Sommes-nous intrinsèquement bons… ou violents ?

Par Bernard Perret

L’ouvrage à succès de Jacques Lecomte La Bonté humaine (Odile Jacob 2014) constitue une provocation stimulante pour les girardiens. À première vue, il prend l’exacte contre-pied du pessimisme apocalyptique de Girard. Pour résumer, la conviction de l’auteur est que l’être humain est foncièrement bon : « À côté de tendances potentiellement agressives chez l’être humain sont présentes, et d’une manière plus importante encore, des tendances à l’empathie, à l’altruisme et à la coopération. » Pour étayer ce point de vue, l’auteur commence par accumuler les résultats d’études empiriques et les exemples concrets, en décrivant des situations « où l’on s’attendrait à ce que la violence et le « chacun pour soi » dominent, alors que c’est le contraire qui se produit. Des personnes en sauvent d’autres au risque de leur vie ; des individus violents changent radicalement d’orientation après avoir rencontré des personnes qui ont su reconnaître leur fond de générosité ; d’autres pardonnent des actes d’une grande violence dont ils ont été les victimes, etc. » Dans un second temps, il s’appuie sur les sciences dures pour étayer son propos, principalement l’éthologie (en critiquant les thèses de Konrad Lorenz), la neurologie (les neurones miroirs) et l’économie expérimentale.

Le point de vue de l’auteur est unilatéral : il semble ignorer cette autre face de la réalité qu’est l’universalité de la violence, les génocides, le terrorisme, le harcèlement scolaire, etc. Même si le nombre de mort par homicide a tendance à diminuer, on sait très bien que cela traduit davantage une transformation qu’une disparition de la violence. Au plan méthodologique, on peut faire deux critiques sa démarche : tout d’abord, le caractère essentiellement empirique des éléments de preuve qu’il avance ne permet pas de faire la part des tendances fondamentales du psychisme humain et, d’autre part, de ce qui relève d’une imprégnation culturelle (et, notamment, de l’influence diffuse du christianisme). C’est particulièrement gênant lorsqu’il met en avant la propension à pardonner et à valoriser le pardon, quand on sait à quel point le pardon a été promu comme une valeur centrale par le christianisme.

L’autre problème, c’est qu’il n’explique pas comment les mêmes individus peuvent faire preuve de compassion et, dans certaines circonstances, s’adonner à une violence sauvage. Ou plutôt, il l’explique par un certain nombre de « facteurs facilitateurs », d’une manière qui paraît pauvre et peu éclairante regard de l’interprétation mimétique qu’en donne Girard. Dans le cas de la guerre, « il s’agit :

  • du conditionnement général des esprits ;
  • de la soumission à l’autorité ;
  • de la solidarité du groupe de soldat ;
  • de l’augmentation de la distance physique entre le tueur et ses victimes ;
  • du dédoublement de la personnalité ;
  • de la consommation d’alcool et d’autres substances[1]. »

Ce style d’explication passe à côté du caractère intensément mimétique de la violence, du fait qu’elle est toujours réciproque et que, d’autre part, elle est souvent requise pour susciter l’unanimité au sein d’un groupe. Seule l’interprétation girardienne permet de comprendre pourquoi la plupart des hommes, non seulement sont capables de tuer sous l’effet d’un conditionnement (par l’autorité, la propagande…ou l’alcool), mais sont susceptibles d’éprouver une haine meurtrière et ont besoin de la haine comme ciment social. De ce point de vue, le cas du harcèlement scolaire est dramatiquement significatif : c’est un comportement qui émerge de la dynamique interne d’un groupe d’enfants indépendamment de toute forme de conditionnement social.

