Athènes et Jérusalem

par Christine Orsini

Sous ce titre un peu solennel, je voudrais me livrer à un exercice girardien : rapprocher deux grands éducateurs dont le style et les sources de la pensée sont sur des rives opposées : le premier, René Girard (1923-2015) fut professeur à Stanford de littérature comparée et le second s’appelle Allan Bloom (1930-1992), il a enseigné à Chicago la philosophie politique. Allan Bloom a été éduqué lui-même par Léo Strauss et immortalisé par son ami Saul Bellow, prix Nobel de littérature, qui en a fait un personnage de roman[1]. René Girard est un autodidacte, inventeur de la théorie mimétique, il laisse derrière lui et devant nous une œuvre considérable qu’il n’est pas besoin de présenter aux lecteurs de ce blogue. Allan Bloom a trouvé ses repères dans la philosophie grecque, René Girard dans la Bible hébraïque et les Evangiles.

Le désaccord entre les deux sources de notre civilisation que sont Athènes et Jérusalem a été minimisé par le christianisme qui a toujours essayé de les harmoniser. Pour le disciple de Léo Strauss, ce désaccord est radical : la philosophie conçoit la vie humaine sous le signe de la compréhension autonome ; la Bible la conçoit sous le signe des commandements divins et de la Révélation. La philosophie et la tradition biblique ne peuvent que s’asservir mutuellement et se rebeller chacune contre toute tentative d’exploitation par l’autre. Pour Girard, au contraire, il y a un accord parfait entre la raison et la foi : son œuvre a deux versants, l’un anthropologique et l’autre théologique. On peut très bien être girardien, par adhésion à la puissance explicative de son hypothèse scientifique sans croire en Dieu. Mais sa pensée est généralement si ce n’est étrangère à la philosophie, du moins inamicale à son égard.

Girard et Bloom ont ordonné leur vie au souci de la vérité. C’est pourquoi, il faut les considérer l’un et l’autre comme de puissants modèles, de grands éducateurs. Allan Bloom n’a écrit que deux livres, tous deux sous une pression extérieure. Le premier fut un best-seller mondial, The closing of american mind,[2] qui lui permit de rembourser ses dettes : il vivait en aristocrate au-dessus de ses moyens avec une passion pour les « choses belles et coûteuses ». Pierre Manent, dans son livre d’entretien autobiographique[3], raconte que le charme, au sens fort, qu’exerçait Allan Bloom lui venait de ce qu’il était à la fois l’humble disciple de Léo Strauss, qui lui avait assigné comme tâche la recherche de la vérité et un Américain sûr de lui, « seigneur du monde nouveau dominé par l’Amérique ». Cet Américain atypique aimait vraiment la France, se rendait régulièrement à Paris, avait une connaissance aigue de sa culture, de son histoire et enfin de toutes les possibilités humaines qu’il rencontrait en lisant et commentant les auteurs français et européens dont il a fait la matière de ses cours et de son œuvre posthume, « L’Amour et l’Amitié », traduite par Pierre Manent (Ed. de Fallois, 1996).  Girard et Bloom ont tous deux enseigné dans des universités américaines, leur vie durant, des auteurs immenses comme Shakespeare et aussi Stendhal et Flaubert, et d’autres, sur lesquels ils se séparent nettement : Platon et Rousseau, penseurs du « vivre ensemble », comme on dit aujourd’hui, mais aussi théoriciens de l’aventure personnelle qu’on appelle amour ou amitié. Ce sont des auteurs inépuisables pour Bloom mais auxquels Girard ne se réfère que pour les tenir à distance.

La vraie différence entre le philosophe et l’anthropologue tient à leur tempérament. Charismatiques tous deux, ils fascinent leurs étudiants mais leurs classes ne devaient guère se ressembler. Il n’est pas douteux, leurs écrits en témoignent, que Girard a un esprit scientifique et qu’il ne s’est jamais posé, dans ses cours et dans ses livres, que les questions qu’il pouvait essayer de résoudre, tandis qu’Allan Bloom a un esprit socratique et une conception socratique de la philosophie, il connaît son ignorance. Montaigne, qui se réfère plus souvent à Socrate qu’à Jésus et qui eut le culte de l’amitié, est l’objet d’une très belle étude de Bloom, pour qui il fut un modèle, alors que Girard n’évoque l’auteur des Essais que pour en faire le précurseur de la mauvaise conscience occidentale. Côté tempérament, on pourrait dire que Girard est un penseur apocalyptique, du fait qu’il ne s’est intéressé qu’à la violence essentielle et aux moyens de la conjurer, à l’écart de la politique, tandis que Bloom est un penseur érotique, du fait qu’il s’est surtout occupé de trouver des réponses crédibles à la question « qu’est-ce que la vie bonne ? », question à la fois politique et existentielle.

