D’un acronyme à l’autre

Comment les services secrets recrutent-ils leurs espions ? Comment leurs agents traitants obtiennent-ils que des personnes leur fournissent des informations, trahissant ainsi leur pays, leur employeur, leur relations, leurs engagements, leur famille ? Quels ressorts ces agents traitants emploient-ils ? Ces ressorts sont-ils identifiés par l’anthropologie de René Girard ?

D’après diverses sources crédibles (1), les services des Etats-Unis passent pour employer l’acronyme MICE. Cet usage serait d’ordre mnémotechnique ou pédagogique : MICE donne la liste des moyens par lesquels un agent traitant recrute un informateur.

Chaque lettre de l’acronyme est l’initiale d’une de ces moyens :

  • M pour Money ; il s’agit de stipendier (acheter) la personne,
  • I pour Ideology ; il s’agit d’exploiter ses croyances, lorsqu’elles se trouvent alignées avec les intérêts du recruteur,
  • C pour Constraint ; il s’agit de contraindre la personne, par la menace ou le chantage.
  • E pour Ego : il s’agit de tirer profit de son orgueil, au besoin en le stimulant.

Qui ne s’élèverait avec force contre cet acronyme ? Il est en effet des plus mal bâtis. D’abord, le mot résultant, mice (« souris », le pluriel anglais de mouse) n’a aucun rapport avec ce qu’il désigne. Ensuite, les quatre termes sont tout à fait hétérogènes ; MICE met sur le même plan des vecteurs de la manipulation (Money, Constraint), une disposition psychologique de la cible (Ego) et des croyances acquises (Ideology).

Force est cependant de le constater : si mal fagotée soit-il, cet acronyme est rigoureusement adossé à l’anthropologie de René Girard.

La théorie mimétique analyse l’orgueilleux comme celui qui s’érige lui-même en médiateur, en modèle. Et même en modèle-obstacle : s’il exige que les autres l’admirent, il est hors de question que l’un d’eux le rejoigne ou l’égale. De nombreux informateurs, paraît-il, sont recrutés parmi les personnes qui considèrent que leur patrie, leur employeur, leurs associés ou autres, n’ont pas suffisamment rendu justice à l’immensité de leur mérite.

La vision girardienne rend parfaitement compte de la force de l’idéologie, capable en effet de faire agir quelqu’un contre les intérêts de son pays, de sa famille, etc.  C’est que les idéologies proposent aux personnes en quête de sens à leur existence (en proie au désir métaphysique, pour parler comme Girard) un « prêt-à-désirer » qui les nimbe de tel ou tel statut flatteur : chantre de la liberté, sauveur de la planète, défenseur de la veuve et de l’orphelin, du prolétariat, chevalier des droits de l’homme, serviteur du vrai Dieu, pourfendeur des déterminismes, etc.

L’argent est le vecteur qui s’adresse à la cupidité ; cupidité parfaitement lisible avec les « lunettes Girard ». Le « cupide » (l’avare, pour emprunter au lexique du XVIIème siècle) ne sait quoi désirer ; il s’invente alors le prétexte de ne pas disposer de moyens suffisants. Il amasse donc, afin de pouvoir un jour enfin désirer quelque chose, dont il voudrait alors être certain d’avoir suffisamment de ressources pour prendre possession. Ce jour n’arrive évidemment jamais : le cupide croit que le manque de moyens l’empêche de désirer ; alors que c’est le manque de désir qui le conduit à amasser. Il peut sans doute arriver qu’une personne soit recrutée pour de l’argent, non par cupidité mais par souci de sécurité. Ce cas est du ressort suivant, la contrainte.

Contrainte, menace, chantage : ce sont là des outils de domination, des leviers de persécution. Les articles des « Trois masques du persécuteur » (2) s’efforcent de montrer comment de telles relations toxiques, décrites par Karpman dans son célèbre triangle dramatique, s’interprètent effectivement dans le cadre de l’anthropologie de René Girard.

Ce rapide examen laisse donc penser que les quatre termes de MICE sont effectivement expliqués par la théorie mimétique.

Ce qui ajoute encore au girardisme de la chose, c’est la structure triangulaire. Premier sommet, les informations ; deuxième sommet,  l’officier traitant, qui désire se les procurer ; troisième sommet, la personne qu’il a recruté pour les lui fournir. L’officier traitant doit lui insuffler le désir de s’approprier ces informations ; autant le dire, c’est un médiateur. On ne saurait être plus girardien.

Mais un brevet de girardisme n’est pas un brevet d’innocence. Si les pratiques des services spéciaux s’adossent aux ressorts du mimétisme, c’est pour en exploiter la violence, et non pour la contenir.

