L’Europe, un non-Empire laïque

En découvrant Achever Clausewitz il y a désormais une vingtaine d’années, j’avais été étonné par la place centrale que René Girard avait accordée à l’institution de l’Europe à travers le prisme de la querelle entre le Saint-Empire romain germanique et la Papauté. Pour qui a appris l’Histoire à travers celle de la France, c’était une étrangeté au même titre que la convocation de la théorie clausewitzienne de la guerre comme montée aux extrêmes. Il me semble que les évolutions géopolitiques récentes nous invitent à reprendre ce sillon historique que Girard avait tracé comme un pressentiment.

D’un côté, il est devenu un lieu commun de constater la résurgence des impérialismes, que certains croyaient avoir vu disparaître avec la fin des empires coloniaux des ex-grandes puissances européennes et l’effondrement de l’Union Soviétique. Prenons l’espace euro-asiatique avec la Russie, la Turquie, l’Iran, l’Inde et la Chine, soit près de trois milliards et demi d’habitants. Les deux premiers fondent leurs revendications et initiatives sur la langue (espaces russophone et turcophone) et les autres des souhaits a minima de rectification de frontières : l’Inde au Cachemire contre le Pakistan et face à la Chine, la Chine face à Hong Kong et Taïwan notamment, en attendant l’opportunité de faire main basse sur tout ou partie de la Sibérie. Chaque néo-empire instrumentalise aussi à sa façon la religion de façon inattendue pour nous autres Européens sécularisés : Poutine avec l’orthodoxie sortant de l’athéisme soviétique, Erdogan avec les frères musulmans abandonnant la laïcité d’Atatürk, la théocratie des ayatollahs iraniens, le suprémacisme hindou de Modi ou encore le marxo-confucianisme de Xi Jinping. En Amérique, les États-Unis de Donald Trump, idéologiquement noyautés par des évangéliques et des catholiques conservateurs bizarrement entremêlés, explicitent leurs aspirations impériales dans leurs documents stratégiques et leur saturation de l’espace médiatique, a minima sur “l’hémisphère occidental”, c’est-à-dire l’ensemble du continent américain et via un projet de démantèlement/vassalisation des pays constituant l’Union Européenne.

De l’autre côté, en regardant de plus près l’histoire complexe de l’empire européen d’Occident, on se rend aisément compte que son évolution a été longtemps marquée par une tension constante entre un projet politique impérial et le christianisme. L’Europe s‘est d’abord constituée à l’initiative de l’Empire romain, qui s’est étendu territorialement vers le Nord et l’Ouest pour l’essentiel depuis l’époque de Pompée et de César jusqu’à celle d’Hadrien. Au moment du déclin de sa puissance, à la suite de Constantin, Rome s’est appuyée sur le réseau des évêchés pour maintenir tant bien que mal son autorité. Son identité occidentale s’est renforcée avec la séparation de l’Empire romain d’Orient au Ve siècle de notre ère puis avec celle du grand schisme de l’orthodoxie au XIe siècle, en définissant de manière assez floue et jamais stable un espace où les institutions catholiques (évêchés, réseaux de monastères et sacres des rois et de l’empereur) ont joué un rôle majeur.

D’abord romain, longtemps latin, cœur du projet catholique, cet espace a été l’objet d’une tentative de recomposition par Charlemagne qui a justement cherché par son sacre en la basilique de Saint-Pierre de Rome par le pape Léon III une double légitimité, politique et religieuse, pour son entreprise impériale. Décomposé par les règles de succession des Carolingiens, son projet renaît un siècle et demi plus tard en 962 sous l’impulsion d’Otton 1er qui se fait élire à la fonction et reconnaître par la Papauté sur un axe territorial sis au milieu de l’Europe, avec cet étrange objet politique que fut le Saint-Empire romain germanique, lequel dura tant bien que mal jusqu’à sa dissolution en 1806. Période à laquelle une nouvelle unification européenne est brièvement tentée par Napoléon, lui-même contraignant le Pape à assister à son auto-sacre à Paris, mais qui échoue dès 1814. Le Congrès de Vienne ouvre en 1815 une nouvelle époque pendant laquelle les nations européennes semblent éparpiller le projet d’unification impériale européen en se dispersant dans des aventures coloniales en Afrique et en Asie tandis que le continent américain s’en émancipe. En 1885, le Congrès de Berlin vient consacrer ce tropisme centrifuge. Une ultime tentative impériale européenne par la force sera projetée par Hitler, qui rêvait d’un Reich de 1000 ans, soit à peu près la durée du Saint-Empire romain germanique, tentative qui dura encore moins longtemps que l’épopée napoléonienne. Les empires américain et soviétique semblent solder cette histoire bimillénaire dès 1945 en se partageant l’Europe en deux sphères d’influence.

