Ce qu’il ne faut pas faire

par Hervé van Baren

Alors que Donald Trump défraye quotidiennement la chronique avec ses frasques présidentielles, peut-être avec le recul de sa première année au pouvoir pouvons-nous poser à nouveau la question : pourquoi les américains ont-ils voté pour lui ?

Je ne suis pas capable d’ajouter quoi que ce soit d’utile aux commentaires politiques ou sociologiques. De toutes ces brillantes analyses, retenons seulement que les Etats-Unis d’Amérique sont en crise. Comme d’habitude, allons chercher une réponse dans les Evangiles, et plus précisément dans la seconde partie du chapitre 8 de l’Evangile selon St Jean (versets 12 à 59).

Ce passage relate un dialogue tendu entre Jésus et les Pharisiens. Lisons-le à partir de deux points de vue différents.

Premier point de vue : Jésus est le Christ. Là-dessus beaucoup a été dit. Ce passage est peut-être l’énoncé le plus clair du caractère divin de Jésus. Son « Je Suis » résonne à travers les siècles et nous invite à devenir nous aussi un « Je Suis », et à reconnaître un « Je Suis » en nos frères et sœurs en humanité. Il y a tout ce qu’il faut dans ce passage pour nourrir la théologie chrétienne. C’est aussi un passage qui colle parfaitement aux thèses de René Girard, dans les allusions de Jésus à l’héritage sacrificiel de la religion.

Second point de vue : Jésus est un homme comme les autres. Pour se débarrasser de toute idée préconçue, remplaçons « Jésus » par « Marcel », et mettons-nous à la place des pharisiens.

Marcel commence par se présenter comme « la lumière du monde » (v.12). Nous avons quelque difficulté à accepter cette auto-glorification et nous le lui disons. Son premier argument est purement subjectif et autocentré : il sait mieux que nous qui il est (v. 14). Irrecevable évidemment. C’est aussi la première de sept occurrences de propos de la forme « je… tandis que vous… » (v. 14, 38, 40-41, 49) ou « vous… tandis que moi » (v. 23, 44-45, 55), la comparaison étant toujours à son avantage. Qu’on veuille bien peser la charge violente d’un propos du type « je suis le meilleur joueur d’échec » comparé à « je suis le meilleur joueur d’échec, tandis que vous êtes pitoyables ». Si le premier propos sera perçu comme immodeste, le second déclenchera à coup sûr notre colère. A lui seul, ce constat prouve l’intention provocatrice de Marcel. Il cherche la confrontation.

Il ne va pas la trouver si facilement, nous sommes des gens bien élevés. Sa laborieuse plaidoirie légaliste (v. 14-18) ne nous convainc pas, mais à ce stade le dialogue reste poli. Alors Marcel hausse le ton :

« […] vous mourrez dans votre péché. Là où je vais, vous ne pouvez aller. » (v. 21)

« Vous êtes d’en bas ; moi, je suis d’en haut » (v. 23)

« En ce qui vous concerne, j’ai beaucoup à dire et à juger » (v. 26)

Non content de se présenter à son avantage, il ne cesse de nous rabaisser. C’est là que le plus surprenant des phénomènes apparaît. N’oubliez pas que nous sommes en crise. Notre empire est en train de s’effondrer, ou bien nous sommes occupés par une puissance étrangère ; quoi qu’il en soit, les structures de notre société sont attaquées, les mythes qui nous portent se portent mal. Alors, au lieu de chasser le prétentieux comme nous l’aurions fait sans l’ombre d’une hésitation dans des circonstances plus favorables, beaucoup d’entre nous sont séduits par son culot, son anticonformisme, son cynisme, son égocentrisme et la violence de son discours, et se rallient à sa cause (v. 30). Voilà pour l’élection.