Ceci posé, Bloom et Girard ont été tous les deux des analystes lucides de la crise de la modernité dont la crise de l’enseignement est un aspect particulièrement révélateur.  Et leurs cibles furent les mêmes : le positivisme, l’historicisme et ce qui en est à la fois cause et conséquence, le nihilisme.  Le positivisme fait partie de l’orthodoxie dominante de la modernité, il est le fondement philosophique de la science moderne. Selon lui, nous ne pouvons avoir de connaissance objective, scientifique, que des faits, non des valeurs. D’un côté, les faits et leurs relations causales, de l’autre les valeurs, les interprétations subjectives des faits. La science et la littérature sont séparées de telle façon que la science n’a rien à nous dire sur les questions qui nous intéressent, les affaires humaines, et que la littérature, qui traite ces sujets, ne peut prétendre à l’objectivité. Girard a toujours refusé que la littérature soit un monde en soi, sans rapport avec la recherche de la vérité : son histoire du roman moderne est une démarche de connaissance, fondée sur un savoir contenu dans les œuvres elles-mêmes, et sa théorie du désir mimétique est présentée comme scientifique.  Bloom s’attaque aussi à l’historicisme : celui-ci prend au sérieux les valeurs qui sont fondamentales à une époque donnée mais leur dénie la possibilité de « valoir » à toutes les époques et de valoir plus que celles qui les ont précédées ou celles qui leur succéderont. Le positivisme et l’historicisme, ces idolâtries de la science et de l’histoire, débouchent sur le relativisme.

On sait que pour Girard, toutes les religions ne se valent pas : il y a celles qui sacralisent la violence et celles qui l’humanisent. Après avoir été un argument contre la Révélation, le relativisme est devenu le credo de l’incroyant. Parce qu’il a été, plus que Girard qui avait une œuvre à faire, un pur professeur et comme Socrate, un homme de l’oral, Bloom a été sensible à la dégradation de la transmission et à l’assèchement des « âmes » qui lui étaient confiées. Car le professeur Bloom n’hésite pas à parler de l’âme de ses étudiants, comme il parle du Bien, de la vérité, de la communauté des initiés virtuels, ceux qui ont le désir de savoir. Ce langage platonicien tranche avec le relativisme ambiant comme la langue des Evangiles, chez Girard, tranche avec le jargon des sciences humaines. Réfléchissant sur « la vocation bizarre des adultes qui préfèrent la compagnie des jeunes gens à celle des personnes de leur âge », Bloom signale un danger : préférer l’enseignement à la connaissance, s’adapter à ce que les élèves peuvent ou veulent apprendre. La recherche de la vérité est le but de l’enseignement parce qu’elle doit être ce qui éveille l’âme, ce qui la dispose à chercher des réponses à la question essentielle : « Qu’est-ce que l’homme ? »

Bloom enseignait la philosophie et Girard la (grande) littérature. Nous rangeons ces disciplines dans la rubrique « culture générale ». Evidemment, c’est là que le relativisme est devenu quelque chose comme une évidence. La vérité est relative comme deux et deux sont quatre. Bloom montre que c’est le cadre de pensée de la société démocratique moderne. C’est même un postulat moral. Ce qu’on a appris aux jeunes gens à redouter du dogmatisme, ce n’est pas l’erreur, c’est l’intolérance. Aussi, ils ont retenu cette leçon de l’histoire : avant, il y avait des violences, des guerres de religion etc. parce que les hommes se croyaient détenteurs de vérités. Le progrès aujourd’hui consiste à savoir qu’il y a toutes sortes d’opinions et qu’elles ont toutes droit de cité. L’homme démocratique est ouvert et tolérant parce qu’il est épris d’égalité. « L’ouverture (openness) était naguère la vertu qui permettait de rechercher le bien en se servant de la raison : voici qu’elle équivaut maintenant à l’acceptation de tout et à la négation de la raison », tel est le constat navré de Bloom. Là où Girard parle d’indifférenciation, pour désigner ce qui est une crise culturelle, voire la mort de toutes les cultures, Bloom parle d’une montée de l’indifférence et du repli sur soi individualiste, faute de transcendance, de modèles à admirer et imiter. Il est à remarquer qu’en disciple de Platon et d’Aristote, Bloom n’envisage jamais le conflit qui peut naître de l’imitation, qu’il subordonne à l’admiration.

