Le 12 octobre dernier s’est tenue à Toulouse une journée d’étude sur le thème de l’Eucharistie et de la vision qu’en ont développée René Girard et Pierre Gardeil. Elle a rassemblé plus d’une centaine de participants. Cette journée était organisée par l’Association Recherches Mimétiques, les amis de Pierre Gardeil et l’association Passeurs d’espérance. Elle a été couverte par Radio Présence Toulouse, qui diffuse depuis le mois dernier les conférences qui ont marquées cette journée.
Voici la conférence donnée dans ce cadre par Jean Nayrolles, professeur d’histoire de l’art à l’université de Toulouse et auteur d’une lecture de l’histoire de l’art adossée à la vision girardienne (« Du sacrificiel dans l’art », Kimé, 2019 et « Le Sacrifice imaginaire », Kimé, 2020) :
A la suite de la prochaine Assemblée Générale de l’association Recherches Mimétiques le 14 février, Jean Nayrolles présentera son nouvel ouvrage, publié en 2024, « Charlie Chaplin: généalogie du cinéma » aux éditions Manucius.
Deux événements, à New-York et à Magdebourg, les 4 et 20 décembre derniers, mettent en lumière une évolution surprenante des actes terroristes et des réactions provoquées, qui sont indissociables : en effet, le but poursuivi, c’est précisément de provoquer des réactions. Or ces actes sont assez particuliers quant à leurs intentions, et ont donné lieu à des réactions contrastées et surprenantes [1] ; ils nous invitent à y réfléchir.
Constatons avant tout les différences, abyssales : l’américain Luigi Mangione est érigé en héros par des assurés sociaux qui se disent lésés par leur compagnie d’assurance, dont le PDG, Brian Thompson, a été assassiné par balle en pleine rue. Le saoudien Taleb Jawad al-Abdulmohsen suscite une réprobation générale pour avoir foncé au volant d’une voiture en plein cœur d’un marché de Noël, tuant au hasard cinq personnes et en en blessant plus de deux cents autres. À en croire les réactions publiques, nous aurions d’un côté un « héros justicier », de l’autre un « monstre psychopathe ». Quant aux ressemblances, elles peuvent être décelées à condition de les regarder dans un miroir, c’est-à-dire de façon inversée : les réactions publiques se polarisent d’un côté contre la victime (Brian Thompson), de l’autre contre le bourreau (Taleb A.)
Pour Luigi M., il s’agissait de dénoncer la politique d’une organisation jugée menaçante et injuste : la société United Helthcare, principal assureur de santé aux Etats-Unis. On peut déjà avancer que derrière la privatisation de l’assurance santé aux Etats-Unis et ses pratiques critiquables, c’est une certaine logique capitaliste ou libertarienne qui est mise en question. Pour Taleb A., en massacrant des innocents qui n’y peuvent rien, c’est l’Arabie Saoudite qui est indirectement visée, et derrière cet État théocratique, c’est l’Islamisme, pour lequel l’apostasie est un délit passible de la peine de mort.
Bien entendu, l’objet de ce billet ne cherche en aucun cas à justifier des actes criminels. Cela ne doit pas nous empêcher de prendre en compte les revendications de ceux qui les ont commis. Si la méthode employée n’est pas acceptable, force est de constater que les motivations sont considérables, et le diagnostic de « folie », notamment avancé à l’encontre de Jawad A., est une façon trop commode de détourner le regard. Car il est vrai que les théocraties islamiques, et notamment l’Arabie Saoudite, pratiquent des assassinats ciblés à l’encontre des apostats bénéficiant à l’étranger du statut de réfugié politique : on se rappellera l’affaire Jamal Khashoggi, les menaces à l’encontre de Ayaan Hirsi Ali, etc. Que le psychiatre en activité Jawad A., connu pour son aide aux demandeurs d’asile, ait pu développer une forme de paranoïa, c’est plus que probable, mais cette dérive repose sur des faits établis. Il en viendra à publier sur X, quelques mois avant de passer à l’acte : « Existe-t-il une voie vers la justice en Allemagne sans faire exploser une ambassade allemande ou égorger au hasard des citoyens allemands ? Je cherche cette voie pacifique depuis janvier 2019 et je ne l’ai pas trouvée.[2] »
C’est bien ce qui devrait poser question : pourquoi ne l’a-t-il pas trouvée ? Et pourquoi Luigi M. ne l’a-t-il pas trouvée non plus ? Il me semble que ces deux événements dérivent d’une dégradation des rapports entre les pouvoirs et les administrés et d’une confusion généralisée, touchant aussi bien les démocraties libérales et les théocraties. Par réaction, un nombre croissant de personnes ne se sentent plus traitées équitablement et veulent se faire entendre. Nous avons quitté la vision kitsch et optimiste d’un avenir où chacun aurait droit à son quart d’heure de célébrité (Warhol) pour assister, dans le présent, à une succession de quarts d’heures de cauchemars. Pour parvenir à la célébrité recherchée, c’est-à-dire au « buzz » mesuré en nombre de visions éphémères dans le flux des actualités, les victimes doivent être aussi nombreuses et indifférenciées que possible (à Magdebourg), ou bien c’est la victime choisie par le bourreau qui doit être d’importance (à New-York). Mais chaque tuerie est oubliée lorsque survient la suivante, malgré l’affirmation d’un « devoir de mémoire » qui peine à s’imposer.
