Une bonne nouvelle pour commencer l’année

par Hervé van Baren

Le New York Times publiait récemment un article intitulé « Why 2017 Was the Best Year in Human History »(1)  (Pourquoi 2017 a-t-elle été la meilleure année de l’histoire de l’humanité). L’auteur fait le constat que chaque jour la pauvreté recule, et que le progrès est toujours en marche et bénéficie à une proportion sans cesse plus grande d’habitants de la planète. Pourtant, nous avons le sentiment d’une régression généralisée.

Les statistiques de crime en Europe Occidentale n’ont jamais été aussi basses, en particulier les homicides. Pourtant, nous avons l’image d’une violence en recrudescence.

Nous vivons plus longtemps, nous sommes en meilleure santé, nous sommes plus nantis que nos ancêtres, dans leurs rêves les plus fous, n’osaient l’imaginer. Nous sommes plus libres aussi : liberté de pensée, de parole, de choisir notre vie, d’aller où bon nous semble, de fréquenter qui nous voulons.

Pourtant, jamais le futur ne nous a paru aussi incertain et menaçant. Jamais l’angoisse n’a atteint de tels niveaux, collectivement et individuellement. Tout se passe comme si nous appliquions le négatif parfait de la méthode Coué(2) : tout va mieux qu’avant, mais pensons très fort que tout va mal, et tout ira mal. Nos prophéties (auto-réalisatrices ?) sont des visions d’effondrement et de mort.

Qui peut nous éclairer sur ce phénomène étrange ? Certainement pas le positivisme contemporain, qui il y a quelques années à peine proclamait « la fin de l’histoire » sur un ton triomphant. Le constat d’une humanité crispée sur l’avoir au détriment de l’être est pertinent, mais constitue-t-il une explication suffisante ? Pendant les Trente Glorieuses, le matérialisme se portait bien, le moral aussi.

Il est un phénomène invisible qui rend compte de ce paradoxe. Nous sommes, paraît-il, des êtres conscients. Des penseurs comme René Girard ont relativisé cette conscience : devant bien des comportements humains, et en particulier notre violence, nous sommes parfaitement aveugles. Or la conscience n’est pas un phénomène figé, elle évolue tout au long de la vie d’un individu et elle croît aussi dans l’histoire.

Arrive fatalement un moment où cette conscience atteint le niveau requis pour pouvoir dénoncer les « mensonges romantiques » et révéler la part violente de tout individu, de toute institution et de toute société humaine. Lorsque le réel se dévoile, le spectacle n’est pas toujours des plus agréable à contempler.

C’est là la conséquence imprévue et ignorée du progrès. Celui-ci ne peut pas être cantonné au matériel. La satisfaction des besoins primaires libère le temps et l’énergie pour s’interroger sur des questions plus existentielles. Dans les périodes prospères, la violence et l’injustice nous deviennent insupportables et nous devenons des chercheurs d’amour.

C’est le dévoilement, incroyablement rapide et généralisé, de la face obscure de l’humain qui est la cause première de nos tourments actuels, et la racine de ce phénomène n’est pas une régression de la conscience, mais au contraire une conscience planétaire qui suit le même mouvement que pratiquement tous les domaines de l’humain : la croissance économique, la dette, les technologies, la démographie, la consommation, la pollution, l’interconnexion par les réseaux sociaux, etc. : une croissance exponentielle. Le phénomène est explosif. Dans sa dimension spirituelle, il est ravageur.

Ainsi sont déballés, en quelques générations, l’horreur objective de la pédophilie, de l’inceste, du viol, de la guerre, la dimension sacrificielle de la justice, la corruption du pouvoir, la violence intrinsèque du débat politique, le cynisme des élites économiques et financières, le racisme, l’exploitation des plus faibles, le machisme, l’avidité à l’origine de la destruction de la planète…

Les fondations sur lesquelles nous bâtissions nos vies et nos civilisations se lézardent et se brisent, simultanément et partout. Toutes nos institutions nous semblent corrompues. Nos familles éclatent, nos cultures sont attaquées de toute part. Nous nous accrochons désespérément aux idoles qui, croyons-nous, nous font vivre, alors même qu’elles s’écroulent sur nous. Nous gardons de tout cela l’image d’un monde qui sombre alors qu’il n’a jamais été aussi juste, aussi soucieux de l’humain.

Les seuls qui nous apportent une connaissance objective de ce phénomène, et qui le décrivent avec justesse, sont les prophètes des religions monothéistes. En parlant de Babylone, la cité symbole de la corruption morale et de la violence sacrificielle, Isaïe écrit :

Tu disais : « je serai pour toujours, perpétuellement dominatrice ». Tu n’as pas réfléchi dans ton cœur au sens des événements, ni songé à leur suite.

