Voici la présentation d’un article, paru initialement en anglais pour le numéro spécial sur Ellul et la violence, du Philosophical Journal of Conflict and Violence. Julien Lysenko y tente de rapprocher les conceptions de la violence à l’époque contemporaine, de Jacques Ellul et René Girard. Julien Lysenko, né en 1987, est chercheur indépendant et enseignant de philosophie. Diplômé d’un master recherche en philosophie et épistémologie, il a en premier lieu orienté ses travaux autour de la construction du savoir humain et du bonheur, puis s’est spécialisé dans les œuvres de Jacques Ellul et René Girard.
L’article dans son intégralité, en version française, est à télécharger ici :
Après avoir remarqué que la comparaison entre ces deux auteurs se justifie pleinement par le respect et même l’inspiration réciproque qu’ils ont ouvertement reconnu, il s’agira de constater la définition semblable qu’ils ont de la nature de la violence ainsi que de ses caractéristiques spécifiquement contemporaines. En effet, ces deux penseurs reconnaissent que la continuité, la réciprocité, l’identité, le mensonge et la tentative de justification caractériseront toujours la violence. Ils démontrent également que la spécificité de la violence contemporaine se situe dans sa massification : elle n’est pas proportionnellement plus grande que dans les sociétés précédentes mais elle se manifeste dans des phénomènes plus globaux et moins individuels.
À partir d’un tel constat, la recherche se focalisera sur l’origine d’une telle massification à travers l’étude successive de deux pistes historiques : une évolution des conditions matérielles et une évolution de la vie spirituelle.
La piste matérielle montrera que, aux yeux de Jacques Ellul comme à ceux de René Girard, le développement de la technique joue un rôle fondamental dans la massification de la violence. Pourtant cette explication seule reste insatisfaisante, dans la mesure où elle ne permet pas de comprendre pourquoi les violences individuelles ont pu quant à elles diminuer.
La piste spirituelle nous montrera alors que les deux penseurs identifient la Révélation Chrétienne comme étant à l’origine de la diminution des violences individuelles. L’effet de cette Révélation serait même bien plus considérable puisqu’elle se trouverait aussi, par la désacralisation qu’elle produit de la Nature, à l’origine du développement du phénomène technique lui-même.
C’est à ce moment de la réflexion qu’il sera néanmoins possible d’identifier une différence majeure quant à la conception de l’histoire de la Révélation, entre Jacques Ellul le protestant et René Girard le catholique. Si le premier considère l’histoire comme un processus de trahison toujours plus important du Christianisme, le second voit dans nos évolutions une prise de conscience de plus en plus fondamentale de la Vérité.
Cette réflexion sur la réception de la Révélation sera alors l’occasion de terminer la recherche par une tentative de prospective quant aux évolutions futures de la violence. Elle se fera par l’intermédiaire de la notion d’Apocalypse, puisque pour les deux auteurs cette notion désigne avant tout le moment où les choix humains amènent l’histoire à son terme et conduisent à une Révélation totale de la Vérité. Ainsi l’article constatera que, pour Jacques Ellul comme pour René Girard, l’avenir est en balance. Il peut mener à la violence absolue si l’humanité choisit la voie de la puissance avec la technique, tout comme au renoncement complet à la violence si l’humanité choisit la voie de la Charité avec la Révélation. Une chose reste cependant certaine : l’avenir nous met face à un choix radical auquel il est impossible d’échapper !
Alors qu’à ce jour le mot « féminicide » n’est pas accepté dans le dictionnaire de l’Académie Française, le Petit Robert l’a intégré dans ses pages en 2015 et Le Robert en a même fait son « mot de l’année » en 2019. Ce choix est le résultat de dix ans de matraquage politico-médiatique d’une information inexacte, résumée en ces termes par Nadine Morano, alors secrétaire d’Etat à la Famille : « Une femme meurt tous les deux jours et demi sous les coups de son compagnon ». Corolaire de cette déclaration erronée : « la lutte contre la violence faite aux femmes » est déclarée « grande cause nationale 2010 », comme si un sujet aussi crucial devait cesser d’être une priorité d’une année à l’autre !
Depuis, l’usage inapproprié et envahissant du mot « féminicide », toujours absent de notre code pénal malgré la pression de multiples associations féministes [1], fait l’objet d’un quasi consensus des médias [2] et des dirigeants politiques. Pourtant, il cache une réalité fort différente qui intéresse les amateurs de la pensé girardienne pour trois raisons en particulier.
Premièrement, lorsque le site France Info titre, récemment encore : « Féminicides : une femme tuée tous les trois jours en France » [3], il est malheureusement bien en dessous de la réalité. Les chiffres repris en boucle par la presse ne concernent qu’un petit échantillon des « morts violentes féminines en France », à savoir celles survenues « au sein du couple[4] », soit environ 120 cas par an seulement, sur un total annuel de plus de 800 morts violentes [5], autrement dit : moins de 15% des victimes… La réalité est que plus d’une femme par jour est tuée en France.
Les articles de presse et campagnes politiques sur la violence meurtrière mettent l’accent sur le statut de « femme victime», à qui il conviendrait de rendre « femmage » selon le nouveau vocabulaire woke [6]. En ce sens, ils occultent essentiel : le sujet majeur n’est pas de distinguer le sexe de la victime, mais plutôt celui de l’auteur d’une telle violence :
les auteurs de morts violentes de toutes catégories sont à 85% des hommes,
les victimes de ces mêmes morts violentes sont à près de 70% aussi des hommes [7],
seulement au sein du couple il en va autrement, puisque les victimes sont là à 80% des femmes (pour une raison simple : les couples sont à 95% hétérosexuels en France),
pour autant, au sein des couples de même sexe, quasiment aucune femme ne tue sa conjointe, alors qu’un homme tué sur 6 l’a été par son ex, conjoint ou son partenaire.
On le voit, contrairement à l’a priori, les femmes ne sont donc proportionnellement pas « plus victimes » de la violence des hommes que les hommes, mais moins. A minima, à l’heure du féminisme irrationnel, qu’il soit permis de pasticher cette boutade de Groucho Marx : en termes de victimes, « les hommes sont des femmes comme les autres » !
Enfin, même si la grande majorité des victimes de meurtres au sein des couples sont des femmes, n’oublions pas que, par ailleurs, tous les 15 jours, on dénombre un homme tué par sa femme ou son ex-femme, sans même que le ministre de la Justice éprouve besoin d’y faire allusion dans sa déclaration officielle 2023 sur le sujet [8]. Pourtant, ce nombre de victimes hommes ne diminue hélas pas, contrairement à celui des meurtres de femmes qui, pour sa part, est en baisse régulière depuis plus de 15 ans, fort heureusement.
On le voit, les femmes ne sont donc pas globalement plus « victimes » de la violence des hommes, ni en nombre, ni en nature. Elles ne sont pas des victimes plus « innocentes » que ne le seraient les hommes tués.
Deuxièmement, il n’existe dans les faits que peu de femmes qui « meurent sous les coups de leur conjoint ou de leur ex » ; une dizaine de cas par an, tout au plus [9]. Qu’on me comprenne bien. Il ne s’agit ici ni de minimiser la violence masculine, ni de ne pas compatir avec les victimes de coups portés par leur conjoint, ou de ne pas s’en alarmer. C’est dix de trop, mais c’est quinze fois moins que le chiffre répété en boucle par la plupart des medias dominants.
Or, comme le disait Albert Camus, « mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde ». Cette précision sur la réalité intéresse ici particulièrement les girardiens : « les morts violentes au sein du couple » ne sont que très minoritairement la conséquence d’une violence ordinaire qui tournerait mal (violence ayant entraîné la mort, sans intention de la donner : 1% des cas. Acte passible de 15 ans de prison cf. Bertrand Canta). Elles sont, à 99% des cas, des meurtres (passibles de 30 ans de prison) et des assassinats avec circonstance aggravante (passibles de la perpétuité). Ces meurtres et assassinats sont certes souvent commis sous l’emprise de l’alcool ou de stupéfiants, des deux parties, mais avec usage d’une arme, et non pas suite à des coups assénés (arme blanche ou arme à feu dans 70% des cas).
Ces meurtres ne sont pas le résultat d’une violence « ordinaire » sans raison précise, mais résultent de« disputes » et de « séparations non acceptées » (d’où le pic de criminalité constaté au mois d’août, quand survient le sujet épineux du « partage des enfants »). Le troisième mobile de meurtre du conjoint, qui se révèle le plus fréquemment identifié par le ministère de l’Intérieur, après « disputes » et « séparations non acceptées », fait référence à des mots qui résonnent particulièrement aux oreilles des girardiens : la « jalousie » avec « meurtre du conjoint », voire du « rival ».