Mais derrière ces actes spectaculaires, les revendications ont-elles été prises en compte ? Lors des procès d’assise, la tendance actuelle est d’écouter les victimes et leurs collatéraux quand les procès concernent les acteurs des crimes perpétués. Si les victimes doivent être écoutées, entendues, soutenues, réconfortées, ce n’est pas le lieu adéquat. Dans le cas des attentats terroristes, les accusés ont particulièrement « mérité » leur quart d’heure de célébrité sur la scène judiciaire : il est chèrement payé, et ce quart d’heure n’est pas un cadeau ! De plus, parmi la multiplicité et la variété des crimes commis, les actes terroristes justifient d’être particulièrement pris en compte, car ils interviennent toujours au terme d’une surdité volontaire, ou d’une forme d’immobilité justifiée d’une façon ou d’une autre par des décideurs politiques souvent éloignés des réalités, qu’ils soient intéressés avant tout par leurs plans de carrière ou aveuglés par une idéologie. Mais si les terroristes s’inscrivent toujours dans un cadre politique, leur procès n’est pas politique, dans le sens où ce sont les actes qui sont jugés, et non les idées. Il ne s’agit donc pas de « procès politiques ». Il faut alors distinguer le message exprimé par les terroristes et les actes commis : la fonction du procès est de rappeler la loi et de l’appliquer, et non d’écouter des revendications politiques. Ce débat doit donc avoir lieu, lui-aussi, sur une autre scène.
Ces deux affaires récentes ont ceci de particulier que les idées qui les ont motivées sont partagées par une grande partie de la population. Alors pourquoi recourir à une violence spectaculaire a-t-il été jugé nécessaire par les terroristes ? Cette violence peut être rapprochée d’un sacrifice, mais dans un cadre traditionnel, le sacrifice est une institution fondatrice du droit. D’une certaine façon, on peut considérer que le processus démocratique, consistant à élire des représentants politiques, relève également du rituel et du sacrifice, mais ici, il semble avoir été perpétué à l’envers : de la part d’un individu, contre le collectif. Le terrorisme consiste à réaliser des sacrifices « sauvages », non encadrés par la loi et le rite. Ce retournement est-il le signe de l’échec du processus démocratique ? Il est en effet symptomatique que nos dirigeants parviennent de plus en plus difficilement à décider (de decidere : trancher le cou de l’animal sacrificiel), et il est vraisemblable que les succès électoraux des mouvements d’extrême-droite, observables dans tous les pays concernés, résultent de l’attente de leaders capables de décider, de « trancher dans le vif ».
Un article récent de Jean-Marc Bourdin : « Hélas, la fin du droit, une prophétie qui s’avère… », (https://emissaire.blog/2024/12/10/helas-la-fin-du-droit-une-prophetie-qui-savere/) met en avant le constat d’une dégradation plus radicale encore. Constat dont les prémices ont été décrites par Carl Schmitt, entre Terre et mer, 1942, et Théorie du partisan, 1963. Mais en 1933, ce professeur prônait un État fort, justifiait une souveraineté surplombante, et même un dictateur créant le droit à travers ses prises de décision ! Ce qui est incompréhensible de la part d’un juriste de cette envergure, qui déclarait qu’un parti ne respectant pas la constitution, comme le parti nazi, devrait être interdit, et ce juste avant de s’y encarter. Les derniers moments de la république de Weimar, le spectacle d’un parlement incapable de former un gouvernement, c’est-à-dire de prendre des décisions nécessaires, ressemble à bien des égards à une situation que nous traversons aussi, et certaines aspirations actuelles émergentes au sein des sociétés démocratiques sont elles-mêmes difficiles à comprendre en dehors de ce constat : le besoin de décider. Le retour des dictateurs, ou de politiques se déclarant « illibéraux » s’explique par ce biais, mais aussi, et c’est un paradoxe, la fréquence des actes terroristes au sein des démocraties : ils constituent eux aussi une forme d’appel vers un état fort, capable de couper court aux discussions littéralement parlementaires, de celles qui s’estiment bien-pensantes et qui s’abstiennent de trancher, de peur de faire des victimes.
Lorsque les institutions ne sont plus aptes à opérer des sacrifices, ce pour quoi elles ont été fondées, certains individus s’en chargent à leur place, ce qui est aussi une façon de les rappeler à leurs obligations. Rappelons que le sacrifice, lorsqu’il est pratiqué de façon institutionnelle, n’est pas appréhendé comme un acte de violence, mais comme le moyen de protéger les membres d’une communauté contre le mal, qui se confond avec la violence :
Le détournement de procès publics vers l’écoute des victimes, s’il relève de bonnes intentions manifestes, s’inscrit aussi dans le constat d’un affaiblissement général du droit. Il est l’expression d’une stratégie d’évitement de la décision, de la coupure, du sacrifice : « Mais les vertus, elles aussi, brisent leurs chaînes, et le vagabondage des vertus n’est pas moins forcené et les ruines qu’elles causent sont plus terribles. Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles. Elles sont devenues folles, parce qu’isolées l’une de l’autre et parce qu’elles vagabondent toutes seules. » (G. K. Chesterton, Orthodoxie, 1908). Ainsi, l’attention pour les victimes est certes vertueuse, mais en s’appliquant lors des procès, elle en vient à disloquer une institution indispensable à la cohésion sociale. Le corps social se disloque, ses membres « vagabondent », les vertus et les vices se confondent.