Peu importe leurs initiales, C.., M.., M…..,K.., S…. et S…. (et bien d’autres encore), ce genre de services laisse derrière lui une cohorte funeste : mensonges et désinformation, vols, corruption, tortures, trafic de drogue, assassinats, terrorisme, coups d’état, etc. Ces activités, nécessairement secrètes puisqu’illégales, font rarement la une. Néanmoins, elles laissent des empreintes ; et l’actualité, récente sinon immédiate, en fournit une abondante moisson.

Bien sûr, il s’agit à chaque fois de se défendre contre ceux qui sont, eux, les véritables méchants. Et puisqu’ils utilisent de tels moyens, il faut bien que nous, les gentils, employions les mêmes. Exemple parfait de cette spirale de la mauvaise réciprocité, dont René Girard a dévoilé les mécanismes dans son anthropologie mimétique (tout comme le mathématicien John Nash dans sa Théorie des jeux, mais c’est une autre histoire).

Le souhaitable (accessible ou pas ?) est évidemment que tous les pays se débarrassent, unanimement et simultanément, de ces services. Au fond, l’acronyme le plus convenable à leur sujet serait celui-ci : Chantage, Idéologie, Argent et Orgueil ; CIAO.

Un ciao sans cordialité, et définitif.

(1) Voyez par exemple les mémoires de Robert Bauer, un ancien agent.

(2) https://emissaire.blog/2021/06/29/les-trois-masques-du-persecuteur/

7 réflexions sur « D’un acronyme à l’autre »

  1. Cher Jean-Louis,

    Décryptons secrètement MICE qui te semble un acronyme inapproprié : anticipant tes doutes, John Steinbeck avait intitulé un de ses romans les plus célèbres : « Of Mice and Men« , te laissant un indice utile. N’est-ce pas le rapport que tu établis toi-même en introduisant le désir mimétique dans la théorie du recrutement des espions ? Of MICE and Spies

    A bon entendeur, ciao !

    JMB

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  2. Et c’est ainsi que la DGSI a renouvelé son contrat de traitement des données à Palantir, destiné au monde de la défense ou du renseignement, logiciel qui s’appuie sur la puissance de l’intelligence artificielle pour exploiter et croiser des informations aussi massives et disparates que des données biométriques, des conversations sur les réseaux sociaux, des appels téléphoniques ou des images satellite. Dans un contexte militaire, les solutions de Palantir permettent par exemple d’évaluer des cibles potentielles en temps réel.

    Vous connaissez le patron de Palantir, il subventionne l’ARM…

    Nous sommes cernés par les souris !

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  3. Cher Jean-Louis, j’admire la lecture girardienne que vous faites ici d’un métier dont les secrets ont été éventés par la littérature et le cinéma, un métier à la fois dissimulé et surexposé, en somme, et paradoxal comme certains concepts de la théorie mimétique. L’espion est parfois le pauvre type que vous décrivez : vaniteux, cupide, immoral, violent, mais il peut être aussi dévoué, désintéressé, lucide, courageux, ça dépend des circonstances (l’espionnage en temps de paix a quelque chose de malsain mais pour connaître les plans d’Hitler, quand il s’agit de sauver des vies ?) et ça dépend surtout, en ce qui concerne mon sentiment à ce sujet, des films que j’ai pu voir, des livres que j’ai pu lire.

    En ce qui concerne le vrai sujet de votre billet, l’acronyme MICE, par contre, je peux apporter un éclairage relevant d’une expérience personnelle. J’ai pendant des semaines essayé de chasser une souris installée à demeure dans les parages de la cuisine, j’ai même tenté de l’affamer pour qu’elle déménage, en planquant toute nourriture, en fermant les issues vers les réserves des placards etc. et la souris est toujours là, visiblement en bonne santé si j’en juge par ses tout petits et ravissants déchets, que je balaie tous les matins. Il est possible que les espions arrivent à se cacher dans des trous de souris et que les souris vivent comme les espions une vie souterraine, mercenaire et dangereuse. Il est certain aussi qu’il semble très difficile, voire impossible de s’en débarrasser gentiment !

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  4. « Une souris verte, qui courrait dans l’herbe… »

    Le sort du soldat vendéen qui inspirait la comptine attend-il les techno-fascistes qui désormais nous surveillent ?

    On rit encore d’entendre Haïm Korsia répondre, lorsque Thomas Sotto l’interrogeait sur la judéité de Zemmour : pourquoi, il est juif ?

    Le futur pape augustinien avait répondu à JD Vance sur le sujet migratoire : Jésus ne nous demande pas de hiérarchiser notre amour pour les autres.