Ainsi donc, les auteurs de meurtres « au sein du couple » sont pour la plupart les perdants d’une rivalité poussée aux extrêmes, débouchant sur une situation qu’ils ne supportent pas. Ils perdent leur conjoint, parti bien souvent avec une femme plus jeune ou un autre homme. Dans bien des cas, les hommes perdent au passage la garde de leurs enfants, quand ce n’est pas leur droit de visite… Tout cela est invivable pour eux. Confronté à pareil désespoir, ils ne voient pas d’autre solution que le meurtre du conjoint, voire du rival. Mais chacun sait que le meurtre ne peut jamais être une solution.
La troisième information, tout aussi précieuse que dramatique, fournie par l’analyse des « morts violentes au sein du couple » publiée par le ministère de l’Intérieur est la suivante : dans près d’un cas sur 3, le meurtrier met fin à ses jours, juste après son acte (1 cas sur 2, si l’on ajoute les tentatives de suicide).
Pire encore, dans un cas sur 7, le meurtre est commis en présence d’enfants mineurs, que le meurtrier tue souvent après s’en être pris à son conjoint. Ces chiffres témoignent qu’au sein du couple plus qu’ailleurs, les auteurs de meurtres sont très rapidement conscients de l’impasse que constitue leur montée aux extrêmes de la violence. S’ils ont pu croire un moment que le meurtre du rival ou de l’objet du désir était une solution possible à leur désespoir affectif, à peine le sacrifice effectué, ils réalisent souvent très rapidement que la vengeance ne peut mener nulle part. Conséquence de ce constat d’impasse de la violence, ultime manifestation du désespoir, le meurtrier choisit alors dans la foulée de mettre fin à ses jours. Une sorte d’ultime message : « je sais que ce ou ces meurtres n’étaient pas la solution, mais je n’ai pas su faire autrement. Maintenant, ma vie est foutue ». Ils retournent alors la violence vers eux, aveu de leur échec, ultime sacrifice inutile.
On le voit, ces meurtres de femmes dans le cadre de la vie de couple ont beaucoup plus à nous apprendre que la simple histoire de femmes décédées sous des coups répétés d’hommes violents insuffisamment emprisonnés. Bien sûr, de trop nombreuses femmes sont victimes de coups portés par leur conjoint, et ce sujet mérite beaucoup plus d’attention, de soutien et de réponses qu’elles n’en bénéficient aujourd’hui. Mais le passage au meurtre est un autre sujet, à distinguer du premier ; le sens et la réponse à ces « sacrifices » ne sont pas de même nature ni de même intensité de violence. Continuer à amalgamer ces deux sujets par un féminisme inapproprié, à son tour agressif, généralisé à tous les hommes, ne rend service à personne.
En conclusion, on apprend plutôt de l’étude de ce sujet, d’une part que la séparation non désirée de couples, en particulier de couples avec enfants, lors du départ d’un conjoint pour vivre avec un ou une « rival(e) », n’est pas aussi anodine et sans conséquence qu’on se plaît à le dire. Une famille est une structure solide, organisée notamment pour mettre un terme au désir sans limite, à la rivalité triangulaire et à la violence qu’elle génère. Son explosion mériterait plus de mise en garde et d’accompagnement que de banalisation.
D‘autre part, on voit bien les limites que peut apporter l’accroissement des mesures répressives envers de tels meurtriers en puissance. Certes, on ne peut que partager le souci de protéger davantage les victimes potentielles de tels actes. Mais comment ne pas voir que le vrai besoin est de parvenir à réduire le nombre de pareils meurtres. Tous les meurtres sont vains, et aucune victime n’était coupable. Il convient inlassablement de le répéter et de renvoyer à l’œuvre de René Girard en appui. Certes, l’accueil et l’écoute des femmes dans les commissariats peuvent être améliorés. Mais ne prenons pas l’habitude de nous contenter de viser si bas. Ce qui doit être changé en profondeur, c’est le cœur des Hommes ; même les plus brisés ou avant qu’ils ne le soient. Et cela, nul nouveau texte de loi n’y parviendra.
[1] Selon Violaine de Filippis-Abate avocate, militante d’Osez le féminisme !, les qualifications pénales actuelles « ne permettent pas de poser un mot sur le crime perpétré en raison du sexe de la personne qui est le résultat d’une oppression patriarcale ».
[2] L’Association des journalistes professionnels a recommandé aux journalistes d’utiliser ce terme : « Le vocabulaire n’est pas neutre. Certains mots (…) minimisent ou banalisent l’acte et tronquent la réalité, comme parler de « drame conjugal » quand il y a eu féminicide ».
[4] Recensées chaque année depuis 2006 par le ministère de l’Intérieur. « Couple » : Concept élargi aux ex conjoints (qu’ils soient concubins, pacsés, mariés,…)
[5] Les morts violentes au sein du couple représentent 18 % de l’ensemble des homicides enregistrés en France en 2022 : 818 cas (non crapuleux et violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner). De plus, 366 tentatives d’homicides ont été recensées au sein du couple sur un total de 3 486 tentatives. Soit 10 % du total.
Commémorer le centenaire de la naissance de René Girard en 2023 a fourni à beaucoup d’entre nous l’occasion de réfléchir à la meilleure présentation de la théorie mimétique. Si de nombreux ouvrages ont été récemment publiés jusqu’à dépasser le millier de pages avec la Biographie de Benoît Chantre, il m’a semblé nécessaire d’aller en sens inverse vers la concentration la plus extrême : à la recherche d’une formulation la plus synthétique possible, j’en propose une un peu différente des habituelles en les regroupant toutes sous un seul vocable, celui de « révélations ». La révélation est “l’action de porter à la connaissance quelque chose de caché, d’inconnu” [1]. Le geste de René Girard est tout entier gouverné par l’espoir de révéler quelques évidences essentielles de l’histoire de l’humanité, de son origine à son horizon, qu’un voile de méconnaissance recouvre et qu’il faut déchirer.
Son insistance troublante pour beaucoup de ses lecteurs sur l’apocalypse aurait dû nous déciller. Présent dès son premier livre, le terme, qu’il faut comprendre plus comme une allusion aux petites apocalypses des évangiles synoptiques qu’à la grande apocalypse de Jean, répond à un enjeu de vérité. Pour René Girard, la vérité existe et est atteignable ou, à tout le moins, approchable. Il s’oppose ainsi aux relativismes et déconstructivismes en se mettant à l’écoute de la voix du réel.
Remise dans l’ordre de la chronologie humaine, la théorie mimétique se présente en définitive comme la succession de quatre révélations :
l’origine violente des institutions qui ont permis à l’humanité de persister dans l’être,
l’innocence des victimes des rituels sacrificiels,
le caractère mimétique de nos désirs,
l’horizon d’une issue apocalyptique à venir pour sortir définitivement de la violence induite par nos désirs sans avoir à recourir à des institutions qui conservent en elles une part de violence pour être efficaces.
D’une certaine manière, la plupart des titres de ses ouvrages majeurs font écho à ces révélations. Sur le plan le plus global, Des choses cachées depuis la fondation du monde, son plus grand succès de librairie, exprime au mieux son projet.
La révélation de l’origine violente des institutions est l’objet de La violence et le sacré. Si Sigmund Freud et Claude Lévi-Strauss ont mis René Girard sur la voie, seules ses propres analyses des mythes et des rites l’ont conduit à ce qu’il entend nous dévoiler sur l’hominisation et l’institutionnalisation des communautés primitives. Si ces événements initiaux ne sont pas datables (ils sont supposés se dérouler durant la préhistoire, au néolithique à coup sûr, au mésolithique très probablement et, pour certains, au paléolithique), leur probabilité d’occurrence est accrue par les étranges significations des mythes, rites et interdits qui nous sont parvenus, plus ou moins déformés, de ces époques, par ailleurs accessibles seulement par l’archéologie et la paléoanthropologie.
Le Bouc émissaire insiste sur la révélation de l’innocence des victimes des rituels sacrificiels, qu’a permise la Passion du Christ, événement historique situé il y a bientôt 2000 ans : il a fait basculer le monde dans un processus lent de dévoilement des ambiguïtés du sacré et d’exposition à la violence, privant l’humanité de ce que René Girard appelle ses « béquilles sacrificielles ».
Le lieu inaugural de la troisième révélation se trouve dans le premier livre publié par René Girard : Mensonge romantique et vérité romanesque. Désir triangulaire, désir mimétique ou mimésis d’appropriation, appellation qui a évolué au fur et à mesure de la maturation de l’hypothèse, la révélation de ce mécanisme central des rapports humains est à la convergence des dévoilements opérés par les plus grands romanciers et dramaturges occidentaux entre la fin du XVIe et le début du XXe siècle. Leurs œuvres accompagnent la période de l’histoire où le travail des Évangiles a commencé à produire ses effets de minage de l’ordre sacré précédent, sans parvenir à fonder complètement et définitivement un monde débarrassé de la violence des rapports humains, comme les petites apocalypses semblaient l’avoir d’ailleurs prophétisé.