Dans son article, Jean-Marc Bourdin fait surtout référence à René Girard et Benoît Chantre (Achever Clausewitz, 2006), qui ne parviennent certes pas aux extrémités schmittiennes ; mais s’ils s’appliquent à s’en démarquer, c’est sans doute en raison d’une certaine proximité. Le présent article participe de l’appréhension commune d’une tendance inquiétante, qui ne peut s’inverser qu’au prix d’une plus grande lucidité avant tout. Pour les chrétiens, elle doit mener à une conversion, et non au retour vers des formes antérieures de prise de décision, mais on n’échappera pas au sacrifice pour autant. La citation du Deutéronome justifiant la lapidation peut alors s’entendre différemment : « Tu feras disparaître le mal au milieu de toi » ne s’adresse plus au corps social, mais à chacun d’entre-nous. Tel est, me semble-il, le sens de la scène extraordinaire et brillamment commentée par Girard de « la femme adultère » (Jean 8). Il s’agit, là encore, de la stricte inversion du sacrifice, et il est assez frappant que les mêmes termes puissent être employés à la fois pour justifier la lapidation et pour l’empêcher.
[1] Les erreurs d’interprétations les plus grossières proviennent des milieux d’extrême droite : l’AfD et le RN ont immédiatement assimilé Taleb A. à un terroriste islamiste, alors qu’il est proche de l’AfD et d’Elon Musk, et ouvertement hostile à l’Islam. Quant à Luigi M., la confusion atteint un niveau tel, et la polarisation politique au sein de la société américaine à la suite, que les partis ont préférés jouer profil bas alors que le tueur semble avoir rassemblé la majorité de la population derrière lui, comme le souligne un rapport publié par le Network Contagion Research Institute (Le Monde du 21 déc.2024 : Luigi Mangione, accusé de meurtre et héroïsé sur Internet : autopsie d’un phénomène viral.)
[2] Le Monde du 21 déc.2024 : Ce que l’on sait du suspect de l’attaque sur le marché de Noël de Magdebourg.
Le 12 octobre dernier s’est tenue à Toulouse une journée d’étude sur le thème de l’Eucharistie et de la vision qu’en ont développée René Girard et Pierre Gardeil. Elle a rassemblé plus d’une centaine de participants. Cette journée était organisée par l’Association Recherches Mimétiques, les amis de Pierre Gardeil et l’association Passeurs d’espérance. Elle a été couverte par Radio Présence Toulouse, qui diffuse depuis le mois dernier les conférences qui ont marquées cette journée.
Voici maintenant la conférence prononcée par Claire Bressolette, docteur ès lettres et spécialiste de Jacques Maritain, dont la vision de l’eucharistie fait contrepoint avec celle de Pierre Gardeil :
Le 12 octobre dernier s’est tenue à Toulouse une journée d’étude sur le thème de l’Eucharistie et de la vision qu’en ont développée René Girard et Pierre Gardeil. Elle a rassemblé plus d’une centaine de participants. Cette journée était organisée par l’Association Recherches Mimétiques, les amis de Pierre Gardeil et l’association Passeurs d’espérance. Elle a été couverte par Radio Présence Toulouse, qui diffuse depuis le mois dernier les conférences qui ont marquées cette journée.
Voici maintenant la quatrième conférence, donnée par le frère David-Marc d’Hamonville, moine bénédictin à En Calcat et spécialiste de la Bible :
Parmi les assertions prophétiques d’Achever Clausewitz, l’une d’entre elles m’avait particulièrement troublé en 2007 et avait nourri chez moi un scepticisme, sans doute provoqué par un résidu d’idéal progressiste : l’annonce de la fin du droit. René Girard en fait un sous-chapitre de son chapitre III intitulé “Le duel et la réciprocité”. Près d’une vingtaine d’années après son dialogue si fructueux avec Benoît Chantre, où en sommes-nous ? Le prophète a-t-il réussi, en annonçant le malheur, à conjurer le sort ou sa prophétie s’est-elle avérée en prospective probable voire en prévision réaliste ?
Si Girard part d’un propos suggéré par les difficultés du droit international et même plus étroitement du droit de la guerre, dont les violations sont toujours restées impunies lorsqu’elles émanent des vainqueurs, malgré ou en accord avec les procès de Nüremberg, il faut aujourd’hui ne pas hésiter à l’élargir aux droits nationaux.
Alors que l’Etat de droit et l’émergence d’un droit international plus ambitieux que le jus gentium, le droit des gens des modernes, semblaient tracer un progrès universel et indéfini jalonné par les déclarations des droits humains, leur sanction devant des cours de justice et l’institutionnalisation d’un droit pénal international, ultime clé de voûte d’un droit opposable aux Etats, voilà que cet échafaudage prometteur est remis en cause par des secousses à répétition. Souvent l’allégeance au droit varie et bien fol qui s’y fie.
Rappelons quelques opinions délivrées par Girard : “La perte du droit de la guerre nous laisse face à l’alternative terrible de l’attaque et de la défense, de l’agression et de la réponse à cette agression, qui sont une seule et même chose. […] Le primat de la victoire que [Clausewitz] érige en règle, s’exaspère sur fond de mépris de l’adversaire, qu’on doit finir par abattre. Cette attitude autorise tous les manquements aux règles de l’honneur.” Quelques lignes plus loin : “Mais les guerres idéologiques, où la politique court derrière la guerre, fonctionneront comme des croisades en organisant le massacre de populations entières. Carl Schmitt a bien vu cela quand il parle de “théologisation” de la guerre où l’ennemi devient un Mal à éradiquer”. Après un détour par sa théorie du partisan et le développement du terrorisme, Girard affirme que Schmitt “n’a pas compris ce qui était en jeu dans la dissuasion nucléaire, par exemple. Tout ce qui a fonctionné sur ce principe, après 1945, a fonctionné au niveau d’une espèce d’accord entre mafias plutôt qu’au niveau du droit. […] rien n’est passé par les Nations Unies.” Il souligne que le “fait même qu’on parle d’”États voyous” prouve à quel point nous sommes sortis de la codification des guerres interétatiques”. Pour lui “l’imprévisibilité de la violence est nouvelle : la rationalité politique, dernière forme de vieux rituels, a échoué.” Il constate peu après que “la puissance de l’armement a pris la place de la politique” dans une perspective heideggerienne de “l’arraisonnement du monde à la technique”.