Cela étant dit, il faut reconnaître à Lecomte le mérite d’éclairer avec force et conviction un aspect de la réalité humaine trop peu considéré par Girard. Il est tout à fait vrai que l’on ne peut rien comprendre au fonctionnement des sociétés sans prendre en compte l’affectio societatis, la volonté constructive de faire société et d’agir ensemble, la curiosité positive à l’égard d’autrui, bienveillance et la compassion. Girard, certes, n’a jamais nié le versant positif de la mimesis, c’est à dire très exactement l’empathie, mais, tout en reconnaissant qu’elle est au fondement des processus d’apprentissage et de socialisation, il ne s’y est guère intéressé et, surtout, il n’a jamais considéré qu’elle pouvait par elle-même, c’est à dire sans le secours de dispositifs sociaux issus du sacré, faire efficacement obstacle au déchaînement de la violence mimétique. Dans son dernier livre, Jean-Michel Oughourlian lui en fait explicitement le reproche : « Je lui ai souvent dit mon désaccord quant au pessimisme qui se dégage de son œuvre: je pense que le mimétisme n’engendre pas uniquement les rivalités, il n’est pas forcément source de violence, un groupe humain n’a pas uniquement besoin d’un bouc émissaire pour conforter son unité[2]. » Face à ce genre de critique, les réponses de Girard peuvent paraître assez désinvoltes. Dans une discussion sur son commentaire du jugement de Salomon, il répondait au reproche d’ignorer l’amour maternel que le fait de ne pas en parler ne valait pas négation, en ajoutant :« Ce n’est pas parce qu’on a écrit un traité de quatre cent pages sur les tornades qu’on doit en écrire un aussi long sur le beau temps[3]. »

Il vaut la peine de s’arrêter sur cette réponse, plus profonde qu’il y paraît. S’il est légitime d’accorder une importance centrale à la violence comme clef de compréhension du phénomène humain, ce n’est pas parce qu’elle est ordinairement plus présente que la sympathie, la bienveillance et la compassion, mais parce qu’elle constitue l’obstacle majeur à surmonter, le négatif qui doit être canalisé et transcendé par la culture. En d’autres termes, pour reprendre les termes de Girard, mettre la violence au centre de l’étude des sociétés « ne signifie pas que la violence est fondatrice des relations humaines, seulement que les institutions doivent tenir compte de la violence que l’imitation produit comme une sorte d’effet secondaire[4]. » C’est en abordant la réalité humaine par son versant le plus sombre que l’on comprend le mieux la genèse et la logique profonde des phénomènes culturels : on pourrait parler ici d’un privilège du négatif, principe épistémologique dont l’une des expressions est que la différence symbolique procède de la violence. On peut, me semble-t-il, accorder à Girard ce point majeur tout en reconnaissant que son pessimisme trop systématique a limité sa capacité à appliquer ses idées à l’analyse des réalités sociales contemporaines. Ayant découvert le désir mimétique dans le climat apocalyptique de sa conversion au christianisme, il est resté intimement convaincu que c’est seulement « par le processus de conversion que la capacité mimétique revient à la bonté originelle pour laquelle elle était faite[5]. » Cependant, même en se plaçant du point de vue chrétien, on peut arguer d’une plus grande autonomie du bien à l’égard du mal.

[1]     pp. 11 et 106.

[2]     Cet autre qui m’obsède,  Albin Michel, p. 79.

[3]     « Réponse à Jacques Godebout sur le jugement de Salomon », Cahier de l’Herne, René Girard, dirigé par Mark Anspach, 2008, p. 158.

[4]     Idem, p. 158.

[5]     Grant Kaplan, René Girard, unlikely apologist, University of Notre Dame Press, 2016.