Commencé dans la préhistoire, l’itinéraire se termine par une ultime révélation qui devrait se situer dans un au-delà de l’histoire. Elle a été précisée dans Achever Clausewitz, l’ouvrage testamentaire écrit au crépuscule d’une vie de recherches aussi atypiques que fécondes. L’échec du politique et de son corollaire le droit vient redoubler celui des religions et, ajouterons-nous, les faiblesses des régulations économiques face aux passions tristes déchaînées. Dès lors, il ne reste qu’à espérer avec Hölderlin que “là où est le péril, croît aussi ce qui sauve”. Face à l’échec des institutions de moins en moins aptes à contenir les violences suscitées par notre individualisme, lequel n’a cessé de se développer depuis le XVIe siècle, une seule solution semblerait encore envisageable : sortir de la violence et se passer d’institutions désormais impuissantes. L’état du monde nourrit un grand scepticisme sur ce devenir, à moins que ce qui sauve ne grandisse à proportion des périls qui guettent.
Pour en revenir à l’origine de ce billet, il me semble que René Girard s’est voulu un révélateur de(s) moments cruciaux de l’aventure humaine ; meurtres fondateurs, Passion et montée aux extrêmes vers la seule issue durable, quoique improbable pour la majeure partie d’entre nous, mais seule conforme aux trois révélations antérieures : un monde qui n’aurait plus besoin du sacré pour contenir la violence, les convertis aux vérités d’évangile étant miséricordieux et préservés de la concupiscence. Une telle utopie a été définie depuis bien longtemps et a pour nom, là encore, un seul vocable : le Royaume.
Souvent dans ce blogue et ailleurs, on peut lire des articles et des commentaires qui cherchent à répondre aux principales critiques adressées à la théorie mimétique (TM). Le désir ne saurait se limiter à un phénomène mimétique, ni le mécanisme sacrificiel constituer la racine de toutes les violences. Cette démarche se double souvent d’une comparaison avec d’autres penseurs influents, qui, sur tel ou tel sujet, détiennent « plus » de vérité que la TM. Le risque qu’elle comporte est de s’éloigner des thèses girardiennes au point de leur enlever leur pertinence.
C’est la question de l’épistémologie de la théorie mimétique, soulevée un peu partout, mais rarement abordée directement. Elle a pourtant son importance, notamment préalablement à toute tentative d’extension du domaine de la TM, ou de sa réfutation.
Une question centrale dans toute réflexion épistémologique est celle du paradigme (1). Il existe différents points de vue sur un même phénomène. L’erreur courante est de critiquer une théorie à partir d’un point de vue qui lui est étranger. Par exemple, si on critique la TM à partir du paradigme psychanalytique, on n’aura aucun mal à en démontrer la fausseté si tel est l’objectif ; mais cette démonstration s’apparente à un biais de confirmation, elle est sans valeur.
Mon premier article sur le blogue partait d’une analyse psychologique d’un texte de la Bible ; Christine Orsini m’avait, à l’époque, donné une leçon de choses, en me signalant justement cette erreur paradigmatique. En substance, disait-elle, vous avez parfaitement le droit d’adopter un point de vue psychologique, mais en aucun cas de prétendre que c’est un point de vue girardien.
Pour qu’une méta-analyse puisse nous apprendre quelque chose, elle devrait se situer en surplomb de la théorie qu’elle analyse, et de toutes les théories qu’elle convoque dans son initiative. Je postule ici (évidemment, ce postulat est sujet à discussion) qu’un point de vue qui engloberait tous les autres points de vue, appelons cela « la Vérité », s’il existe, n’est pas accessible à la raison. Nous sommes condamnés à étudier un phénomène depuis différents points de vue (avec différentes théories), chacun d’eux étant par principe borné (et l’étude de ce bornage est précisément l’affaire de l’épistémologie). Nous ne pouvons espérer nous approcher de la vérité qu’en adoptant successivement ces différents paradigmes, tout en évitant de les confondre. Bien sûr, il est parfois possible de fusionner deux paradigmes, mais force est de constater que ce tour de force est plutôt rare. Je pense aux tentatives infructueuses d’unification de la physique quantique et de la relativité d’Einstein, ou à l’incompatibilité entre psychologie et sociologie.
Qu’on me permette une métaphore. Le réel est une statue située au centre d’une rotonde. Les spectateurs, confinés sur la passerelle circulaire qui entoure la statue, ne peuvent pas accéder à la vision englobante, ils ne peuvent en voir à chaque moment que tel ou tel aspect, conditionné par leur position sur la passerelle. De tel point de vue, la statue nous apparaîtra comme un être puissant, effrayant, menaçant. De tel autre, comme une mère aimante et protectrice. De tel autre encore, comme un être indifférent, tout à ses mystérieuses affaires. Etc. La seule possibilité d’accès à la vérité de la statue consiste à tourner autour et à contempler ses multiples faces.
Ce postulat a pour conséquence que la démarche classique de la méthode scientifique, qui consiste à confronter une théorie à l’expérience, a ses limites. Aucune théorie ne pourra jamais rendre compte de tout le réel (ne fût-ce que parce qu’une théorie est par définition une généralisation, une simplification, alors que le réel se caractérise par son infinie complexité). L’exercice qui consiste à dévaloriser une théorie en démontrant qu’elle ne rend pas compte de tel ou tel phénomène est aisé, mais il rate l’essentiel. Les grandes théories ne rendent pas compte de tout, mais elles ont le mérite de bouleverser en profondeur nos représentations symboliques et de rendre impossible tout retour en arrière. Elles sont des « game changers ».
Comment catégoriser la TM avec cette approche ? On l’a suffisamment dit, la TM se mêle de pratiquement toutes les disciplines « classiques » en sciences humaines, au point qu’on la soupçonne parfois d’être un fourre-tout sans réelle pertinence. Ce que les détracteurs de Girard ne semblent pas disposés à voir, c’est que la TM est tout sauf une tentative de synthèse des approches classiques. C’est avant tout un point de vue différent sur l’humain. On confond souvent ce paradigme nouveau avec la méthode, elle aussi nouvelle. Par exemple, son insistance sur les similitudes entre les grands romans, qui se démarque de la critique littéraire de l’époque, essentiellement axée sur les différences. Or le paradigme précède et définit la méthode. C’est l’intuition de la singularité du désir humain et de l’importance du mimétisme qui conduit à cette démarche ; ce n’est pas la démarche qui donne accès à l’intuition.
A bien y réfléchir, c’est ce qui distingue les grands penseurs des autres. Les savants les plus influents ont tous adopté un paradigme radicalement nouveau. Le génie de Copernic ne réside pas dans un modèle mathématique, mais dans un changement de point de vue ; il faut s’extraire de la vision nombriliste de l’univers, adopter un point de vue extérieur pour pouvoir contempler le système planétaire et comprendre que c’est le soleil qui est au centre. Newton comprend que tous les corps s’attirent mutuellement, Einstein que tout est en mouvement relatif. Une fois ce paradigme nouveau établi, le reste (observation, modèle mathématique, formulation…) n’est que cuisine.
Reste donc la question : le paradigme girardien est-il un de ces points de vue inédits sur le monde, un endroit de la passerelle où jamais personne ne s’est tenu, qui change en profondeur notre perception du réel ? La question est vaste et je l’ouvre aux commentaires. Je me contente ici de lancer le débat, avec ma petite contribution.
La preuve que le paradigme girardien est bel et bien un de ces éclairages nouveaux, je la vois, plus clairement que toute autre contribution de la TM à la connaissance, dans la découverte simultanée de l’innocence de la victime émissaire et de notre participation active ou passive à son expulsion ou à son meurtre. Il n’y a pas de phénomène plus dévastateur pour notre monde, de contribution intellectuelle qui nous oblige autant à revoir nos présupposés, nos fondations symboliques, nos identités. Copernic nous a arrachés à notre vision nombriliste de l’univers, et les réactions de panique de l’époque disent assez le bouleversement que cela représentait. Girard fait la même chose, mais, à mon avis, à une échelle supérieure encore.
(1) Je ne prétends pas à une fidélité absolue à la définition épistémologique du mot paradigme. J’aime bien la définition d’Edgar Morin : un paradigme contrôle la logique du discours. J’utilise le terme dans un sens plus géométrique : un point de vue donné sur un phénomène ou un ensemble de phénomènes donnés.
Un autre centenaire : 1923, l’inachèvement définitif de la Mariée mise à nu… de Marcel Duchamp
René Girard naquit le 25 décembre 1923. Marcel Duchamp, le patriarche malgré lui de l’art conceptuel, décidait cette année-là [1], d’arrêter la réalisation d’une œuvre qu’il avait mûrie durant une dizaine d’années : La mariée mise à nu par ses célibataires, même, plus simplement appelée Le Grand verre. J’ai tenté un improbable rapprochement entre ces deux génies dans un ouvrage publié en 2016 : Duchamp révélé. L’art contemporain à l’épreuve de la théorie mimétique [2].
