L’affaire du Sea Watch : un signe ?

par Hervé van Baren

«Si je n’étais pas venu, si je ne leur avais pas adressé la parole, ils n’auraient pas de péché ; mais à présent leur péché est sans excuse. Celui qui me hait, hait aussi mon Père. Si je n’avais pas fait au milieu d’eux ces œuvres que nul autre n’a faites, ils n’auraient pas de péché ; mais à présent qu’ils les ont vues, ils continuent à nous haïr, et moi et mon Père ; mais c’est pour que s’accomplisse la parole qui est écrite dans leur Loi : Ils m’ont haï sans raison. » (Jean 15, 22-25)

L’Evangéliste Jean utilise un autre mot pour « ces œuvres que nul autre n’a faites » : le mot signe. Ces signes n’ont rien à voir avec des interventions magiques ou surnaturelles. C’est toujours de la primauté de la relation sur toute autre considération qu’il est question. Or d’après Jean, « ceux qui habitent le monde » n’ont « pas de péché » en l’absence de ces signes, parce qu’ils « ne connaissent pas celui qui [a] envoyé [Jésus] ». A la source des actes que Jésus qualifie de péchés, il y a une profonde méconnaissance et cette méconnaissance est abolie par les signes.

Le péché inconscient dont parle Jésus, c’est le meurtre d’un innocent, c’est le mécanisme victimaire, l’unanimité sacrificielle contre un bouc émissaire. Seuls les signes peuvent exposer la violence de ce phénomène, inconscient s’il en est.

René Girard voit le moment de la désignation du bouc émissaire comme un phénomène éminemment instable : la vindicte populaire cherche un coupable, et le doigt accusateur peut se fixer sur n’importe qui. Dans ces versets, Jésus indique qu’il y a un moyen très sûr pour devenir la cible unique de la haine de la foule : montrer par des actes d’amour la réalité de la violence du mécanisme victimaire, démontrer l’innocence de la victime.

En temps de prospérité et de stabilité, les signes font l’objet de l’approbation générale, et la foule en nous s’émerveille. En temps de crise, ils ont cette fâcheuse propriété de révéler la violence et l’iniquité des mécanismes que nous mettons en œuvre pour tenter d’y survivre. C’est alors qu’ils prennent tout leur sens. La haine dont Jésus parle est sans raison : celui ou celle qui réalise des signes ne peut être accusé que de compassion, de solidarité, d’amour. Mais c’est précisément cela qui est insupportable à la foule lyncheuse. Pour pouvoir réaliser l’unanimité sacrificielle il faut que tous, sans exception, se conforment à la loi perverse du mécanisme victimaire. Témoigner de son amour pour la victime constitue donc le crime suprême, impardonnable entre tous. La compassion affichée pour la victime déclenche nécessairement la haine de la foule.

L’affaire du Sea Watch prend toute sa signification avec cet éclairage des Evangiles. L’Italie de Matteo Salvini, et plus généralement l’Europe, est en profonde crise, et les victimes émissaires, ce sont les migrants, source de tous les maux, sacrifiés sur l’autel de l’unité nationale. On notera l’ironie de la peine de mort applicable. Les migrants se voient refusés toute aide en mer ; ils sont rejetés à la mer, une des deux façons mythologiques de tuer la victime sans se salir les mains de son sang.

Arrive une figure christique qui, par un acte de solidarité, un acte de désobéissance aussi, fait preuve de compassion et montre que la victime n’est pas ce monstre chargé de toutes les fautes, mais un être humain en souffrance, fondamentalement innocent, et l’unanimité sacrificielle s’effondre. Bien plus, la médiocrité et la violence de ceux qui participent au sacrifice apparaît aux yeux de tous.

La dimension politique de l’acte de Carola Rackete existe, bien sûr. La capitaine du Sea Watch est aussi une militante progressiste, adversaire déclarée de M. Salvini et des adeptes d’une « Italie forte ». Mais la haine farouche dont elle est l’objet, si bien exprimée par M. Salvini, qui n’hésite pas à la traiter de criminelle, et à accuser l’équipage du Sea Watch de « séquestrer 42 migrants depuis deux semaines pour un jeu politique médiocre »1, déborde du cadre politique. La réaction de certains habitants de Lampedusa, l’île sur laquelle a accosté le Sea Watch, les messages de haine et les menaces, tout cela ne peut pleinement s’expliquer qu’à la lumière de ces versets et de leur interprétation girardienne.

Rappelons une autre vérité révélée par René Girard : le mécanisme sacrificiel ne fonctionne plus, parce qu’il y a de plus en plus de « défenseurs » qui réalisent des signes. Les archaïques recettes victimaires ont perdu tout pouvoir. En tentant de ressouder leurs pays par l’unanimité sacrificielle, MM. Salvini, Trump, Erdogan, Poutine, Bolsonaro et consorts les condamnent à l’effondrement moral, économique, culturel. M. Salvini, en particulier, devrait méditer sur l’histoire de son pays pour en prendre conscience.

