
par Benoît Hamot
Au regard de l’actualité, cet entretien de Michel Serres en 2017 apparaît prémonitoire et nécessaire :
Michel Serres n’aborde que superficiellement l’aspect économique de l’exception agricole dans une société libérale et capitaliste. Il évoque la spéculation, mais une comparaison avec l’activité industrielle peut nous aider à poursuivre son propos ; cela dit en toute modestie.
La production industrielle est maîtrisable en termes de quantité produite – il suffit d’arrêter les machines – et peut donc s’ajuster à la demande« en temps réel », ce qui n’est pas le cas de l’agriculture. C’est d’ailleurs là que réside la fonction du marchandisage (marketing), qui inclut études de marché, en amont, et publicité, en aval. Les formidables capacités de production engendrées par la technologie doivent impérativement être encadrées, au risque de saturer le marché, ou plus exactement de l’inonder, puisqu’il est désormais saturé en permanence. Une production excédentaire voit automatiquement s’effondrer les prix des objets présentés sur le marché, la « loi de l’offre et de la demande » oblige ainsi les publicitaires à faire accroire que les produits sont « exclusifs », produits en « série limitée », et surtout : différents de leurs concurrents. Il s’agit de réveiller ou de provoquer le désir émoussé des consommateurs, d’orienter leur recherche de la différence ; car les produits sont devenus pour eux des facteurs d’identité : « tout désir est désir d’être » (Girard). La diversité s’accroît par conséquent sur les rayons des supermarchés (combien de marques de café, de pâtes, de brosses à dents…). Girard avait déjà compris que suivre la mode consiste, paradoxalement, à vouloir se différencier, et cela concerne prioritairement l’habillement, où le renouvellement permanent des « collections » produit un gaspillage invraisemblable en vue de solder, puis de détruire les stocks d’invendus en fin de saison.
Les saisons, justement, concernent avant tout l’agriculture, qui ne peut maîtriser la production en fonction du marché, « en flux tendus », « juste-à-temps » comme on dit dans l’industrie. Ce qui est semé sera récolté dans un délai qu’on ne peut ni raccourcir, ni allonger, et ce délai peut être très long ; cas des arboriculteurs. S’il est soumis au marché, l’agriculteur ne peut qu’en subir les conséquences, puisque le temps qu’il fait (les intempéries) et la production globale d’un même produit (moins de variétés de melons que de brosses à dents sur les rayons…) ne sont pas maîtrisables. La rareté d’un produit ne peut être décidée par un service marketing agricole, d’ailleurs inexistant : à quoi pourrait-il servir ?
On pourra opposer à Michel Serres le fait que le marché est, dès son origine, essentiellement agricole. Et nos marchés de plein-air en témoignent, en en ayant conservé le nom. Toutefois, ce qui précède montre une différence qui s’est creusée avec le temps et le progrès technique, et il est plus que jamais nécessaire d’en tenir compte pour revenir, comme Serres nous y invite, à la simple réalité : ce dont la doctrine économique dominante ne tient pas compte. C’est là l’origine principale de la crise actuelle. Bien sûr, quelques mécanismes de compensation ont été prévus par les politiques, et par les agriculteurs eux-mêmes, qui se sont associés en coopératives. Mais les subventions publiques sont souvent perçues comme des avantages par une population majoritairement urbaine, qui a perdu tout contact avec ceux qui la nourrissent. De plus, l’obtention de ces subventions est tributaire de contraintes bureaucratiques écrasantes (trois heures par jour environ pour la petite exploitation familiale d’élevage bovin de mon voisin). C’est là l’origine secondaire de la crise actuelle.
Pour illustrer notre rapport à la nourriture et sa dégradation « à l’américaine » (intégrant à la fois les conditions de production mais aussi de consommation : fin du repas familial, etc.), je voudrais évoquer une famille nigériane amie, qui a traversé les pires difficultés, hélas bien connues, pour parvenir en France (traversée du désert, violence d’un Etat marocain soumis à l’Islam, quasi-esclavage en Libye, traversée terrible de la Méditerranée, expulsion d’Italie…) et qui, travaillant dur dans notre beau pays, ne peut pas bénéficier des aides sociales pour lesquelles le père verse une part importante de son salaire… Les cinq enfants savent ce que signifie la faim. Lorsque nous partageons notre table, ce sont toujours les enfants qui insistent pour dire une bénédiction improvisée, avant de commencer. J’avoue avoir considéré ce genre de coutume avec circonspection avant de les connaître, je l’associais à une pratique imposée par un conservatisme désuet. Depuis que je connais cette famille et que j’ai découvert cet interview de Michel Serres, je la vois tout autrement. Je trouve important, et émouvant, que ce soient des enfants qui l’improvisent spontanément, et que ce ne soit pas une formule récitée. Je finirai par l’évocation d’un sondage international, visant à classer les peuples du monde sous le rapport de leur optimisme. Il apparaît que les français seraient les plus pessimistes et les nigérians, les plus optimistes au monde ! Lorsque je leur ai dit cela, ils ont éclaté de rire. Pourtant, si l’enfer existe sur terre, il doit être situé au Nigeria.