Plus tôt dans son essai, Girard avait affirmé en généralisant : “Mais est-on encore dans un monde où la force peut céder au droit ? C’est précisément ce dont je doute. Le droit lui-même est fini, il échoue dans tous les coins ; même d’excellents juristes, que je connais bien[1], n’y croient plus. Ils voient que cela s’effondre, s’effrite. Pascal déjà n’y croyait plus. […] Le droit, je l’ai vu sortir du sacrifice […].”
René Girard a probablement proposé ici une matrice réaliste des perspectives actuelles. Nous vivons sinon un effondrement, expression sans doute malheureuse des collapsologues en ce qu’elle semble pronostiquer une catastrophe quasi instantanée et immédiate, du moins un affaissement durable des fondations de l’ordre juridique patiemment consolidé avec l’émergence d’États de droit en interne et de l’ordre westphalien à l’international.
Il n’est sans doute pas utile d’insister outre mesure sur la fin du droit international : le droit de la guerre est bafoué par la multiplication des crimes de guerre et contre l’humanité lors des conflits actuels. La question du génocide est posée par les Ukrainiens et les Palestiniens. Le deux poids deux mesures (double standard) inauguré par les procès de Nüremberg s’est confirmé depuis, ne serait-ce qu’à travers l’immunité constante des États-Unis, des atrocités de la guerre du Vietnam aux prisons de Guantanamo et d’Abou Ghraib, entre autres. Les juridictions internationales (Cour Internationale de Justice et Cour Pénale Internationale) peinent à asseoir leur légitimité. L’Organisation des Nations Unies voit le conseil de sécurité, son instance exécutive principale, paralysé par le droit de veto accordé à ses membres permanents. Les nominations à la présidence de commissions ou de COP de représentants de pays ouvertement opposés à leurs finalités, tournent à la farce. Dans un monde qui croyait encore, il y a peu, aux vertus du « doux commerce » sous l’égide de l’OMC, le retour des droits de douane et les difficultés à entériner les traités de libre échange manifestent là encore un recul de la coopération internationale. Le droit international ne parvient pas davantage à faire face aux migrations, la distinction entre légalité et illégalité qui repose sur le droit d’asile produisant plus de drames que d’apaisement là où la réalité trouve sa source dans les déséquilibres démographiques, économiques et de perspectives offertes aux générations futures. D’autres exemples pourraient sans doute être donnés.
En droit interne, des difficultés sont notables dans la pérennisation des progrès indéniables effectués au vingtième siècle vers un universalisme réel en direction des femmes, ainsi que face au racisme par exemple. L’incapacité à juguler les trafics des produits stupéfiants mais aussi des êtres humains, a produit un terreau fécond pour la délinquance. La fonction dissuasive du droit pénal voit ses limites manifestées par la hausse des taux d’homicides, faisant suite à une longue décrue amorcée il y a quatre siècles. Plus généralement, la combinaison de l’inflation normative et de la juridictionnalisation proliférante des rapports humains engendre une complexité que notre système n’a plus les moyens de maîtriser, sauf à substituer l’intelligence artificielle aux juridictions et avocats pour trancher les litiges dans des délais acceptables et selon une application uniforme des règles.
Face à l’accumulation de telles difficultés, les libertés publiques sont rognées après une longue période d’expansion et l’état d’exception, qu’il dise son nom ou le taise, est une tentation de plus en plus forte pour les gouvernants.
Les institutions politiques ne sont pas mieux loties : l’élection démocratique des représentants des peuples tourne de plus en plus fréquemment à une loterie incertaine, où les tricheurs savent de mieux en mieux maximiser leurs chances de l’emporter par le mensonge et la manipulation. Des situations de blocage en raison de la constitution de majorités négatives ou de l’opposition entre des légitimités incompatibles, paralysent tant l’élaboration que la mise en œuvre des normes juridiques. La puissance des réseaux sociaux rend de plus en plus illusoire l’apparition d’un débat politique serein et d’une opinion publique raisonnable autorisés par ce que John Rawls appelait le “consensus par recoupement”[2] à la fin du siècle dernier.
Quand René Girard prophétisait il y a une vingtaine d’années la fin du droit, il voyait juste. Les libertariens sont tentés d’en tirer des conséquences radicales : puisque le droit est en déclin, pourquoi ne pas s’en passer ? Cette nouvelle modalité de l’anarchisme repose sur l’illusion qu’une économie débridée engendrera un “ordre spontané”, selon l’expression de Hayek, capable de résoudre avantageusement les problèmes qui s’accumulent.
Rappelons-nous pour finir comment René Girard concluait sa vision prophétique : ”La violence a produit du droit qui est toujours, comme le sacrifice, une moindre violence. Qui est peut-être la seule chose dont la société humaine soit capable.”
[1] Fait-il allusion à un de ses fils, avocat de profession, ou à certains de ses collègues universitaires ?
[2] Accord entre les citoyens sur des principes de justice, malgré leurs différentes doctrines englobantes (religieuses, morales ou philosophiques).