Le renoncement à la recherche de la vérité dans les affaires humaines va de pair avec le refus outré par les nouvelles générations de l’ethnocentrisme de leurs aînés. Bloom fait remarquer que cette tendance de chacune à se trouver meilleure que les autres est le fait de toutes les cultures, qu’elle y est aussi omniprésente que l’interdit de l’inceste. C’est seulement dans les nations occidentales que l’on se met à douter de l’identification entre le bien absolu et celui qui nous est propre. Bloom attribue ce doute à l’influence grecque, Girard  l’attribue à l’influence du texte judéo-chrétien ; celui-ci incite les colons à se voir par les yeux des colonisés, à se voir persécuteurs. (Voir le chapitre des Essais de Montaigne sur les cannibales.)  Il n’est pas douteux qu’Athènes d’une part et Jérusalem de l’autre, sont à l’origine d’une singularité de L’Europe et de la sphère occidentale : une vocation à l’universel. Les Grecs ont cessé les premiers de suivre la coutume pour créer la Cité, qui n’existant que par la volonté des hommes, ouvre donc sur une « histoire ». Les Juifs sont le « peuple élu » : cela signifie qu’ils ont reçu la mission divine de faire connaître le Créateur à l’ensemble de l’humanité. Et l’on cite toujours ce passage de la lettre de Paul aux Galates : « il n’y a ni Juif, ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme. Car tous, vous êtes Un en Jésus-Christ », le christianisme venant accomplir, en quelque sorte, la promesse biblique.

Bloom a été,  dans la seconde moitié du siècle dernier,  comme Girard, un médiateur de l’universel, non seulement à partir de la philosophie mais aussi de la grande littérature, si nourrissante pour l’âme. Il faut lire dans L’Amour et l’Amitié ce qu’il dit de Roméo et Juliette.  Il faut lire Allan Bloom.

[1] Ravelstein, Saul Bellow, Gallimard 2002

[2] Traduit en français : L’âme désarmée, essai sur le déclin de la culture générale, Julliard, 1987.

[3] Le regard politique, Pierre Manent, Flammarion, 2010, p.71

7 réflexions sur « Athènes et Jérusalem »

    1. Christine répondra mieux que moi mais je me permets d’apporter mon bout de réponse : chartiste et donc historien médiéviste, il s’est formé seul à la critique littéraire par nécessité (les universités américaines affectant de préférence dans les départements de littérature romane les enseignants français) puis, par choix, à l’anthropologie générale (ce que les ethnologues s’étant formés sur le terrain n’ont pas manqué de lui reprocher). Il raconte tout cela notamment dans « Les origines de la culture ».

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  1. Christine Orsini pose ici, j’allais dire « ose poser », la question essentielle de la vérité. Sapée, en effet, au profit de la sacro-sainte tolérance par le talentueux Montaigne, la vérité fut réduite par Nietzsche à l’un des aspect de la volonté de puissance de ceux qui la proclament, quelle que soit d’ailleurs son contenu, et définitivement démonétisée par Foucault. Il reste pourtant que deux énoncés, l’un vrai et l’autre faux, ne reviennent pas au même ; Christine Orsini le rappelle très fortement.
    Elle esquisse d’autre part une possible échappée du discours de la vérité au-delà de celui de la science, ce que peut-être Girard et Bloom eux-mêmes ont encore un peu de mal à accepter (question de génération, sans doute). Sa question sous-jacente ? « La vérité est-elle scientifique par essence ? » C’est une question passionnante, qui serait un excellent sujet de colloque.