8 réflexions sur « Sommes-nous intrinsèquement bons… ou violents ? »

  1. Ce compte-rendu m’inspire deux remarques :1) Ce partisan de la bonté naturelle utilise un peu trop, me semble-t-il, la psychologie des « tendances ». On explique tout, c’est-à-dire rien, en mettant une tendance en amont de chaque comportement. Pour expliquer « l’insociable sociabilité de l’homme », Kant mettait en nous deux tendances, l’une à s’associer, à être altruiste, l’autre à se dissocier, à tirer la couverture à soi. Girard, et c’est l’écrasante supériorité de sa thèse sur les autres, est plus économe : une seule tendance, l’imitation, fait une humanité à la fois grégaire et violente. Par exemple, « le violent » qui s’adoucit, il a tout simplement, grâce aux circonstances, changé de modèle. Et, en plus, on ne naît pas violent, on le devient, mimétiquement. 2) Je suis éblouie et émue, personnellement, chaque fois que je relis le Jugement de Salomon analysé par Girard. D’abord, la figure centrale n’est pas le roi, mais la « bonne mère ». Ensuite et surtout, contrairement à ce qu’on veut toujours croire, ce n’est pas parce qu’elle est sa mère que l’une des deux femmes se dévoue et renonce à l’enfant, c’est parce qu’elle veut que l’enfant vive, quel qu’en soit le prix, qu’elle est sa mère. Ce n’est pas une histoire d’instinct maternel, c’est une histoire d’amour. L ‘amour de cette figura Christi n’est pas inné ou naturel, il est un acte qui tranche, comme l’épée du soldat, c’est le don de soi.

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    1. Oui Christine, les tendances, comme les pulsions ou les instincts, ou encore le phlogistique, sont des causes imaginées a posteriori en fonction des effets observés, comme le faisaient les médecins chez Molière. Il s’agit de donner une cause imaginaire à un effet réel : en pratique cela n’explique rien et n’apporte pas d’intelligibilité. L’avantage de l’imitation est qu’elle ne nous est pas présentée comme une cause, mais comme un mécanisme, au demeurant lui aussi observable. D’où sa capacité à engendrer des effets le cas échéant opposés.

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    2. Le violent qui s’adoucit, expliquez-vous, a changé de modèle. Quel est alors le modèle de la mère qui a changé d’attitude, s’est « adoucie » pour reprendre votre formule, pour finalement renoncer à l’enfant? Autrement dit, selon vous, ce revirement est-il mimétique?

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      1. On essaie de m’embarrasser, là…Je ne vois pas la vraie mère comme quelqu’un qui a changé d’attitude, qui de violente (en imitant l’autre?) serait devenue douce en se sacrifiant. Elle réclame justice, dans un premier temps. Mais devant la justice du roi, elle fait un choix qui est celui de l’amour. Qui imite celui ou celle qui préfère mourir pour que son enfant vive ? Son attitude est tout sauf « snob », c’est-à-dire imitative. J’ai seulement voulu dire, et c’est une réponse (négative) à votre question, je ne crois pas que l’instinct maternel soit impliqué ici. Le roi ne fait pas une expérience de laboratoire pour voir qui est la mère de cet enfant, comme on le raconte d’habitude (c’est une ruse etc.) La lecture de Girard m’a émue parce qu’il donne à voir un acte d’amour spontané, un amour sans désir, un amour absolu. Mais je veux bien reconnaître, en tant que mère moi-même, qu’il est plus facile d’aimer absolument la chair de sa chair que son prochain.

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    3. Je repense à votre contribution, Mme Orsini, en lisant le récent essai de Pierre Bayard, intitulé l’Enigme Tolstoïevski. Pour rendre compte des contradictions humaines, l’auteur postule la coexistence de plusieurs personnes en une seule. « Nous sommes fondamentalement plusieurs », explique l’auteur, illustrant son propos par des extraits de Dostoevski et de Tolstoj. La théorie se présente comme opposée à celle de Freud, dans laquelle, en gros, une seule et même personnalité serait divisée entre le conscient et l’inconscient. Le choix de s’appuyer sur Dostoevski pour réfuter Freud, tout en proposant un modèle dans lequel chaque homme « est légion », comme dit l’Evangile, tout cela évoque immanquablement René Girard. Mais de la Bible comme de Girard aucune mention (du moins jusqu’à la page 77, à laquelle je suis arrivé…). Or, pour constater l’écrasante supériorité, comme vous le dites si bien, de la théorie mimétique girardienne, quoi de mieux qu’une mise en regard de l’Enigme Tolostïevski avec Critique dans un souterrain, deux ouvrages franchement en concurrence directe?

