Jean-Pierre Dupuy : « La jalousie – Une géométrie du désir »

A propos de son livre La Jalousie – Une géométrie du désir, paru aux éditions du Seuil en 2016, Jean-Pierre Dupuy revient dans cet entretien filmé pour l’ARM, sur son interprétation du désir triangulaire.

Trop souvent, on traite la jalousie et l’envie comme si elles étaient interchangeables. Rien n’est plus faux. Ce livre part de la théorie du désir mimétique de René Girard : le sujet envie le modèle qui a éveillé en lui le désir pour un objet que pourtant ce modèle se réserve. Il n’y a pas de désir sans rivalité ni de rivalité sans désir. Or cette théorie échoue à rendre compte de la jalousie. Élucider cet obstacle conduit à mettre en question le caractère universel du désir mimétique.

Celui-ci prend au départ la forme d’un triangle : le sujet, le modèle et l’objet. Or la jalousie relève d’une tout autre géométrie : on souffre d’être exclu d’un monde qu’on voit se clore sur soi-même. Dans la jalousie amoureuse, ce monde est formé par l’étreinte des deux amants. Don Giovanni n’imite ni n’envie le paysan Masetto, qu’il méprise ; mais il ne peut supporter le cercle amoureux qu’il forme avec Zerlina. Son désir commence par la jalousie.

Celle-ci est, comme chez Proust, antérieure au désir. Nourri de littérature, de philosophie et d’expériences personnelles, ce livre débouche sur une théorie générale de la jalousie, cette souffrance tenue pour une composante indépassable de la condition humaine.

Une postface d’Olivier Rey met cette théorie à l’épreuve de la psychanalyse.

Philosophe, professeur émérite à l’École Polytechnique et professeur titulaire à l’université Stanford (Californie), Jean-Pierre Dupuy est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages dont Petite Métaphysique des tsunamis (Seuil, 2005, Points, 2014) et L’Avenir de l’économie. Sortir de l’économystification (Flammarion, 2012). Jean-Pierre Dupuy est par ailleurs membre du conseil scientifique de l’ARM.

Chargé de recherche au CNRS, membre de l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques à Paris, et du conseil scientifique de l’ARM, Olivier Rey a enseigné les mathématiques à l’École polytechnique, et enseigne aujourd’hui la philosophie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il ​est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels : Une question de taille ​ et Quand le monde s’est fait nombre​ (voir sa conférence donnée le 3 décembre 2016 à la BnF)
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2 réflexions sur « Jean-Pierre Dupuy : « La jalousie – Une géométrie du désir » »

  1. Ah, le désir, que ne ferions-nous pas pour n’y point renoncer….
    Eux, ils sont tous, et moi je suis tout seul, disait Dostoëvski, illustrant la promesse décrite par Mr Dupuy. Cette articulation entre désir et jalousie n’est-elle pas simplement différence de degré, la jalousie étant la forme pathologique du désir, créant de sa propre vision le mythe d’une relation idéale, régulant la violence destructrice du sujet arrivé à sa station « Stavroguinienne », cette absence de désir qui n’est encore que du désir, mais comme immobile et statufiée, permettant aux romanciers d’en faire le portrait exact ?