Si la nourriture est sacrée, dans le sens d’essentielle, vitale, nécessaire, ce n’est pas par hasard si le seul rite nouveau instauré par l’Église [1] consiste précisément à manger le fruit du travail des hommes ; le pain et le vin, corps du Christ ressuscité. Cessons de nous émerveiller pour tous ces objets « cultes », pour ces idoles vantées et inventées par nos industriels et autres producteurs de spectacles, et souvenons-nous du veau d’or – ce pur produit de l’industrie des hommes –, de son culte et de son destin. Souvenons-nous surtout de la manne, et du pain et du vin partagés.
[1] L’Église s’inspire des seuls synoptiques, car Jean évite toute dimension sacramentelle : il n’est pas question de l’eucharistie dans la Cène et le baptême de Jésus n’est pas mentionné.
Bande de communistes… Enfin bref si cela vous permet de revenir à la raison… et si cela faisait moins de morts aussi… Passons par Michel Serres… Il était d’après moi beaucoup plus malin politiquement que Girard (qui n’en est pas pour autant un moins grand penseur on peut pas tout maîtriser).
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Merci Benoît pour cet article. Il était bien nécessaire de rappeler « l’exception » agricole, autrement dit le nivellement qu’exerce le libéralisme idéologique et le technocratisme, sans tenir compte des particularités des secteurs d’activité. Je suis confronté au même phénomène dans le monde associatif. En Belgique, une loi a récemment supprimé les différences légales et administratives entre associations et entreprises privées et, hasard ou coïncidence, voilà les bénévoles du monde associatif confrontés à pléthore de formalités administratives absconses. Inutile de dire que ces tâches ont peu à voir avec notre vocation.
Encore une preuve si besoin de la nocivité de l’indifférenciation.
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Pour prolonger le prolongement, ces quelques lignes tirées du dernier livre de Michel Serres, Relire le relié :
» J’ai souvent rêvé d’écrire une histoire centrée sur cette guerre à mort entre ville et campagne, toujours perdue par celle-ci, jusqu’à sa quasi-disparition contemporaine… Face aux citoyens Paul et Augustin, Jésus et François (d’Assise) sont des hérétiques ruraux … Les habitants de l’espace paysan ne jouissent pas d’un titre équivalent à celui de citoyen …
Qui n’a jamais quitté la ville … croit que tout est politique; que rien n’existe en dehors de nous. Le paysan, le marin apprennent à leurs dépens qu’ils trouvent toujours devant eux, autour d’eux et parfois contre eux, un englobant qui les dépasse …
Le citadin engendre Marx ; paysans et marins fraternisent avec Spinoza. Deus sive natura … En ville tout est politique, c’est le même mot; dehors, quelque chose dépasse nos destins et nos travaux. Natura sive deus. »
Alain
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Je suis tjrs frappé par la force des corporations, de ce sentiment d’appartenance à un même monde. Peut-on comparer un petit patron à un grand du CAC40 ? Et pourtant, ils sont tous au MEDEF ! Cette expression « le monde agricole » recouvre des disparités et des inégalités sociales absolument colossales (https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/02/10/thomas-piketty-les-paysans-apparaissent-comme-la-plus-inegale-des-professions-en-france-actuellement_6215797_3232.html). Et ce qui me sidère le plus est que cet état de fait est encore consenti par tous ceux qui se reconnaissent dans ce vocable, même si de profondes fractures sont en train de se faire jour au moment de la nécessaire, de l’inévitable mutation des modes de production agricole face au changement climatique.
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Cher Claude Julien, les informations données par l’excellent statisticien Piketty reflètent certainement la réalité, que j’ai pu constater de façon empirique (je suis fils et petit fils d’agriculteur, mes voisines les plus proches sont des vaches et des brebis…). Nous sommes donc d’accord, même si je ne suis pas d’accord avec les conclusions idéologique qu’en fait Piketty. Cependant, mon propos n’était pas celui-là. Je dois néanmoins aller sur votre terrain pour pouvoir vous répondre.