Le 12 octobre dernier s’est tenue à Toulouse une journée d’étude sur le thème de l’Eucharistie et de la vision qu’en ont développée René Girard et Pierre Gardeil. Elle a rassemblé plus d’une centaine de participants. Cette journée était organisée par l’Association Recherches Mimétiques, les amis de Pierre Gardeil et l’association Passeurs d’espérance. Elle a été couverte par Radio Présence Toulouse, qui diffuse depuis la semaine dernière les conférences qui ont marquées cette journée.
Le 12 octobre dernier s’est tenue à Toulouse une journée d’étude sur le thème de l’Eucharistie et de la vision qu’en ont développée René Girard et Pierre Gardeil. Elle a rassemblé plus d’une centaine de participants. Cette journée était organisée par l’Association Recherches Mimétiques, les amis de Pierre Gardeil et l’association Passeurs d’espérance. Elle a été couverte par Radio Présence Toulouse, qui diffuse depuis la semaine dernière les conférences qui ont marquées cette journée.
Voici le podcast de la conférence inaugurale, donnée par Benoît Chantre.
La pensée apocalyptique de Girard nous fait prendre conscience du fait que se dresse face à nous une crise d’une radicalité telle que nos solutions traditionnelles fondées sur le sacrifice, nos institutions sensées assurer un cadre à notre vie collective, sont rendues obsolètes. Trouver de nouvelles solutions à nos conflits, une nouvelle manière de vivre ensemble, devient une nécessité vitale. Nécessité d’autant plus urgente que nos pratiques sacrificielles ont aujourd’hui pour effet d’aggraver la crise qu’elles pouvaient hier apaiser ; il est devenu aujourd’hui de plus en plus impossible de distinguer une bonne et une mauvaise violence, toute violence est nue dans la mesure où les justifications se sont usées.
Faut-il alors considérer que toute institution humaine doit disparaître pour laisser place à un monde fait uniquement de relations personnelles ? Cela ne semble pas concevable, l’homme déchu est dans l’incapacité de vivre en parfaite communion avec Dieu. Bien qu’étant à jamais violentes, nos institutions nous sont néanmoins indispensables 1.
Il s’agit donc désormais de transformer nos institutions en profondeur, mais comment ? Sur le modèle de la subversion du sacrifice (origine première de toutes nos institutions) par l’Eucharistie, nous devons chercher à subvertir les institutions humaines pour les réorienter vers nos véritables besoins et réduire autant que possible leur dimension sacrificielle. Il nous faut retrancher d’elles toute justification moralisatrice et faire qu’elles ne s’imposent pas comme l’unique chemin possible dans nos vies. Nous devons pour cela adopter à leur égard l’attitude du Christ : en faire la critique spirituelle tout en nous y soumettant matériellement. Toute lutte matérielle contre les institutions devenant pour elles une nouvelle occasion de justification, et ayant donc pour effet de les renforcer.
Le cas de l’éducation et de l’école
Pour illustrer cette problématique nous pouvons méditer sur le cas de l’éducation qui est à la fois un besoin et, avec l’école, une institution. À quels besoins répond aujourd’hui l’école ? Elle répond pour partie à des besoins purement sacrificiels comme celui de légitimer l’ordre social, c’est-à-dire de légitimer l’abandon plus ou moins important par la société de ceux qui n’auraient pas « bien travaillé » quand ils étaient enfants : elle est un moyen de reproduction sociale comme l’a parfaitement montré Pierre Bourdieu dans son ouvrage La reproduction. Mais elle répond aussi à des besoins véritables comme transmettre nos savoirs de générations en générations, apprendre à vivre ensemble ou encore délivrer des diplômes qui permettent d’avoir confiance en ceux à qui nous confions nécessairement notre existence au quotidien dans un monde technique de plus en plus complexe et dangereux.
Pourtant, même lorsqu’il s’agit de prendre en charge de vrais besoins, l’école possède toujours une dimension sacrificielle, en particulier à travers le processus d’évaluation. L’évaluation a certes pour but de s’assurer de l’efficacité des enseignements, de l’acquisition des savoirs et compétences par les élèves, mais aussi d’exclure les « mauvais » élèves. Un tel constat n’a certes rien de précurseur, la conscience des violences est déjà avancée dans notre société et nombre de forces sont à l’œuvre pour tenter d’extirper la dimension sacrificielle de l’évaluation. Malheureusement, il semble bien que tout ce qui a été tenté jusqu’à présent ne soit pas à la hauteur des enjeux et, pire que tout, que ces tentatives ne s’attaquent qu’à la partie la plus visible des discriminations pour finalement, de manière très hypocrite, re-légitimer l’ordre sacrificiel. Sans prétendre à l’exhaustivité, regardons ainsi de plus près quelques unes des perspectives qui irriguent les innovations actuelles au sein de l’éducation nationale.
Dans un premier temps, il est souvent proposé de revoir la forme de l’évaluation, la manière dont elle est présentée aux élèves pour la rendre moins violente. Par exemple, il est parfois proposé de ne plus utiliser la couleur rouge pour corriger, couleur qui nous rappelle en effet de manière symbolique le sang versé lors du sacrifice. Ou encore de substituer au système d’évaluation numérique un système d’évaluation par couleurs ou par lettres (pourtant déjà présent dans les pays anglo-saxons, dont on peine à percevoir la nature moins sacrificielle). De tels changements ne sont pas nécessairement dénués d’intérêt, mais il est bien évident qu’ils sont d’ordre purement cosmétique, qu’ils seraient à eux seuls parfaitement hypocrites.
