Michel Serres

par Benoît Chantre

 

Chers amis,

Michel Serres nous a quittés le samedi 1er juin, après une longue maladie. Je ne dirai pas ici l’importance de son œuvre, dont la presse et les médias se sont excellemment fait l’écho pendant la semaine qui a précédé ses obsèques. Je voudrais rappeler qu’en plus d’un grand ami, il fut un compagnon fidèle de notre association, à la naissance de laquelle il contribua généreusement. Son amitié pour Martha et René Girard était profonde, et leur maison de Stanford, au fil des années, était un peu devenue la sienne. Nombre de ses propres livres se trouvent là-bas, dans la bibliothèque paternelle que René Girard avait fait revenir d’Avignon, où ils font bon ménage avec les Fables de La Fontaine et les Mémoires de Saint-Simon.

Michel Serres fut un voisin merveilleux. Rare professeur à avoir pris au mot l’université-phare de 1968 en choisissant de s’installer rue de Montreuil à Vincennes, il habitait à la couture de nos deux villes. Nous poussions donc souvent la grille de son petit jardin peinte en bleu, de la couleur de l’équipe de rugby d’Agen. Passionné de musique – il me chanta à tue-tête, un jour où j’allai le chercher pour un repas, un air des Pêcheurs de perles de Bizet -, il aimait entendre jouer Ravel, Poulenc et Debussy. Il aimait aussi les feux de la rampe, au point qu’il me demanda, alors que je préparais à Stanford une mise en scène du Messie de Haendel, si je ne pouvais pas lui trouver un rôle. J’en fus d’abord stupéfait, mais je le pris au mot : il écrivit quatre méditations, qu’il déclama lui-même sur la scène du Théâtre du Châtelet. C’est lors des répétitions de ce spectacle que je découvris à quel point il était populaire et aimé des gens les plus divers. Il y eut des remous dans la salle, mais il tint bon : « c’est comme au rugby », me dit-il un soir, « il faut répondre, toujours attaquer ».

Sismographe très sensible, il vivait en prise sur l’événement, réagissant avec une santé phénoménale au catastrophisme ambiant. Ces derniers temps son optimisme leibnizien fut mis à rude épreuve, tant sa santé et celle du monde étaient atteintes. Mais il restait le même, n’hésitant pas, au sortir d’une opération douloureuse, à filer au Cap Horn, qui manquait à son tableau de chasse. Il en revint joyeux comme un enfant gourmand et insatiable, éternel lecteur de Jules Verne, qui fut son Homère. Si René Girard était « un sanglier creusant sans cesse le même sillon », lui se voulait renard, à l’affût de la moindre découverte, qui lui permettrait de tisser de nouveaux liens entre les êtres et les choses, les sciences de la nature et celles de l’homme. Il fut le penseur des ponts et des passages entre les régions du savoir, un styliste vibrant et passionné, inventeur d’un lyrisme scientifique qui n’avait rien d’un progressisme, tant ses bifurcations constantes ménageaient de surprises à son lecteur. Les littéraires ne s’y retrouvaient pas toujours, les scientifiques non plus – ce qui n’était pas pour lui déplaire. Car il ne s’adressait pas à eux, mais aux jeunes « hominescents », petites poucettes aux semelles de vent, inventeurs inconscients du monde à naître. Fi des ronchons et des mélancoliques ! Non, ce n’était pas à eux qu’il destinait ses pommes.

La dernière fois que j’ai dîné chez lui, il y a quelques mois, nous avions évoqué ses livres qui comptèrent tant pour les étudiants de ma génération : Esthétiques sur Carpaccio, Le Parasite, Rome, Genèse, Statues… René Girard y était très présent, avec « sa solide théorie du religieux », comme Michel aimait à dire. De cette théorie, il avait perçu toutes les harmoniques. Il n’hésita donc pas une seconde à rentrer sur le terrain, quand il fallut la défendre à la fin des années 1970. Ce n’est pas à un joueur de rugby qu’on apprend à mouiller le maillot. On se souvient du chapitre de Hermès IV, en 1977, consacré à la révolution opérée par Pasteur, qui bouleversa la pratique médicale en l’arrachant à ses origines sacrificielles (c’est-à-dire à l’obsession moliéresque de la purge et de l’expulsion du mal) grâce la découverte du vaccin, à la fois poison et remède. Les girardiens n’ont pas oublié non plus son article du Nouvel Observateur, un an plus tard, quand il prit fait et cause pour Des choses cachées depuis la fondation du monde. Il marqua là l’un de ses plus beaux essais :

« Lisez ce livre clair, lumineux, sacrilège, apaisé. Vous aurez l’impression d’avoir changé de peau. Vous aurez envie, vous aurez besoin de la paix. Au feu de Darwin, souvenez-vous-en, les anciens montages coulaient, tout s’engageait dans le temps général de l’évolution, par le moyen d’opérateurs d’une simplicité inattendue. Au feu de Girard, il en est de même. Nous n’avions pas eu de Darwin du côté des sciences humaines. Le voici. Les petites classifications se mettent à fondre, une histoire les traverse, les remplace, une histoire qui nous concerne, puisqu’elle nous dépose au pied du nouveau dieu tonnant que nous avons, pour le coup, fait à notre image : la bombe. Monstre dont nous sommes les esclaves en même temps que les maîtres. Alors, on n’explique plus l’Apocalypse comme un texte, on la prépare comme un événement. »

C’est ce que fit son ami, une dernière fois, dans Achever Clausewitz, en 2007. Michel Serres lui répondit alors, avec La Guerre Mondiale, moins pour surenchérir sur la montée aux extrêmes que pour dire que l’humanité ne pouvait aujourd’hui s’entendre que sur le dos de la nature, dernier bouc émissaire. Il me dit un jour que l’auteur de La Violence et le sacré était « le seul penseur non-violent qu’il ait jamais connu » et que c’était pour cette raison qu’il n’eut de cesse, de Buffalo à Hopkins, puis de Hopkins à Stanford, de venir vivre dans son voisinage. A qui a vu, comme je les ai vus, ces deux amis s’échauffer certains après-dîners, il n’est pas besoin d’expliquer ce que devraient être les séances à l’Académie : chahut, finesse, humour et rire, le tout dans une très grande précision de vocabulaire. Car langues d’oc ou d’oil, parlers populaires ou savants, terme de marine ou de théâtre, ni l’un ni l’autre ne plaisantaient sur ces sujets.

Michel Serres a téléphoné à son éditrice l’avant-veille de sa mort. Il était déjà à l’hôpital. La conversation fut très brève. Il voulait seulement lui annoncer que « son livre était terminé » : son essai sur la religion qu’il méditait depuis longtemps et craignait de ne pouvoir achever, nous avait-il dit la dernière fois que nous avions poussé la grille. Notre Hermès nous réserve donc un lumineux message. Il ne nous a pas tout à fait quittés.

Benoît Chantre

 

 


Lire le discours de réception de René Girard à l’Académie française. Réponse de Michel Serres au discours de René Girard, prononcée le jeudi 15 décembre 2005


Ecouter les deux conférences données par Michel Serres dans le cadre de l’ARM :

« La guerre mondiale » Chaire René Girard au Collège des Bernardins,  le 27 janvier 2008.

« Les trois sacrifices « Colloque Faut-il avoir peur ? organisé par l’ARM et l’ICP à l’Institut catholique de Paris, le 6 mai 2017.