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  2. J’éprouve quelques difficultés à suivre Jean-Pierre Dupuy quand il dit que la théorie mimétique est a minima incomplète dans la mesure où il a lui-même identifié la structure de la jalousie qu’il tient pour différente. Or il me semble que le noeud de la théorie mimétique (au moins pour la question qui occupe J-P. Dupuy) exposé dans « Mensonge romantique… » est le rapport à un autre qui est (susceptible d’être) à la fois modèle et obstacle. Si l’envie met l’accent sur le modèle, la jalousie, qu’elle déplore une relation dont le jaloux se sent exclu ou qu’elle vise à priver d’autres de cette relation, met en évidence l’obstacle sur lequel le jaloux bute ou qu’il veut dresser face au désir d’autres, jusqu’à détruire l’objet si nécessaire.
    En conséquence, pour moi, la théorie mimétique, dans la mesure où elle tient ensemble modèle, obstacle et rival (qui sont les trois catégories que J-M. Oughourlian mobilise pour reclasser l’ensemble des comportements sains, des névroses et des psychoses dans « Notre troisième cerveau » et « Cet autre qui m’obsède ») me semble en mesure de traiter de la jalousie au moyen de sa seule structure, la mimésis d’appropriation (comme l’affirme René Girard dans « Des choses cachées… ») et peut donc se passer du recours à une nouvelle structure ad hoc, celle que définit J-P. Dupuy.
    Au demeurant, René Girard traite en profondeur de la jalousie dans un passage essentiel de « Shakespeare. Les feux de l’envie » en évoquant notamment, mais pas seulement, la folie de Léontès dans « Le conte d’hiver », dans la partie conclusive de son essai intitulée « L’apocalypse du désir ». J-P. Dupuy la repère mais y consacre seulement deux pages (p. 128-130) dans « La jalousie ». Le Sonnet 42 est particulièrement troublant dans la mesure où il articule en un ensemble unique les deux perspectives que J-P. Dupuy tient à séparer. Une sélection de vers en atteste : « Tu es sien, et c’est là de mes tourments le pire. / […] Tu l’aimes seulement de savoir que je l’aime ; / […] En se trouvant tous deux, tous deux me sont ravis / Et pour l’amour de moi de cette croix m’éprouvent. / Mais bonheur ! mon ami n’est qu’un avec moi-même ; / Ô douce illusion : c’est donc moi seul qu’elle aime. » On retrouve dans cet enchevêtrement le tourment jaloux causé au poète par l’amour du jeune homme et de la dame brune mais aussi le rôle du modèle que le poète s’arroge, la souffrance de l’épreuve, le tout s’achevant dans une confusion mimétique entre le jeune homme et le poète ; ce dernier semble alors dépasser par cet artifice la jalousie, dont le caractère trompeur est toutefois signalé par le terme de « douce illusion », un avatar précurseur du mensonge romantique. Chez Shakespeare, les deux perspectives sont donc indissociables, semblant donner raison à Girard . « Le Conte d’hiver » met plus encore la jalousie au cœur d’une triangulation du type de celles que Girard a repérées dans les deux textes dont le rapprochement est à l’origine de « Mensonge romantique… » : « Le curieux impertinent » de Cervantès et « L’éternel mari » de Dostoïevski.
    On le voit ici, toute la difficulté vient de ce que la jalousie ne revêt pas le même sens chez nos deux essayistes : impénétrabilité structurelle d’un lien qui maintient le jaloux à son extérieur chez J-P. Dupuy, sentiment de perte d’un lien au profit d’un tiers initialement extérieur à l’issue de mécanismes de suggestion mimétique chez Girard-Shakespeare. Il faut en effet pour J-P. Dupuy distinguer strictement envie et jalousie, là où Girard les juxtapose, voire les confond. Nous sommes tentés d’ajouter la haine impuissante pour reconstituer la triade stendhalienne, qu’on peut appeler aussi ressentiment selon une terminologie désormais plus en vogue. Pour Girard, les trois sont tributaires d’une même structure, voire trois stades d’aggravation des pathologies du désir. Une fois encore, s’affrontent ici l’esprit d’analyse qui entend distinguer et l’esprit de synthèse qui privilégie les ressemblances et la référence à une structure unique, celle de la mimésis d’appropriation. Or, selon l’usage courant de ces termes, il y a bien de l’envie dans la jalousie et de la jalousie dans le ressentiment. La figure des poupées russes convient à cette progression qui mène de Cervantès à Dostoïevski. Pour Le Grand Robert, édition 2001, la jalousie est notamment un « sentiment hostile né de l’envie que provoque le spectacle du bonheur d’autrui ». Il existe donc un lien définitionnel entre jalousie et envie. Déjà au XVIIe siècle, La Bruyère énonçait que « toute jalousie n’est point exempte de quelque sorte d’envie […] L’envie au contraire est quelquefois séparée de la jalousie […] » (Les Caractères, XI, 85). Quant au ressentiment, il est un sentiment d’hostilité, né d’un complexe d’infériorité ou d’une jalousie à l’égard de la source présumée de cette frustration. Enfin, un dénominateur commun est partagé par l’envie, la jalousie et le ressentiment : la préférence pour la destruction de ce dont l’autre est supposé jouir, jusqu’à sa vie, ce que les médias qualifient régulièrement de « drame de la jalousie » ; et ce qui trouve un écho dans l’attentat-suicide comme ultime manifestation d’un ressentiment identitaire. Au regard de cette brève analyse lexicale, la volonté distinctive de J-P. Dupuy semble plus fragile que la juxtaposition girardienne de l’envie et de la jalousie pour signaler la proximité des deux affects.
    Dans « Shakespeare. Les feux de l’envie », Girard propose de surcroît sa propre théorie de la jalousie qu’il caractérise par plusieurs traits : « auto-intoxication mimétique » dans « Othello » mais aussi « Le Conte d’hiver » (p. 354 et 387) ; « automystification » à propos du Sonnet 42 (p. 363) ; « peur d’une préférence accordée à autrui » à propos du Sonnet 61 (p. 367) ; « Et ne puis affirmer quoique je le soupçonne […] / Mais je dois vivre en doute je ne le saurai […] » tirés du Sonnet 144 (p. 370) ; « […] l’intuition mimétique est inutile à celui qui la possède – et même pire qu’inutile s’il la remet toujours au service du désir. Elle aggrave son désarroi et renforce ses illusions » (p. 373) ; « excès de soupçon » de la part de Léontès dans « Le Conte d’hiver » mais aussi de Shakespeare lui-même (p. 381 et 397) ; dépression, intelligence et destruction du même Léontès (p. 387) ; aptitude à l’autocritique quand le jaloux perçoit sa responsabilité dans la situation qu’il déplore et l’innocence de ceux (le plus souvent celles) qu’il accuse d’être à l’origine de ses souffrances (p. 389 et 397) ; « processus d’autodestruction auquel aboutit inévitablement le fiasco de l’orgueil luciférien » (p. 397).
    Pour ces raisons, et quelques autres, je continue à penser que la théorie mimétique n’a pas besoin d’être complétée à partir de la question de la jalousie que J-P. Dupuy a puissamment posée avec son talent argumentatif habituel et sa passion des paradoxes.

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