Sur un plan plus fondamental, il existe aujourd’hui une volonté de prendre en considération, lors de l’évaluation, les difficultés spécifiques de certains élèves, des élèves porteurs de signes victimaires, par exemple les fameux « dys ». Pourtant, les mesures aujourd’hui envisagées en ce sens comportent une nouvelle fois le risque d’être purement hypocrites. Tout d’abord dans la mesure où elles restent relativement inefficaces (le tiers-temps supplémentaire accordé lors de l’examen n’étant pas adapté à certains de ces troubles) et surtout, parce qu’elles nous font oublier que toutes les mauvaises évaluations sont le résultat de déterminismes biologiques, psychologiques ou sociaux. Mettre fin aux discriminations les plus visibles pour entériner les autres est un service rendu à l’ordre sacrificiel.
La seule mesure a priori conséquente ayant été mise en place est en réalité la révision à la hausse de toutes les évaluations, de manière à mener tous les élèves ou presque à l’obtention du baccalauréat. Ce qui est effectivement bien plus conséquent que de produire une diversité de diplômes spécifiques à chaque catégorie d’élève, délivrer des diplômes sans valeur étant un moyen de masquer les exclusions. Pourtant, le maintien artificiel en classe d’élèves parfaitement inaptes à acquérir le savoir qu’on prétend leur transmettre, ne peut produire sur eux qu’une violence psychologique phénoménale et se trouve par conséquent à l’origine de violences insupportables que ces élèves inaptes exercent à leur tour sur d’autres élèves ou sur des personnels d’éducation (enseignants et autres). De plus, le fait de distribuer le baccalauréat à plus ou moins tous les élèves n’a pu que dévaluer ce diplôme, le résultat de l’opération étant donc concrètement le même que de distribuer des diplômes spécifiques. Autrement dit, cela n’a pas fait disparaître la sélection, mais n’a fait que la retarder et la déléguer pour mieux s’en laver les mains. La sélection doit maintenant être assumée par l’enseignement supérieur, y compris dans les filières en théorie non-sélectives (et cela de manière impersonnelle par l’intermédiaire de la plate-forme Parcoursup pour que personne n’ait trop à se salir les mains) ou par la société civile au moment du recrutement professionnel.
Face à ce constat d’échec, nous pouvons alors envisager trois voies pour réformer l’évaluation en profondeur et rendre le fonctionnement de l’école moins sacrificiel : attendre de la société une prise en charge totale des discriminations pré et extra-scolaires de manière à rendre possible la réussite de tous les élèves, ce qui arrivera sûrement lorsque les poules auront des dents ; refuser toute évaluation au sein du système éducatif, ce qui nécessiterait de repenser en même temps de fond en comble le fonctionnement de notre société et en particulier le marché du travail (chantier qui est donc titanesque mais peut-être néanmoins indispensable) ; assumer l’évaluation et les discriminations qui en découlent, tout en nous assurant que celles-ci ne portent jamais sur la personne de l’élève et sa valeur intrinsèque ; c’est-à-dire assurer la reconnaissance collective d’une égale dignité à tous les savoirs et compétences, à toutes les voies d’apprentissage et à tous les métiers (ce qui nécessiterait concrètement, pour ne pas être hypocrite, de reconsidérer les écarts de rémunérations).
1Le cas du langage paraît à ce titre particulièrement éclairant. Nul doute que le langage humain comporte une origine et des dimensions à jamais sacrificielles, et pourtant il nous est parfaitement inconcevable de nous en passer. Nous ne sommes même pas en capacité d’imaginer ce que pourrait être une existence humaine sans langage. D’ailleurs, comme le note Jacques Ellul dans Sans feu ni lieu, nos institutions ont certes pour origine la volonté des hommes de s’émanciper de Dieu, mais elles ne sont pas définitivement condamnées. En tant que créations humaines, elles sont aimées de Dieu qui se propose de les récapituler dans la Jérusalem Céleste.
Le Nombre d’or est une curiosité mathématique. Euclide fut le premier à en parler : c’est la proportion qui divise un segment en deux sous-segments inégaux, de telle sorte que le rapport du petit au grand est le même que celui du grand au tout.
Avec donc la proportion :
Cette proportion est le Nombre d’or, dénommé φ (Phi) en hommage au sculpteur de l’antiquité grecque, Phidias. Comme chacun sait, sa valeur est de 1,61803398875… le nombre de décimales étant infini. On en reste en général à 1,618 et à 61,8% sous forme de pourcentage.
Ce nombre possède de nombreuses particularités intrigantes, qu’il serait fastidieux d’énumérer ici ; Internet regorge de sites qui en font des présentations plus ou moins spectaculaires. Néanmoins, d’un strict point de vue mathématique, φ n’est pas d’une immense utilité. Il se trouve certes dans diverses constructions géométriques (pentagones, spirales, triangles, etc.) mais son prestige lui vient de considérations bien différentes.
Parmi l’infinité de rectangles que vous pouvez dessiner, se trouve celui dit « Rectangle d’or » ; ainsi nommé parce que la proportion entre son grand côté et son petit côté est celle du Nombre d’or. Un petit croquis vaut mieux qu’un long discours :
Eh bien depuis la Grèce antique, ce rectangle a la réputation d’être le plus harmonieux d’entre tous. Nous glissons de l’objectivité mathématique vers un jugement esthétique. D’où cela vient-il ?
Nous serions tentés de suggérer un nom, encore que le phénomène s’apparente sans doute davantage au consensus d’une époque. Ce nom est celui d’Aristote, selon qui l’art se doit d’imiter la nature.
