Le désir de tyrannie et la servitude (in)volontaire

L’année 2025 a été marquée, entre autres, par le trouble qu’a causé la mise en avant dans le monde étasunien de l’influence que la lecture de Girard aurait exercée sur le vice-président J. D. Vance dans sa conversion au catholicisme. Des billets ont été publiés à ce sujet, en particulier sous le titre d’un « grand malentendu [1] » proposé par Claude Julien en réponse à la question : « Girard peut-il être récupéré ? » [2] soulevée par Hervé van Baren.

2026 débute avec une utile mise au point que nous offre Benoît Chantre en revenant, ce que nous devrions toujours faire, aux textes, pour vérifier ce qu’un auteur a vraiment écrit et s’autoriser à imaginer ce qu’il aurait pu penser de circonstances ultérieures à la production de son œuvre. Il nous invite à parcourir un recueil d’extraits de René Girard pour nous faire mieux comprendre ce qui est au cœur du couple infernal que forment la tyrannie et la servitude, axe que je vais ici privilégier. Je vais sélectionner quelques extraits de ces extraits, histoire de vous donner envie de vous faire une opinion par vous-mêmes. J’y ajouterai des observations qui me sont propres.

Ainsi par exemple, extrait de Mensonge romantique et vérité romanesque (MRVR) : “Plus on est esclave plus on met de chaleur à défendre la servitude. » (p. 33 du recueil). Ou encore : La médiation “de l’homme du souterrain est une série de dictatures, aussi féroces que temporaires. Les conséquences de cet état convulsif ne sont pas limitées à une région quelconque de l’existence ; elles sont proprement totalitaires.” (p. 35 toujours extrait de MRVR, p. 124).

Le concept de pseudo-narcissisme est également mobilisable pour comprendre l’attitude du tyran et la domination qu’il exerce : telle une coquette ou un dandy, se présenter comme l’objet de son propre désir et feindre l’indifférence aux autres de manière à susciter leurs propres désirs.

Mais la tyrannie, qu’elle soit interdividuelle ou qu’elle s’exerce sur la masse, est essentiellement instable : “En un instant, le premier venu arrive au faîte du pouvoir, mais il en dégringole avec la même rapidité pour être remplacé par un de ses adversaires. Il y a toujours un tyran, toujours des opprimés, en somme, mais les rôles alternent.” (p. 40, extrait de La Violence et le sacré, p. 209). La foule qui idolâtre le tyran peut l’expulser.

L’une des possibilités offertes par la répétition rituelle du meurtre fondateur est celle d’un « sacrifice différé ». Girard désigne ainsi le temps dont la victime sélectionnée profite pour s’imposer à la vénération des autres avant de tomber (puis de ne plus tomber du tout) sous le couteau du sacrificateur. Cette genèse sacrificielle du pouvoir, qui finit par épargner la victime émissaire sacralisée, elle-même protégée par d’autres victimes substitutives, serait à l’origine de l’institution monarchique. Ce pouvoir centralisé est toujours susceptible de dégénérer en tyrannie.

Girard et, à sa suite, Benoît Chantre dans sa postface, consacrent d’importants développements à la métaphore du torrent dans le Livre de Job, qui déborde ou s’assèche dans le désert. Les gouttes d’eau sont devenues des grains de sable. L’adoration tourne en détestation. « La haine qui nous fait vénérer ce qui nous ignore et ignorer ce qui nous vénère », pour reprendre les termes du commentateur, dit le principe « unique et double » de toute tyrannie. Ce « double mimétisme », d’adoration et de rejet unanimes, est ce qui fait monter et tomber les tyrans (p. 79-83 du recueil extrait de La Route antique des hommes pervers, p. 91-99).

Dans sa postface, Benoît Chantre insiste sur les récits si différents d’un événement semblable, “la métamorphose de l’idole populaire en bouc émissaire” que sont Œdipe et Job, au cœur de La Route antique des hommes pervers, l’essai probablement le plus “politique” de Girard, justement très bien représenté dans le florilège réuni dans Le désir de tyrannie.    

Le recueil de textes largement commentés et articulés par Benoît Chantre nous ramène à l’essentiel pour définir ce que l’anthropologie girardienne porte de virtualités pour la philosophie politique.