Aucune autre œuvre plastique du XXe siècle n’a suscité autant de gloses à la suite d’André Breton qui en a été le premier commentateur. Cela ne m’a pas empêché de tenter ma chance au grand jeu du déchiffrage de cette énigme, conçue pour laisser à chaque regardeur la part qu’il est en droit d’apporter à l’œuvre. Parmi de multiples aphorismes de Duchamp, “c’est le regardeur qui fait le tableau” est celui qui est aujourd’hui repris le plus fréquemment en dépit ou à cause de son caractère contre-intuitif.
Ma thèse est que la métaphore filée entre l’érotisme et le processus créatif qui transparaît dans le schéma narratif du Grand verre et dans les nombreuses notes publiées du vivant de Marcel Duchamp à son initiative et après sa mort [3] n’est pas le seul sujet qui y est traité.
Il est aussi question d’une forme de conversion de l’art qui fait la trame profonde et plus personnelle de l’œuvre.
Juste avant que le projet de La mariée… naisse, Marcel Duchamp, jeune peintre prometteur et déjà reconnu par ses pairs, est entré dans la carrière à la suite de ses deux frères aînés, le peintre Jacques Villon et le sculpteur Raymond Duchamp-Villon, lesquels lui servent à l’évidence de modèles. Or, lors de l’exposition du Salon des Indépendants de 1912, le comité d’accrochage de la section cubiste est gêné/choqué par un tableau de Marcel Duchamp intitulé Le nu descendant d’un escalier n°2. Il semble ne pas entrer dans le cadre, en cours de codification par certains de ses collègues, du cubisme. Le titre déplaît et il faudrait à tout le moins l’effacer de la toile sur laquelle il est inscrit. Et puis le mouvement y est suggéré par juxtaposition du “Nu” à différentes étapes de la descente de l’escalier, ce qui ne correspond pas à la décomposition cubiste des formes. Marcel Duchamp, qui a acquis le statut de salonnier lui donnant le droit d’exposer aux Indépendants ce qu’il veut quand il veut, ne cède pas. Et en définitive, ses deux frères sont mandatés pour demander à Marcel d’enlever au dernier moment son tableau de la salle d’exposition ; ce dernier s’exécute. Il décide peu de temps après d’abandonner sa carrière de peintre professionnel, à l’âge de 26 ans et alors qu’il est en pleine ascension. Un an plus tard, le tableau expulsé des Indépendants à Paris obtient un succès de scandale retentissant à l’Armory Show de New-York, premier salon d’art moderne qui se tient en Amérique. Vanité des vanités…
Le scénario qui sous-tend La mariée… nous invite à suivre le cheminement des artistes qui sont en quête de consécration par la Peinture avec un grand P. Celle-ci est symbolisée par un Pendu femelle, soit, de manière assez transparente, une salle d’exposition qui accueille des œuvres qui y sont accrochées/pendues. Le peintre qui réussit épouse cette Mariée (pour certains, mariée doit s’entendre comme “m(on) art y est”) et quitte un instant, ou pour la postérité, son état de célibataire. Si mon hypothèse est la bonne, le fait d’avoir dû décrocher sa toile à la demande de ses frères a profondément blessé Marcel [4] et a d’ailleurs eu des conséquences majeures pour sa destinée et même pour l’Histoire de l’art ! Et il a passé huit ans à ruminer l’affaire pour s’en libérer en élaborant patiemment Le Grand verre, moment où il a décidé, en 1923, de l’abandonner inachevé pour passer à toute autre chose.
Le titre La mariée mise à nu par ses célibataires, même, considéré comme dépourvu de sens par la plupart des exégètes, encouragés en cela par des déclarations de Marcel Duchamp qui aimait à brouiller les pistes, peut alors être aisément explicité. Si la Mariée est la salle d’exposition de la Peinture, la demande de décrocher une toile faite par les membres du comité d’accrochage (Gleizes et Metzinger notamment) et relayée par ses deux frères est une mise à nu : là où il y avait une toile, il y a désormais un mur blanc, forme vide [5] qui apparaît nettement dans la partie haute du Grand verre. Et ceux qui ont demandé le décrochage sont bien les Célibataires de la Mariée, ceux qui ne sont pas parvenus à s’unir avec elle : ils sont donc ses Célibataires, cet adjectif possessif étrange trouvant désormais un sens plausible.
Vous me direz que tout cela ressemble plutôt à une vengeance qu’à une conversion de l’art telle que je vous l’ai promise. Sauf qu’à la fin de sa vie, quand Duchamp est devenu un personnage recherché dans les années 1960, il s’est efforcé de nous fournir quelques indices, peut-être parce qu’il se rendait compte que tous les déchiffrages de son œuvre tombaient vraiment par trop à côté de la plaque. L’un d’entre eux m’a paru lumineux : c’est l’image qui est placée en tête de ce billet. Une revue italienne du nom de METRO lui ayant demandé de lui dessiner une page de couverture, il lui proposa un rébus à partir de l’épellation des lettres M.É.T.R.O., soit “AIMER TES HÉROS”, jeux avec les mots auxquels il s’adonnait volontiers [6].
Tout semble particulièrement appuyé avec des accolades pour nous permettre d’associer dessin, épellation et signification. L’indice se trouve dans la troisième illustration choisie pour représenter ses Héros. Les pendus n’ont en général pas une réputation héroïque. Or, le contrat implicite contenu dans tout rébus est que les dessins permettent de deviner des sons qui, mis bout à bout, ont un sens. Qui sont donc ses héros que Marcel a dû aimer, en quelque sorte malgré tout ? Qui sont ces deux pendus sinon ceux qui ont pris pour pseudonymes Jacques VILLON et Raymond Duchamp-VILLON et qui lisaient avec leur petit frère La ballade des pendus. Pendus mâles qui auraient tant apprécié de se pendre aux genoux de la Peinture (le Pendu femelle) comme le montre le premier des dessins du rébus.
La mariée mise à nu par ses célibataires, même serait donc l’œuvre qui aurait enjoint et permis à Marcel d’aimer à nouveau ses frères. Par-delà toutes ces étrangetés, cette œuvre unique dans l’Histoire de l’art et si longue à réaliser au point de ne pas être terminée, serait alors un chemin de réconciliation avec des frères ayant participé à une injustice grave de conséquences. Son inachèvement me semble être une preuve supplémentaire que la bonne fin du processus de réconciliation était plus importante pour Marcel que la réalisation d’un chef d’œuvre.
[1] Voir au sujet de ce centenaire le remarquable site que lui a consacré Marc Vayer : https://centenaireduchamp.blogspot.com/ . Le lecteur de ce billet pourra naturellement s’y reporter pour trouver les reproductions des œuvres citées et bien d’autres interprétations possibles, qu’elles soient complémentaires de la mienne ou incompatibles avec elle.
« Ici, un miracle se produit » « Pourriez-vous être plus explicite sur cette étape ? »
Un billet de Claude Julien
Dans un billet du 27 décembre 2022 (https://emissaire.blog/2022/12/27/imitation-cognition-et-hominisation/), j’avais émis l’hypothèse selon laquelle l’accroissement des capacités cognitives avait précédé celui des capacités imitatives au cours du processus d’hominisation, c’est-à-dire qu’un surcroît de mimétisme, au sens girardien du terme, ne pouvait devenir un avantage évolutif que s’il se manifestait dans un groupe de pré-humains plus intelligents. Cependant, je ne précisais pas ce que j’entendais par capacités cognitives et intelligence. Dans le présent billet, je me propose de montrer la cohérence de cette hypothèse avec la coexistence des deux modalités principales de la pensée humaine : la pensée magique d’une part, intimement reliée au sacré, la pensée rationnelle et son prolongement scientifique d’autre part, cette dernière étant le résultat, progressif mais inéluctable selon René Girard, de la révélation christique.
La pensée magique
Une des modalités de la pensée magique est la croyance en des causalités fallacieuses fondées uniquement sur la séquentialité, c’est-à-dire la simple succession temporelle de deux événements. La pensée rationnelle repose elle aussi sur des relations temporelles mais requiert un rapport physique entre les évènements. Jean Piaget (1925) a observé chez de jeunes enfants (âgés de 5 à 7 ans) la coexistence des deux types de causalité et l’abandon progressif de la causalité magique au profit de la causalité rationnelle. La pensée magique est également repérable dans certaines pathologies psychiatriques, notamment les troubles obsessionnels compulsifs (Einstein & Menzies, 2004). L’aptitude à se représenter une causalité magique doit nécessairement préexister au mécanisme du bouc émissaire. C’est elle qui est sollicitée dans le mécanisme victimaire, dans ses formes les plus rudimentaires comme les plus ritualisées (La violence et le sacré, Grasset, 1972). Dans ce cas précis, il y a une succession temporelle immédiate entre l’action (le meurtre) et l’effet (l’harmonie retrouvée), mais en l’absence de causes physiques directes ou intermédiaires.