    Il suffit de répondre aux adeptes intégristes à la manière de notre si grand Rabbinou, avec la même tranquille et si mordante ironie : pourquoi, vous êtes chrétiens ?

    « Il court, il court, le furet ! »

    Les catholiques identitaires ne peuvent se prétendre de Girard ou du texte judéo-chrétien pour justifier leur désir de domination.

    Se penser du côté du bien commence par se reconnaitre soi-même persécuteur, donc déjà contaminé par le mal et, à partir de ce constat, avoir capacité d’accéder au pardon des offenses.

    « Il était un petit navire… »

    Alors, pardonné comme nous pardonnons, ayant éprouvé cette apocalypse individuelle, il est possible d’accéder à la vérité et à la patience qui, comme le soulignait Pascal, sait que violence et vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre, qu’il n’y a que la liberté laissée à la créature de choisir personnellement le chemin escarpé des émancipations de la violence.

    Si nos nouveaux nababs sont sincères, ils cesseront de penser que la démocratie est incompatible avec la liberté car, en ce contexte précis de la réalité du texte, elle en est condition insuffisante mais nécessaire.

    Quand on a compris que Dieu règne par le bois de la croix, la vie est éternelle et nous sommes invités à cette réalité qui nous fait prendre conscience que notre identité est une imitation, qu’elle est donc seconde et appelée à renoncer à sa prééminence.

    « Il était une bergère, et ron et ron petit patapon ! »

    Thiel a parfaitement intégré que l’Évangile, comme l’a démontré Simone Weil, inspiratrice de Girard, est plus une anthropologie qu’une théologie, que nous sommes désormais renseigné sur le mensonge de la structure sacrificielle qui contenait la violence des humains avant la révélation évangélique, et qui, par force, ne la contient plus, d’où son discours apocalyptique.

    Son entretien avec Jordan Peterson est des plus intéressants quand, en en restant à la paternité d’Abraham, il avoue prendre pour modèle Isaac :

    https://youtu.be/918qslcfwfY?t=4450

    Il nous reste donc à devenir, comme le prône Girard, réellement chrétien, réellement incroyant en la violence, à réellement entendre la parole christique formulée en Jean 8, quand le futur Christ révèle aux pharisiens qui est leur père et affirme que le sien n’est pas le leur, car il était avant Abraham. Les clercs saisissent alors des pierres pour les lui jeter. Son temps n’étant pas encore venu, Jésus se cache et sort du temple, nous invitant, comme nous le comprenons fatalement, à le suivre jusqu’à la crucifixion de notre moi, imitation du sien.

    Heureux ceux pour qui a sonné la vérité avant l’heure de la mort, comme le souligne Proust, ils ont eu l’occasion d’être associé à la vérité de la vie, qui est éternelle.

    « 11. Ô Sainte Vierge, ô ma patronne (bis) Cria le pau- pau- pauvre infortuné (bis) Ohé ! Ohé ! Au refrain 12. Si j’ai péché, vite pardonne (bis) Je ne veux pas, pas, pas être mangé (bis) Ohé ! Ohé ! Au refrain 13. Au même instant un grand miracle (bis) Pour l’enfant fut, fut, fut réalisé (bis) Ohé ! Ohé ! Au refrain 14. Des p’tits poissons, dans le navire (bis) Sautèrent par, par, par plusieurs milliers (bis) Ohé ! Ohé ! Au refrain 15. On les prit, on les mit à frire (bis) Le jeune mou- mou- mousse fut sauvé (bis) Ohé ! Ohé ! Au refrain 16. Si cette histoire vous amuse (bis) Nous allons la, la, la recommencer (bis) Ohé ! Ohé ! »

    Une souris verte….

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  5. Cher Jean-louis,

    Merci de mettre en lumière ce qui doit (en principe) rester caché. Les « agences » illustrent tellement bien le dédoublement de personnalité qui caractérise les relations entre états. Les diplomates se font des sourires charmants et se donnent des grandes tapes dans le dos, pendant que les espions complotent, sabotent et se livrent des guerres sans merci. Barack Obama, le « gentil » président, espionnait sans vergogne ses alliés. A l’heure où le gant de velours des relations diplomatiques semble ne plus être de mise, on mesure à quel point cette hypocrisie était nécessaire, et participait des institutions sacrificielles qui retenaient la violence. A quand une planète qui fera passer le bien commun de l’humanité avant de céder aux irrésistibles sirènes mimétiques de la rivalité ?

