Qui est Girard, Jeeves ?

Jeeves 1

Très Humble Supplique à l’adresse des Suprêmes Autorités de l’Association des Recherches Mimétiques, à fin d’accueillir Sir Pelham Grenville Wodehouse comme Légitime et Inspiré Prédécesseur de René Girard

par Jean-Louis Salasc

Je présente ici pièces et analyses de ce procès en reconnaissance.

La démarche me coûte puisqu’il s’agit d’ajouter un auteur anglais à la prestigieuse cohorte des précurseurs, prédécesseurs et autres disciples antérieurs de notre cher René Girard : cruelle occurrence pour un ancien de la Royale comme moi. Certes, Wodehouse ne serait pas le premier, Shakespeare ou Golding étant déjà du nombre, mais point trop n’en faut, surtout en ces temps de Brexit.

Cependant, c’est en anglais que René Girard a écrit « Les Feux de l’envie », l’un des livres les plus géniaux que je connaisse : voilà pour surmonter mon anglophobie (qui d’ailleurs ne m’empêche pas d’être un inconditionnel de Wodehouse, sans parler de Shakespeare).

Une autre réserve m’a fait hésiter à exposer cette requête ; Wodehouse n’est vraiment pas un auteur sérieux, c’est un comique. N’est-il pas outrecuidant de prétendre associer un tel plaisantin aux conceptions de celui qui passait de la Bible à Clausewitz, de Freud à Frazer, avec parfois un détour par Stendhal pour détendre l’atmosphère ? D’autant que la sinistre année 2015 (sinistre à bien des titres) n’est pas encore si loin de nos cœurs et de nos esprits.

Mais Benoît m’a toujours affirmé que René Girard aimait la bonne humeur et la gaîté : je gage qu’il n’aurait pas répugné, ironie aidant, à voir ses idées décrites sous la forme d’une comédie. C’est là en effet la thèse de ce procès : le roman « Ça va, Jeeves ? » est à mes yeux un véritable et convaincant exposé de la théorie mimétique.

*****

Pelham Grenville Wodehouse (1881-1974) est l’incarnation même de l’humour anglais. Il le manifeste dans une centaine d’ouvrages, nouvelles, comédies musicales et surtout romans. Parmi ceux-ci se distingue une série mettant en scène deux personnages récurrents, célèbres outre-manche, Bertram Wooster (dit Bertie) et son valet Jeeves. Le ressort comique est toujours le même : Bertram accumule les maladresses et se met dans le pétrin, dont Jeeves, suprêmement intelligent et grand connaisseur de la nature humaine, le sort infailliblement. Un second ressort comique réside dans l’écriture même ; Bertie, le narrateur, ne se limite pas au récit de ses péripéties, mais les commente pour le lecteur, dans ce qui serait une « voix-off » au cinéma : la plupart du temps, les commentaires, sur le ton « héroïque », sont contredits de façon hilarante par le récit lui-même.

« Ça va, Jeeves ? » a été publié en 1934 et s’est imposé comme le plus connu, sinon le meilleur, de la série. Bien sûr vous l’avez lu, mais voici tout de même un petit résumé.

Bertram est de retour à Londres après un séjour à Cannes, qu’il a partagé avec sa tante Dahlia, sa cousine Angela et Tuppy, le fiancé de celle-ci. Il apprend qu’un de ses camarades d’université, Gussie Fink-Nottle, qui compense une timidité maladive en élevant des tétards, a sollicité Jeeves. Gussie est en effet épris de Madeline Basset, une jeune femme charmante et sentimentale, mais se trouve paralysé dès qu’il s’agit de faire sa déclaration.

Bertie se sent offensé que l’on sollicite constamment son propre valet, il décide de prendre l’affaire en main. Au dossier Fink-Nottle & Basset s’ajoute bientôt une querelle entre Angela et Tuppy, tandis que la tante, après de grosses pertes au baccara, se voit dans l’obligation de soutirer à son époux de quoi subventionner la revue féminine (régulièrement en déficit) qu’elle dirige. Tout ce petit monde se retrouve en province, chez Dahlia. Bertie lance plans sur plans pour dénouer les conflits, et bien sûr, ne parvient qu’à les aggraver. Le chaos culmine avec la remise des prix au collège local. Bertie s’est débarrassé du pensum et a convaincu Gussie de faire le discours à sa place (grâce au perfide argument d’une occasion d’éblouir Madeline). Or Gussie, abstinent invétéré, se donne du courage en buvant dans des proportions inconséquentes, et c’est complètement saoul qu’il préside à la distribution des prix. La scène est un sommet. Sur sa lancée, Gussie propose enfin le mariage à Madeline ; bien qu’éprise de lui, elle le rejette, heurtée par son ivresse. Gussie, vexé, se tourne alors vers Angela pour lui demander sa main, ce qui déclenche la fureur vindicative de Tuppy.