Dans les sociétés dites traditionnelles, « On ne peut pas dire que le primitif repousse la catégorie causalité. Il porte plutôt un désintérêt pour les causes secondes, les circonstances, les moyens, il s’attache aux causes profondes, surnaturelles : si sa fille est morte, qu’importe que ce soit par une morsure de serpent ou une maladie, l’important est de chercher l’origine, l’action éventuelle d’un sorcier, un tabou violé. » (Lévy-Bruhl, 1998). Lévy-Bruhl affirme donc la persistance, sinon la prééminence, du recours à la pensée magique dans les sociétés traditionnelles. Les membres de ces sociétés sont dotés des mêmes capacités cognitives que les membres des sociétés modernes développées, mais ils préfèrent recourir à la pensée magique plutôt qu’à la pensée rationnelle dans certaines circonstances. Dans une optique girardienne, c’est la nature sacrificielle des religions traditionnelles qui explique cette différence. C’est elle qui, dans ces sociétés, interdit l’essor d’une pensée scientifique qui suppose un abandon, au moins partiel, de la pensée magique. Dans Le bouc émissaire (Grasset, 1982, p. 153), Girard écrit : « La causalité magique ne fait qu’un avec la mythologie. On ne peut donc pas exagérer l’importance de sa négation ».
Naturellement, l’esprit occidental moderne reste profondément prédisposé à diverses figures de la pensée magique, dans tout ce qui relève de la superstition ou du complotisme par exemple (voir notamment le travail du sociologue Gérald Bronner sur cette dernière question) et ce, particulièrement en période de crise, comme on a pu le voir en corollaire de la pandémie de Covid-19 (Klein, 2020).
La persistance du recours à la pensée magique sacrificielle jusque tardivement dans notre histoire occidentale se manifeste dans les comportements victimaires de la chasse aux sorcières. Celle-ci débute vraiment en Europe aux XIII-XIVème siècle, atteint son apogée à la Renaissance et décline rapidement au XVIIème siècle. Il s’agit parfois de lynchages spontanés, mais généralement c’est la justice civile ou ecclésiastique qui gère ce phénomène, réalisant la délégation de la vindicte populaire aux institutions.
La pensée scientifique
La représentation d’une causalité rationnelle suppose un rapport physique immédiat entre l’action et son ou ses effets, comme par exemple, au cours de la fabrication d’une pierre taillée. Mais, avec l’augmentation des capacités cognitives, apparaissent des causalités intermédiaires, secondaires ou mineures entre la cause et l’effet qui peuvent être de plus en plus nombreuses et complexes. Entre la taille du premier chopper et l’invention du métier à tisser ou du tour du potier, il y a toute l’histoire de l’humanité archaïque. Pourquoi les sociétés modernes, et singulièrement occidentales, ont-elles abandonné la pensée magique pour développer des techniques de plus en plus sophistiquées requérant de plus en plus de connaissances scientifiques ? On doit sans doute retrouver les traces de cet abandon au cours de l’histoire de nos sociétés occidentales. Girard repère notamment une étape explicite d’un abandon partiel de la pensée magique, explicite puisqu’elle repose sur des témoignages écrits. Il s’agit des textes dits de persécution écrits au moment des pogroms qui se sont produits lors de l’épidémie de peste qui a ravagé l’Europe occidentale entre 1347 et 1352. Il analyse ces textes dans Des choses cachées depuis la fondation du monde (DCC, Grasset, 1978, pp. 139-145) et dans Le bouc émissaire (pp. 7-21). Les juifs, victimes de ces persécutions, sont désignés coupables de l’épidémie et sont accusés (entre autres choses) d’empoisonner les puits. Il y a donc recherche d’une causalité intermédiaire, rationnelle, ce qui témoigne de l’affaiblissement de la croyance dans la causalité magique simple à cette époque et sans doute d’une diminution de l’efficacité cathartique de leur sacrifice. On voit donc que l’abandon de la pensée magique, bien que sans cesse menacé, traverse toute la société et se fait progressivement. Ce phénomène est singulier aux sociétés de tradition chrétienne, donc aux sociétés occidentales. Ces sociétés ne pratiquent plus le sacrifice, seules en subsistent des formes très édulcorées ou symboliques qui ne conservent pas, ou peu, le souvenir de leur origine.
« L’histoire du christianisme historique consiste, comme toute histoire sacrificielle, en un desserrement graduel des contraintes légales, à mesure que diminue l’efficacité des mécanismes rituels. » (DCC, p. 277)
La pensée scientifique est une des expressions de la pensée rationnelle en général. Les religions sacrificielles se sont accommodées des approches scientifiques dans la mesure où elles ne contredisaient pas les récits mythologiques. Au IIIème siècle avant notre ère, le grec Ératosthène mesure la circonférence de la terre avec moins de 2% d’erreur. Cette mesure ne sera améliorée qu’à la fin de la Renaissance. Entretemps, la rotondité de la terre ne sera jamais sérieusement remise en question par le public occidental cultivé. A tel point qu’un navigateur instruit, Christophe Colomb, tentera de rejoindre l’Inde par l’Ouest sans craindre de s’abîmer dans le vide ou de se heurter à une bordure infranchissable. La soumission de la Raison à la Foi, ou tout du moins la non conflictualité entre l’une et l’autre a été réalisée, dans l’espace occidental, pendant au moins 2000 ans, en gros depuis les premiers penseurs grecs jusqu’à Galilée. Les théories, expériences et hypothèses des grecs antiques ont été transmises à l’Occident chrétien, soit directement par les Romains (Pline l’Ancien, 23-79) et les Grecs d’Alexandrie (Ptolémée, ca 100-168), soit par les écritures byzantines, et peut-être surtout par les arabo-musulmans, qui de plus en ont amélioré bon nombre (voir par exemple sur ce sujet Max Lejbowicz, 2009).
Dans DCC (p. 283), Girard approuve la proposition de J.-M. Oughourlian : « …pour inventer la science et la technologie, une désacralisation radicale de type évangélique était indispensable. » Les historiens des sciences conviennent généralement que la première étape fondamentale dans l’élaboration de la science moderne est l’abandon du géocentrisme professé par Aristote au IVème siècle avant notre ère, puis formalisé par Ptolémée au IIème siècle. Cet abandon se fait au profit de l’héliocentrisme essentiellement grâce à Copernic (1473-1543), chanoine de son état, qui développe son modèle dans les toutes premières années du XVIème siècle. Son travail n’est cependant publié qu’en 1543, sans avoir rencontré d’opposition de la part de l’Église, voire même un accueil favorable par les catholiques, au titre d’« hypothèse ». Il se peut que les quelques clercs qui ont eu connaissance des travaux de Copernic à son époque n’en aient pas perçu toutes les implications religieuses et philosophiques. Kepler perfectionnera le modèle copernicien au début du XVIIème siècle dans l’Allemagne luthérienne, sans rencontrer lui non plus, d’opposition théologique. Dans le même temps, la contre-réforme catholique se met en place. Giordano Bruno, qui défend l’hypothèse copernicienne, entre autres hérésies, est brûlé vif en 1600. L’ouvrage de Copernic est mis à l’index en 1616, et Galilée choisit d’abjurer en 1633. Cette nouvelle vision du monde conduit, chez les esprits les plus libres, à un affaiblissement du littéralisme religieux, condition essentielle pour l’essor de la pensée scientifique.
Par ailleurs, l’abandon du géocentrisme, inexorable, ne met plus la Terre au centre du monde. Son corollaire est qu’il cesse aussi de mettre l’Homme au centre de la Création, ce qui conduit à l’affaiblissement de l’ethnocentrisme radical et, finalement, au relativisme culturel. « Les spécialistes des sciences sociales sont toujours en quête d’une position qui réconcilie leur conscience du relativisme culturel avec leur croyance dans l’unité de la connaissance, croyance qu’ils ne peuvent abandonner sans abandonner l’entreprise scientifique elle-même » (La voix méconnue du réel, Grasset, 2002, p. 96).
Références
Einstein DA, Menzies RG. The presence of magical thinking in obsessive compulsive disorder.BehavResTher42: 539-549, 2004.
Klein E. Le goût du vrai. Tracts, Gallimard, 2020.
Lejbowicz M. Les Grecs, les Arabes et nous. Enquête sur l’islamophobie savante. Éd. Büttgen P, de Libera A, Rashed M, Rosier-Catach I. Cahiers de Recherches Médiévales et Humanistes, Fayard, 2009. https://journals.openedition.org/crmh/11662
Lévy-Bruhl L. Carnets 1938-1939. Quadrige, Puf, 1998.
