“Qui dit-on que je suis ?” La réponse de Joël Hillion

Grand spécialiste de Shakespeare, passionné d’éducation, notre ami Joël Hillion apporte sa réponse, dans son nouvel essai récemment paru aux éditions L’Harmattan, à la question que Jésus posait fréquemment à ses disciples : “Qui dit-on que je suis ?” La choisir pour titre est une brillante idée : elle nous interpelle bien davantage que la célèbre locution introductive : “En vérité, en vérité, je vous le dis”.

Cette question se pose et s’impose à chacune et chacun d’entre nous, en raison ou indépendamment de sa foi. C’est aussi la question que, dès le commencement de la prédication de Jésus, se pose son cousin Jean le Baptiste, depuis la prison où Hérode le retient. À des pharisiens, il répond chez Jean de manière énigmatique : “Avant qu’Abraham fût, je suis.” Jusqu’à Pilate, au moment du procès qui mène à sa condamnation, qui lui demande s’il est le roi des Juifs pour mieux l’incriminer. Et après sa résurrection, il est méconnaissable, y compris pour ses proches. Jésus est fascinant autant que complexe à comprendre : entièrement homme et entièrement Dieu, comment ce mystère est-il croyable ? 

Si les scientifiques préfèrent désormais dénommer l’événement-pivot de la naissance de Jésus dans la chronologie de l’humanité, “notre ère” ou “l’ère commune”, force est de constater que nous sommes encore nombreux à décomposer le temps de l’histoire des civilisations entre une séquence de quelques milliers d’années avant et de deux millénaires après la date de sa naissance supposée, laquelle est elle-même objet de débats entre historiens. Jésus est bien un point d’interrogation.

Joël Hillion nous délivre donc SA vérité d’évangile. Il pose en postulat que la “Révélation reste largement à être révélée” et, en corollaire, “par définition, la Révélation ne cache rien, elle dévoile, au contraire”. Il se refuse à décrypter contrairement à certains herméneutes, il nous invite à découvrir. Il note que Jésus, faute d’écrits de son cru, n’a laissé qu’un exemple, mais quel exemple !

Notre auteur a l’honnêteté de nous faire part de ses doutes. Il nous fait opportunément remarquer au passage que Jésus sembla douter lui aussi tout au long de sa vie terrestre. Son enquête réunit un ensemble d’indices qu’on pourrait dire graves et concordants, comme le ferait un officier de police, en s’appuyant sur de multiples témoignages qui sont à notre disposition. À chacun de les agencer à sa manière.

Joël Hillion nous fournit les pièces de son puzzle disposées de manière à faciliter le cheminement de son lecteur, sans pour autant tenter de lui imposer quoi que ce soit. Pour ce faire, il établit une chronologie souple de la vie de Jésus dans le respect de ses étapes qu’on pourrait dire canoniques, qu’il combine à une sorte de thématique rigoureuse des principaux supports de sa foi. Ainsi la conversion, y compris celle du centurion et même celle de Saül, est-elle traitée au moment de l’appel des disciples précédant la prédication. Mais il va plus loin en incorporant à sa synthèse d’autres textes du Nouveau Testament comme les Actes des Apôtres et l’Apocalypse de Jean notamment. Et il y ajoute des mises en perspectives contemporaines toujours intéressantes et parfois provocantes, par exemple lorsqu’il rapproche la Sainte Famille d’une famille recomposée actuelle.

A l’occasion, il insère dans son récit des précisions sur le contexte historique. Sa bibliographie, d’où émergent, outre René Girard, Michel Serres et James Alison, ainsi que son préfacier Stan Rougier, se révèle particulièrement éclectique. Mais après tout, il s’agit bien de s’inspirer de tout ce qui est dit de Jésus pour tenter de répondre à la question qu’il pose à tous ses disciples de toutes les époques ; et Dieu sait combien nombreux et divers sont ceux qui se sont exprimés à ce sujet.

Pour autant, il prend les sources du Nouveau Testament au pied de la lettre, par exemple l’incarnation telle qu’elle est relatée par Luc. À la question qu’il pose en titre de son ouvrage, il répond qu’il en dit ce que les évangélistes ont écrit de sa vie et de son œuvre. Sa perspective girardienne lui permet de noter que la conception de Jésus par Marie se fait sans violence, contrairement à ce que charrient habituellement les naissances des demis-dieux dans nombre de mythologies. C’est probablement ce qu’il faut en retenir, quels que soient les doutes légitimes sur la véracité du récit lucanien.

Le patronage de René Girard, sous lequel Joël Hillion se place d’emblée, donne à l’ouvrage un fil conducteur : il est le non-violent promoteur de la non-violence dans un monde de violences et de violents. Mais contrairement à d’autres croyances, il ne postule pas le renoncement au désir, qu’il sait impossible.  Il prend aussi appui sur la puissante expression de James Alison qui parle de “l’intelligence de la victime”, ce lumineux double sens. Son Jésus est résolument anti-sacrificiel, incarnation paradoxale de la maxime que rapporte Osée (6, 6) : c’est la miséricorde qu’il veut et non le sacrifice, la connaissance de Dieu plus que les holocaustes. L’enseignement de Jésus est l’exception dans une Histoire imbibée de sacrificiel. Sacrificiel qui peut très vite réapparaître en s’appuyant sur certaines épîtres pauliniennes et surtout l’épître aux Hébreux où sang et obsession de la pureté reprennent place.

Subtil traducteur de Shakespeare, Joël Hillion ajoute qu’au terme de miséricorde, il préfère celui d’amour qui apparaît dans certaines traductions. Personnellement, le terme de miséricorde me semble avoir le mérite d’éviter les confusions qu’induit celui particulièrement polysémique d’amour (tout à la fois éros, agapè et philia en grec ancien). Mais je comprends bien entendu l’intention de notre auteur. Tout son essai suggère une équivalence entre amour et pardon.

Certains passages lui semblent biaisés par la connaissance qu’ont les évangélistes de l’issue, notamment de la crucifixion et de la résurrection. En pratique Joël Hillion conserve et justifie ce qui lui paraît indispensable, comme un Jésus complètement humain puisqu’incarné, et laisse libres ses lecteurs de penser ce qu’ils veulent de l’accessoire comme la question âprement débattue entre les traditions chrétiennes de l’existence ou non de frères de Jésus. Il met en doute les qualifications de “Fils de Dieu” dont les évangiles sont parsemés qu’il analyse comme des anachronismes : la révélation n’intervient qu’au terme de la résurrection. Il lui préfère celle de “Fils de l’homme” empruntée à Daniel et au demeurant plus fréquente dans les textes. Joël Hillion semble aimer avant tout l’homme Jésus.

Toujours enclin à mettre de la chair et des sentiments dans son récit, ce qui le rend particulièrement agréable à lire, l’auteur attire notre attention sur le fait qu’une conversion, qui a tout d’un rapport d’amour, précède toujours le miracle et que cette conversion est l’événement qui importe le plus. Le plus grand des miracles, qui d’ailleurs les précède souvent, est le pardon des péchés.

Cette relation d’amour guide l’écriture de l’essai et transparaît dans un style chaleureux. Dans une de ses belles mises en perspectives inversées, Joël Hillion affirme : “« l’amour du prochain », aujourd’hui édulcoré en bienveillance, en altruisme, en empathie, en care, voire en simple tolérance, ne se retrouve pas dans ses avatars.” L’amour enseigné par Jésus est, lui, inconditionnel, celui de la “victime qui pardonne”, comme le dit si bien James Alison.

L’auteur rappelle quelques informations connues mais qui restent troublantes : Jésus substitue à 248 commandements et 365 interdits, repérés dans l’Ancien Testament, une double injonction, aimer Dieu et aimer son prochain, qui se résume en définitive en une seule, “pour manifester son amour de Dieu, il « suffit » d’aimer son prochain.” Ce faisant, Jésus nous soumet à une double injonction contradictoire : “Dans le même temps qu’il libère l’homme, il le rend responsable de son prochain, redevable et obligé.”

Sans le dire de cette manière, l’auteur suggère qu’au don maussien, qui fait se succéder les obligations de donner, recevoir et rendre, le (par)don évangélique modifie l’ordre et la nature du rapport humain en jeu puisqu’il s’agit alors des facultés d’abord de recevoir (de) Jésus (“demandez et vous recevrez”), puis de donner aux (ou en) prochains (“ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux”) pour ainsi rendre à Dieu (“ta foi t’a sauvé(e)”). Aux sacrifices agonistiques en chaîne seraient ainsi substituées autant de grâces contagieuses.

Joël Hillion répond aussi de manière fulgurante à la question qu’aurait pu se poser Satan, le Diable sur ce qu’on dit qu’il est : au-delà des qualificatifs habituels qu’il rappelle, diviseur, procureur, tentateur, séducteur, etc., il nous dit qu’il est une allégorie ou une parabole, donc une figure de style ou un type de récit, la meilleure façon de révéler qu’il n’existe qu’en tant que produit de nos rapports humains viciés.

Le lecteur trouvera beaucoup d’autres matières à réflexion dans l’ouvrage de Joël Hillion, notamment à propos de la signification de la mort puis de la résurrection du Christ et de ses interprétations erronées. Il nous touche en insistant plus sur un Jésus entièrement humain, même s’il l’est “extraordinairement”, qu’un Dieu tout puissant qui se serait abaissé à expérimenter la condition humaine jusqu’au sacrifice de sa vie terrestre, comme une présentation rétrospective tend souvent à le montrer.