Bertie avait tenté de faire comprendre à Madeline l’amour que Gussie a pour elle. Mais il l’avait fait avec une telle maladresse que Madeline croit désormais que son soupirant, c’est lui, Bertram Wooster. Mue par le dépit de sa rupture avec Gussie, elle annonce à Bertie qu’elle accepte de l’épouser. Peu désireux de s’unir à une jeune femme qui pousse le sentimentalisme aux confins de la niaiserie, il s’incline toutefois et accepte son sort par « esprit chevaleresque » : un gentleman ne saurait refuser une femme qui s’offre.

Toutes les rancœurs accumulées (et aussi l’un des plans hasardeux de Bertie) font que depuis quelques jours, plus personne ne touche aux plats pourtant succulents accommodés par le chef français de tante Dahlia, Anatole le susceptible. Celui-ci démissionne donc, à la fureur de l’oncle de Bertie, à qui Dahlia ne se sent dès lors plus le courage de demander de nouveaux subsides pour sa revue.

Bertram reconnaît enfin son échec et appelle Jeeves à la rescousse. Ce dernier lui conseille alors d’actionner le signal d’alarme la nuit suivante, afin que la peur de l’incendie donne aux hommes l’occasion de montrer leur bravoure protectrice, et aux femmes celle de pardonner par reconnaissance. Bertie est enchanté de l’idée, s’exécute, mais rien ne se passe comme prévu : la clé a disparu et tout le monde se retrouve bloqué dehors, en pyjama. Chacun croit que Bertie a sonné l’alarme sans raison, la fureur de tous se concentre sur lui.

Jeeves suggère alors que Bertie aille chercher un double de la clef chez un domestique en congé. Après quelques heures de vélo, Bertie revient épuisé et découvre une réconciliation générale ; et Jeeves (qui avait sciemment subtilisé la clef) de lui expliquer qu’elle s’est faite autour de l’opinion que lui, Bertram, est un irresponsable stupide et dangereux. Les rancunes se sont envolées, les pardons sont accordés et l’histoire s’achève sur une omelette qu’Anatole confectionnera pour Bertie, en guise de consolation pour son périple nocturne.

*****

J’ai sincèrement cherché à faire un résumé neutre, qui n’accentuât pas les éléments favorables à ma thèse. Mais il est patent que la « réconciliation de la communauté grâce à l’expulsion d’un bouc émissaire » (en l’occurrence Bertie lui-même) saute vraiment aux yeux ; c’est d’ailleurs ce qui m’avait mis sur la piste d’une lecture girardienne de ce roman.

Mais tâchons de repérer les éléments de la théorie mimétique dans leur ordre naturel : d’abord le désir mimétique, ensuite les rivalités et l’affrontement des doubles, la crise du « degree », le chaos dans la communauté, enfin l’expulsion du bouc émissaire, le retour à la concorde qu’il induit et la sacralisation dont il fait par suite l’objet.

Désir mimétique

Le désir mimétique, c’est le désir engendré non par un objet en lui-même, mais par un médiateur qui le désigne comme désirable. Un exemple entre mille est celui des Fausses Confidences, où le valet Dubois fait naître chez Araminte son amour pour Dorante. Installons un malentendu, nous passons alors dans le mode tragique : Tristan vient chercher pour le roi Marc la belle Isolde, qui s’éprend du messager et non de celui qui l’envoie.

Wodehouse étoffe encore le malentendu, et nous basculons dans le comique. Bertie se fait auprès de Madeline le messager de l’amour que lui voue Gussie. Mais il s’exprime de façon allusive, ne nomme pas l’intéressé, et cherche à ce que Madeline le devine. Celle-ci devine de travers : elle croit que Bertie lui fait une déclaration pour son propre compte. Bertram, prisonnier du code d’honneur du gentleman, ne saurait la détromper ; il entretient ainsi le malentendu (ce qui permet à Wodehouse de nous le servir à nouveau dans plusieurs romans de la série). Mais Bertram, contrairement à Tristan, ne s’éprend pas de celle auprès de qui il vient plaider pour un autre.