Lorsque je m’étais demandé si René Girard n’était pas un philosophe politique malgré lui, j’avais remarqué, il y a désormais une dizaine d’années [3], que dans son Discours sur la servitude volontaire, Étienne de La Boétie [4] déplorait que la multitude se soumit à un seul (comme l’illustre si bien le dessin de couverture du Désir de tyrannie, reproduit en tête de ce billet) ou à quelques uns : « Ce sont donc les peuples mêmes qui se laissent ou plutôt se font gourmander, puisque, en cessant de servir, ils en seraient quittes ; c’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix ou d’être serf ou d’être libre, quitte la franchise et prend le joug. » Paul Dumouchel voit en ce paradoxe de la servitude volontaire celui du pouvoir politique lui-même : « Une forme d’association qui, quoiqu’elle résulte de l’accord de tous, peut néanmoins réussir, sans se détruire, à tourner contre ceux qui la produisent la force qu’ils produisent. » Pour lui, La Boétie a le mérite rare de repérer la fréquence du retournement paradoxal de l’État contre ses membres : « Chacun paie au pouvoir le tribut de sa soumission, parce qu’il espère en retour l’exploiter à son avantage. » [5] La Boétie condamne implicitement la monarchie de droit divin et met ses espoirs dans la rationalité individuelle : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres.» L’égalité des conditions est en marche. Avant même l’avènement du gouvernement représentatif, la science politique naissante se pose dès le XVIe siècle la question des rapports entre citoyenneté, souveraineté, compétition et exclusion.

Comme nous y invite Benoît Chantre, il est frappant de constater à quel point les mécanismes majeurs de la théorie girardienne que sont le désir mimétique, suggéré par un modèle et le mécanisme de la victime émissaire se subsument dans ce mécanisme tout aussi paradoxal qu’est le désir de tyrannie. Le désir mimétique ne serait-il pas tyrannique par essence ? C’est ce que découvre Girard dès l’aube de son œuvre.

Je serais même tenté de conjecturer que le troisième pilier de la théorie mimétique, à savoir l’affaiblissement historique de l’efficacité des mécanismes victimaires, corrélé à la libération croissante des rivalités mimétiques, peut également rejoindre les deux premiers sous les formes contemporaines prises par ce désir de tyrannie. Un cadre à ne pas négliger pour tenter de mieux comprendre l’émergence ou la consolidation de tant de pouvoirs tyranniques à notre époque. Et qui nous permet de nous affranchir des captations simplistes ou erronées d’une pensée aussi profonde.


[1] https://emissaire.blog/2025/08/12/girard-le-grand-malentendu/

[2] https://emissaire.blog/2025/03/04/rene-girard-peut-il-etre-recupere/

[3] In René Girard, philosophe politique, malgré lui et René Girard, promoteur d’une science des rapports humains, Paris, 2018, L’Harmattan, notamment p. 65 du deuxième tome.

[4] On notera au passage que La Boétie est un quasi-contemporain de Shakespeare et Cervantès, qu’il précède chronologiquement de peu les auteurs abordés par Girard dans Mensonge romantique et vérité romanesque.

[5] Le Sacrifice inutile, pp. 92 et 94-95.

9 réflexions sur « Le désir de tyrannie et la servitude (in)volontaire »

  1. « 7Et il lui fut donné de faire la guerre aux saints, et de les vaincre. Et il lui fut donné autorité sur toute tribu, tout peuple, toute langue, et toute nation. 8Et tous les habitants de la terre l’adoreront, ceux dont le nom n’a pas été écrit dès la fondation du monde dans le livre de vie de l’agneau qui a été immolé. »

    https://saintebible.com/lsg/revelation/13.htm

    Nous avons capacité individuelle à opérer le choix que le génial anthropologue du religieux a su formuler, cristallisant le renversement à l’intérieur du temps de ceux qui acceptent de voir leur moi – leur identité si essentiellement mondaine et indispensable aux structures archaïques du désir qui n’est qu’une imitation, révélation cruelle pour l’illusion mortifère de se penser autonome- crucifié avec le modèle christique au miracle de la croix.

    « 20J’ai été crucifié avec Christ; et si je vis, ce n’est plus moi qui vis, c’est Christ qui vit en moi; si je vis maintenant dans la chair, je vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m’a aimé et qui s’est livré lui-même pour moi. »

    https://saintebible.com/lsg/galatians/2.htm

    C’est ici que s’opère pour l’individu la libération de toutes les servitudes, la réelle compréhension que notre réalité, débarrassée des illusions de son orgueil qui toujours se pense premier et isolé, arrive à se concevoir non plus comme autonome mais en relation, renversant la perception que nous avons de notre identité, pensée première dans le temps, alors qu’à l’évidence elle est seconde et déterminée par les modèles qui l’ont modelée.