Parmi quelques sources d’étonnement, je mentionnerai seulement l’insistance de Joël Hillion à supposer que Jésus ne savait sans doute pas lire. Qu’il ait une connaissance par cœur de la Torah et des Prophètes me convainc, mais je ne vois pas en quoi celle-ci serait le signe d’un Jésus illettré, sauf à vouloir insister sur sa basse extraction et même si le taux d’alphabétisation il y a 2000 ans se limitait à quelques pour cent. Après tout, il est apparenté à Zacharie, père de son cousin Jean le Baptiste, qui était prêtre au Temple de Jérusalem, de ce fait certainement capable de lire les Écritures et probablement de produire des commentaires écrits. Mais peu importe cette hypothèse qui me semble périphérique.

Cette enquête permet surtout de (re)découvrir que Jésus fournit de lui en plusieurs occasions les éléments d’un portrait kaléidoscopique qui ont pour caractéristique commune de ne jamais aboutir à une reconnaissance de qui il est véritablement : ce miroitement ne dissipe pas la brume qui l’entoure. Il faut attendre la résurrection pour qu’elle commence à se dissiper. Mais une lecture sacrificielle maintient depuis la méconnaissance.

Au terme de cette lecture amoureuse et stimulante des Écritures, le lecteur ne peut que se demander à son tour : qui dis-je qu’il est ? Nul doute qu’il empruntera alors à l’essai de Joël Hillion. Et je crains d’avoir un peu cédé à la tentation de glisser une partie de ma propre réponse à l’occasion de cette recension ! Que Joël me pardonne… Quoi qu’il en soit, de fructueuses recherches sont en perspective pour les lecteurs de Qui dit-on que je suis ?

René Girard : un réaliste manichéen

Ces derniers mois, plusieurs d’entre nous ont cherché à caractériser la théorie mimétique d’un point de vue épistémologique ou herméneutique. Je me contente ici de rappeler trois billets parmi les plus récents

En ce qui me concerne, j’ai récemment suggéré que René Girard procédait par révélations ( https://emissaire.blog/2024/01/02/les-livres-des-revelations/) après avoir tenté d’approcher certains de ses modes de raisonnement https://emissaire.blog/2023/10/31/penser-avec-rene-girard-doubles-sens-diptyques-et-metaphores/ ). Je souhaite compléter ma contribution en adoptant une troisième perspective. Celle-ci nécessitera une longue introduction qui paraîtra peut-être trop éloignée de notre sujet de prédilection. Elle est néanmoins nécessaire pour parvenir à appliquer brièvement cette grille à la pensée de René Girard.

Comment nous représentons-nous les autres et, plus largement, le monde ? En pratique, les quelques prises de position possibles dépendent pour l’essentiel de la distinction entre ce qui provoque chez nous des plaisirs ou des peines, la vie ou la mort, la joie ou la tristesse, l’amour ou la haine, etc.

Une première manière d’aborder ces diptyques est l’opposition du bien et du mal. Nous sommes ici dans le domaine de l’absolu et du tiers exclu. C’est en quelque sorte tout l’un ou tout l’autre. Le manichéisme est au cœur de la plupart des religions et des idéologies, mais se retrouve aussi dans la philosophie platonicienne et sa longue descendance idéaliste. Christianisme, islam, communisme et autres totalitarismes montrent l’importance qu’elle a eu, a et aura dans l’histoire et ce depuis plusieurs millénaires. L’écologisme propose une actualisation de ce qui est bien ou mal à l’ère de “l’anthropocène”.

Cette opposition justifie l’exclusion des “porteurs” ou suppôts du mal afin que le bien triomphe de ses ennemis. Elle fournit son support moral à la désignation de l’ennemi. Au bien et au mal sont aussi associés la certitude d’une vérité unique et le reste qu’elle repousse par voie de conséquence dans le champ de l’erreur.

Les classements qui en résultent dictent les comportements sociaux à adopter ou éviter sous le regard de la communauté : obligations et interdits peuvent être multipliés à l’infini et prennent souvent des formes qui nous semblent étranges [1].

Dans ce mode de réflexion, le changement est possible et le plus souvent souhaitable. Il suppose la révolution, l’apocalypse, l’attente millénariste, l’hérésie, la dissidence ou, sur un mode plus spécifiquement intellectuel, l’utopie et désormais la dystopie. La vérité s’y apparente à une révélation. À chaque fois, il s’agit de faire triompher le bien et/ou la vérité sur le mal et ses obscurités. 

Une autre façon de regarder le monde se veut réaliste. Il ne s’agit plus ici de se placer du point de vue du bien et du mal mais d’arbitrer entre des évolutions vers l’amélioré ou vers le détérioré. Les points de vue sont alors multiples. La situation peut être améliorée ou détériorée pour un individu ou une collectivité allant d’un foyer familial jusqu’à un peuple, voire l’humanité dans son entier. Ce qui améliore le sort des uns peut nuire à celui d’autres.

Aristote, Machiavel, Montesquieu ou Tocqueville pensent le plus souvent en réalistes. La plupart des gouvernants décident et mènent des politiques qui se veulent réalistes, qu’ils agissent dans un cadre autoritaire ou libéral. Quels que soient leurs discours et leurs promesses, ils ont désormais conscience de n’agir qu’à la marge et en vue de fins limitées.

L’idée du progrès, en raison même de la progressivité du processus, de même que celle du déclin relèvent du réalisme.

Le rapport à la vérité prend la forme de la science : il s’agit de s’approcher de la réalité sans prétendre l’atteindre complètement. Dans son domaine, le réfutable et le falsifiable de même que le progrès des connaissances ainsi accumulées ont été érigés en dogme.

Contrairement au manichéisme, le mouvement est pour le réaliste un plus ou moins, une tendance plutôt qu’une rupture, un processus continu. Il ne prend pas la forme d’une rupture même s’il partage l’espérance de passer de l’ombre à la lumière, mais pas à pas et non à l’occasion d’une subite conversion ou réception d’une révélation venant d’en haut.

Enfin, dans un certain nombre de situations, il peut sembler que tout se vaut, que je m’interdise d’établir une hiérarchie de préférences, que toutes choses sont égales par ailleurs. L’indifférence prévaut. Cette attitude relève du relativisme. En matière de croyances religieuses, si la foi et l’athéisme sont deux modalités du manichéisme, l’agnostique, empreint d’un doute raisonnable, envisage le monde et l’humanité comme sans différence qu’un (ou plusieurs) dieu(x) existe(nt) ou qu’il(s) n’existe(nt) pas. Plus généralement, il ne peut et ne doit pas exister de vérité unique pour le relativiste. Toutes les vérités sont bonnes à dire… et de même valeur. Il n’y a pas de vérité atteignable sans détour [2], toute opinion ou pensée est à déconstruire. Dans sa version la plus radicale, le relativiste, tel l’âne de Buridan, s’empêche de choisir. La liberté d’indifférence est sa règle. Le relativisme peut aussi conduire au nihilisme : si rien n’a d’importance alors le Rien devient attrayant.

Le relativisme culturel se refuse par exemple à hiérarchiser des croyances qui induisent les sacrifices humains et celles qui ont renoncé à tout sacrifice autre que symbolique. De même, le relativiste ne place pas les sociétés sur une échelle du progrès matériel comme le fait le réaliste. Tout se vaut pour lui.

Une représentation mathématique de notre classification des manières de penser en fonction de ces trois référentiels serait une droite commençant et finissant à l’infini du Mal et du Bien avec en son centre un 0, les demi-droites la constituant étant jalonnées des niveaux possibles de détérioration et d’amélioration.

Prenant parfois la forme pure du manichéisme, du réalisme ou du relativisme, nos croyances, pensées et jugements sont le plus souvent une résultante de deux de ces perspectives, voire des trois. Nous sommes plus syncrétiques que nous ne l’imaginons. Un fondamentalisme religieux ou une idéologie totalitaire doit en passer par des décisions teintées de réalisme pour convertir ou accéder au pouvoir puis maintenir son emprise sur la population de ses adeptes[3]. Un prince machiavélique peut inversement invoquer le bien et le mal pour la conquête et la conservation de son pouvoir. Il peut aussi être soumis à des préoccupations manichéennes par les autorités religieuses comme le suggère la théorie des deux glaives autrefois énoncée par le Pape Gélase [4]. Inévitablement, tout manichéisme et tout réalisme s’accommodent d’une plus ou moins grande part d’indifférence, notamment pour ce sur quoi ils n’entendent pas agir : malgré les tentations totalitaires, il est en effet rare de pouvoir tout englober dans une définition générale de ce qui est bien ou mal et tout réaliste sait qu’il peut agir au plus sur quelques facteurs simultanément, conscient de la vanité des prétentions excessives.

Parmi les sciences humaines, certaines ont plus d’affinités avec tel ou tel point de vue sans qu’il s’agisse ici de les cantonner dans un mode de réflexion exclusif. Les théologiens et les philosophes adoptent souvent un cadre de réflexion manichéen. Les historiens, les démographes, les sociologues et les psychologues se veulent réalistes. Quant au relativisme, il a plutôt la préférence des ethnologues et des anthropologues contemporains qui s’efforcent de s’écarter des préjugés de leurs devanciers.

L’important est d’être en mesure d’identifier dans chaque cas particulier ce qui relève de notre conception du bien et du mal, de notre appréciation de ce qui serait une amélioration ou une détérioration et de ce qui pourrait y conduire, enfin d’évaluer s’il y a ou non à raisonner en l’espèce toutes autres choses égales par ailleurs. Il me semble que cet effort de clarification est de nature à permettre une disputatio plus satisfaisante et de limiter certaines interférences qui pourraient lui nuire. Il faudrait que chaque interlocuteur soit conscient de ce qui relève dans la position qu’il soutient du manichéisme, du réalisme et du relativisme. Une telle lucidité est sans doute difficile à atteindre et plus encore à maintenir durablement.