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    1. Merci d’aller à l’essentiel. Mais je voudrais faire deux précisions : 1) Aussi bien Girard que Bloom, en critiquant le positivisme, ont voulu montrer et démontrer que la vérité n’est pas scientifique par essence mais seulement par méthode. Girard ne récuse pas la méthode mais dit que l’erreur de ses prédécesseurs, il pense surtout au structuralisme de Lévi-Stauss, a été de vouloir adapter l’objet (l’humain) à la méthode (empruntée aux sciences physiques et mathématiques) alors qu’il faut, tout au contraire, adapter la méthode à son objet. C’est ainsi que pour Girard, il y a plus de science (des rapports de désir) chez Proust et Dostoïevski que chez Freud, « il ne s’agit pas du tout de récuser la science mais de la chercher où elle se trouve, si inattendu que puisse être le lieu » (Critique dans un souterrain, p.23). Bloom, lui, confond d’autant moins science et vérité qu’il est philosophe et socratique, en plus. 2) Michel Foucault est l’auteur de ce petit passage, p.339 de « Les mots et les choses » (Gallimard) : Parlant du « mode d’être moderne de la pensée », il écrit que  » la sottise de ceux qui croient toujours qu’une pensée est « réactionnaire » ou « progressiste » est d’une involontaire profondeur. Elle met le doigt, c’est là sa profondeur, sur l’incapacité de notre culture, depuis le XIXème siècle, à produire une pensée qui soit théorie ou spéculation pure. La pensée est sortie d’elle-même, elle est devenue un certain mode d’action. Une pensée, aujourd’hui, blesse ou réconforte, libère ou asservit ; elle n’a plus de résultats qui lui soient propres ; on n’ose plus parler de vérité, on parle d' »effets de vérité ». Girard est incontestablement un théoricien selon la nostalgie de Foucauld, sa pensée a des résultats qui lui sont propres.

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  2. Je voudrais actualiser ma réflexion sur Athènes et Jérusalem, axée sur 1) le besoin que nous avons de modèles, et pas seulement quand nous sommes enfants, 2) la critique du relativisme, qui sous couvert de nous enseigner la tolérance, nous prive de liberté (celle de juger) et nous éloigne du souci de la vérité, 3) la relation à l’universel, notre héritage grec et judéo-chrétien. Le vrai héroïsme du gendarme Arnaud Beltrame, fondé sur l’amour, s’offre en modèle universel ; il n’est pas comparable mais opposable, au contraire, au faux héroïsme du djihadiste, fondé sur la haine et qui méprise la vie au lieu de l’honorer. Sidérés d’admiration, on est loin de tout relativisme, loin de nos chemins de pensée habituels, mais rapprochés de notre double héritage. Dans cette action singulière, prendre la place d’un autre, il y a le don de soi mais évidemment, parler d' »acte sacrificiel » » est dissonant : c’est contre l’idéologie sacrificielle des djihadistes, contre la violence d’un « retour » du religieux archaïque et aujourd’hui satanique, que le gendarme chrétien a agi, en tant que défenseur des valeurs de la démocratie et en tant que chrétien.

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    1. C’est toute l’ambiguïté du mot sacrifice, n’est-ce pas ? Comme le dit Girard, on peut sacrifier l’Autre pour son bénéfice propre, ou se sacrifier soi-même pour le bénéfice des autres. Les deux actes nous paraissent ressemblants, alors qu’ils sont on ne peut plus différents. Souvent, la société instrumentalise ses héros pour perpétrer l’ordre sacrificiel ; dans le cas d’Arnaud Beltrame, les hommages quasi unanimes m’ont tous paru sonner juste. Par le don de sa vie, il expose le néant des actes de son assassin, comme l’a dit Emmanuel Macron dans son discours aux Invalides. En ce week-end pascal, je ne peux m’empêcher d’y voir une profonde résonance avec la Croix.

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      1. Oui, c’est vrai, voici un sacrifice, puisque le mot est inévitable, qui n’est pas « récupérable »par un parti ou un autre parce qu’au lieu de s’inscrire dans un ordre sacrificiel, comme le sacrifice du soldat pour la patrie ou celui du militant pour sa cause, il est un choix personnel : même s’il s’agit d’un gendarme sur un lieu de combat ou de crime qui agit en professionnel, avec l’intention de désarmer le criminel, son action signifie pour lui et pour tout le monde aujourd’hui, que face à la folie meurtrière qui depuis des années fabrique d’un côté des victimes et de l’autre des martyrs ou des héros, il y a une résistance spirituelle ! Il y a le don de soi pour sauver des vies (y compris celle du meurtrier), par un acte qui relève de la raison et de la foi, l’une soutenant l’autre, un acte qui a du sens par lui-même, qu’il échoue ou réussisse, puisque c’est un acte de résistance absolue à l’insensé ! Mort, où est ta victoire?

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