Faire comme tout le monde : un principe éthique ?

par Jean-Marc Bourdin

L’emploi familial par les parlementaires serait fréquent. Après François Fillon mis en examen, c’est Bruno Le Roux qui a dû démissionner de sa fonction de ministre de l’intérieur pour avoir salarié de manière récurrente ses filles dès l’adolescence, parfois à des périodes où elles ne disposaient pas du temps nécessaire. Bruno Le Roux n’était pas n’importe quel parlementaire : il était le président du groupe socialiste à l’Assemblée Nationale et, à ce titre, avait plus encore que d’autres un devoir d’exemplarité parmi ses pairs. Dans les deux cas, les faits semblent peu contestables : là où il y a des fiches de paie nominatives… Si, comme le disait Nietzsche, « il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations », il reviendra à la justice d’apprécier les interprétations et de dire le droit.

Une fois fragilisé l’argument selon lequel « toute peine mérite salaire », pour justifier de tels comportements, nous entendons toujours la même antienne que je suis tenté d’appeler « l’excuse de mimésis ». Lorsque nous sommes pris en faute, un premier moyen de nous disculper est de (nous) dire que nous ne faisons pas pire que les autres. Le spectacle offert par eux nous affranchit de certaines retenues. À la peur du gendarme, nous opposons le semblant de sécurité du « je te tiens, tu me tiens par la barbichette ». Dans une relation circulaire complexe, il existe bien une mimésis de justification en lien avec la mimésis d’appropriation. C’est à ma connaissance un point que René Girard met peu en avant. Il est pourtant un facteur non négligeable de contagion des désirs et de passage à l’acte.

Sur le plan moral, « faire comme tout le monde » laisse penser qu’à la norme formelle se substitue une pratique suffisamment répandue pour qu’elle devienne la seule limite à respecter en pratique : l’impératif devient alors de trouver chez les autres une permission implicite fournie par leur propre comportement. L’automobiliste qui passe à l’orange ou dépasse la limitation de vitesse se sent conforté par ce qu’il observe sur la file d’à côté. En l’occurrence, des emplois d’été pour que les enfants découvrent ce qu’est la vie professionnelle, ce serait mieux à tout prendre que des emplois plus longs pour une épouse ou des jeunes qui n’ont pas encore terminé leur formation supérieure, semble se défendre Bruno Le Roux qui n’avait pas hésité à critiquer en son temps les pratiques de François Fillon. Il est en effet toujours possible de trouver un modèle manifestant une plus grande désinvolture que soi par rapport à la règle pour aller un peu plus loin dans sa propre transgression. Et si son imitation semble procurer plus de bénéfices qu’elle ne fait courir de risques, alors pourquoi s’en priver ? La vertu nous commanderait au contraire de prendre pour modèle ceux qui font le mieux. Mais nous préférons souvent regarder du côté de la facilité.

Il y a bientôt un siècle, Max Weber avait caractérisé dans Le savant et la politique « l’éthique de responsabilité » qu’il opposait à « l’éthique de conviction », celle qui nous conduit à faire ce que nous estimons être notre devoir (de bon chrétien ou de bon kantien par exemple), par cette phrase : « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes. » Il s’agit d’une morale qui prend en compte les conséquences de nos actes (elle est donc dite conséquentialiste) ; elle se veut plus réaliste et praticable que l’éthique de conviction. Weber ajoutait : « […] pour atteindre des fins “bonnes”, nous sommes la plupart du temps obligés de compter avec, d’une part des moyens moralement malhonnêtes ou pour le moins dangereux, et d’autre part la possibilité ou encore l’éventualité de conséquences fâcheuses. Aucune éthique au monde ne peut nous dire non plus à quel moment et dans quelle mesure une fin moralement bonne justifie les moyens et les conséquences moralement dangereuses. » Dans notre cas, un parlementaire qui se juge insuffisamment rémunéré et veut s’assurer contre des risques d’échec aux prochaines élections estimera qu’ajouter à ses indemnités et frais de représentation une partie de son enveloppe destinée à rémunérer des assistants parlementaires à son service n’est pas illicite. Suivons le raisonnement qu’il se tient in petto : je le fais pour la bonne cause (« éthique de conviction »), la conservation ou l’obtention de la majorité par son parti étant la meilleure des choses à souhaiter pour le pays ; il faut donc que je me donne les moyens de gagner ; et c’est tout de même mieux qu’un financement par des commissions occultes sur des marchés publics ou la rémunération discrète par des lobbyistes pour un coup de pouce donné à tel amendement ; alors, ma foi, je ne prive personne en utilisant l’enveloppe qui m’a été accordée pour arrondir mes fins de mois par le truchement de mon conjoint ou de mes enfants.

Allons un peu plus loin dans l’examen de conscience. Le sentiment de responsabilité est tout, sauf naturel. De surcroît, les idéologies nées depuis le dix-neuvième siècle à la suite de Nietzsche et de Freud ont considéré que l’urgence était au contraire de déculpabiliser plus que de responsabiliser. Nous avons une tendance à l’auto-aveuglement (self-deception) comme le constate Edgar Morin dans Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur : « L’égocentrisme, le besoin d’auto-justification, la tendance à projeter sur autrui la cause du mal font que chacun se ment à soi-même sans détecter ce mensonge dont il est pourtant l’auteur. »

Notre premier réflexe n’a pas changé depuis Adam, Ève et Caïn. En face d’une erreur dommageable, pour ne pas parler d’une faute avérée, nous commençons par dire : « Ce n’est pas moi, c’est l’autre ! » Et, s’il n’est pas possible de nier une accusation s’appuyant sur des preuves irréfutables, on tentera de se disculper : en prétendant, et le plus souvent en étant persuadé, que ce que nous disons est exact, que c’est l’autre qui a commencé, que nous l’avons simplement imité ; et si la situation est conflictuelle, il ne s’agissait alors que d’une riposte tout à fait fondée à l’initiative mauvaise d’autrui. On s’estimera alors en droit d’invoquer la légitime défense… Se sentir agressé suffit généralement à s’exonérer de toute responsabilité dans l’émergence et la persistance d’un conflit.

Si, maintenant, l’autre ne peut décemment être mis en cause, par exemple s’il n’y a pas d’autre en l’espèce, le réflexe, si fréquent chez les enfants et toujours présent chez les adultes, est alors de déclarer : « Je ne l’ai pas fait exprès ! » ou le tout aussi familier « ce n’est pas ma faute ! » Et si la préméditation est avérée, s’il est indéniable qu’on l’a fait délibérément, il reste encore possible d’atténuer, voire de supprimer, sa responsabilité en attribuant les agissements fautifs à des causes externes : les circonstances atténuantes et l’irresponsabilité sont toujours présentes dans nos esprits avant d’être plaidées dans les prétoires par des avocats en mal d’arguments plus convaincants.

Résumons : d’abord, tout le monde le fait ; ensuite c’était la faute de l’autre ; à défaut, il s’agissait d’une riposte légitime ; sinon, ce n’était pas prémédité ; enfin, ce sont les circonstances qui sont fautives ou notre irresponsabilité juridique qui peut être plaidée. Qu’il est donc difficile à suivre, et plus encore à entreprendre, le chemin qui mène à la reconnaissance de sa responsabilité !

Jean-Marc Bourdin, le 1er mai 2017

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