Si nous ne sommes pas encore gagnés par la folie de la foule sacrificielle, que nous apprend l’Evangile, et que nous montre Carola Rackete ? C’est que la dénonciation de la violence sacrificielle ne peut se faire par l’invective, la controverse, l’opposition frontale. La violence est le carburant des extrémismes, leur faire violence les rend seulement plus puissants. Ce n’est que par des actes profondément motivés par l’amour que nous pouvons exposer la réalité sacrificielle et lui ôter son malfaisant pouvoir. Encore faut-il être pleinement conscient que ce faisant, nous lui ôtons aussi son pouvoir pacificateur. Le « faiseur de signes » doit assumer pleinement la crise qu’il ou elle contribue à alimenter.

1 https://www.youtube.com/watch?v=R4z-hP57haw

6 réflexions sur « L’affaire du Sea Watch : un signe ? »

  1. Chers amis,

    Je suis un peu stupéfait par cette réflexion à l’emporte-pièces bien peu digne d’une tribune girardienne. A tout vouloir comprendre sous le signe du ‘bouc émissaire’ on finit par ne plus rien comprendre…et à ne pas vouloir condamner ceux qui se cachent derrière l’immigrationisme et poussent à la disparition de nations à qui on l’impose (et qui se sont laissé faire…malgré les prédications d’ Enoch Powell et de Jean Marie Le Pen…qui ont eu raison il y a cinquante ans au temps où écrivait notre cher René Girard…). Cette nouvelle ‘contribution’ (girardienne?) de soutien à l’immigration-invasion sauvage et incontrôlée me pousserait à quitter cette association que j’ai contribué à fonder….

    Amicalement,

    Alain Marliac. __________________

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    1. Bonjour Monsieur,

      Je ne répondrai pas à votre critique du contenu de l’article, n’en étant pas l’auteur. Je tiens simplement à vous préciser que les textes publiés dans le blogue n’engagent pas l’ARM, mais les auteurs des articles et le comité informel composé de ses contributeurs habituels en tant qu’ils donnent leur accord ou ne s’opposent pas à leur publication.

      Bien cordialement

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  2. « Mon royaume n’est pas de ce monde » est une parole à méditer qu’on soit chrétien ou pas. Il me semble que cette première adresse, scandalisée, à l’article de M. Van Baren, vient du refus de prendre en compte le sens évangélique que ce dernier entend donner à l’affaire du Sea Watch. Sous l’angle politique, on peut très bien donner raison aux nations qui entendent se défendre efficacement contre les « flux migratoires », on peut même voir en Jean-Marie Le Pen un prophète, mais est-ce de politique qu’il s’agit ? Ce qui nous est signifié ici, me semble-t-il, puisqu’il s’agit de « signes », est une explosion de haine « sans raison ». Grâce aux analyses de René Girard, on a des outils pour la voir comme telle et pour essayer de la comprendre. On quitte le champ politique pour celui plus vaste de l’anthropologie. Loin des luttes de pouvoir, une haine sans raison a quelque chose de non explicable en termes de motifs. Pourquoi ? Parce qu’elle relève d’un mécanisme inconscient que, si l’on est girardien, on reconnaît comme « victimaire » ; c’est un mécanisme de substitution, il consiste par exemple, à faire payer quelqu’un pour s’exonérer soi-même. Ce mécanisme est inconscient.

    Il me semble que chacun de nous, quelles que soient ses opinions politiques, philosophiques et religieuses sait intimement que les migrants sont des victimes. Et dans un monde travaillé par les « signes » dont nous parle l’évangéliste, chacun préfère se voir comme « persécuté »plutôt que comme persécuteur. Il en résulte, à l’égard des victimes en général et dans ce cas particulier, une « mauvaise conscience » telle qu’on est bien incapable de se reconnaître dans l’autre et de « l’aimer comme soi-même » : on ne s’aime pas assez pour cela. L’homme du ressentiment, décrit par Dostoïevski, parce qu »‘il est infiniment exigeant à l’égard de lui-même, se méprise parfois jusqu’à la haine ». Peut-être que la haine de soi, en période de crise, ne peut trouver d’ issue que dans ce transfert sur celui ou celle qui prétendrait incarner cette « infinie exigence ». La haine suscitée par un acte de sauvetage me semble, en effet, ne relever d’aucune rationalité politique, et pour ma part, je remercie Hervé Van Baren de nous avoir mis devant nos contradictions. « Le faiseur de signes, nous dit-il, non seulement ne résout pas la crise mais contribue à l’alimenter.

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  3. Merci Hervé. Je crois comme toi que l’amour du Christ peut être ressenti comme une violence. Il y a quelque chose d’insupportable dans la grâce, et ce qui nous appelle sans cesse à nous porter à la hauteur de nous-mêmes est souvent un motif de révolte. C’est de cette façon, complémentaire de la tienne, que j’expliquerai en partie la « haine sans raison ». Sur le 2ème moment de ton texte remarquable, je rappellerai que les États ont le devoir de protéger leurs frontières et leur population, et que la submersion dont a été victime l’Italie ces dernières années, à cause notamment de la lâcheté des autres États, mettait l’un et l’autre en péril. Ceci n’empêche pas que je puisse, en tant que personne, secourir et même cacher un ou des migrants : il en irait de ma responsabilité de chrétien, déterminé par sa conscience. En revanche, il ne me semble pas rationnel d’exiger la même chose d’un État… sans tomber dans le millénarisme, justement condamné par le concile d’Ephèse en 431.

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