Pour autant, l’idée européenne ressurgit dès les années 1950 sur un espace géographique proche de celui de Charlemagne. Et sa forme institutionnelle s’est progressivement et librement inspirée de celle du Saint-Empire romain germanique, sauf qu’elle n’élit plus d’empereur et que, malgré les inspirations de nombre de ses pères fondateurs, elle a aussi renoncé à sa “sainteté” comme en témoigne la querelle sur ses origines chrétiennes. Quant à la Papauté, elle semble avoir renoncé à tout projet européen en constatant la sécularisation de l’Union et le développement du peuple chrétien en dehors de son espace : l’élection de deux papes américains après les très européens Jean-Paul II et Benoît XVI semble mettre un point final à une histoire bimillénaire de domination intellectuelle et spirituelle, à moins qu’il ne s’agisse que d’improbables points de suspension.

Nous voilà donc avec une forme politique qui se veut non impériale et non chrétienne alors même qu’elle hérite d’une histoire impériale et qu’elle fut la matrice du christianisme sous ses différentes obédiences. Elle accepte qu’on la quitte tel le Royaume Uni, lequel n’avait d’ailleurs jamais été intégré à l’Europe carolingienne et, a fortiori, au plus étroit Saint-Empire. Elle se montre accueillante à ses nouveaux arrivants, les dotant de fonds de développement généreux et performants, y compris ceux qui se sont émancipés de l’orbe soviétique et qui n’ont jamais été inclus ni dans l’Empire romain, ni dans celui de Charlemagne, ni dans le Saint-Empire. Seules les aventures militaires de Napoléon et d’Hitler avaient ainsi étendu temporairement leur emprise sur la Pologne par exemple. Nombre des grands pays qui la composent se sont longtemps montrés ouverts à une migration économique, à l’asile politique et à la régularisation de migrants illégaux en référence à des valeurs antiques et chrétiennes d’hospitalité et d’universalité. Cette ouverture est au demeurant un écho à son projet fondateur de libre circulation des individus, des idées et des marchandises.

Sans doute incapable et non désireuse de renouer avec l’impérialisme et le christianisme, leur préférant l’État de droit et les droits humains qui en dérivent, l’Union Européenne sera-t-elle en mesure de maintenir cet ultime avatar d’une Europe bimillénaire et ses valeurs originelles aussi longtemps que le Saint-Empire romain germanique, confrontée à des néo-empires plus agiles, expansionnistes et brutaux ?

7 réflexions sur « L’Europe, un non-Empire laïque »

  1. J’avais déjà signalé le cours que Peter Sloderdijk avait donné au Collège de France en 2024, où il constatait que les empires mourraient de ne savoir borner leur domination, soulignant, et le résumé que j’en tire est personnel, que le « Allez et enflammez le monde » d’Ignace de Loyola avait fini à Auschwitz, comme le christianisme historique que tous les imitateurs de l’Europe impériale tentent de revivifier, avec fatalement pour horizon le même échec, alors que la tentative européenne tente l’incarnation d’institution sur la réconciliation des peuples, à mon sens seule possibilité d’un avenir viable pour l’humanité.

    « Nous vivrions dès lors dans une partie du monde fortement compromise dans laquelle toute tentative de recommencement se verrait opposer les charges d’une histoire trop lourde. Dans une telle situation, celui qui se consacre à la mission de repenser l’Europe doit savoir qu’il s’agira de former des concepts pour une nouveauté politique et culturelle dont l’existence est placée sous des présages encore largement inconnus : des concepts pour un « continent sans qualités ».

    Habité par un demi-milliard de personnes, refuge convoité pour d’innombrables migrants potentiels, il cherche depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale une nouvelle définition pour lui-même et pour ses peuples. Il a réussi, sous la forme de l’Union européenne, une improvisation politique qui n’était pas prévue dans les scénarios de l’histoire du monde. Ce quasi-continent a créé un grand corps politique qui, en dépit de ses amples dimensions, ne présente ni les convictions ni la posture d’un empire. Ses capitales peuvent présenter tous les avantages possibles d’une vie urbaine, mais pas le rayonnement qui émanait jadis des métropoles des puissances créatrices de colonies. Ses habitants honorent cet état de nouvelle européanité, qui leur a été attribuée de manière ascriptive, en respectant l’habitude obstinée de rester, pour une moitié d’entre eux, à l’écart des élections au parlement européen — seuls les Belges et les Luxembourgeois votent à ces élections avec autant de zèle que s’il s’agissait de scrutins nationaux. Et, bien que les citoyens de cette nouvelle construction, dès lors qu’ils sont, en tant que membres de cette grande entité difficile à comprendre, en grande majorité du côté des gagnants, un très grand nombre d’entre eux a encore du mal à habiller cette abstraction avec les affects que l’on porterait à une patrie ressentie. Cela reflète le fait que l’Europe post-impériale, qui était apparue depuis les années 1950 sous les contours rudimentaires d’une union de défense des intérêts de l’industrie minière, fut d’emblée le projet d’élites inquiètes et pleines d’espoir. Elles ne voulaient pas se laisser perturber dans leur foi dans le fait que les majorités suivraient dès que les avantages du nouveau modus vivendi deviendraient généralement visibles.