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    1. L’hypocrisie est l’hommage que le vice rend à la vertu. Elle témoigne qu’il existe dans l’esprit de chacun (Etat ou individu) quelque chose comme le Bien et le Mal, le Permis et le Défendu, le Droit et la Force etc. puisqu’elle contraint les gouvernants à singer ou simuler le respect de l’un pour pouvoir accomplir l’autre. L’unité de la planète, hélas, est une vue de l’esprit, tout comme le bien commun de l’humanité. On est même entrés, depuis la guerre en Ukraine, me semble-t-il, dans une époque où à nouveau, il faudrait croire en la Force et qu’il n’existe entre les nations que des rapports de force : la paix d’ici-bas serait un état précaire et provisoire entre deux holocaustes programmés par les rivalités mimétiques, ces « irrésistibles sirènes ».

      Je recommande en ces temps difficiles la lecture de Simone Weil, en particulier ce court texte, l‘Iliade ou le poème de la Force. On y lira par exemple : « Il n’est possible d’aimer et d’être juste que si l’on connaît l’empire de la force et si l’on sait ne pas le respecter. » Il faudrait savoir tenir compte de la force sans s’agenouiller devant elle, et c’est sûrement plus difficile qu’on ne croit !

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  6. Après Thiel et Isaac, avec Osée 6:6 et Matthieu 12:7, des nouvelles du travail de dentelle de Julia Kristeva,  en ce monde de brutes :

    « Mais comment expliquer la permanence de la croyance et même de la résurgence du religieux dans ces formes les plus sectaires ?

    La croyance religieuse n’est pas seulement une « illusion », selon Freud, ni simplement un « sentiment océanique » dont parlait Romain Rolland. Le fondateur de la psychanalyse découvre un « besoin de croire » anthropologique au cœur de la vie psychique qui ouvre la voie au « désir de savoir ». Le mot « croire » trouve sa racine dans le sanscrit « *kred  » qui signifie « Je te donne mon cœur en attente de récompense. » Il ne s’agit pas de « croire » au sens de « je suppose », « je fais une hypothèse ». Mais d’une évidence, d’un vécu de « vérité » absolue, indispensable, vitale, sous-jacent à l’élaboration du lien à l’autre et sur lequel pourra se construire la capacité de parler et de penser : « J’ai cru et j’ai parlé », dit le psalmiste dans la Bible. Ainsi entendu credo se traduit « investir », comme le font Benveniste et Freud. D’où le crédit bancaire…

    Mais j’investis d’abord et surtout un lien, une relation, « un autre » : personne-langage-activité… J’investis le transfert en psychanalyse qui m’aide à investir mes capacités psycho-somatiques, à le transformer, à revivre.

    En revanche, la globalisation hyperconnectée, la finance et le marketing favorisent la pensée du comment au détriment du pourquoi. Et l’investissement se porte de préférence sur les techniques, le how to do, le calcul, le « gagnant-gagnant », le deal. L’espace psychique, l’expérience intérieure ne sont pas vraiment une « valeur » dans la société en voie vers le transhumanisme et le streaming des images, régression hypnotique et ivresse des affects s’ensuivent.

    Les adolescents en particulier sont plus exposés à cette dépersonnalisation. Contrairement à l’enfant qui joue et qui cherche, l’adolescent est un croyant en quête d’idéal, forcément déçu, doublé d’un nihiliste qui détruit et se détruit. Il nous faudra réinventer l’École des parents, former un nouveau « corps enseignant », avec des référents et tuteurs capables d’aider à la reconstruction de la vie personnelle et d’une vie sociale.

    Pendant quelques années j’avais déplacé mon séminaire sur « Le besoin de croire » à la Maison des adolescents de l’hôpital Cochin, auprès d’une équipe soignante interdisciplinaire. Souad, appelons-la ainsi, s’était radicalisée en ligne. « Esprit scientifique », elle rejetait les cours de français et de philo, « langues de colonisateurs », se disait féministe, « ne faisait confiance qu’à Allah », et rêvait de djihad. Accueillie sans jugement, elle a mis du temps à s’ouvrir, à jouer, à rire, à se raconter. Puis elle a retiré sa burqa, repris le français, découvert la poésie arabe des soufistes sensuels… Il existe des chemins discrets qui rendent fierté aux identités en souffrance. Un travail de dentelle. »

    https://www.pileface.com/sollers/spip.php?article3583

    « Car j’aime la piété et non les sacrifices, Et la connaissance de Dieu plus que les holocaustes. »

    https://saintebible.com/hosea/6-6.htm

    « Si vous saviez ce que signifie: Je prends plaisir à la miséricorde, et non aux sacrifices, vous n’auriez pas condamné des innocents. »

    https://saintebible.com/matthew/12-7.htm

    Il nous reste donc à prendre le temps d’apprendre à devenir parents.

    https://www.pileface.com/sollers/IMG/jpg/michel-ange-pieta-1000.jpg

    Je vous salue, Marie, pleine de grâce…

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