Le panorama ainsi brossé, qu’en est-il de la pensée de René Girard ?

S’il y a un point sur lequel il ne me semble pas difficile de s’accorder, c’est son refus maintes fois explicité du relativisme. Il existe pour lui une vérité. L’Occident, inventeur du relativisme culturel, n’a pas à nourrir de complexes vis-à-vis du reste du monde. La Bible est le plus puissant des révélateurs que l’humanité ait produit. Il voit dans la perte des différences une menace pour la concorde des collectivités et l’origine des crises. Que la plupart des ethnologues et des anthropologues n’aient pas accueilli un tel pourfendeur du relativisme n’a rien d’étonnant, quand bien même il s’est lui-même voulu anthropologue.

En revanche, il se revendique d’une pensée réaliste. Le titre de son recueil d’essais La voix méconnue du réel le dit de belle manière. Il n’hésite pas à discuter la pertinence de l’impératif poppérien de la réfutabilité de toute théorie qui se veut scientifique. Qu’il ouvre ce débat prouve qu’il se veut et s’estime un scientifique des rapports humains et, par voie de conséquence, se défend lorsqu’il se sent rejeté de ce cénacle. Malgré qu’il en ait et qu’en aient ses contradicteurs, il conserve de sa formation d’archiviste paléographe le souci de la source, de préférence écrite ou archéologique. Il est un historien du temps très long et le père d’une psychologie interdividuelle. En accord avec la modestie des scientifiques, il ne prétend pas être l’auteur des révélations qu’il porte à notre connaissance et a déclaré espérer avoir contribué à une science des rapports humains. Nous pouvons convenir qu’“espérer avoir contribué” est une locution dépourvue d’arrogance et un indice d’une volonté de s’inscrire dans un processus d’accumulation de connaissances. Assez logiquement de ce point de vue réaliste, il maintient ses distances avec les philosophes et même les théologiens : non seulement il a refusé d’être étiqueté de la sorte mais il a rarement manqué une occasion de les critiquer.

Pourtant, s’il se veut non sans quelques arguments solides, réaliste, disons un réaliste hétérodoxe, il n’en est pas moins tout aussi explicitement manichéen. Il y a dès l’origine de son œuvre une invocation de la vérité, une certitude qu’il existe une voie d’accès pour y parvenir. Et pour lui, cette voie d’accès nous a été donnée par la Bible qui nous dévoile Des choses cachées depuis la fondation du monde. Il identifie la violence essentielle au mal absolu. Il s’avoue un apologiste du christianisme, donc d’un manichéisme assumé où Satan qu’il identifie, comme nous le dit Hervé van Baren, au tentateur, à l’adversaire, à l’accusateur, au diviseur et au dissimulateur s’oppose au Dieu trinitaire. Tout ceci pourrait conduire à une sorte de fanatisme. Mais en réaliste conséquent, il confronte immédiatement le mal, non à un bien qui lui serait antagonique, mais à un moindre mal, celui du sacrifice et des institutions qui en découlent. Si l’horizon de la révélation ultime est très tôt présent chez lui, il nous invite à reconnaître qu’une moindre violence peut contenir la violence délétère pour maintenir en vie l’humanité, qu’elle suive pour ce faire des procédures religieuses, politico-judiciaires, voire économiques.

Au terme de cette brève réflexion, il me semble que René Girard est un réaliste manichéen, formule oxymorique seulement en apparence. Si le qualificatif manichéen vous semble péjoratif, nous pourrions parler de la théorie mimétique comme d’un manichéisme réaliste. La cohérence de sa pensée prouve, s’il en était besoin, qu’un équilibre subtil est non seulement possible mais aussi parfois fécond dans la composition de ces deux modes d’appréhension du monde.    


[1] Fruit sans doute de corrélations interprétées comme des causalités.

[2] Comme l’a déclaré l’ancienne présidente de l’université d’Harvard devant une commission du Congrès américain interrogée si elle estimait qu’« appeler au génocide des juifs viol[ait] le règlement concernant le harcèlement à Harvard », tout dépend du contexte.

[3] Pensons à la taqiya (dissimulation et tromperie autorisée par la doctrine) que pratiquent les islamistes dans l’intérêt de l’islam.

[4] Extrait de Wikipedia : “ selon cette théorie, le pouvoir spirituel possède un ascendant moral et politique sur le pouvoir temporel exercé par le prince en vertu duquel celui-ci préside aux destinées des hommes dans le respect strict des préceptes religieux.”

Robert Badinter

Je ne connaissais pas Robert Badinter et n’ai rien à ajouter aux nombreux hommages qui lui sont rendus. En me fondant sur ce que tout le monde sait, je me limiterai ici à évoquer quelques aspects de sa vie et de son action qui méritent de retenir l’attention des lecteurs de René Girard.

Il est courant dans certaines sphères de fustiger l’universalisme abstrait de l’idéologie des droits de l’homme par opposition implicite au caractère incarné de la charité chrétienne. Or, ce n’est pas une idée abstraite qui a poussé Robert Badinter à faire de l’abolition de la peine de mort le combat de sa vie, mais l’exécution le 28 novembre 1972 de Claude Buffet et Robert Bontemps, une exécution à laquelle il était professionnellement tenu d’assister en tant qu’avocat. Lors du procès de Patrick Henri en 1977, dans la plaidoirie qui sauva la tête de l’accusé (un meurtrier, sans l’ombre d’un doute), il évoquait le « bruit que fait la lame qui coupe un homme vivant en deux ». Le souvenir de ce moment ne l’a jamais quitté et il y revint plus d’une fois dans sa vie. Le malaise que provoque désormais l’idée même d’un corps coupé en deux n’a rien d’anodin, c’est un marqueur significatif du changement intervenu dans notre regard sur la violence. L’exécution capitale des condamnés, faut-il le rappeler, fut longtemps un spectacle public, une sorte de fête barbare censée édifier la foule, rappeler chacun à ses devoirs et renforcer le lien social. Pour un lecteur de René Girard, la découpe brutale d’un corps vivant évoque inévitablement le lynchage par démembrement. En 1972, justement, dans La violence et le sacré, Girard soulignait la continuité entre les processus victimaires, les rites sacrificiels et la peine de mort :

« La notion de peine légale ne peut être détachée du mécanisme fondateur. Elle remonte à l’unanimité spontanée, à la conviction irrésistible qui dresse la communauté entière contre un responsable unique. »

Dans les anciens rituels judiciaires comme dans les sacrifices sanglants, la communauté entière était concrètement ou symboliquement associée à la mise à mort. À la fin du siècle dernier il n’était plus possible de montrer la mise à mort et les exécutions au petit matin, en catimini, avaient déjà un caractère honteux, ce qui n’empêchait pas la majorité de la population d’y rester favorable. Mais les temps changent et certains changements paraissent irréversibles. Comme le montre Girard, le christianisme, à défaut de faire reculer la violence, prive définitivement les sacrifices sanglants de légitimité et de pouvoir pacificateur. Même aux États-unis, l’abolitionnisme progresse dans l’opinion.   

Dans le passage cité plus haut, Girard soulignait à quel point la procédure judiciaire peine à éliminer totalement l’élément d’arbitraire inhérent au mécanisme victimaire :

« Elle a donc un caractère aléatoire qui n’est pas toujours méconnu puisqu’il apparaît ouvertement dans bien des formes intermédiaires entre le religieux et le judiciaire proprement dit, dans l’ordalie, notamment. »

Robert Badinter ne croyait pas Bontemps coupable de meurtre, et ce doute contribua semble-t-il à sa décision de faire de l’abolition de la peine de mort le combat de sa vie. Un combat sous-tendu par un rejet conscient et déterminé de l’injustice du principe sacrificiel – la raison supérieure qui conduit à prendre le risque de condamner à mort un innocent en vertu de l’antique conviction qu’« Il y a intérêt à ce qu’un seul homme meure pour le peuple. » La double exigence de mettre la justice au-dessus de la violence, privée et à distance de l’esprit sacrificiel, est au cœur de son discours du 17 septembre 1981 à l’Assemblée nationale. Après avoir démonté la thèse de la valeur dissuasive de la peine de mort, voici en effet ce qu’il déclarait :

« La mort et la souffrance des victimes, ce terrible malheur, exigeraient comme contrepartie nécessaire, impérative, une autre mort et une autre souffrance. A défaut, déclarait un ministre de la justice récent, l’angoisse et la passion suscitées dans la société par le crime ne seraient pas apaisées. Cela s’appelle, je crois, un sacrifice expiatoire. » 

C’est au nom de la même volonté d’instituer une justice plus civilisée et donc plus civilisatrice, dépassant la « loi du talion », qu’il avait fait de l’amélioration des conditions de vie en prison l’un des axes de son action au ministère de la Justice. 

Ajoutons ceci pour conclure : Robert Badinter se tenait à l’écart des surenchères victimaires dont la marée montante avait été vue de manière prémonitoire par René Girard. Ce juif était avant tout un républicain imprégné du meilleur de l’universalisme français. Malgré la mort de ses parents en déportation, son point de vue sur l’histoire n’était pas d’abord celui d’un membre d’une communauté persécutée. C’était en citoyen du monde attaché aux libertés et aux droits de tous les hommes, qui s’inquiétait du retour de l’antisémitisme et d’autres vieux démons. Quand on voit ce qui se passe aujourd’hui en Israël, et même en France, c’est une attitude suffisamment rare et précieuse pour être louée. 

