Luc qui répand les fake news, qui instruit le procès d’intention. Le disciple n’est pas plus grand que son maître. Il suffit au disciple d’être traité comme son maître…

Aucune révélation ne peut nous atteindre sans scandale. Aucun de celles et ceux qui nous révèlent qui nous sommes réellement ne peut s’abstenir de prendre sur elle ou lui notre violence, celle que déclenche le scandale.

Le Nouveau Testament et la Tradition nous répètent à loisir que Jésus est venu pour porter nos fautes. Isaïe le prophétisait déjà dans les textes du serviteur souffrant. Nous n’avons jamais vraiment compris cette formule, nous avons gardé l’image d’un brave homme qui passe derrière nous pour ramasser nos ordures. Ce que notre lecture des paraboles cachées montre, c’est qu’il faut prendre la formule à la lettre. Le retournement parabolique conduit à l’image désacralisée d’un Jésus à l’occasion agressif, mesquin, revanchard. Cette étape est absolument nécessaire pour réaliser l’objectif de ces textes, nous retourner nous, les lecteurs, pour nous permettre de traverser l’hostilité, selon la belle expression de James Alison. Personne ne peut nous révéler quoi que ce soit sur notre violence sans la prendre sur lui. Pour nous permettre de renoncer à notre violence, Jésus doit devenir la victime émissaire.

Girard l’avait bien compris, et il éclaire parfaitement l’épisode sacrificiel de la Passion. Mais la mort de Jésus sur la croix et la crise mimétique qui la motive restent des événements historiques circonscrits dans l’espace et dans le temps. Le même phénomène, le transfert de la culpabilité vers le Christ, est inscrit dans le langage parabolique et échappe au temps et à l’histoire, il vit à l’état latent et n’attend plus que l’accomplissement des Ecritures pour nous sauter à la figure.

N’est-ce pas quelque chose de cet ordre qu’exprime Nietzsche dans sa célèbre formule ?

« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ?

Où en sommes-nous ? Tout indique que le premier retournement a eu lieu. L’athéisme a mis à bas toutes nos idoles, jusqu’à proposer la vision d’un monde vide de sens. La violence des Ecritures est fustigée, la foi crédule, la mythologie, la superstition sont dénoncées sans relâche. Nous avons tué Dieu. Ceux qui s’accrochent au sacré, religieux ou profane, s’engagent dans des voies sans issues, de plus en plus rétrogrades et de plus en plus violentes, dans une tentative désespérée de rétablir les vieux mécanismes sacrificiels. Ceux qui s’accrochent à la foi tout en acceptant le verdict de la modernité laïque ne peuvent donner sens à la violence divine à présent dévoilée, et cherchent à la camoufler par des exégèses savantes, désincarnées, quand ils n’expurgent pas les textes des passages qui les dérangent. A chacun sa crise.

Il manque encore le deuxième retournement, celui qui nous fait reconnaître dans cette violence abstraite et scandaleuse notre violence, terriblement réelle, terriblement concrète. Il manque encore le retournement que David vit en contemplant son image dans le miroir, cet homme aux mains tachées de sang qui ne peut plus être un Autre. Il manque la dernière épreuve, de loin la pire pour nous.

Voici que je t’ai épuré – non pas dans l’argent en fusion –
je t’ai affiné dans le creuset de l’humiliation. (Isaïe 48, 10)

Nous étions destinés à crucifier le Christ à notre tour, et pourvu que nous acceptions, en contemplant la croix sur laquelle nous l’avons cloué, de reprendre la place qui est la nôtre, celle du violent, alors nous reviendrons à la vie avec lui. Tout est écrit, et tout a déjà eu lieu, mais tout reste à accomplir ; et les Ecritures sont bien plus que la prophétie de notre retournement à venir, elles sont notre retournement.

L’un des anciens prit alors la parole et me dit :

Ces gens vêtus de robes blanches, qui sont-ils et d’où sont-ils venus ?

Je lui répondis : Mon Seigneur, tu le sais !

Il me dit : Ils viennent de la grande épreuve.

Ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l’agneau.

C’est pourquoi ils se tiennent devant le trône de Dieu et lui rendent un culte jour et nuit dans son temple.

Et celui qui siège sur le trône les abritera sous sa tente.

Ils n’auront plus faim,

ils n’auront plus soif,

le soleil et ses feux ne les frapperont plus,

car l’agneau qui se tient au milieu du trône sera leur berger,

il les conduira vers des sources d’eaux vives.

Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux. (Apocalypse 7, 13-17)

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[1] 2 Samuel 12, 1-7. Le crime de David est relaté dans 2 Samuel 11.

Les extraits bibliques proviennent de la TOB. Les extraits du Coran ont été repris sur le site http://www.coran-en-ligne.com

 

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