Mais maintenant, écoute ceci, voluptueuse, trônant avec assurance, toi qui dans ton cœur disais : « C’est moi qui compte, et le reste n’est que néant. Non, je ne resterai jamais veuve, j’ignorerai la perte de mes enfants. »

Ces deux choses vont t’arriver, dans l’instant, en un jour : perte de tes enfants, veuvage aussi – le comble ! – arriveront sur toi, bien que s’entassent tes recettes magiques et que foisonnent tes enchantements, avec excès. (Isaïe 47, 7-9)

La montée en conscience déclenche la crise aussi sûrement que l’hiver succède à l’automne. Le phénomène nous est pourtant invisible, parce que sa connaissance implique la conscience, or c’est lui qui nous rend conscient. Nul ne peut connaître le jour ni l’heure.

La chute des astres prédite par l’Apocalypse n’est pas un acte divin, elle fait partie du phénomène. La sécularisation, le désenchantement, le retrait du sacré doivent précéder le dévoilement du réel :

Mais en ces jours-là, […] les étoiles se mettront à tomber du ciel et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées. (Marc 13, 25)

Et l’inéluctable crise qui l’accompagne :

Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles, et sur la terre les nations seront dans l’angoisse, épouvantées par le fracas de la mer et son agitation, tandis que les hommes défailliront de frayeur dans la crainte des malheurs arrivant sur le monde […] (Luc 21, 25-26).

Le « plan de Dieu », c’est de nous rendre conscients :

Nous leur montrerons Nos signes dans l’univers et en eux-mêmes, jusqu’à ce qu’il leur devienne évident que c’est cela, la Vérité. (Coran 41,53)

Mais cela ne peut avoir lieu sans traverser une période d’angoisse, une crise ravageuse :

Ceux qui ont cru disent : « Ah! Si une Sourate descendait! » Puis, quand on fait descendre une Sourate explicite et qu’on y mentionne le combat, tu vois ceux qui ont une maladie au coeur te regarder du regard de celui qui s’évanouit devant la mort. (Coran 47,20)

Tout cela a lieu au moment même où bourgeonnent les signes des temps nouveaux :

[…] quand vous verrez cela arriver, sachez que le Fils de l’Homme est proche, qu’il est à vos portes. (Marc 13, 29)

Ce phénomène n’a rien de nouveau, c’est un schéma anthropologique universel, mais jamais auparavant il n’avait connu une telle ampleur, ni une telle soudaineté. Jamais la violence dans le monde et dans les cœurs n’avait été exposée de la sorte. Le bien comme le mal perdent leur caractère sacré en même temps qu’est dévoilée leur réalité bien terrestre, si humaine. Il n’y a plus rien de ce qui était caché qui ne soit découvert.

C’est la Révélation qui déclenche la crise spirituelle. La part hideuse du réel est une vision que nous ne pouvons contempler sans succomber(3). C’est un mouvement profondément vertueux, nécessaire et inéluctable qui nous précipite aujourd’hui dans les affres des douleurs de l’enfantement(4). Car c’est bien d’un enfantement qu’il s’agit ! Serions-nous aux derniers jours (ou semaines) de la gestation d’une humanité neuve qui rejettera de toutes ses cellules la corruption, l’injustice et la violence ?

René Girard l’a vu : l’Apocalypse est en marche, et c’est, au fond, une très Bonne Nouvelle. La meilleure nouvelle qui nous soit parvenue depuis le commencement des temps.

Tous mes vœux pour 2018 !

(1) https://www.nytimes.com/2018/01/06/opinion/sunday/2017-progress-illiteracy-poverty.html

(2) Wikipedia définit ainsi la méthode Coué : « une méthode fondée sur l’autosuggestion et l’autohypnose, due au psychologue et pharmacien français Émile Coué de la Châtaigneraie (18571926). Elle utilise la répétition de prophéties autoréalisatrices, censée entraîner l’adhésion du sujet aux idées positives qu’il s’impose et ainsi un mieux-être psychologique ou physique. Elle se veut autant préventive que curative ».

(3) Dans la Bible, la vision de Dieu est mortelle, voir par exemple Exode 33,20. Voir Dieu c’est atteindre la pleine conscience, ce qui ne peut advenir sans que soit dévoilée la part obscure de notre être, vision qui nous difficilement supportable.

(4) voir Marc 13, 8

Les citations bibliques sont extraites de la TOB, Société Biblique Française. Les extraits du Coran proviennent de la traduction de D. Masson, Folio Classique.