Madeline explique à Bertie qu’elle ne peut répondre à son amour, car elle est déjà éprise de Gussie. Le double malentendu orchestré par Wodehouse montre sa maîtrise du désir triangulaire : Bertie se voulait médiateur, il échoue pitoyablement, tout simplement parce que le désir qu’il cherchait à faire naître… existait déjà !

Wodehouse se montre tout aussi convaincant au chapitre de la « médiation externe », bien qu’avec moins de virtuosité.

Bertram se veut un preux chevalier des temps modernes, le « code d’honneur » des Wooster lui dicte son comportement, il prend au pied de la lettre les préceptes de l’esprit féodal (un des romans de la série est précisément intitulé : « Jeeves and the Feudal Spirit »). Le plus banal incident du quotidien lui semble une épreuve digne du preux chevalier qu’il se veut ; il s’imagine déposer heaume et lance lorsqu’il s’affale dans un sofa en ordonnant avec panache à Jeeves de lui servir un whisky-soda. Nous voilà tout près de Don Quichotte, et de cette médiation externe que Girard développe à son propos.

De façon analogue, Madeline est une sorte de sœur cadette d’Emma Bovary, imbibée d’un romantisme sentimental achevé. Elle se voit comme une princesse dans un conte de fées et reproduit fidèlement les attitudes les plus convenues de cet univers.

Rivalité mimétique et affrontement des doubles

Wodehouse nous offre ensuite un magnifique exemple de rivalité mimétique (de « médiation interne » pour reprendre cette expression que René Girard ne développera pas) : c’est la rivalité entre Bertram et Jeeves lui-même.

La capacité de ce dernier à tirer du pétrin son jeune maître s’est répandue dans le cercle de ses connaissances. Les amis de Bertie ne cessent donc de venir solliciter les lumières de Jeeves pour leurs propres affaires. Dans le roman qui nous occupe, Gussie le fait avec un manque de tact à la fois naïf, cruel et insupportable pour la fierté de Bertie : Gussie lui révèle que Jeeves considère son employeur comme « quantité négligeable du point de vue intellectuel ».  Bertram se vexe, « retire l’affaire » à Jeeves et décide de résoudre lui-même les difficultés de Gussie : il va faire du Jeeves mieux que Jeeves lui-même. C’est la rivalité du disciple à l’égard de son mentor, l’un des archétypes de la rivalité mimétique.

« Ça va, Jeeves » n’est pas le seul roman de la série dans lequel Bertram conteste l’ascendant de Jeeves, remet en cause ses plans ou même se sépare (provisoirement !) de lui. Mais c’est ici que Bertram se pose fondamentalement en rival de Jeeves, et cherche à réussir sur son propre terrain. Il échouera bien sûr.

La rivalité mimétique implique aussi un rapport de « doubles », c’est–à-dire que Jeeves devrait également se poser en rival de Bertram. Et c’est le cas.

D’abord dans les affaires qui font la trame de ce roman-là ; bien sûr, Jeeves est tenu au respect et à l’obéissance, mais il ne cesse de donner des avis négatifs sur les plans que Bertie envisage, certes très respectueusement, mais avec une vigueur qui trahit la rivalité.

Surtout, il en remontre à Bertie comme gardien des bonnes manières.  Le vrai gentleman, c’est lui ; mieux que Bertie, il sait comment s’habiller, se conduire, parler. Ce n’est pas qu’il cherche à prendre sa place, il n’a rien d’un révolutionnaire, au contraire, c’est le plus solide pilier de l’ordre établi. Mais son attitude exprime à chaque seconde l’idée : « Regarde comme je sais mieux que toi tout ce qu’un aristocrate anglais doit faire ! ».

Chaos dans la communauté et crise du « degree »

Le chaos dans la communauté est facile à percevoir : la brouille se répand inexorablement, chacun nourrit un grief à l’encontre de l’un ou plusieurs des protagonistes. Tuppy et Angela sont fâchés ; Madeline éconduit Gussie, qu’elle aime pourtant, à cause de son ivresse lors de la remise des prix ; le chef Anatole s’offusque du renvoi de ses plats ; l’oncle Tom en veut à son épouse de ne pas avoir su retenir Anatole (dont la cuisine lui est nécessaire pour adoucir les déboires gastriques que lui procure son assujettissement fiscal) ; la tante Dahlia voit son magazine au bord du dépôt de bilan ; Angela accepte par provocation d’épouser Gussie, ce qui ne manque pas de déclencher des envies de meurtre chez Tuppy ; Bertram, fidèle à la loi du gentleman, se voit à la veille d’épouser Madeline, dont la sentimentalité le pétrifie littéralement ; enfin, Bertram est fâché avec Jeeves, non pas seulement par la rivalité mimétique notée ci-dessus, mais par un différend vestimentaire. Bertie s’était offert à Cannes une tenue de soirée qu’il trouve formidable et que Jeeves considère comme un costume de clown (ou de Français, c’est également dire).