Piaget J. De quelques formes primitives de causalité chez l’enfant : phénoménisme et efficace. L’Année psychologique 26 : 31-71, 1925.
Voici un résumé de la conférence donné samedi 9 décembre 2023 par Paul Dumouchel, dans le cadre du colloque organisé au Musée de l’Homme, « Les enfants et les génocides ». L’intégralité de son intervention sera prochainement publiée sur le site de l’Association Recherches Mimétiques.
Paul Dumouchel est professeur à l’université du Québec à Montréal, professeur invité à l’université Ritsumeikan à Kyoto au Japon et chercheur au Centre de Recherche en Épistémologie Appliquée (CREA). Il est vice-président de l’Association « Recherches Mimétiques ». Il a publié chez Flammarion en 2011 « Le Sacrifice inutile », ouvrage dans lequel il s’interroge, dans une perspective girardienne, sur la violence des Etats, qui orchestrent épurations, pogroms, nettoyages ethniques et génocides avec une constance d’autant plus inquiétante qu’elle en est devenue presque banale. La conférence du 9 décembre prolonge cette réflexion.
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Le caractère systématique de la violence caractéristique des génocides, implique que nous n’avons pas simplement affaire à une foule en furie ou à quelques psychopathes déchainés. L’agressivité incontrôlée de certains s’accompagne toujours du froid calcul d’autres. Un génocide et toutes les violences de masse, l’extermination systématique de milliers de personnes, l’expulsion de populations entières, le viol en série, sont des opérations complexes qui exigent la coordination de l’action de nombreuses personnes dont la plupart ne sont généralement pas, si l’on me permet l’expression, des « intervenants de première ligne ». Un génocide n’est pas, et ne peut pas être, l’affaire de quelques-uns seulement, même lorsqu’ils ont des armes puissantes à leur disposition. Sa réalisation implique nécessairement un très grand nombre de personnes et une division du travail entre elles. Il y les chauffeurs de camions qui amènent les détenus au lieu où ils seront exécutés, il y a les tueurs, il y a ceux qui repèrent et identifient les victimes, ceux qui dénoncent celles qui se cachent, ceux qui ramassent, enterrent ou brûlent les cadavres, ceux qui organisent l’horaire des trains, d’autres qui pilotent ou font voler les avions, d’autres qui préparent les munitions, etc. Un génocide représente une immense machine sociale en action. Enfin, il y a tous ceux et celles qui laissent faire, qui regardent ailleurs alors que le génocide se produit, ou même qui regardent là où cela se passe et qui ne participent pas vraiment, ou alors si peu. Tous ceux qui sont indifférents.
À première vue il peut sembler étrange d’associer les deux termes, « indifférence » et « génocide ». Ceux qui commettent les actes de violence caractéristiques des génocides semblent tout sauf indifférents. Enragés, passionnés, fous de colère et de ressentiment, enflammés par un désir de vengeance, les violents peuvent difficilement être décrits comme étant indifférents. Pourtant, ils le sont bien cependant en un sens : ils sont insensibles aux souffrances qu’ils causent, au monde qu’ils détruisent, au passé qu’ils effacent, aux rêves qu’ils interdisent, aux personnes qu’ils suppriment.
Les perpétrateurs des génocides sont et ne sont pas indifférents à l’égard de leurs victimes. À leurs yeux et à ceux de leurs victimes, la haine qui les anime est tout le contraire de l’indifférence, simultanément le mépris des personnes que leurs actions manifestent montre leur totale indifférence envers ceux qu’ils massacrent. C’est que l’indifférence ne vient jamais seule. Notre désintérêt à l’égard des autres, et de certains autres, est toujours l’envers d’un intérêt passionné, ou anxieux pour autre chose ou pour d’autres personnes. Un intérêt passionné qui est l’autre face de notre indifférence. L’indifférence est toujours locale, ce n’est pas un état mental indépendant et séparé. Nous ne sommes indifférents que de façon ponctuelle et sélective. L’indifférence n’est pas le contraire de la passion, elle en est l’envers. Elle est l’autre face d’un intérêt, d’une fascination mimétique qui s’exprime comme notre désintérêt pour des victimes, qui en conséquence sont aussi les nôtres, celles de tous ceux qui sont indifférents.
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Autour de cette thématique, l’Association Recherches Mimétiques avait organisé, le 19 décembre 2018, un colloque à la BNF, intitulé Justice et Terrorisme, avec notamment la participation de Robert Badinter et de François Molins. Le lien suivant permet de retrouver les enregistrements vidéo de toutes les interventions :
La signature du cinéaste anglais cache une vertigineuse question. La confrontation du « suspens » (1) cinématographique avec la vision girardienne permet de révéler cette question et de la formuler en toute clarté. Ce billet sollicite humblement votre aide pour y porter réponse.
Alfred Hitchcock expliquait la différence entre surprise et suspens de la façon suivante : « L’écran montre pendant deux minutes quatre personnes en train de jouer aux cartes. Soudain, surprise, une explosion se produit. Bilan : le spectateur s’ennuie pendant deux minutes et éprouve une demi-seconde de sensations fortes. Mais si préalablement, un plan de coupe a permis au spectateur d’apprendre qu’une bombe à retardement est accrochée sous la table de jeu, le bilan est complètement différent : pendant deux minutes, le spectateur est captivité par l’attente de ce qui va se produire. » Cette conception, dont les brillantes réalisations émaillent ses films, a valu à Hitchcock le titre de « Maître du Suspens ».
Je suis un véritable admirateur du cinéaste et je me délecte régulièrement de la plupart de ses films. C’est pourquoi il m’est particulièrement pénible d’avancer le constat suivant : son « concept » de « suspens » est à classer dans la même catégorie que l’invention de l’eau chaude ou du fil à couper le beurre. En effet, sa description n’est rien d’autre que la bonne vieille structure téléologique : annonce d’un événement ; attente avec épisodes ; événement en relation avec l’annonce. L’événement peut être souhaitable ou non, l’attente plus ou moins longue ; l’événement peut confirmer l’annonce, ou apporter une surprise. Ce qui compte, et c’est le propre de la structure téléologique, c’est que le déroulement du présent est orienté par une fin située dans l’avenir.
Cette structure ne joue ce rôle d’orientation qu’à la condition de recéler un élément d’incertitude : nous ignorons soit le « quoi » (que va-t-il se produire ?), soit le « qui » (qui va remporter le match ?), soit le « quand » (à quelle heure les enfants vont-ils finir par rentrer ?), soit le « où » (le lieu du choc de la prochaine météorite géante), etc.
Sans élément d’incertitude, plus de suspens, plus de structure téléologique. « J’ai rendez-vous le 23 septembre 20** chez l’orthodontiste, à la clinique des Palmiers » n’est pas une structure téléologique (sauf lancinantes douleurs dentaires).
La structure téléologique est omniprésente. Le bridge en est un exemple : séquence d’annonces, puis jeu de la carte et enfin, échec ou réalisation du contrat. En musique, la « forme sonate » tire son efficacité de l’attente du retour de la mélodie initiale dans la tonalité principale. Le succès planétaire du football est une autre illustration : des actions essentiellement ennuyeuses sont suivies avec passion grâce à la promesse d’au moins un but avant le terme de quatre-vingt dix minutes.
Quand et comment la guerre en Ukraine se terminera-t-elle ? Question qui permet à telle chaîne d’informations en continu de tenir l’antenne plusieurs heures chaque jour. Ou encore le réchauffement climatique : à l’annonce par Al Gore de la disparition de la banquise en 2013 a succédé la perspective d’une hausse moyenne de la température terrestre supérieure à deux degrés en 2035. De fait, cette perspective oriente nos existences, tant d’un point de vue collectif (fermeture des centrales nucléaires) qu’individuel (avez-vous correctement trié vos déchets ce matin ?).
Enfin, dans un registre encore plus large, Baltasar Gracian résume la chose de façon saisissante : « … Dieu (…) tient tous les hommes en suspens » (2).
Bref, le suspens a tout d’une constante anthropologique. Et de cette observation jaillit immédiatement la question de ses liens avec la théorie mimétique : s’agit-il de deux structures fondamentalement différentes ou de deux angles de vue d’un même phénomène ?
A vrai dire, la citation complète de Baltasar Gracian nous pousserait à conclure : « Il nous faut donc imiter Dieu, qui tient tous les hommes en suspens ».
Mais n’allons pas trop vite. En bonne et saine logique, pour établir l’équivalence de deux concepts, il suffit de montrer que l’un implique l’autre et réciproquement. Ou que chacun des deux englobe l’autre.
Voyons ce que cela donne entre le système Girard et la structure téléologique.