    Tant que nous ne penserons pas l’organisation sociale sur la base de cette réalité, nous rejoignons ici l’article précédent de Hervé van Baren, nous ne saurons que répéter l’erreur du mythe originel avec ses corolaires violents, son organisation fondée sur l’illusion erronée de l’orgueil : force, meurtre et persécution, oppression et domination.

    Tant que chaque individu sur cette terre n’aura pas été renseigné sur la réalité de sa structure mentale et de son vice de se penser prééminent, qu’il a été créé à l’image de – et on hésite ici à nommer Dieu, tant les organisations cléricales n’ont su que dévoyer le saint Nom à des fins de justification des oppressions – il ne sera pas possible d’exercer la loi de justice que la foi en Jésus-Christ contient, renversement complet de nos systèmes de représentation sacrificielle, qui permit à Girard de formuler, avec tous les prophètes puis les poètes et romanciers, le choix libre proposé à la créature de devenir réellement incroyante en la violence des humains.

    Aujourd’hui, la définition girardienne de l’Antéchrist, le souci radicalisé des victimes, est une notion interprétée fallacieusement par les techno-césars en réaction aux inquisitions du wokisme : bric-à-brac destiné à justifier les retours aux oppressions cléricales intégristes dont Donald Trump ou Vladimir Poutine sont la caricature obscène, image de tous les mouvements extrêmes qu’il s’agit radicalement de contredire.

    Sous les dehors de l’agneau, l’image de la bête immonde soigne la victime à défendre de chaque frère ennemi, alors ensemble motivés en leur désir mutuel de vengeance et de domination. Le sacrificateur est sacrifié pour préserver les illusions de sa prééminence, mal métastasé en phase terminale des dévoilements de son mensonge meurtrier :

    « 11Puis je vis monter de la terre une autre bête, qui avait deux cornes semblables à celles d’un agneau, et qui parlait comme un dragon. 12Elle exerçait toute l’autorité de la première bête en sa présence, et elle faisait que la terre et ses habitants adoraient la première bête, dont la blessure mortelle avait été guérie. 13Elle opérait de grands prodiges, même jusqu’à faire descendre du feu du ciel sur la terre, à la vue des hommes. 14Et elle séduisait les habitants de la terre par les prodiges qu’il lui était donné d’opérer en présence de la bête, disant aux habitants de la terre de faire une image à la bête qui avait la blessure de l’épée et qui vivait. 15Et il lui fut donné d’animer l’image de la bête, afin que l’image de la bête parlât, et qu’elle fît que tous ceux qui n’adoreraient pas l’image de la bête fussent tués.»

    https://saintebible.com/lsg/revelation/13.htm

    Il est donc temps — et la psyché européenne, de par son expérience historique des désastres impériaux, y est prête — de cesser d’adorer les images de notre orgueil, nous gardant des idoles publicitaires pour mieux envisager la réalité, celle qui nous informe à l’image de qui nous fûmes créés, pour nous proposer, miracle potentiel à la disposition de l’humanité, de librement choisir sans crainte de l’incarner :

    « La conduite de Dieu, qui dispose toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l’esprit par les raisons et dans le cœur par la grâce. Mais vouloir la mettre dans l’esprit et dans le cœur par la force et par les menaces, ce n’est pas y mettre la religion, mais la terreur.» Blaise Pascal

    https://www.penseesdepascal.fr/Soumission/Soumission6-moderne.php

    Nous y sommes, les amis, avec Girard et Weil et tous les saints, la force ne convertit rien, sauf à glorifier la vérité qu’il nous est loisible d’envisager.

    « 20Celui qui atteste ces choses dit: Oui, je viens bientôt. Amen! Viens, Seigneur Jésus!

    21Que la grâce du Seigneur Jésus soit avec tous! »

    https://saintebible.com/lsg/revelation/22.htm

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    1. Hélas, la Bête est adorée comme jamais. Face à ce « retour de la barbarie », comme nous le rappelle Benoît Chantre, seul un sursaut de foi pourrait changer les choses. Mais plus personne ne croit à rien, le « sel s’est affadi » et nous avons perdu le goût de tout. Nous avons conscience de tout et le désir de rien.

      Désolé d’être aussi pessimiste, mais les temps ne sont pas brillants…

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      1. Mais non, pardon, vous comme moi avons capacité de vivre cette réalité, il n’y a ici que notre foi qui soit mise à l’épreuve.

        Cela ne sera peut-être pas suffisant pour sauver l’humanité, mais rien ne nous empêche d’incarner et de transmettre, là où nous en sommes, ce que nous reconnaissons raisonnablement dans les textes pour la vérité, celle qui était avent Abraham, et le sera après nous, car elle est éternelle.