Et en effet, la proportion du Nombre d’or est très présente dans la nature. Divers coquillages suivent la spirale qu’il engendre, de même que les fougères ; il règle les figures de la peau d’ananas, de la fleur de tournesol, des pommes de pin ; il se retrouve dans plusieurs fleurs, plantes et arbres. Il est même possible de dire que vous-mêmes, chers lecteurs, l’avez en main puisque vos différentes phalanges en donnent successivement la proportion approximative.
Le culte du Nombre prend son essor à la Renaissance. Luca Pacioli, un moine et géomètre, lui consacre un traité intitulé « La Divine Proportion », pour lequel son ami Léonard de Vinci dessine des illustrations, en particulier le célèbre « Homme de Vitruve ».
Et dès lors les spécialistes s’acharnent à débusquer la présence de φ dans les Pyramides, le Parthénon, la cathédrale de Chartres, La Joconde, les tableaux de Poussin, etc. Le Nombre d’or devient un canon esthétique, un secret pour parvenir au Beau, presque une mystique.
La survenue des Lumières puis des très rationalistes XIXème et XXème siècles allait-elle « déconstruire » le mythe du Nombre d’or ?
Pas le moins du monde.
Vers 1780, Haydn et Mozart mettent au point l’une des formes majeures de la musique, la forme-sonate ; son moment stratégique en est le retour de la mélodie principale dans la tonalité d’origine. Chez nos deux musiciens, ce moment survient très généralement aux deux-tiers du morceau, c’est-à-dire approximativement à la proportion du Nombre d’or.
Etait-ce voulu ? Le débat reste ouvert. Mais deux siècles plus tard, un Bartok ou un Xenakis revendiquent sciemment et consciemment l’usage du Nombre d’or pour élaborer leurs morceaux. Pendant ce temps, Gaudi s’en inspire pour les pavages de la Sagrada Familia. Le Corbusier travaille avec le Modulor, un outil de son invention intégrant le Nombre d’or et les proportions du corps humain. Nos amis photographes emploient couramment la règle des tiers, qui en dérive. Et Photoshop, fleuron des Nouvelles Technologies de l’Information, en recommande activement l’usage. Les colonels Wang Xiangsui et Qiao Liang, rénovateurs de la pensée stratégique et militaire chinoise avec leur ouvrage « La Guerre hors limite » (1999), font du Nombre d’or un repère fondamental de leur domaine (et se gaussent au passage de l’Occident, qui, selon eux, en aurait oublié le secret).
Et pourtant, cette idolâtrie ne résiste pas vingt secondes aux constats les plus élémentaires. En effet beaucoup de phénomènes naturels sont régis par des chiffres, des proportions ou des lois sans le moindre rapport avec notre malheureux φ. D’innombrables chefs d’œuvres, dans tous les domaines, n’ont aucun lien avec lui.
Ainsi donc, le Nombre d’or, divinisé jusque dans le temps des « déconstructions » radicales et systématiques, devrait-il être « rejeté comme la pierre de faîte » ?
En bien non, il peut rester une référence : et cela, grâce à la théorie mimétique (si ce billet devait devenir un clip vidéo, il serait séant d’introduire ici un vigoureux roulement de tambour pour souligner la solennité du moment). Il s’agit bien sûr de conserver φ comme référence rationnelle et non de faire perdurer le caractère magico-religieux qui lui est encore attribué.
Expliquons-nous.
Le girardien du rang sait à quel point le mimétisme est ambivalent. Son versant lumineux est celui de l’admiration, de l’apprentissage et de l’émulation ; sa face sombre est celle de l’envie, de la rivalité et de la violence. Comment faire face cette ambivalence, à défaut de la maîtriser ?
Une fois de plus, c’est René Girard qui nous met sur la piste. La rivalité, nous dit-il, jaillit d’une trop grande proximité, d’une trop grande similitude ; le matelot se voit comme rival du quartier-maître, pas du contre-amiral.
A l’opposé, un éloignement maximal est tout simplement le signe de l’absence de mimétisme : aucun risque de violence en effet, mais tout le versant lumineux du mimétisme est perdu.
Ainsi donc, l’ambivalence du mimétisme s’appréhende-t-elle comme une dialectique de l’éloignement et de la proximité, du distinct et du semblable. Existerait-il un point d’équilibre, un compromis entre les deux termes ?
C’est ici que nous pouvons proposer notre ami le Nombre d’or.
Il représente un optimum entre différence et identité ; avec une proportion plus élevée, nous nous approchons dangereusement de la zone de rivalité ; avec une proportion plus faible, nous perdons les bienfaits du mimétisme. φ représente la manière la plus dissemblable d’être identiques, qui est aussi la manière la plus similaire d’être différents.
Mais dans toute bonne histoire girardienne, il nous faut un rival. Et le Nombre d’or en a un : c’est le partage 50/50 ; la moitié ; 0,5 au lieu de 0,618. Et il est vrai que ce partage en deux est des plus présents dans la nature et dans les créations humaines.
Je vous propose néanmoins de le rejeter fermement et de donner la palme au Nombre d’or.
Pourquoi ? Pour deux raisons. Tout d’abord, n’oublions pas que nous cherchons un repère pour nous guider face à l’ambivalence du mimétisme ; or, le partage 50/50 ne nous guide en rien face à l’ambivalence : il en est au contraire l’incarnation ! A l’instar du célèbre verre, à la fois à moitié plein et à moitié vide.
La deuxième raison est plus décisive encore, et c’est à nouveau René Girard qui nous la souffle : en divisant par deux, nous créons deux entités strictement identiques, c’est-à-dire que nous installons immédiatement les conditions du conflit mimétique. La division à la proportion du Nombre d’or donne deux entités ; la petite ne peut être tenue pour négligeable par rapport à l’autre ; mais une hiérarchie est installée, nous évitons ainsi la « crise du degree », dont René Girard a commenté les effets dévastateurs.