Michel Serres pour l’exception agricole

Au regard de l’actualité, cet entretien de Michel Serres en 2017 apparaît prémonitoire et nécessaire :

Michel Serres n’aborde que superficiellement l’aspect économique de l’exception agricole dans une société libérale et capitaliste. Il évoque la spéculation, mais une comparaison avec l’activité industrielle peut nous aider à poursuivre son propos ; cela dit en toute modestie.

La production industrielle est maîtrisable en termes de quantité produite – il suffit d’arrêter les machines – et peut donc s’ajuster à la demande« en temps réel », ce qui n’est pas le cas de l’agriculture. C’est d’ailleurs là que réside la fonction du marchandisage (marketing), qui inclut études de marché, en amont, et publicité, en aval. Les formidables capacités de production engendrées par la technologie doivent impérativement être encadrées, au risque de saturer le marché, ou plus exactement de l’inonder, puisqu’il est désormais saturé en permanence. Une production excédentaire voit automatiquement s’effondrer les prix des objets présentés sur le marché, la « loi de l’offre et de la demande » oblige ainsi les publicitaires à faire accroire que les produits sont « exclusifs », produits en « série limitée », et surtout : différents de leurs concurrents. Il s’agit de réveiller ou de provoquer le désir émoussé des consommateurs, d’orienter leur recherche de la différence ; car les produits sont devenus pour eux des facteurs d’identité : « tout désir est désir d’être » (Girard). La diversité s’accroît par conséquent sur les rayons des supermarchés (combien de marques de café, de pâtes, de brosses à dents…). Girard avait déjà compris que suivre la mode consiste, paradoxalement, à vouloir se différencier, et cela concerne prioritairement l’habillement, où le renouvellement permanent des « collections » produit un gaspillage invraisemblable en vue de solder, puis de détruire les stocks d’invendus en fin de saison.

Les saisons, justement, concernent avant tout l’agriculture, qui ne peut maîtriser la production en fonction du marché, « en flux tendus », « juste-à-temps » comme on dit dans l’industrie. Ce qui est semé sera récolté dans un délai qu’on ne peut ni raccourcir, ni allonger, et ce délai peut être très long ; cas des arboriculteurs. S’il est soumis au marché, l’agriculteur ne peut qu’en subir les conséquences, puisque le temps qu’il fait (les intempéries) et la production globale d’un même produit (moins de variétés de melons que de brosses à dents sur les rayons…) ne sont pas maîtrisables. La rareté d’un produit ne peut être décidée par un service marketing agricole, d’ailleurs inexistant : à quoi pourrait-il servir ?

On pourra opposer à Michel Serres le fait que le marché est, dès son origine, essentiellement agricole. Et nos marchés de plein-air en témoignent, en en ayant conservé le nom. Toutefois, ce qui précède montre une différence qui s’est creusée avec le temps et le progrès technique, et il est plus que jamais nécessaire d’en tenir compte pour revenir, comme Serres nous y invite, à la simple réalité : ce dont la doctrine économique dominante ne tient pas compte. C’est là l’origine principale de la crise actuelle. Bien sûr, quelques mécanismes de compensation ont été prévus par les politiques, et par les agriculteurs eux-mêmes, qui se sont associés en coopératives. Mais les subventions publiques sont souvent perçues comme des avantages par une population majoritairement urbaine, qui a perdu tout contact avec ceux qui la nourrissent. De plus, l’obtention de ces subventions est tributaire de contraintes bureaucratiques écrasantes (trois heures par jour environ pour la petite exploitation familiale d’élevage bovin de mon voisin). C’est là l’origine secondaire de la crise actuelle.

Pour illustrer notre rapport à la nourriture et sa dégradation « à l’américaine » (intégrant à la fois les conditions de production mais aussi de consommation : fin du repas familial, etc.), je voudrais évoquer une famille nigériane amie, qui a traversé les pires difficultés, hélas bien connues, pour parvenir en France (traversée du désert, violence d’un Etat marocain soumis à l’Islam, quasi-esclavage en Libye, traversée terrible de la Méditerranée, expulsion d’Italie…) et qui, travaillant dur dans notre beau pays, ne peut pas bénéficier des aides sociales pour lesquelles le père verse une part importante de son salaire… Les cinq enfants savent ce que signifie la faim. Lorsque nous partageons notre table, ce sont toujours les enfants qui insistent pour dire une bénédiction improvisée, avant de commencer. J’avoue avoir considéré ce genre de coutume avec circonspection avant de les connaître, je l’associais à une pratique imposée par un conservatisme désuet. Depuis que je connais cette famille et que j’ai découvert cet interview de Michel Serres, je la vois tout autrement. Je trouve important, et émouvant, que ce soient des enfants qui l’improvisent spontanément, et que ce ne soit pas une formule récitée. Je finirai par l’évocation d’un sondage international, visant à classer les peuples du monde sous le rapport de leur optimisme. Il apparaît que les français seraient les plus pessimistes et les nigérians, les plus optimistes au monde ! Lorsque je leur ai dit cela, ils ont éclaté de rire. Pourtant, si l’enfer existe sur terre, il doit être situé au Nigeria.

Si la nourriture est sacrée, dans le sens d’essentielle, vitale, nécessaire, ce n’est pas par hasard si le seul rite nouveau instauré par l’Église [1] consiste précisément à manger le fruit du travail des hommes ; le pain et le vin, corps du Christ ressuscité. Cessons de nous émerveiller pour tous ces objets « cultes », pour ces idoles vantées et inventées par nos industriels et autres producteurs de spectacles, et souvenons-nous du veau d’or – ce pur produit de l’industrie des hommes –, de son culte et de son destin. Souvenons-nous surtout de la manne, et du pain et du vin partagés.


[1] L’Église s’inspire des seuls synoptiques, car Jean évite toute dimension sacramentelle : il n’est pas question de l’eucharistie dans la Cène et le baptême de Jésus n’est pas mentionné.

Sommes-nous des lemmings ?

Le journal Le Monde du 29 janvier dernier consacre quatre pages (1) au rejet croissant des politiques de retour à la neutralité carbone. Cette inflexion correspond généralement à l’arrivée au pouvoir de gouvernements de droite ou d’extrême droite. Des pays hier à la pointe de la transition écologique sont en train de tourner casaque : l’Allemagne, la Suède…  En France, les bonnes intentions du gouvernement se heurtent régulièrement aux crises sociales, notamment la fronde en cours des agriculteurs, qui neutralisent toutes les mesures climatiques. Le rejet de l’écologie participe au succès des politiciens populistes un peu partout sur la planète (Donald Trump, Javier Milei …). En Angleterre, les actions militantes et non-violentes de l’organisation « Just Stop Oil » déclenchent les réactions parfois très violentes des automobilistes affectés par les blocages routiers :

On se dirige assez rapidement vers un rejet épidermique de toute forme de remise en question de notre mode de vie, qui fait le lit des populismes et des extrémismes, rajoutant la crise politique à la crise climatique.

Dans le même temps, la vulgarisatrice scientifique Sabine Hossenfelder publie une vidéo alarmiste dans lequel elle peine à contenir un sentiment de panique :

Hossenfelder relaie une information restée jusqu’ici confidentielle. Les modèles climatiques les plus pessimistes avaient été jusqu’ici rejetés par les spécialistes au prétexte qu’ils ne rendaient pas bien compte des évolutions climatiques passées. De récentes recherches suggèrent au contraire qu’ils seraient plus fiables que les modèles plus optimistes. Si cela se confirme, nous sommes condamnés à un réchauffement moyen de plus de cinq degrés Celsius. Elle rappelle les conséquences prévisibles de cette catastrophe annoncée : flux migratoires hors de contrôle, guerres, crise économique globale, pandémies, etc. Elle nous donne encore 20 ans de sursis, tout au plus, avant l’effondrement civilisationnel.

Le mythe du suicide de masse des lemmings comme mécanisme d’autorégulation de l’espèce est aujourd’hui rejeté. Les animaux ne participent pas à des suicides collectifs. Sauf une espèce, semble-t-il : les humains.

Le plus troublant dans le phénomène du dérèglement climatique n’est pas le déni, la désinformation, la mauvaise foi des climato-sceptiques, l’indifférence du public, mais bien la violence qui accompagne ce rejet de la réalité. Voyons si René Girard peut nous éclairer sur cet aspect.

On connaît mon approche : toute révélation est une crise. Plus le monde scientifique expose les faits, plus il ajoute à l’angoisse liée à l’effondrement du monde tel que nous le connaissons. Or ce n’est pas, je pense, la dimension matérielle qui préside à cette anxiété. Notre espèce a démontré une formidable capacité d’adaptation. Qu’on pense à la reconstruction de l’Europe après la seconde guerre mondiale. La dimension symbolique est, elle, largement ignorée. Notre psyché repose sur l’image que nous avons de nous-mêmes, individuellement et collectivement. Ce qui nous est, de loin, le plus insupportable, c’est le constat que nous ne sommes pas purs et innocents. Dès que cette image est ébréchée, se met en place le mécanisme qui permet de la rétablir : accuser l’Autre de nos malheurs, expulser le mal, trouver un bouc émissaire. Ce mal, diffus, tabou, impensable, nous fait mille fois plus peur que les armes de destruction massives, les épidémies ravageuses, les catastrophes naturelles, l’effondrement économique. Or dans le cas du dérèglement climatique, l’Occident se voit mis face à sa responsabilité écrasante dans la catastrophe, sans possibilité de blâmer quelqu’un d’autre. Nous ne sommes plus les maîtres du monde, seulement ses destructeurs.