    L’Européen moyen de notre temps, qui vit dans la colère pas toujours injustifiée que lui inspire la marche souvent opaque et presque extraterrestre des affaires à Bruxelles et à Strasbourg sans réfléchir aux prémices de son existence, est l’incarnation de l’ingratitude — pour autant qu’elle signifie se laisser porter par la dérive de situations quasi post-historiques sans savoir, et a fortiori sans vouloir savoir, de quelles sources est sorti le modus vivendi contemporain. L’Européen d’aujourd’hui est trop souvent le consommateur final d’un confort dont il n’a plus la moindre idée des conditions d’existence. Dans son existence perforée par les failles du souvenir, la phrase de Stephen Dedalus est devenue réalité : « L’histoire est un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller» »

    https://books.openedition.org/cdf/21476

    Le cycle complet des cours ici, Ii y signale que l’œuvre de Girard devrait rester ouverte sur le bureau européen, un marque-page ne suffisant pas à en souligner l’importance.:

    https://www.college-de-france.fr/fr/agenda/cours/le-continent-sans-qualites-des-marque-pages-dans-le-livre-de-europe

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  2. P.-S. On attend avec impatience la mise en ligne de la conférence de Mm Orsini :« Force et Violence, lecture croisée de Weil et Girard » .

    j’en profite pour remercier Pierre-Yves Gomez pour la sienne, à mon avis tout à fait essentielle et qui mériterait plus qu’une diffusion qui donnerait à penser que nous sommes retournés aux temps des catacombes, numériques néanmoins…

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  3. On remarquera également que de Villepin cite le poème de la force de Weil et Friedrich Merz, Peter Sloterdijk.

    https://www.youtube.com/watch?v=6Y2Rmi7onHI

    https://www.lepoint.fr/monde/leurope-et-la-fin-des-vacances-de-lhistoire-le-discours-du-chancelier-allemand-a-munich-SO2QYQCNSRDUJLWNGLKJEI625I/#xtor=EPR-57-%5BPush-email%5D-20260214-%5BArticle_2%5D

    Ce même Sloterdijk qui indiquait garder ouverts sur les bureaux de sa pensée européenne les livres de René Girard.

    Comme quoi ceux qui pensent avec l’intelligence du cœur en arrivent au mêmes conclusions, l’exigence d’obéissance aux lois qui nous régissent socialement, définies de plus en plus précisément dans la littérature laïque comme religieuse : comme on n’a pas fait voler l’avion sans l’observance des lois de la gravitation, on ne résoudra pas la violence des humains sans observer librement les devoirs qui permettent de nous en émanciper.

    Que les épouvantables recommencements puissent, plutôt que les vindictes mutuelles, nous inspirer les mutualités du pardon des offenses, seul à même de briser à tout jamais l’éternité de la vengeance.

    P.-S. merci à Christine Orsini et Camille Mairian pour les interventions qui indiquent que ce que Simone Weil pensait ne pas être pour bientôt, est exactement pour maintenant, puisqu’elles sont à même de formuler qu’à l’endroit du péril, grandit aussi ce qui sauve.

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  4. On se dit, au spectacle bien ordonné de ceux qui n’ont pour référence que de garantir pouvoir continuer à tremper leur andouillette dans le Saint Amour, qu’il serait temps que l’Europe se réveille de son songe abâtardi.
    En ce sens, la réaction de Mme Lagarde à Davos, face aux nouveaux shériffs du monde, suggère qu’il serait préférable pour la France, plutôt qu’une dame qui aime les chats ou son adorable échanson star des midinettes en mal de rétributions lyncheuses, de se donner une présidente digne de ce nom, à même de réveiller les somnambules du Vieux Continent :

    « L’Européen d’aujourd’hui est trop souvent le consommateur final d’un confort dont il n’a plus la moindre idée des conditions d’existence. Dans son existence perforée par les failles du souvenir, la phrase de Stephen Dedalus est devenue réalité :
    « L’histoire est un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller . » »

    Comme l’a souligné Friedrich Merz en citant cette réflexion majeure, L’Europe serait alors à même de tenir un rang autre que « de sortir de l’histoire en direction des vacances », revenue de son fantasme de déclinisme qui, en compagnie de Houellebecq et Onfray, s’endort dans la paresse confortable de la fin désirée de notre civilisation, ce refus d’incarner ce que pourtant elle est, la proue d’une humanité qui a renoncé à dominer, pour inventer le futur radieux d’une réconciliation.

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