Loin de calmer son narcissisme, son accession au pouvoir semble l’avoir renforcé. Il ne cesse de nous répéter que pour être libre, il suffit de l’écouter, de le suivre aveuglément (v. 31, 32, 36). On peut imaginer les panneaux géants à son effigie à chaque coin de rue. Lorsque nous devenons trop nombreux à protester, il montre une autre facette de sa personnalité : la paranoïa.

« […] ma parole ne pénètre pas en vous, vous cherchez à me faire mourir. » (v.37)

« Qui de vous me convaincra de péché ? Si je dis la vérité, pourquoi ne me croyez-vous pas ? » (v. 46)

Il sait être hypocrite à l’occasion. Il nous parle de notre père sans préciser à qui il pense. Il faut un long échange avant que le voile ne tombe : il parlait du diable (v. 38-44). Lui est parfait, et nous, nous sommes les fils de Satan. Des fils un peu stupides : nous ne sommes « pas capables d’écouter [sa] parole ». (v. 43)

Finalement, lassés et déçus par ce fanfaron qui fait tout pour sa propre gloire, nous l’acculons :

« Serais-tu plus grand que notre père Abraham, qui est mort ? » (v. 53)

Après nous avoir traités de menteurs, Marcel finit de dévoiler sa personnalité narcissique :

« En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût, Je Suis » (v. 58)

C’est la provocation de trop et nous le sommons de partir en le menaçant. Il montre alors à tous qui il est vraiment : un enfant sans amour, une baudruche gonflée d’air. Il fuit (v. 59).

Aux Etats-Unis, nous n’en sommes pas encore là, mais pensez à tous ces dictateurs mégalomanes et paranoïaques qui un jour ont fui leur pays en catimini : Marcos, Mobutu, Kadhafi…

On peut évidemment réfuter cette lecture, tous les propos de Marcel ne sont pas violents. Je pense qu’il faut au contraire oser dire que ce passage n’est pas seulement un discours violent : c’est la quintessence du discours politique violent, un véritable catalogue des recettes de la controverse violente, et Marcel est l’archétype du tribun qui conquiert le pouvoir par la violence de son discours.

La parabole de Jean est subtile et inédite dans sa construction. Souvent, les paraboles sont construites sur le contraste entre la cité des hommes et la cité de Dieu, chacune correspondant à des versets bien précis ; ici, les deux réalités sont intimement mêlées, le fond étant de Dieu et la forme, des hommes. Le fond, ce sont les vérités théologiques et la mise au jour de la dimension sacrificielle des sociétés humaines, et la forme, c’est le discours violent qui conduit à la « montée aux extrêmes ». Ce contraste porte en lui un enseignement. Il semble nous dire que l’important ce n’est pas tant les idées que l’on défend, que la manière de les défendre. Prenez les idées les plus pures, les plus généreuses, les plus élevées. Assénez-les comme des vérités indiscutables. Utilisez tous les arguments, même les plus spécieux, pour faire triompher votre cause. Terrassez vos détracteurs, humiliez-les. Ceux qui doutent tout haut, faites-les taire. Ceux qui vous contredisent, accusez-les. S’ils se font trop nombreux et agressifs, posez-vous en victime. C’est la recette miracle pour imposer nos idées, et c’est aussi le moyen le plus sûr de les dévoyer. La fin, semble nous dire Jean, ne justifie pas les moyens.

Dans la première partie du chapitre, une autre controverse oppose Jésus et les Pharisiens à propos d’une femme surprise en flagrant délit d’adultère. Dans cette péricope, la provocation vient des Pharisiens, et l’action de Jésus, comme le dit Christine Orsini dans ses commentaires sur l’article de Jean-Marc Bourdin Polémique est mère de toutes choses, permet à chacun de sortir de la foule et de revenir à lui-même. Nous lisons la suite comme l’exact opposé. C’est Jésus qui initie la controverse et qui l’alimente, et au lieu de s’éteindre, la violence s’enflamme jusqu’au paroxysme final. Jean ne se contente pas de nous montrer ce qu’il faut faire ; il nous montre aussi ce qu’il ne faut pas faire. Le schéma ci-dessous résume la structure tout en contraste du chapitre huit :

  v. 1-11 : femme adultère v. 12-59 : dispute avec les Pharisiens
Contenu / fond Aucun contenu théologique, moral ou légal explicite dans les paroles de Jésus. Ce contenu est comme caché dans les signes qu’il trace sur le sol. Discours à forte connotation théologique, dogmatique, morale et légale.