Les acteurs de cette révélation sont de deux ordres. Le monde scientifique n’accuse personne et fait son boulot : exposer les faits, prédire les conséquences. L’absence d’accusation rend très malaisé le recours à la contre-violence. Dans ce cas, on fera appel au déni. Les militants écologistes, eux, accusent : c’est l’ensemble du système, des grandes compagnies aux simples consommateurs, en passant par les politiques, qui porte la faute et qui détient la solution. L’accusation explicite déclenche immédiatement la réaction violente. Il ne fait pas bon être écologiste ces temps-ci.

J’affirme que le phénomène est du même ordre que celui que j’ai encore exposé récemment dans ma conférence sur Genèse 9 (2). La faute, un acte incestueux, menace l’image de patriarche parfait de Noé et par extension, la pureté de toute la communauté. La tentative de dénonciation de la faute par la victime se solde par la malédiction qui la frappe. Toute la violence de la communauté est projetée sur la victime. Je dis victime et non victime émissaire, pour distinguer la violence qui s’abat sur l’annonciateur – qui est déjà victime avant que la résolution sacrificielle ne se mette en place – de celle qui frappe un membre arbitraire de la communauté.L’expulsion de la source du scandale ramène paix et concorde, fût-ce au prix du déni de la réalité, de l’injustice, du silence.

Dans le cas du dérèglement climatique, les victimes sont principalement les jeunes générations, qui auront à supporter les conséquences de l’irresponsabilité des anciens (dont je suis). Les mouvements qui militent pour une transition écologique rapide et volontaire sont composés en majeure partie de jeunes (par exemple, Extinction Rebellion). La dérive politique actuelle toujours plus à droite, vers toujours plus de climato-scepticisme et vers des réactions toujours plus violentes, s’apparente à une tentative de résolution sacrificielle, dans laquelle les parents n’hésitent pas à sacrifier leurs enfants, non, comme on l’entend toujours, pour préserver la matérialité de leur mode de vie (nous ne sommes pas ces monstres d’égoïsme), mais bien plus pour défendre avec l’énergie du désespoir l’image de pureté que toute société humaine construit d’elle-même et qui garantit sa stabilité. Pour préserver nos mythes.

J’aimerais pouvoir glisser ici un paragraphe qui s’intitulerait « solutions ». Je préfère être honnête : je n’en vois aucune. Aucune solution matérielle, idéologique ou politique assez crédible pour prétendre vaincre le mécanisme anthropologique le plus souterrain et le plus puissant : ôter le mal du milieu de nous, quoi qu’il en coûte.

Soyons girardien jusqu’au bout. Cette crise sacrificielle est inévitable. Nous retournerons l’épée contre nos frères, contre nos enfants ; c’est ce que nous avons toujours fait dans les grandes crises existentielles, et ce que nous ferons encore cette fois-ci. Je réitère cependant ma foi profonde dans le message eschatologique des Ecritures : c’est au cœur de cette crise, et seulement là, que nous pourrons trouver en nous les ressources pour nous reconnaître impurs, nous pardonner les uns les autres et, alors seulement, devenir capables de prendre notre destin en main.

Nous ne sommes pas des lemmings. C’est, au contraire, pour survivre que nous nions la réalité, que nous cherchons par tous les moyens à préserver notre monde. Nous ne savons que trop bien les risques d’un effondrement de l’image collective, celle qui garantit la supériorité de notre culture, de nos valeurs, de nos croyances. C’est un mensonge, soit. Girard nous apprend pourtant que c’est un mensonge vital. La crise multiforme qui secoue le monde a pour enjeu d’apprendre à vivre ensemble sans ce mensonge. Sacré défi.

(1) Le Monde 29/01/2024, Le pacte vert européen à l’épreuve de contestations croissantes

(2) Conférence Bible et violence du 8/1/2024 : Maudit soit Canaan !

La grande coalition du ressentiment

Un billet, publié il y a quelque temps par le blogue, nous a proposé de regarder les relations internationales contemporaines à travers le prisme de l’humiliation (https://emissaire.blog/2023/10/10/relations-internationales-humiliation-oligarchie-et-desir-triangulaire/). Un pont paraît ainsi envisageable entre les rapports humains interdividuels et ceux qui font interagir les peuples. Par interpolation, il est donc aussi probable que cela vaille pour les rapports entre communautés d’identité, que celle-ci soit objective ou imaginaire.

Le choix du terme d’humiliation me pose néanmoins un problème. Il tient à sa définition multiple : à la fois action d’humilier, fait d’être humilié, action de s’humilier soi-même, sentiment d’une personne qui a été humiliée par autrui ou par elle-même, enfin le fait ou l’acte qui humilie. Si ce foisonnement autour d’un tronc unique n’est pas dénué d’intérêt, il peut être source d’ambiguïtés.

Je lui préfère celui de ressentiment dont la définition actuelle et désormais communément admise, est :  “Animosité que l’on ressent des maux, des préjudices que l’on a subis, avec le plus souvent le désir de se venger” [1]. Il est à la fois un effet attribuable à une cause passée et la cause d’une action (ou inaction) à venir. Le ressentiment est un processus psychologique. Il a pour synonymes rancœur et rancune. Ce terme relativement univoque a néanmoins plusieurs antonymes : amour, amitié, oubli et pardon. Il s’agit donc d’un mot qui se trouve à la convergence de multiples antonymes qui n’ont pas grand’chose de commun. Si l’amour et l’amitié sont indéniablement proches, leurs rapports avec l’oubli et le pardon sont moins immédiats. En poursuivant la chaîne des antonymes, souvent éclairante, nous nous éloignons encore de notre point de départ : à l’amour répond la haine, à l’amitié, l’hostilité et à l’oubli, le souvenir ou plutôt ici la “rumination” ainsi que le signale Max Scheler en 1912 dans L’homme du ressentiment [2]. Seuls en définitive les antonymes de pardon nous permettent de revenir au ressentiment, à la rancune, à la rancœur, auxquels nous pouvons ajouter, pour faire bonne mesure, la condamnation, la revanche et les représailles.

Cette diversité met en évidence la complexité du ressentiment et la difficulté à interagir pour l’atténuer ou, mieux encore, le faire disparaître.

Dès ses premiers essais, René Girard a attiré notre attention sur cet agrégat de passions modernes que forment l’envie, la jalousie et la haine impuissante, identifiées par Stendhal. Puis, dans son incarnation romanesque dostoïevskienne, celle du narrateur (judicieusement innommé) des Carnets du sous-sol. Le ressentiment est ainsi devenu central dans la théorie mimétique. Nietzsche, promoteur du vocable de ressentiment est ainsi lui-même montré comme rongé par cet affect face à Wagner. La figure du modèle-obstacle, dès lors qu’elle est vue à travers le filtre d’un sentiment d’infériorité et d’impuissance, conduit au ressentiment chez celui qui se sent incapable de triompher de son rival.

Dans le monde contemporain des réseaux sociaux, le ressentiment s’assume et se manifeste sous le terme de “haters[3]. Et un débat se poursuit pour savoir si, en politique, le qualificatif de populisme est péjoratif ou non : il est en tout cas la désignation d’un rapport d’animosité entre le peuple et les élites, ceux de quelque part et ceux de nulle part, ceux qui souffrent des évolutions en cours et ceux qui les perçoivent comme des opportunités, etc.

Ce petit tour d’horizon sémantique nous invite à ne pas fonder trop d’espoirs sur notre capacité à susciter l’amour ou l’amitié, ou même à rechercher l’oubli des préjudices passés, ce qui serait au demeurant probablement une erreur (il ne faut pas oublier ce qui nous fonde, seulement l’accepter comme un fait historique). Peut-être les obtiendrons-nous par surcroît au terme d’un long et difficile processus de réconciliation mais il serait illusoire d’espérer passer du ressentiment à l’amitié ou à l’amour d’un coup.

Il vaut sans doute mieux nous concentrer sur une première étape préalable à tout objectif plus ambitieux : la recherche du pardon, cette miséricorde dont Osée (6, 6) nous dit que Dieu la préfère au sacrifice dans l’Ancien Testament, citation que lui emprunte le Christ (Matthieu, 9, 13), lequel la précède d’une injonction hautement signifiante :  “Allez donc apprendre ce que signifie” cette parole. Or apprendre son sens, c’est se rendre capable de la pratiquer et de se convaincre des avantages qu’elle procure.

Nous sommes les témoins largement impuissants de la constitution d’une vaste coalition qu’unit le ressentiment. Ce ressentiment a d’indéniables racines, entre exploitation de ressources matérielles, asservissement humain, orgueil abaissé par la domination exercée et ressentie. Il peut naître parmi les héritiers de grands empires comme la Chine, la Russie, l’Iran, l’Inde, la Turquie et les éphémères califats arabes notamment, lesquels réunissent aujourd’hui plus de la moitié de la population mondiale. Viennent s’y adjoindre les pays issus des décolonisations des empires européens aux XIXe et XXe siècles, toute l’Amérique latine et l’Afrique ainsi que le Sud-Est asiatique notamment. Bref les trois quarts du monde au bas mot et non ce que nous avions appelé un temps révolu, le tiers monde.

Un tel ressentiment se manifeste jusqu’à l’intérieur des États, qui le suscitent par ailleurs, où se maintiennent des projets séparatistes souvent hérités d’une longue histoire culturelle (par exemple en Catalogne, au Pays Basque ou en Irlande, en Belgique, etc.). Et au-delà des particularismes culturels, s’ajoutent les rancœurs qu’ont pu susciter le patriarcat, le colonialisme, l’esclavage, le racisme, l’homophobie, etc.