Dans un sens, la réponse paraît évidente : le système Girard engendre une téléologie. Nous ne savons quoi désirer, nous sommes donc exempts de schéma téléologique, nous ne savons à quelle fin nous vouer. Un médiateur vient nous proposer un objet de désir (la victoire du XV de France à la Coupe du monde de rugby, l’ambition de faire fortune, la volonté de sauver la planète, etc.) Ce désir, que nous lui devons, instille en nous une structure téléologique, puisque nous allons organiser notre existence en fonction de la finalité vers laquelle ce désir se polarise. L’incertitude inhérente au schéma téléologique est bien là, puisque nous savons pas si, ni comment, notre désir obtiendra son accomplissement. La vision girardienne implique donc bien une téléologie ; en d’autres termes, elle fait partie du schéma téléologique.
Dans l’autre sens, la question est bien plus épineuse : un schéma téléologique implique-t-il nécessairement une structure girardienne ? Reformulons cette question avec le critère majeur de girardicité : un schéma téléologique contient-il obligatoirement un médiateur ?
Si nous trouvons un exemple de schéma téléologique exempt de médiateur, la question est réglée : le schéma téléologique engloberait la théorie mimétique, et pas l’inverse, la vision girardienne ne serait qu’un sous-ensemble du schéma téléologique.
Il est facile de citer des exemples de systèmes téléologiques adossés à un médiateur : les prophètes et Jésus dans le christianisme ; le calendrier maya pour la fin des temps le 21 décembre 2012 ; Marx et l’avènement d’une irénique société sans classe ; le GIEC et ses annonces de catastrophes climatiques, etc.
Mais multiplicité des exemples ne vaut pas démonstration.
C’est pourquoi, chère lectrice, cher lecteur, j’en appelle à votre intervention, soit pour trouver un cas de schéma téléologique exempt de médiateur, soit pour proposer un processus de démonstration comme quoi le système Girard n’est pas seulement une partie de la structure téléologique, mais lui est réellement homéomorphe.
Faute de pouvoir en apporter la preuve, je conserve quant à moi cette dernière thèse à titre de conjecture ; ou, pour dire la chose autrement, je laisse la question… en suspens.
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Quel est l’intérêt de cette thèse de l’analogie entre structure téléologique et système Girard ?
Il est en premier lieu de nature théorique : c’est le fondement même de la connaissance que de discerner l’identité de phénomènes dont les manifestations sont apparemment différentes.
En second lieu, cette analogie présente un intérêt pratique. Chaque fois que nous engageons un projet ou nous y associons, nous nous inscrivons, et avec d’autres, dans un schéma téléologique. Si notre conjecture est juste, nous sommes donc aussi dans un schéma girardien, ce qui entraîne une conséquence des plus notables : quelle que soit la pureté d’intention de notre projet et sa bienfaisance, il recèlera toujours de possibles rivalités, de possibles exacerbations de ces rivalités jusqu’à des crises, voire la désignation et peut-être le lynchage de boucs émissaires. Combien de grandes perspectives collectives, toutes de générosité et de sens de la justice, se sont concrétisées en processus de persécutions, exerçant une grande violence et laissant derrière elles de nombreuses victimes !
Tout projet, même le plus bienveillant, porte en lui la possibilité de tourner au mécanisme sacrificiel. Peut-être qu’en garder conscience nous aiderait à déployer nos projets en intégrant, dès le départ, des dispositions propres à éviter ou amoindrir le versant néfaste du mimétisme.
Une autre question est encore ouverte par cette conjecture de l’analogie entre vision girardienne et structure téléologique. La vision girardienne a précisé l’opposition entre le temps préchrétien et celui inauguré par le christianisme. Le temps préchrétien est cyclique, il est rythmé par « l’éternel retour » de la crise sacrificielle. Le temps du christianisme est téléologique, c’est l’avènement du royaume de Dieu et de la fin des temps.
Cette opposition suggère que le temps préchrétien n’est pas téléologique. C’est effectivement vrai « vu de l’extérieur » puisque, dans la pensée archaïque, l’ordre cosmique se perpétue. Mais du point de vue qui importe, celui des êtres vivants, inscrits dans le temps, il me semble que le temps cyclique est plutôt lui aussi de nature téléologique ; simplement, ce qui crée le « suspens » n’est pas l’avènement du royaume de Dieu, mais la survenue de la prochaine crise mimétique. Preuve en est l’instauration des rites et des tabous : ils ne s’expliquent que si la communauté redoute une nouvelle occurrence de la crise ; redouter, c’est s’attendre à. Et s’attendre à quelque chose, c’est le propre de la structure téléologique.
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Voilà donc résumées quelques (bonnes ?) raisons de consacrer du temps à établir la conjecture de similitude entre système Girard et structure téléologique. Merci à qui s’y engagera.
(1) Je reste fidèle à la prononciation française classique « suspan » et réprouve l’anglomaniaque « sœuspainse », prononciation d’autant plus absurde qu’il s’agit d’un mot français.
(2) Baltasar Gracian, Oraculo manual y arte de prudencia, 1647, maxime numéro III (traduction de Nicolas Amelot de la Houssaie, excellente, sauf le titre, fort mal venu, « L’Homme de cour »).
Il peut sembler naïf de vouloir apporter une solution à une situation que l’ensemble des commentateurs s’accorde à déclarer sans issue. D’un côté se dessine la perspective illusoire d’une victoire totale d’un parti contre l’autre, les perdants seraient alors expulsés manu militari d’un territoire qui a toujours été partagé. De l’autre, les partisans déclarés de la paix réclament une partition ; création d’un État palestinien accolé à un État israélien. Mais la situation d’infériorité et de dépendance économique des Palestiniens, vivant actuellement dans les enclaves qui leur sont plus ou moins attribuées, est insupportable. Cette « solution » est comparée à juste titre à celle de l’Apartheid par ceux-là même qui la défendent au mépris de la réalité. « La Palestine n’est pas un État en attente et Israël n’est pas un État démocratique occupant par accident le territoire palestinien. L’ensemble du territoire situé à l’ouest du Jourdain constitue depuis longtemps un seul État [1] ».
Mais le point le plus important, c’est que les conflits sont sciemment entretenus. D’une part de l’extérieur, par des États islamiques finançant tout mouvement terroriste qui se déclare hostile à l’existence même de l’État d’Israël. Le conflit à l’encontre d’un État et de populations juives dispersées à travers le monde est entretenu pour des raisons clairement idéologiques, mais aussi pour le pouvoir coalescent que procure un ennemi commun (phénomène de bouc-émissaire), clairement désigné en particulier par le parti transnational Baas. Les États hostiles à Israël ne recherchent pas la paix, sinon celle des cimetières, ni ne s’intéressent au sort des habitants palestiniens qui vivent là, ce que l’attaque récente du Hamas confirme.
D’autre part, le conflit est entretenu de l’intérieur par les franges les plus cyniques de la droite israélienne actuellement au pouvoir, ayant indirectement favorisé un mouvement islamiste (le Hamas) à l’encontre d’un mouvement nationaliste (le Fatah). Bien qu’elle soit manifestement contraire à leurs intérêts, on peut comprendre cette manœuvre par le fait qu’elle est agie par un mouvement religieux : le Hamas fut, à l’origine, un mouvement religieux et non pas nationaliste. Ceux qui croient que la religion est une voie de salut ont alors jugé bon de parier sur son développement au détriment du Fatah, nationaliste. Cette croyance en la supériorité de l’option religieuse s’ajoute au procédé bien connu, qui consiste à « diviser pour mieux régner », et qui s’oppose à l’essence même du politique : rassembler la cité. Cette situation inextricable conduit à penser que la « solution à deux États » restera un vœu pieux.
Si l’on élargit le problème en adoptant le point de vue de la théorie mimétique, on constate que « la fin des guerres » conduit à une violence sans fin en excluant la possibilité de désigner un vainqueur, c’est-à-dire, fondamentalement, de trancher par un sacrifice sanglant [2]. De plus, ce conflit porte sur des questions théologiques ou idéologiques, qui ne peuvent se résoudre par la guerre : « De manière plus dangereuse que dans toute autre sorte de guerre, chaque partie est contrainte à présupposer de manière impitoyable son propre droit, et de manière aussi impitoyable le tort de l’adversaire [3]. » Viendra le moment où, lassés de subir un conflit interminable, les habitants d’un même territoire soumis à ce qu’il faut bien appeler une guerre civile, en viendront à souhaiter l’établissement d’un État protecteur commun. C’est là le fond de la pensée de Thomas Hobbes en particulier, sur lequel Carl Schmitt fonde sa propre pensée politique, en précisant que Hobbes ne serait pas venu à promouvoir l’État « avec une joie folle », mais bien par désespoir, en constatant « que la prétention de vouloir toujours avoir raison des théologiens et des sectaires attisait toujours à nouveau la guerre civile [4]. »
Aussi, avant même de pouvoir prétendre être en mesure de proposer une solution politique, il apparait nécessaire de surmonter l’impasse mortifère dans laquelle les théologiens ont conduit les belligérants. La meilleure façon de contester leurs discours de haine, aussi bien que leurs prétendues « bonnes intentions » – et il importe peu que ces discours émanent de l’Islam, du Judaïsme ou de la Chrétienté – c’est d’en considérer les sources. Or chacune de ces trois religions se réfère à la Bible, ce qui devrait nous faciliter la tâche. C’est donc vers ces textes anciens que notre attention doit se porter en priorité.