 

Contenant / forme Méthode non-violente, appel à la conscience, personne n’est accusé. « moi non plus je ne te juge pas ».

 

Discours provocateur, stratégie de domination, condamnation, polémique… Dialogue violent ! « En ce qui vous concerne j’ai beaucoup à dire et à juger ».

 Comme Matthieu dans le discours/la parabole de l’arbre et du fruit (au chapitre 12, déjà commenté), Jean se permet d’utiliser Jésus comme personnage central et violent de son récit, c’est-à-dire qu’il dresse un obstacle infranchissable entre nous et ce qu’il veut nous montrer. Il reste là aussi à comprendre pourquoi Jean prend tant de précautions pour révéler sans révéler.

La lecture que nous faisons du passage est accessible, elle n’a besoin ni d’érudition, ni de décryptage complexe. On y retrouve le camouflage par le sacré du message qui dévoile la violence, que René Girard a été le premier à discerner. Par contre, ce sacré prend la forme du choix de Jésus comme personnage principal et violent de la parabole, et non d’images mythologiques telle qu’une intervention divine miraculeuse. Tout est très terre-à-terre dans ce texte, abstraction faite des allusions de Jésus à son Père et au ciel. Dans sa forme, c’est un texte profane ; de nos jours, ce serait un débat télévisé. Cette différence est peut-être subtile, mais je pense qu’elle est importante.

Nous ne pouvons reconnaître ce passage comme une parabole, c’est-à-dire que nous ne pouvons espérer bénéficier de son enseignement, que si nous sommes capables de remettre en cause un autre sacré, au-delà de la mythologie, l’image que nous avons du Christ. L’obstacle mis sur notre chemin par Jean semble bien infranchissable ! Remettre en cause cette image de sauveur, de perfection, c’est attaquer les fondements de notre foi chrétienne. Perdre cette foi, c’est se retrouver dans les conditions d’une lecture athée qui ne peut dépasser le scandale de cette violence et la rejettera avec le texte. Ce que je veux dire par là, c’est que la lecture sacrée ne peut pas reconnaître la violence ; la lecture athée ne peut que la reconnaître comme la violence de la Bible, vue comme un livre obscurantiste d’un autre âge. La véritable violence, la nôtre, reste invisible à tout le monde. C’est à une nouvelle forme de foi que le texte de Jean appelle, une foi dépassant tout sacré, toute convention, toute idolâtrie.

Je précise que je ne crois pas une seconde que Jean nous livre ici un portrait crédible de Jésus. Cela n’aurait aucun sens. Jean utilise (j’utilise ce mot à dessein) l’image du Christ et n’hésite pas à la retourner jusqu’à en faire une sorte d’antéchrist, dans un but bien précis : nous révéler une violence invisible. Cependant, la méthode pose question.

La mise en abyme donne le vertige. La raison de notre tendance à plébisciter les discours violents, à nous laisser séduire par des politiciens populistes (au mauvais sens du terme), c’est la pierre d’achoppement. Donald Trump est un obstacle paradoxal au sens où René Girard définit le scandale. Il est scandaleux, horripilant, et pourtant il nous attire comme un aimant. Les électeurs s’y sont laissés prendre, la politique américaine semble se résumer aux scandales qu’il déclenche, et nous ne parlons plus que de lui. Le texte utilise un procédé du même ordre que ce qu’il dénonce ! Le scandale du texte, c’est de présenter Jésus comme un Donald Trump des premières années de notre ère. Il se déclenche, tel un mécanisme à retardement, dès que le sacré n’est plus en mesure de le dissimuler. Une fois déclenché, il n’y a plus moyen d’y échapper. Jésus est parfois violent, ce qui revient à dire : Dieu est violent ! Voilà la pierre d’achoppement sur laquelle vient buter le christianisme depuis quelques temps, et ce que nous disons, c’est que ce scandale a été soigneusement orchestré, prévu, programmé par les rédacteurs du Nouveau Testament. Les Evangélistes assument parfaitement le paradoxe de ce verset-clé des Evangiles :