Un activiste inspiré pourrait publier un Manifeste du parti du ressentiment proclamant “Rancuniers de tous les pays et de toutes les communautés, unissez-vous !” si les mots employés pour ce faire n’étaient pas aussi péjoratifs. Cette union pourrait néanmoins buter sur une intersectionnalité complexe où malgré d’étranges tentatives de rapprochements, les féministes pourraient éprouver par exemple quelques difficultés à faire durablement cause commune avec les Talibans afghans. Les particularismes identitaires devraient faire obstacle à cette unification, comme les intérêts divergents des prolétaires des empires coloniaux et des peuples colonisés et/ou à bas coûts de main d’œuvre limitèrent et réorientèrent les objectifs des internationales communistes au XXe siècle.

Avatar du “souci des victimes” mis en évidence par René Girard en 1999 dans Je vois Satan tomber comme l’éclair, il semblerait bien que le XXIe siècle, en espérant qu’il ne s’agisse pas de tout le troisième millénaire, soit celui du ressentiment ou ne soit pas… Les évolutions sont désormais tellement rapides que nous pouvons raisonnablement espérer qu’un affect chasse l’autre. Mais sera-t-il ou non préférable à celui qui sature aujourd’hui notre horizon ?

Nous connaissons la formule de l’homme du souterrain dans les Carnets du sous-sol de Dostoïevski, prototype du ressentiment : “Eux, ils sont tous et moi, je suis seul”. Bizarrement la grande coalition du ressentiment tend à l’inverser. Bientôt, ce seront les “victimes” de l’animosité venue de toutes parts qui se sentiront comme des îlots isolés dans un océan de rancœurs qui les condamneront en raison de leur domination réelle ou supposée. Et le risque sera alors grand que le suprémacisme les guette : dominants hier et à l’origine du ressentiment de bien des communautés, ils se trouvent à leur tour submergés par le ressentiment qu’engendrent chez eux les politiques d’égalité. Le ressentiment qui avait semblé un rapport humain asymétrique tend à devenir une relation symétrique. Ainsi se diffuse-t-il toujours plus largement : par exemple les difficiles et lents succès du féminisme ont-ils fait naître un ressentiment masculiniste.

Si bien peu semblent proclamer la parole d’Osée et chercher les voies et moyens de la mettre en pratique, la miséricorde, cette forme de générosité qui conduit à pardonner, devrait pourtant être le projet partagé de l’humanité. Cette apocalypse-révélation est-elle proche, inévitable ou inaccessible ?


[1] Je recourrai ici aux définitions de Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL) commodes pour des recherches en ligne.

[2] Max Scheler nous indique également que ce mot n’a pas d’équivalent en allemand et que Nietzsche l’a emprunté au français tel quel. Quant au mot anglais resentment, il ne fait guère mystère de son étymologie.

[3] Voir nos développements ici : https://emissaire.blog/2022/10/04/influenceurs-trolls-et-haters/ et https://emissaire.blog/2022/12/18/ne-jugez-pas-et-vous-ne-serez-point-juges/ notamment.

La violence aujourd’hui : lecture comparée de Jacques Ellul et René Girard 

Après avoir remarqué que la comparaison entre ces deux auteurs se justifie pleinement par le respect et même l’inspiration réciproque qu’ils ont ouvertement reconnu, il s’agira de constater la définition semblable qu’ils ont de la nature de la violence ainsi que de ses caractéristiques spécifiquement contemporaines. En effet, ces deux penseurs reconnaissent que la continuité, la réciprocité, l’identité, le mensonge et la tentative de justification caractériseront toujours la violence. Ils démontrent également que la spécificité de la violence contemporaine se situe dans sa massification : elle n’est pas proportionnellement plus grande que dans les sociétés précédentes mais elle se manifeste dans des phénomènes plus globaux et moins individuels.

À partir d’un tel constat, la recherche se focalisera sur l’origine d’une telle massification à travers l’étude successive de deux pistes historiques : une évolution des conditions matérielles et une évolution de la vie spirituelle.

La piste matérielle montrera que, aux yeux de Jacques Ellul comme à ceux de René Girard, le développement de la technique joue un rôle fondamental dans la massification de la violence. Pourtant cette explication seule reste insatisfaisante, dans la mesure où elle ne permet pas de comprendre pourquoi les violences individuelles ont pu quant à elles diminuer.

La piste spirituelle nous montrera alors que les deux penseurs identifient la Révélation Chrétienne comme étant à l’origine de la diminution des violences individuelles. L’effet de cette Révélation serait même bien plus considérable puisqu’elle se trouverait aussi, par la désacralisation qu’elle produit de la Nature, à l’origine du développement du phénomène technique lui-même.

C’est à ce moment de la réflexion qu’il sera néanmoins possible d’identifier une différence majeure quant à la conception de l’histoire de la Révélation, entre Jacques Ellul le protestant et René Girard le catholique. Si le premier considère l’histoire comme un processus de trahison toujours plus important du Christianisme, le second voit dans nos évolutions une prise de conscience de plus en plus fondamentale de la Vérité.

Cette réflexion sur la réception de la Révélation sera alors l’occasion de terminer la recherche par une tentative de prospective quant aux évolutions futures de la violence. Elle se fera par l’intermédiaire de la notion d’Apocalypse, puisque pour les deux auteurs cette notion désigne avant tout le moment où les choix humains amènent l’histoire à son terme et conduisent à une Révélation totale de la Vérité. Ainsi l’article constatera que, pour Jacques Ellul comme pour René Girard, l’avenir est en balance. Il peut mener à la violence absolue si l’humanité choisit la voie de la puissance avec la technique, tout comme au renoncement complet à la violence si l’humanité choisit la voie de la Charité avec la Révélation. Une chose reste cependant certaine : l’avenir nous met face à un choix radical auquel il est impossible d’échapper !

Féminicides

Alors qu’à ce jour le mot « féminicide » n’est pas accepté dans le dictionnaire de l’Académie Française, le Petit Robert l’a intégré dans ses pages en 2015 et Le Robert en a même fait son « mot de l’année » en 2019. Ce choix est le résultat de dix ans de matraquage politico-médiatique d’une information inexacte, résumée en ces termes par Nadine Morano, alors secrétaire d’Etat à la Famille : « Une femme meurt tous les deux jours et demi sous les coups de son compagnon ». Corolaire de cette déclaration erronée : « la lutte contre la violence faite aux femmes » est déclarée « grande cause nationale 2010 », comme si un sujet aussi crucial devait cesser d’être une priorité d’une année à l’autre !

Depuis, l’usage inapproprié et envahissant du mot « féminicide », toujours absent de notre code pénal malgré la pression de multiples associations féministes [1], fait l’objet d’un quasi consensus des médias [2] et des dirigeants politiques. Pourtant, il cache une réalité fort différente qui intéresse les amateurs de la pensé girardienne pour trois raisons en particulier.

Premièrement, lorsque le site France Info titre, récemment encore : « Féminicides : une femme tuée tous les trois jours en France » [3], il est malheureusement bien en dessous de la réalité. Les chiffres repris en boucle par la presse ne concernent qu’un petit échantillon des « morts violentes féminines en France », à savoir celles survenues « au sein du couple [4] », soit environ 120 cas par an seulement, sur un total annuel de plus de 800 morts violentes [5], autrement dit : moins de 15% des victimes… La réalité est que plus d’une femme par jour est tuée en France.

Les articles de presse et campagnes politiques sur la violence meurtrière mettent l’accent sur le statut de « femme victime», à qui il conviendrait de rendre « femmage » selon le nouveau vocabulaire woke [6]. En ce sens, ils occultent essentiel : le sujet majeur n’est pas de distinguer le sexe de la victime, mais plutôt celui de l’auteur d’une telle violence :

  • les auteurs de morts violentes de toutes catégories sont à 85% des hommes,
  • les victimes de ces mêmes morts violentes sont à près de 70% aussi des hommes [7],
  • seulement au sein du couple il en va autrement, puisque les victimes sont là à 80% des femmes (pour une raison simple : les couples sont à 95% hétérosexuels en France),
  • pour autant, au sein des couples de même sexe, quasiment aucune femme ne tue sa conjointe, alors qu’un homme tué sur 6 l’a été par son ex, conjoint ou son partenaire.

On le voit, contrairement à l’a priori, les femmes ne sont donc proportionnellement pas « plus victimes » de la violence des hommes que les hommes, mais moins. A minima, à l’heure du féminisme irrationnel, qu’il soit permis de pasticher cette boutade de Groucho Marx : en termes de victimes, « les hommes sont des femmes comme les autres » !

Enfin, même si la grande majorité des victimes de meurtres au sein des couples sont des femmes, n’oublions pas que, par ailleurs, tous les 15 jours, on dénombre un homme tué par sa femme ou son ex-femme, sans même que le ministre de la Justice éprouve besoin d’y faire allusion dans sa déclaration officielle 2023 sur le sujet [8]. Pourtant, ce nombre de victimes hommes ne diminue hélas pas, contrairement à celui des meurtres de femmes qui, pour sa part, est en baisse régulière depuis plus de 15 ans, fort heureusement.

On le voit, les femmes ne sont donc pas globalement plus « victimes » de la violence des hommes, ni en nombre, ni en nature. Elles ne sont pas des victimes plus « innocentes » que ne le seraient les hommes tués.

Deuxièmement, il n’existe dans les faits que peu de femmes qui « meurent sous les coups de leur conjoint ou de leur ex » ; une dizaine de cas par an, tout au plus [9]. Qu’on me comprenne bien. Il ne s’agit ici ni de minimiser la violence masculine, ni de ne pas compatir avec les victimes de coups portés par leur conjoint, ou de ne pas s’en alarmer. C’est dix de trop, mais c’est quinze fois moins que le chiffre répété en boucle par la plupart des medias dominants.