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L’évangile de Jean fait référence à un passage assez intriguant du livre de la Genèse [5]. Jésus, près du puits de Jacob, demande de l’eau à une Samaritaine pour étancher sa soif. Bien que surprise – un Juif adressant la parole à une femme inconnue, appartenant à un peuple considéré comme ennemi, cela « ne se fait pas » [6] – elle s’exécute. Il lui déclare alors que « quiconque boit de cette eau aura soif à nouveau ; mais qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif [7]». Son interlocutrice poursuit en évoquant son désir insatisfait : ses cinq maris précédents [8] et son amant actuel, un homme marié, mais elle le renvoie alors à une constatation qui n’a, apparemment, rien à voir avec ce qui précède : « Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous, vous dites : C’est à Jérusalem qu’est le lieu où il faut adorer ».
L’imbrication des aspects intersubjectifs et culturels est déconcertante. L’insatisfaction ressentie par cette femme touche-elle également la sexualité et la religion, le désir et l’attente de Dieu ? En évoquant « nos pères », cette Samaritaine convoque ce qui réunit les partenaires de ce dialogue au-delà de leurs différences et oppositions. Ce qui unit juifs et samaritains, ce sont les patriarches. On comprend alors, rétrospectivement, toute la profondeur de la déclaration de Jésus, réagissant à l’évocation du nom de Jacob. La soif qui conduit à revenir au puits de Jacob est une métaphore du rite sacrificiel ancien, à recommencer, encore et encore. Cette Samaritaine avait certes imparfaitement compris la métaphore, mais lorsqu’elle lui demande s’il est « plus grand que notre père Jacob », elle en appelle à une réponse à la hauteur de son exigence et de son attente, c’est-à-dire de sa « soif » véritable, son attente de Dieu : elle est la première personne à qui Jésus annonce qui il est, et ce tout au début de son ministère. Il poursuit alors : « Ce n’est ni sur cette montagne [9] ni à Jérusalem que vous adorerez le Père (…) Dieu est esprit, et ceux qui adorent, c’est en esprit et en vérité qu’ils doivent l’adorer ».
La métaphore de l’eau tirée du puits de Jacob, situé en Samarie, renvoie au patriarche, au petit fils d’Abraham. Or Jacob est Israël, littéralement : tel est le nom que lui a donné Yahwe [10]. Israël n’est pas le nom d’une nation, mais le nom donné à ce patriarche, ancêtre commun aux deux communautés. Israël désignera par la suite un lieu idéal, où « coulent le lait et le miel [11] », et qui, selon la promesse faite à Abraham, n’est pas attribué à un propriétaire légitime, n’appartient même pas au politique, puisque la postérité du grand-père de Jacob sera « aussi nombreuse que les étoiles dans le ciel ». Cette promesse est réitérée à Jacob dans un songe, et elle concerne également « la terre sur laquelle tu es couché [12] », confiée à sa descendance. Mais la question du lieu approprié pour adorer le Père reste sans objet. Par conséquent, l’État d’Israël est bien mal nommé si l’on en croit les textes fondateurs eux-mêmes, puisqu’on ne peut réduire cette promesse à une fondation politique, à plus forte raison lorsqu’elle exclut de sa jouissance une partie de la descendance de Jacob. La proposition que je vais maintenant défendre est donc plus fondamentaliste encore que celles des théologiens fondamentalistes qui se mêlent de politique : elle devrait leur couper l’herbe sous les pieds.
Pour parvenir à la paix, pour réunir les fils d’Abraham et de de Jacob, la solution pourrait consister à débaptiser l’État d’Israël, qui de fait, englobe l’ensemble des territoires conquis et les enclaves qui survivent péniblement derrière ses murs, pour lui redonner son nom véritable : la Palestine. Terme géographique, religieusement neutre ; ou tout au moins indéterminé, puisque toutes les grandes religions réclament des droits prétendument acquis sur cette « terre sainte » : notion particulièrement absurde. Nommer ou renommer ne suffit pas bien sûr, mais cet acte symbolique est peut-être nécessaire pour que les Palestiniens acceptent la présence des vainqueurs sur un territoire compris entre la mer et le Jourdain. Ces vainqueurs sont aussi les fondateurs : ceux qui ont créé cet État qui, depuis des temps immémoriaux, avait toujours été colonisé par des empires. Si le nom de Palestine est légitime, il est donc tout aussi légitime de reconnaitre au mouvement sioniste d’avoir créé cette entité politique. Cet État sera laïc, comme le fut majoritairement le mouvement sioniste, et donc accueillant en son sein tous ceux qui aspirent à y vivre en acceptant ses lois civiles. Les fanatiques religieux y seront explicitement persona non grata. Nous sommes peut-être loin de pouvoir l’envisager, mais il n’y a pas d’autre solution : elle finira donc par s’imposer.
Mais en suivant la même démarche, consistant à revenir aux origines du nom donné à cette nation, on peut tout aussi bien convenir que l’État d’Israël est bien nommé, et qu’il englobe de la même façon tous ceux qui aspirent à y vivre en paix. Et ce, précisément parce qu’il n’entretient aucun rapport avec la géographie. Le patriarche Jacob est un berger nomade luttant contre un inconnu qui le blesse, mais en qui il reconnait « la face de Dieu », ce qui le conduit à être renommé par Celui qui refuse d’être nommé : « On ne t’appellera plus Jacob mais Israël car tu as été fort contre Dieu et contre les hommes et tu l’as emporté [13] » À travers les siècles, on reconnait là certains traits communs, qui ont conduit un groupe d’émigrés à lutter contre l’empire britannique pour fonder une nation indépendante. La lutte se poursuit désormais à l’encontre de l’impérialisme sunnite et chiite, agissant à travers le Hamas et le Hezbollah. Certes, ces groupes terroristes déclarent lutter en faveur du peuple palestinien expulsé de ses terres, mais en se servant de leur misère pour soutenir un projet religieux totalitaire, et en se servant de leurs vies et de leurs corps réduits à l’état de « boucliers humains ». Le terrorisme ne sert pas ceux qu’il prétend défendre.
À condition de devenir un État laïque, Israël peut incarner un projet fédérateur incluant tous les palestiniens en lutte contre les empires et les idéologies religieuses, qui les écrasent. On notera en effet que Jacob n’était pas juif, qu’il vivait dans ces temps qui appartiennent au mythe, antérieurs à la formation du judaïsme et de ses prolongements chrétiens et musulmans, mais aussi, qu’il est le seul homme qui a pu dire : « J’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauve [14] ». Ce Dieu qui refuse de donner son nom, ouvre sur l’avenir [15], interdit à l’avance toutes les tentatives de récupération idéologique.
[1]Le Monde du 13 septembre 2023 : Israël-Palestine : trente ans après, les accords de paix d’Oslo sont morts mais personne ne veut les enterrer.
[2] On se réfère en particulier àAchever Clausewitz
[3] Carl Schmitt, Ex captivitatesalus, Ed. Vrin p.154
[5] Et ce d’autant plus que le puits de Jacob n’est pas mentionné dans la Genèse.
[6] On notera que la guerre civile et guerre de libération contre l’occupant romain a commencé par une ultime série de crimes et de représailles entre Samaritains et Galiléens se rendant en pèlerinage à Jérusalem, entrainant la réaction du « service d’ordre romain ». Les habitants de la Galilée étaient en effet obligés de traverser régulièrement la Samarie, la plupart du temps à pied. C’est dans ce contexte que ce passage de l’évangile doit être lu : Jésus se rend à l’un des trois rendez-vous annuels à Jérusalem. La situation n’est pas si éloignée des tensions actuelles.
[8] Les exégètes associent ces cinq maris à cinq peuplades païennes qui se seraient mêlées à la population, ce qui confirmerait l’intrication entre la vie intime et le plan collectif dans ce texte. On ne peut cependant déterminer avec certitude si Jean a voulu la souligner en optant pour ce chiffre.
[9] Le mont Garizim, où les samaritains avaient bâti un temple concurrent de celui de Jérusalem.
[15] Moïse posera la même question à Celui qu’il ne peut pas voir, contrairement à Jacob, reçoit la réponse suivante : « Je serai qui je serai », traduction approchant« èhièasherèhiè » qui emploie un temps particulier à la langue hébraïque, dit inaccompli. Ex.3, 14