Quant à la crise du « degree », à la dissolution des hiérarchies, Wodehouse nous la sert avec un humour incomparable : tel Achille retiré dans sa tente et laissant désemparés les Grecs privés de leur chef, c’est Anatole, le chef cuisinier qui démissionne, devant l’ingratitude des hôtes qui repoussent ses sublimes préparations. Son départ marque le comble des désordres qui frappent tout ce petit monde

 

Expulsion du bouc émissaire et retour à la concorde

Nous en arrivons à la résolution de la crise ; l’expulsion du bouc émissaire, en l’occurrence Bertram, est d’une telle évidence qu’il n’y a pas lieu d’y revenir.

Mais ce qui est intéressant, et qui permet à Wodehouse de l’emporter sur les Proust, Flaubert et autres Dostoïevski (sur ce strict point s’entend), c’est que nous avons droit à une explication du mécanisme. Jeeves en effet raconte à Bertram comment la crise a été dénouée ; autrement dit, Wodehouse l’explique au lecteur. Et si tous nos auteurs « pré-girardiens », tels Stendhal, Cervantès ou tant d’autres, ont su mettre en scène la sortie de crise par le lynchage du bouc émissaire, aucun, à ma connaissance, n’a pris soin d’en assurer directement la pédagogie.

Jeeves le fait à l’anglaise, pragmatisme et expérience pratique avant tout : il raconte à Bertie comment, lors des tensions dans sa famille, la réconciliation venait en invitant une tante qui avait le génie de drainer sur elle l’hostilité de tous, et produisait un effet salutaire sur la bonne entente au sein du cercle familial.

Sacralisation de la victime expiatoire

Il nous reste à examiner ce dernier point, qui ne saute pas aux yeux. Bertie est battu à plates coutures dans son défi de remplacer Jeeves ; ce dernier le lui fait sentir avec cruauté en ramenant brûlée par le fer (c’est-à-dire par lui-même) la fameuse veste de soirée, à un moment où Bertie ne peut plus lui reprocher quoique ce soit, puisqu’il vient de résoudre l’ensemble de la situation, et spécialement la menace pesant sur Bertram, c’est-à-dire d’avoir à épouser Madeline Basset.

Il semble que nous soyons loin d’une sacralisation. Et pourtant, elle est bien là. Nous avons d’abord le pardon et la cordialité (certes condescendante) dont tous font preuve à l’égard du malheureux Bertie après son périple vélocipédique.

Mais surtout, nous avons l’omelette.

Epuisé, affamé, Bertie réclame une omelette à Anatole, qui bien sûr s’empresse de lui confectionner. En quoi est-ce un signe de sacralisation ? Pour le comprendre, il nous faut passer par un autre roman de la série « The Code of the Woosters », dans lequel Bertie accepte de se sacrifier (à savoir passer quelques jours en prison pour un forfait qu’il n’a pas commis, mais qui permet de résoudre l’ensemble des différents que l’intrigue a noués). Sa récompense sera un repas somptueux qu’Anatole préparera pour lui seul, et la simple énumération du menu prend une page entière (et en Français).

Ce passage fait irrésistiblement penser aux commentaires de René Girard sur ces rois africains, promis au sacrifice, et qu’en compensation la tribu gave littéralement.

***

Arrivés à ce stade, quel bilan pouvons-nous dresser ? La rivalité mimétique entre Jeeves et Bertie, le chaos dans la communauté et la résolution par l’expulsion du bouc émissaire sont patents ; les médiations externes auxquels obéissent Bertram et Madeline (et d’ailleurs tous les autres jeunes gens) sont caractéristiques ; nous avons identifié la crise du « degree » et la sacralisation de la victime expiatoire.

Il me semble ainsi établi que Wodehouse a su mettre en scène toutes composantes de la théorie mimétique, mises en scène dont le caractère exhaustif exclut tout hasard. Le dialogue pédagogique qui termine le roman nous le confirme.

C’est donc plein d’espoir que je formule ma requête : accueillir Sir Pelham Grenville Wodehouse au rang des éminents pré girardiens.