Malheureux le monde qui cause tant de trébuchements ! Certes il est nécessaire qu’il y en ait, mais malheureux l’homme par qui le scandale arrive (Mt 18, 7).

Remettre en cause l’image messianique de Jésus, ne serait-ce pas blasphématoire ? Nous avons vu que la péricope de l’arbre et du fruit, en Matthieu 12, pouvait se lire elle aussi comme une parabole révélant notre violence, à condition de reconnaître celle-ci dans les paroles prêtées à Jésus. Or la réponse à la question du blasphème, elle est donnée explicitement dans les versets qui précèdent :

31« Voilà pourquoi, je vous le déclare, tout péché, tout blasphème sera pardonné aux hommes, mais le blasphème contre l’Esprit ne sera pas pardonné. 32Et si quelqu’un dit une parole contre le Fils de l’homme, cela lui sera pardonné ; mais s’il parle contre l’Esprit Saint, cela ne lui sera pardonné ni en ce monde ni dans le monde à venir. (Mt. 12, 31-32)

Sans remettre en cause les interprétations traditionnelles, d’ailleurs confirmées par le verset 31, l’étrange répétition au verset 32 peut se lire tout autrement ; non comme une règle morale un peu mystérieuse doublée d’une menace de malédiction, mais très simplement comme une règle d’écriture et de lecture pour la suite. Dans cette interprétation, ce verset signifie qu’il n’y a pas moyen de retourner le discours pour faire apparaître la parabole sans lâcher notre besoin d’un Jésus parfait, infaillible. Cette règle s’adresse tout autant aux rédacteurs des Evangiles, les disciples (en ce monde, en cet âge, en ce siècle, suivant les traductions du verset 32) qu’à leurs futurs lecteurs, à savoir nous (dans le monde à venir, en l’âge ou le siècle qui suivra). Autrement dit, les disciples se voient autorisés à utiliser l’image de Jésus à leur gré pour faire passer leur message ; quant à nous, nous sommes encouragés à lâcher nos préjugés, notre sacré, pour avoir accès à la dimension anti-sacrificielle du texte. En effet, lire comme nous l’avons toujours fait, lire et accepter une parole vengeresse de Jésus, lire et accepter la logique rétributive de Dieu, lire et tolérer la violence, c’est cela, pécher contre l’Esprit ; et pour ne plus pécher contre l’Esprit, il faut oser « dire une parole » contre le Fils !

Dès lors que nous avons tous péché contre l’Esprit, la malédiction semble inévitable et générale. Serions-nous maudits, notre crime serait-il impardonnable ? Encore une fois, arrêtons de prêter à Dieu des pensées qui sont des pensées humaines. Cette malédiction n’est pas une punition divine consécutive à notre désobéissance, elle n’a rien de moral. Elle est la réalité de notre violence, ce sont les rivières de sang qui ont coulé en vain, toutes les souffrances que nous nous infligeons les uns aux autres. Ce n’est pas Dieu qui retient son pardon, c’est notre violence qui empêche le pardon. La reconnaître et y renoncer c’est déjà être pardonné. Les Evangiles ne font pas la leçon, les Evangiles révèlent, rendent conscient.

Les extraits d’Evangile viennent de la TOB. Je me suis permis de modifier la traduction de Mt. 18,7 en accord avec l’interprétation de R. Girard et d’autres traductions qui font apparaître le mot scandale.

Une réflexion sur « Ce qu’il ne faut pas faire »

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