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  2. Cher Jean-Marc, ton dernier § avec ton hypothèse selon laquelle le désir de tyrannie actuel (illustré en particulier à la Maison Blanche) peut être corrélé avec l’exaspération des rivalités mimétiques au niveau mondial (géopolitique) et la désacralisation des institutions chargées de nous protéger de notre violence (en particulier du « droit du plus fort ») me semble pleinement recevable. Et donc, les outils que nous a légués René Girard se révèlent d’une très grande pertinence et très utiles pour comprendre les temps que nous vivons. Par contre, le mystère reste entier en ce qui concerne la « conversion » soi-disant inspirée par la théorie mimétique d’un homme politique comme JD Vance, qui s’est montré devant Zelinski dans le bureau ovale et devant la terre entière manifestement travaillé par le désir de tyrannie !! Il a dû lire de travers. Là où il était écrit : « considérez-vous non comme persécutés mais comme persécuteurs« , il a compris « soyez des persécuteurs plutôt que des persécutés. »

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  3. Le discours de Jean-Noël Barrot à l’Académie des sciences morales et politique est exceptionnel, ouvrant la voie et les moyens pour que les Français retrouvent la vocation de la France, cette variable inconnue de l’équation européenne, quand l’Europe est la grande inconnue de l’équation mondiale et, à bien des égards, une variable, au sens algébrique du terme, que certains préféreraient voir disparaître. Une variable que l’on cherche à effacer :

    « De fait, on vit mieux en Europe qu’aux États-Unis ou en Chine. On y vit plus libre. On y vit plus longtemps, et en meilleure santé. Notre espérance de vie est plus longue. La mortalité infantile est plus faible, deux fois plus faible. Les inégalités aussi. Ceux qui annoncent l’effacement de la civilisation européenne devraient donc commencer par s’interroger sur leurs propres faiblesses, leurs propres fragilités, le risque de leur propre effacement.

    Et se souvenir que les logiques de domination, si fascinantes soient-elles pour les observateurs, sont vaines et vouées à l’échec. Parce que les nouveaux empires portent, nous le voyons bien, en eux-mêmes, les conditions de leurs propres faiblesses. Non seulement les grandes puissances ont leurs propres fragilités internes, qui sont largement documentées, et je n’y reviens pas, mais l’Histoire nous instruit que chaque fois qu’une nation a cherché à étendre démesurément son influence, son empreinte économique ou son territoire au détriment des autres, elle a fini par tout perdre, aveuglée par son hubris. Le néo-colonialisme, la pulsion de recolonisation est un aveu de faiblesse. Chaque nation du monde est confrontée à sa propre finitude. La mesure est la condition de l’équilibre, c’est cet équilibre qu’il faut chercher avec ardeur.

    Non, l’Europe n’est pas au bord de l’effacement civilisationnel. Mais oui, l’esprit européen est travaillé par un doute profond. Un doute qui interroge sa capacité à peser dans l’équation stratégique mondiale que j’ai décrite. Sa capacité à ne pas se laisser entraîner dans un camp auquel elle serait assujettie, ou dans une confrontation qu’elle n’aurait ni voulue ni choisie. Ce doute est d’abord de nature spirituelle et morale. Il tient à une lente corrosion de l’esprit européen par la rouille de l’individualisme, et l’opium du matérialisme.

    À l’exigence de solidarité se substitue des modes de vie qui poussent chacun à s’intéresser à soi, plutôt qu’aux autres et à la vie de la Cité. Des modes de vie dont découle l’épidémie de solitude qui submerge nos sociétés contemporaines.
    Au sens du devoir se substitue une course effrénée à l’accumulation de droits individuels, au mépris de la nature profondément spirituelle et collective de la personne humaine, qui n’accède à l’émancipation véritable que par l’exercice de la conscience et de la responsabilité.

    Au goût de l’effort et du travail se substitue celui du plaisir matériel et du divertissement. « J’ai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même cœur, et de la même main, que ce même peuple avait taillé ses cathédrales. Le travail était une prière. L’atelier, un oratoire » écrivait Péguy qui concluait que « La bourgeoisie capitaliste a infecté le peuple. » »

    https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/les-ministres/jean-noel-barrot/discours/article/discours-de-jean-noel-barrot-ministre-de-l-europe-et-des-affaires-etrangeres-a

    Les questions des académiciens le soulignent, là est le programme visionnaire de la prochaine présidentielle :

    https://youtu.be/MIl0G9o4FAc?t=2855

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