Or, comme le disait Albert Camus, « mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde ». Cette précision sur la réalité intéresse ici particulièrement les girardiens : « les morts violentes au sein du couple » ne sont que très minoritairement la conséquence d’une violence ordinaire qui tournerait mal (violence ayant entraîné la mort, sans intention de la donner : 1% des cas. Acte passible de 15 ans de prison cf. Bertrand Canta). Elles sont, à 99% des cas, des meurtres (passibles de 30 ans de prison) et des assassinats avec circonstance aggravante (passibles de la perpétuité). Ces meurtres et assassinats sont certes souvent commis sous l’emprise de l’alcool ou de stupéfiants, des deux parties, mais avec usage d’une arme, et non pas suite à des coups assénés (arme blanche ou arme à feu dans 70% des cas).

Ces meurtres ne sont pas le résultat d’une violence « ordinaire » sans raison précise, mais résultent de« disputes » et de « séparations non acceptées » (d’où le pic de criminalité constaté au mois d’août, quand survient le sujet épineux du « partage des enfants »). Le troisième mobile de meurtre du conjoint, qui se révèle le plus fréquemment identifié par le ministère de l’Intérieur, après « disputes » et « séparations non acceptées », fait référence à des mots qui résonnent particulièrement aux oreilles des girardiens : la « jalousie » avec « meurtre du conjoint », voire du « rival ».

Ainsi donc, les auteurs de meurtres « au sein du couple » sont pour la plupart les perdants d’une rivalité poussée aux extrêmes, débouchant sur une situation qu’ils ne supportent pas. Ils perdent leur conjoint, parti bien souvent avec une femme plus jeune ou un autre homme. Dans bien des cas, les hommes perdent au passage la garde de leurs enfants, quand ce n’est pas leur droit de visite… Tout cela est invivable pour eux. Confronté à pareil désespoir, ils ne voient pas d’autre solution que le meurtre du conjoint, voire du rival. Mais chacun sait que le meurtre ne peut jamais être une solution.

La troisième information, tout aussi précieuse que dramatique, fournie par l’analyse des « morts violentes au sein du couple » publiée par le ministère de l’Intérieur est la suivante : dans près d’un cas sur 3, le meurtrier met fin à ses jours, juste après son acte (1 cas sur 2, si l’on ajoute les tentatives de suicide).

Pire encore, dans un cas sur 7, le meurtre est commis en présence d’enfants mineurs, que le meurtrier tue souvent après s’en être pris à son conjoint. Ces chiffres témoignent qu’au sein du couple plus qu’ailleurs, les auteurs de meurtres sont très rapidement conscients de l’impasse que constitue leur montée aux extrêmes de la violence. S’ils ont pu croire un moment que le meurtre du rival ou de l’objet du désir était une solution possible à leur désespoir affectif, à peine le sacrifice effectué, ils réalisent souvent très rapidement que la vengeance ne peut mener nulle part. Conséquence de ce constat d’impasse de la violence, ultime manifestation du désespoir, le meurtrier choisit alors dans la foulée de mettre fin à ses jours. Une sorte d’ultime message : « je sais que ce ou ces meurtres n’étaient pas la solution, mais je n’ai pas su faire autrement. Maintenant, ma vie est foutue ». Ils retournent alors la violence vers eux, aveu de leur échec, ultime sacrifice inutile.

On le voit, ces meurtres de femmes dans le cadre de la vie de couple ont beaucoup plus à nous apprendre que la simple histoire de femmes décédées sous des coups répétés d’hommes violents insuffisamment emprisonnés. Bien sûr, de trop nombreuses femmes sont victimes de coups portés par leur conjoint, et ce sujet mérite beaucoup plus d’attention, de soutien et de réponses qu’elles n’en bénéficient aujourd’hui. Mais le passage au meurtre est un autre sujet, à distinguer du premier ; le sens et la réponse à ces « sacrifices » ne sont pas de même nature ni de même intensité de violence. Continuer à amalgamer ces deux sujets par un féminisme inapproprié, à son tour agressif, généralisé à tous les hommes, ne rend service à personne.

En conclusion, on apprend plutôt de l’étude de ce sujet, d’une part que la séparation non désirée de couples, en particulier de couples avec enfants, lors du départ d’un conjoint pour vivre avec un ou une « rival(e) », n’est pas aussi anodine et sans conséquence qu’on se plaît à le dire. Une famille est une structure solide, organisée notamment pour mettre un terme au désir sans limite, à la rivalité triangulaire et à la violence qu’elle génère. Son explosion mériterait plus de mise en garde et d’accompagnement que de banalisation.

D‘autre part, on voit bien les limites que peut apporter l’accroissement des mesures répressives envers de tels meurtriers en puissance. Certes, on ne peut que partager le souci de protéger davantage les victimes potentielles de tels actes. Mais comment ne pas voir que le vrai besoin est de parvenir à réduire le nombre de pareils meurtres. Tous les meurtres sont vains, et aucune victime n’était coupable. Il convient inlassablement de le répéter et de renvoyer à l’œuvre de René Girard en appui. Certes, l’accueil et l’écoute des femmes dans les commissariats peuvent être améliorés. Mais ne prenons pas l’habitude de nous contenter de viser si bas. Ce qui doit être changé en profondeur, c’est le cœur des Hommes ; même les plus brisés ou avant qu’ils ne le soient. Et cela, nul nouveau texte de loi n’y parviendra.


[1] Selon Violaine de Filippis-Abate avocate, militante d’Osez le féminisme !, les qualifications pénales actuelles « ne permettent pas de poser un mot sur le crime perpétré en raison du sexe de la personne qui est le résultat d’une oppression patriarcale ».

[2] L’Association des journalistes professionnels a recommandé aux journalistes d’utiliser ce terme : « Le vocabulaire n’est pas neutre. Certains mots (…) minimisent ou banalisent l’acte et tronquent la réalité, comme parler de « drame conjugal » quand il y a eu féminicide ».

[3] France Info, 2 septembre 2023

[4] Recensées chaque année depuis 2006 par le ministère de l’Intérieur. « Couple » : Concept élargi aux ex conjoints (qu’ils soient concubins, pacsés, mariés,…)

[5] Les morts violentes au sein du couple représentent 18 % de l’ensemble des homicides enre­gistrés en France en 2022 : 818 cas (non crapuleux et violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner). De plus, 366 tentatives d’homicides ont été recensées au sein du couple sur un total de 3 486 tentatives. Soit 10 % du total.

[6] https://www.noustoutes.org/mur-femmages-2023. « féminicides en France, mur des femmages ».

[7] « Les homicides en France de 2016 à 2021 ». https://ses.ens-lyon.fr/actualites/rapports-etudes-et-4-pages/les-homicides-en-france-de-2016-a-2021-ssmsi-juin-2022

[8] Le Monde, 02/01/2024 : « En 2023, 94 féminicides ont été commis en France, contre 118 en 2022, annonce Eric Dupond-Moretti ».

[9] Rapport DAV 2022, Délégation aux victimes, structure commune à la police nationale et à la gendarmerie natio­nale.

Les livres des révélations

Commémorer le centenaire de la naissance de René Girard en 2023 a fourni à beaucoup d’entre nous l’occasion de réfléchir à la meilleure présentation de la théorie mimétique. Si de nombreux ouvrages ont été récemment publiés jusqu’à dépasser le millier de pages avec la Biographie de Benoît Chantre, il m’a semblé nécessaire d’aller en sens inverse vers la concentration la plus extrême : à la recherche d’une formulation la plus synthétique possible, j’en propose une un peu différente des habituelles en les regroupant toutes sous un seul vocable, celui de « révélations ». La révélation est “l’action de porter à la connaissance quelque chose de caché, d’inconnu” [1]. Le geste de René Girard est tout entier gouverné par l’espoir de révéler quelques évidences essentielles de l’histoire de l’humanité, de son origine à son horizon, qu’un voile de méconnaissance recouvre et qu’il faut déchirer.

Son insistance troublante pour beaucoup de ses lecteurs sur l’apocalypse aurait dû nous déciller. Présent dès son premier livre, le terme, qu’il faut comprendre plus comme une allusion aux petites apocalypses des évangiles synoptiques qu’à la grande apocalypse de Jean, répond à un enjeu de vérité. Pour René Girard, la vérité existe et est atteignable ou, à tout le moins, approchable. Il s’oppose ainsi aux relativismes et déconstructivismes en se mettant à l’écoute de la voix du réel.

Remise dans l’ordre de la chronologie humaine, la théorie mimétique se présente en définitive comme la succession de quatre révélations :

  • l’origine violente des institutions qui ont permis à l’humanité de persister dans l’être,
  • l’innocence des victimes des rituels sacrificiels,
  • le caractère mimétique de nos désirs,
  • l’horizon d’une issue apocalyptique à venir pour sortir définitivement de la violence induite par nos désirs sans avoir à recourir à des institutions qui conservent en elles une part de violence pour être efficaces.

D’une certaine manière, la plupart des titres de ses ouvrages majeurs font écho à ces révélations. Sur le plan le plus global, Des choses cachées depuis la fondation du monde, son plus grand succès de librairie, exprime au mieux son projet.

La révélation de l’origine violente des institutions est l’objet de La violence et le sacré. Si Sigmund Freud et Claude Lévi-Strauss ont mis René Girard sur la voie, seules ses propres analyses des mythes et des rites l’ont conduit à ce qu’il entend nous dévoiler sur l’hominisation et l’institutionnalisation des communautés primitives. Si ces événements initiaux ne sont pas datables (ils sont supposés se dérouler durant la préhistoire, au néolithique à coup sûr, au mésolithique très probablement et, pour certains, au paléolithique), leur probabilité d’occurrence est accrue par les étranges significations des mythes, rites et interdits qui nous sont parvenus, plus ou moins déformés, de ces époques, par ailleurs accessibles seulement par l’archéologie et la paléoanthropologie.