Ah, j’allais oublier un indice ultime ; Jeeves apparaît pour la première fois dans un recueil de nouvelles datant de 1923, dont il n’est pas nécessaire de traduire le titre : « The inimitable Jeeves » …

Jean-Louis Salasc

7 réflexions sur « Qui est Girard, Jeeves ? »

  1. Très très bel article… Je vote « POUR » la requête… Et je souscris totalement aux propos… Surtout que Girard, malgré ce qui en est dit dans cet article, a une réputation très, très « sérieuse »…

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  2. Ce texte est un régal pour les amateurs de Wordhouse et les autres y trouveront une distrayante occasion de réviser la théorie mimétique. Jean-Louis Salasc est un excellent avocat. Eh bien, c’est une raison de se méfier : le but de l’avocat le plus scrupuleux est moins la vérité ou la justice qu’avoir « gain de cause ».
    Et donc, j’ai eu un petit soupçon lorsqu’il s’est avéré dans le bouquet final de cette éblouissante plaidoirie, que Wordhouse, par le truchement d’un valet de chambre, aurait révélé, avant René Girard, le mécanisme victimaire ou, si l’on préfère, l’union de tous contre un. Est-ce qu’on ne nous suggère pas l’idée que si Girard avait lu Wordhouse au lieu de lire Proust, il aurait gagné du temps ?
    Je comprends l’enthousiasme que va soulever l’arrivée d’un auteur vraiment très marrant dans le panthéon girardien, où l’on ne rencontre que des génies. Mais il faut voir.
    Au lieu de partir du dénouement, comme M. Salasc, je vais au point de départ : le désir mimétique.On ne va pas nier qu’il circule entre le maître et le valet. La rivalité qu’il engendre, sur le mode comique, est cependant à l’abri de toute forme de violence. Indépendamment de leur moi, très affirmé, ils bénéficient de l’absolue stabilité de leur relation. Bertie est bête au point d’être imperméable à l’expérience tandis que la sagesse de Jeeves lui vient d’un talent peu commun à en tirer toutes sortes de leçons. Mais surtout, l’un est le maître et l’autre le serviteur, et, même si chacun joue son rôle à contre emploi, la hiérarchie a ici son sens étymologique d’ordre sacré. Cet ordre empêche leur rivalité de basculer dans la violence des « doubles ». Pas de crise du degree en vue.
    Par contre, là où cette crise apparaît, quand la communauté cède au désordre, s’il y a des rivalités mimétiques, elles ne semblent pas procéder de désirs imités. Chaque personnage poursuit ses propres objectifs sans rien emprunter au voisin. Et même si chacun est prêt à se marier avec n’importe qui, les choix en amour sont définitifs. Les désirs ont une autonomie plus grande que celle de leur propriétaire ! C’est pourquoi Bertie, qui croit qu’on peut suggérer un désir, échoue, alors que Jeeves, se contentant d’attiser un désir existant en plusieurs exemplaires, celui d’envoyer Bertie au diable, remet tout en ordre.
    Wordhouse est un fin psychologue et il sait que l’ordre des grandeurs est totalement arbitraire. Mais il est trop attaché à l’idée d’ordre pour envisager qu’il n’y en ait de véritable nulle part. Et donc, il croit aux caractères, sans la stabilité desquels il n’y a pas de littérature, ni de théâtre, ni de cinéma et surtout pas dans le genre comique. Seule la grande littérature a su révéler les mythes sur lesquels elle est elle-même fondée.

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    1. Lecteur de Wodehouse depuis fort longtemps et girardien convaincu, un grand merci pour ce post. J’apporte tout mon soutien à cette demande.

      Il me semble par ailleurs que le rôle de Jeeves va au delà de la rivalité mimétique avec Bertie. Par sa capacité à résoudre de façon répétée les situations les plus désespérées, il est celui par qui l’apaisement de la communauté arrive en déclenchant les mécanismes de résolution de crise. Mais ne révèle-t-il dans le même temps l’innocence de la victime (en l’occurrence Bertie) ? Le lien avec la bible et surtout les évangiles est alors tout trouvé. Il n’y a donc rien d’outrecuidant à intégrer P.J. Wodehouse de le monde de Réné Girard.

      Un erratum qui me semble important, Gussie Fink-Nottle n’élève pas des têtards mais des tritons (tout du moins dans la traduction française).

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  3. Si René Girard n’a pas lu PG Woodhouse, il était un grand amateur de ses caractères, qu’il connaissait par la série « Jeeves and Wooster, » télévisée par ITV de 1990 à 1993. Stephen Fry as Jeeves and Hugh Laurie as Bertie Wooster jouaient leur rôles à merveille. La série était télévisée plusieures fois, et il finaissaient par connaître beaucoup des épisodes par coeur.

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