Retenons donc la proportion du Nombre d’or comme repère dans la dialectique du proche et du lointain, c’est-à-dire de l’ambivalence du mimétisme.
Mais alors, que peut bien signifier d’imiter quelqu’un à 61,8% ? de partager 61,8% des opinions d’un autre ? d’adopter comme raison de vivre 61,8% de celle de son modèle ?
Il n’existe aucune procédure pour répondre à de telles questions (aucune « recette » si vous préférez un terme moins technocratique). Le recours à nos facultés inventives est inévitable. A chacun de voir s’il préfère une existence créatrice ou procédurale…
Il est classique de considérer dans un premier temps le désir comme un manque qu’on chercherait à combler par l’intermédiaire d’un objet désiré ou désirable, et dans un second temps que la réalisation de ce processus produirait en nous une satisfaction. Or, dans la mesure où la théorie girardienne remet en cause une telle conception du désir, elle semble aussi nous amener à réinterroger la notion de satisfaction.
Contrairement à la pensée philosophique classique, Girard nous apprend que le désir n’est pas l’identification objective d’un manque qui nous pousserait à rechercher l’objet le plus approprié pour être comblé ; certains désirs portent sur des choses parfaitement vaines et la plupart des désirs surestiment largement la portée de leur objet. Mais le désir n’est pas non plus le résultat d’un attrait que les objets exerceraient sur nous ; nous pouvons nous mettre à désirer brusquement quelque chose que nous avions pourtant côtoyé depuis longtemps. Le désir est en réalité essentiellement déterminé par le regard et le comportement d’autrui. C’est seulement lorsque quelqu’un semblera porter un intérêt à quelque chose que nous nous mettrons à désirer cette chose, et que nous la désirerons aussi intensément que nous imaginons l’autre le faire (que nous attribuerons à tort ou à raison un pouvoir de satisfaction plus ou moins grand à cette chose).
Cependant cette réalité mimétique du désir ne semble pas remettre en cause deux éléments fondamentaux du schéma classique : 1) l’obtention de l’objet de nos désirs produit, au moins sur le moment, une certaine satisfaction (et inversement), 2) nous avons objectivement, biologiquement, des besoins à remplir sans quoi nous sommes condamnés à la souffrance.
Allons plus loin, bien que l’identification de l’objet potentiellement source de satisfaction se fasse de manière mimétique (et donc en un sens irrationnelle), il est tout à fait probable que nous considérions par la suite nos choix sous la forme d’un calcul utilitariste, d’une maximisation de notre satisfaction. Ainsi l’idéal du bonheur, du plus grand état de satisfaction possible, reste tout aussi pertinent à nos yeux de girardiens qu’il l’était aux yeux des philosophes classiques.
La nature mimétique du désir vient même légitimer les réflexions d’Épicure concernant les objets les mieux à même de produire cette plus grande satisfaction : ceux des désirs identifiés comme « naturels et nécessaires ». Les choses exceptionnelles produisant en effet une satisfaction au final identique aux choses simples (dans la mesure où leur dimension exceptionnelle relève du regard des autres et non de leur nature propre), tout en comportant sur leur chemin plus d’efforts, de sacrifices et de risques de frustration (puisque pour obtenir ces choses particulièrement prisées, il nous faudra triompher des rivaux dont nous imitons le désir).
Ce que remet néanmoins en cause la réflexion de Girard au sein de la pensée épicurienne est le fait qu’il suffirait de comprendre et de s’accoutumer au raisonnement précédent pour se mettre à désirer uniquement les choses simples. Puisque nous désirons toujours par imitation, seule la présence d’un modèle d’humilité dans notre vie peut nous détourner des désirs artificiels qui nous font emprunter le chemin du malheur. Présence qui restera d’ailleurs indispensable tout au long de notre vie, même une fois engagés sur le chemin du bonheur, puisque nous ne cesserons jamais d’imiter autrui dans nos désirs : nous posséderons toujours des neurones miroirs.
Une autre manière d’exprimer cela, moins favorable à Épicure, consiste à dire que la visée de l’être humain ne peut pas se limiter à une simple succession de plaisirs instantanés. Nous avons besoin de situer cette succession dans une perspective plus vaste, nous avons besoin de donner un sens à notre vie. C’est pourquoi, alors que le niveau de bien-être dans notre société est historiquement sans égal, le mal-être est si commun au sein d’une époque qui a déconstruit tous les modèles (au point de ressentir le besoin d’avoir des « influenceurs »), d’une époque qui a réduit nos perspectives à la seule fuite en avant du progrès technique.
En réfléchissant encore un peu, nous pouvons même constater que l’imitation d’un modèle épicurien quelconque n’est pas suffisante pour le bonheur, que seuls les yeux levés vers un modèle prestigieux (c’est-à-dire de médiation externe) semblent permettre de négliger aussi bien les peines modérées (mais inévitables) du quotidien que l’angoisse de la mort. Et seul un modèle de médiation externe irréprochable peut être admiré de manière suffisamment durable, sans donner lieu à une quelconque déception, pour nous permettre de conserver la vie bienheureuse. Concluons ainsi que si l’imitation du Sage est probablement une voie vers le bonheur, l’imitation de Jésus Christ l’est très certainement.
Ndlr : l’illustration pour Jésus a été réalisée par une Intelligence Artificielle à partir du Suaire de Turin.