Le Bouc émissaire insiste sur la révélation de l’innocence des victimes des rituels sacrificiels, qu’a permise la Passion du Christ, événement historique situé il y a bientôt 2000 ans : il a fait basculer le monde dans un processus lent de dévoilement des ambiguïtés du sacré et d’exposition à la violence, privant l’humanité de ce que René Girard appelle ses « béquilles sacrificielles ».

Le lieu inaugural de la troisième révélation se trouve dans le premier livre publié par René Girard : Mensonge romantique et vérité romanesque. Désir triangulaire, désir mimétique ou mimésis d’appropriation, appellation qui a évolué au fur et à mesure de la maturation de l’hypothèse, la révélation de ce mécanisme central des rapports humains est à la convergence des dévoilements opérés par les plus grands romanciers et dramaturges occidentaux entre la fin du XVIe et le début du XXe siècle. Leurs œuvres accompagnent la période de l’histoire où le travail des Évangiles a commencé à produire ses effets de minage de l’ordre sacré précédent, sans parvenir à fonder complètement et définitivement un monde débarrassé de la violence des rapports humains, comme les petites apocalypses semblaient l’avoir d’ailleurs prophétisé.

Commencé dans la préhistoire, l’itinéraire se termine par une ultime révélation qui devrait se situer dans un au-delà de l’histoire. Elle a été précisée dans Achever Clausewitz, l’ouvrage testamentaire écrit au crépuscule d’une vie de recherches aussi atypiques que fécondes. L’échec du politique et de son corollaire le droit vient redoubler celui des religions et, ajouterons-nous, les faiblesses des régulations économiques face aux passions tristes déchaînées. Dès lors, il ne reste qu’à espérer avec Hölderlin que “là où est le péril, croît aussi ce qui sauve”. Face à l’échec des institutions de moins en moins aptes à contenir les violences suscitées par notre individualisme, lequel n’a cessé de se développer depuis le XVIe siècle, une seule solution semblerait encore envisageable : sortir de la violence et se passer d’institutions désormais impuissantes. L’état du monde nourrit un grand scepticisme sur ce devenir, à moins que ce qui sauve ne grandisse à proportion des périls qui guettent.

Pour en revenir à l’origine de ce billet, il me semble que René Girard s’est voulu un révélateur de(s) moments cruciaux de l’aventure humaine ; meurtres fondateurs, Passion et montée aux extrêmes vers la seule issue durable, quoique improbable pour la majeure partie d’entre nous, mais seule conforme aux trois révélations antérieures : un monde qui n’aurait plus besoin du sacré pour contenir la violence, les convertis aux vérités d’évangile étant miséricordieux et préservés de la concupiscence. Une telle utopie a été définie depuis bien longtemps et a pour nom, là encore, un seul vocable : le Royaume.


[1] Définition du CNRTL.

Petite épistémologie de la théorie mimétique

Souvent dans ce blogue et ailleurs, on peut lire des articles et des commentaires qui cherchent à répondre aux principales critiques adressées à la théorie mimétique (TM). Le désir ne saurait se limiter à un phénomène mimétique, ni le mécanisme sacrificiel constituer la racine de toutes les violences. Cette démarche se double souvent d’une comparaison avec d’autres penseurs influents, qui, sur tel ou tel sujet, détiennent « plus » de vérité que la TM. Le risque qu’elle comporte est de s’éloigner des thèses girardiennes au point de leur enlever leur pertinence.

C’est la question de l’épistémologie de la théorie mimétique, soulevée un peu partout, mais rarement abordée directement. Elle a pourtant son importance, notamment préalablement à toute tentative d’extension du domaine de la TM, ou de sa réfutation.

Une question centrale dans toute réflexion épistémologique est celle du paradigme (1). Il existe différents points de vue sur un même phénomène. L’erreur courante est de critiquer une théorie à partir d’un point de vue qui lui est étranger. Par exemple, si on critique la TM à partir du paradigme psychanalytique, on n’aura aucun mal à en démontrer la fausseté si tel est l’objectif ; mais cette démonstration s’apparente à un biais de confirmation, elle est sans valeur.

Mon premier article sur le blogue partait d’une analyse psychologique d’un texte de la Bible ; Christine Orsini m’avait, à l’époque, donné une leçon de choses, en me signalant justement cette erreur paradigmatique. En substance, disait-elle, vous avez parfaitement le droit d’adopter un point de vue psychologique, mais en aucun cas de prétendre que c’est un point de vue girardien.

Pour qu’une méta-analyse puisse nous apprendre quelque chose, elle devrait se situer en surplomb de la théorie qu’elle analyse, et de toutes les théories qu’elle convoque dans son initiative. Je postule ici (évidemment, ce postulat est sujet à discussion) qu’un point de vue qui engloberait tous les autres points de vue, appelons cela « la Vérité », s’il existe, n’est pas accessible à la raison. Nous sommes condamnés à étudier un phénomène depuis différents points de vue (avec différentes théories), chacun d’eux étant par principe borné (et l’étude de ce bornage est précisément l’affaire de l’épistémologie). Nous ne pouvons espérer nous approcher de la vérité qu’en adoptant successivement ces différents paradigmes, tout en évitant de les confondre. Bien sûr, il est parfois possible de fusionner deux paradigmes, mais force est de constater que ce tour de force est plutôt rare. Je pense aux tentatives infructueuses d’unification de la physique quantique et de la relativité d’Einstein, ou à l’incompatibilité entre psychologie et sociologie.

Qu’on me permette une métaphore. Le réel est une statue située au centre d’une rotonde. Les spectateurs, confinés sur la passerelle circulaire qui entoure la statue, ne peuvent pas accéder à la vision englobante, ils ne peuvent en voir à chaque moment que tel ou tel aspect, conditionné par leur position sur la passerelle. De tel point de vue, la statue nous apparaîtra comme un être puissant, effrayant, menaçant. De tel autre, comme une mère aimante et protectrice. De tel autre encore, comme un être indifférent, tout à ses mystérieuses affaires. Etc. La seule possibilité d’accès à la vérité de la statue consiste à tourner autour et à contempler ses multiples faces.

Ce postulat a pour conséquence que la démarche classique de la méthode scientifique, qui consiste à confronter une théorie à l’expérience, a ses limites. Aucune théorie ne pourra jamais rendre compte de tout le réel (ne fût-ce que parce qu’une théorie est par définition une généralisation, une simplification, alors que le réel se caractérise par son infinie complexité). L’exercice qui consiste à dévaloriser une théorie en démontrant qu’elle ne rend pas compte de tel ou tel phénomène est aisé, mais il rate l’essentiel. Les grandes théories ne rendent pas compte de tout, mais elles ont le mérite de bouleverser en profondeur nos représentations symboliques et de rendre impossible tout retour en arrière. Elles sont des « game changers ».

Comment catégoriser la TM avec cette approche ? On l’a suffisamment dit, la TM se mêle de pratiquement toutes les disciplines « classiques » en sciences humaines, au point qu’on la soupçonne parfois d’être un fourre-tout sans réelle pertinence. Ce que les détracteurs de Girard ne semblent pas disposés à voir, c’est que la TM est tout sauf une tentative de synthèse des approches classiques. C’est avant tout un point de vue différent sur l’humain. On confond souvent ce paradigme nouveau avec la méthode, elle aussi nouvelle. Par exemple, son insistance sur les similitudes entre les grands romans, qui se démarque de la critique littéraire de l’époque, essentiellement axée sur les différences. Or le paradigme précède et définit la méthode. C’est l’intuition de la singularité du désir humain et de l’importance du mimétisme qui conduit à cette démarche ; ce n’est pas la démarche qui donne accès à l’intuition.

A bien y réfléchir, c’est ce qui distingue les grands penseurs des autres. Les savants les plus influents ont tous adopté un paradigme radicalement nouveau. Le génie de Copernic ne réside pas dans un modèle mathématique, mais dans un changement de point de vue ; il faut s’extraire de la vision nombriliste de l’univers, adopter un point de vue extérieur pour pouvoir contempler le système planétaire et comprendre que c’est le soleil qui est au centre. Newton comprend que tous les corps s’attirent mutuellement, Einstein que tout est en mouvement relatif. Une fois ce paradigme nouveau établi, le reste (observation, modèle mathématique, formulation…) n’est que cuisine.

Reste donc la question : le paradigme girardien est-il un de ces points de vue inédits sur le monde, un endroit de la passerelle où jamais personne ne s’est tenu, qui change en profondeur notre perception du réel ? La question est vaste et je l’ouvre aux commentaires. Je me contente ici de lancer le débat, avec ma petite contribution.

La preuve que le paradigme girardien est bel et bien un de ces éclairages nouveaux, je la vois, plus clairement que toute autre contribution de la TM à la connaissance, dans la découverte simultanée de l’innocence de la victime émissaire et de notre participation active ou passive à son expulsion ou à son meurtre. Il n’y a pas de phénomène plus dévastateur pour notre monde, de contribution intellectuelle qui nous oblige autant à revoir nos présupposés, nos fondations symboliques, nos identités. Copernic nous a arrachés à notre vision nombriliste de l’univers, et les réactions de panique de l’époque disent assez le bouleversement que cela représentait. Girard fait la même chose, mais, à mon avis, à une échelle supérieure encore.

(1) Je ne prétends pas à une fidélité absolue à la définition épistémologique du mot paradigme. J’aime bien la définition d’Edgar Morin : un paradigme contrôle la logique du discours. J’utilise le terme dans un sens plus géométrique : un point de vue donné sur un phénomène ou un ensemble de phénomènes donnés.