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  2. Comment peut-on répondre avec un minimum de sérieux à la question Sommes-nous intrinsèquement bons ou violents ? sans avoir à aucun moment tenu compte du fait que, depuis des millénaires, les hommes sont soumis dans leur plus jeune âge, lorsqu’ils sont le plus vulnérables et malléables, et aussi le plus mimétiques parce que c’est l’époque où ils apprennent tous les comportements humains, à la violence de leurs parents et de leurs maîtres ? Et il ne s’agit pas là de maltraitance mais d’une forme de violence physique, verbale et psychologique qui se veut et se croit éducative (aujourd’hui, en France, tapes, gifles, fessées ; mais il y a un siècle et dans beaucoup de pays encore, coups de bâton, de ceinture, de martinet…) Ils y sont soumis pendant toutes les années où leur cerveau se forme, c’est-à-dire que leur cerveau est littéralement sculpté par la violence et que leurs neurones s’organisent en fonction de cette violence. Ils y sont soumis par leurs parents et leurs maîtres, c’est-à-dire par leurs modèles adultes les plus proches, ceux par rapport auxquels le mimétisme joue à plein. Je veux bien qu’on parle de violence mimétique, mais commençons par tenir compte des effets de cette violence « éducative » sur les enfants, après quoi on pourra se demander si nous sommes intrinsèquement bons ou violents. J’ai écrit tout un chapitre sur cette question à la fin de mon livre Essais sur le mimétisme (L’Harmattan, 2002). Je sais que René Girard l’a lu ainsi que quelques girardiens, mais apparemment, cela n’a pas suffi pour qu’ils fassent entrer le phénomène énorme de la violence éducative dans leur logiciel de pensée. Pourtant, cela apporterait un sacré complément à la théorie du mimétisme, mais aussi sans doute quelques modifications, notamment à son pessimisme.

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    1. Bons et violents? Gentils et méchants? Violents forcément méchants? Un peu simpliste non? Girard ne dis pas que violent est opposé à bon. David est violent Moïse est violent Jésus au temple est violent il me semble que cette lecture violents-bons est binaire et simpliste. La théorie mimétique est seulement vigilante en ce qui concerne les agissements violents. Contrairement à la dame je pense que le retrait de la mère est nourri de désir, un désir d’une violence pour le coup totale, la violence du retrait. La pensée Girardienne est bien plus profonde que ces simplifications.

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      1. Au contraire, chez Girard l’opposition violent vs. bon me paraît avoir toute sa pertinence. Je pense que dans la perspective girardienne la problématique du mal se ramène à une problématique de la violence. Une violence « bonne » ne saurait être que d’essence satanique. C’est celle qui produit des boucs émissaires, c’est « satan expulsant satan ». C’est la violence sacrificielle, et tout le propos de Girard est de la condamner, en quoi il se veut disciple de Jésus. Sans doute trouve-t-on dans les Evangiles des passages décelant une certaine ambiguïté dans le personnage de Jésus. Vous parlez des tables des changeurs renversées. On pourrait en trouver d’autres. En Matthieu 15, 26, une Cananéenne implore le secours de Jésus pour la guérison de sa fille: « Seigneur, viens à mon secours! ». Jésus répond d’une manière terrible, diabolique pourrait-on dire : « Il ne sied pas de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens ». Mais le Jésus de Girard, c’est celui qui « tend l’autre joue », celui qui meurt sur la croix sans opposer de violence. Le mystère de la crucifixion de Jésus nous apprend que la bonne violence n’existe pas. Et c’est parce qu’elle ne peut plus apparaître comme bonne que la violence sacrificielle a perdu de son efficace.

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