Sur l’inévitable mutation des modes de production, et pas seulement agricoles, nous sommes d’accord je pense, mais je voulais mettre l’accent sur les moyens employés, et en particulier sur la « technocratie écologique » qui à mon avis, risque de provoquer des effets strictement inverses à ceux qui étaient projetés. Pour appuyer cette idée, je donnerai deux exemples, mais pris cette fois-ci chez mes voisins non agriculteurs : un menuisier et un tailleur de pierre. Ce dernier exploite une petite carrière qui ne gêne personne, et chaque année il doit remplir des dossiers et faire appel à un géomètre pour que son exploitation soit strictement contrôlée, à ses frais, par l’État. Ces frais, très importants, sont les mêmes quelle que soit l’importance de la carrière. Ils sont négligeables pour les gros, mais mettent sa modeste activité artisanale en danger. Le menuisier, de son coté, ne peut plus poser de menuiseries dans un logement neuf, car elles doivent être agrées depuis la dernière règlementation thermique (RE 2020) c’est-à-dire testées par un « organisme compétent », ce qui représente un investissement conséquent : 20000 € pour chaque modèle. Cela n’est envisageable que dans le cas d’une production en série : or un artisan produit sur-mesure.
La politique éco-technocratique conduit à la disparition de l’artisanat et des paysans, qui comme je l’ai mentionné, doivent passer 3 heures/jour pour satisfaire au contrôle imposé par l’État (pour une entreprise comprenant un couple, sans employé fixe). Nous n’aurons bientôt plus que des grosses industries ou exploitations agricoles, comme cela a été le cas pour les automobiles. Moi-même, je suis ébéniste de formation et ce métier a progressivement disparu en France (8 meuble sur 10 vendus dans le monde sont de la seule marque IKEA, dont le tirage du catalogue a dépassé celui de la Bible). Exemple navrant : les chinois achètent le chêne français le double du prix (il faut bien remplir les containers qui arrivent pleins…), ce qui ne m’arrange pas (car je continue à travailler le bois). On achète en France des meubles fabriqués en Chine avec du chêne français (mon fils en a acheté un dans un magasin parisien…).
Je ne suis pas nostalgique, ni nationaliste, ni défenseur des corporations (je ne savais pas que les patrons du CAC40 étaient tous au MEDEF (sic), comme vous l’écrivez…), mais je suis sidéré, comme vous l’êtes aussi, de voir à quel point le changement climatique a bon dos, justifie n’importe quoi, et surtout l’omniprésence technocratique qui entraine, comme vous l’écrivez fort justement : «des disparités et des inégalités sociales absolument colossales».
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Cher Benoît Hamot,
1. Puisque vous respectez les statistiques et les statisticiens, vous trouverez sur Internet tout ce qu’il faut sur le CAC40, le MEDEF, la CPME, etc. Mon point n’était pas statistique, il était idéologique. En discutant avec des petits patrons (NB), j’ai été frappé d’entendre le même discours sur le fond que celui tenu par les grands patrons qui s’expriment parfois dans les médias. On a l’impression qu’ils partagent avec eux une communauté d’intérêts et de destins. Ce qui est très étrange, parce que complètement faux.
2. Vous me faites le procès de défendre l’éco-technocratie. Mauvais procès : je suis écologiste, même pas par conviction, amour de la nature et des bêtes, etc., mais par pur bon sens pragmatique. Le changement climatique est la plus grande menace qui ait jamais pesé sur l’humanité toute entière. Et pendant ce temps, la FNSEA continue à promouvoir le modèle d’agriculture productiviste toxique qui contribue à tout ça. Je me répète : on met dans le même sac un petit producteur de lait qui marne 70-80 h par semaine pour 7 ou 800 € à la fin du mois et des grands céréaliers de la Beauce qui vivent dans le XVIème à Paris… Quant à la technocratie (française et européenne), j’y ai goûté moi aussi dans mes dernières années au CNRS et je n’ai pas aimé du tout.
NB : j’allais dire que je n’ai jamais rencontré un patron du CAC40, c’est faux : j’ai rencontré une fois Antoine Riboud, j’avais tout juste 14 ans et je terminais ma 3ème à Ampère Perrache (Lyon) avec son fils Franck, futur patron de Danone, avec qui j’ai fait toutes mes années de collège. A l’époque (1971), ce garçon n’avait qu’une véritable passion, le foot, et bien peu pour les études, raison pour laquelle son père l’a collé chez les Maristes ensuite. Tiens, voilà un autre beau sujet : l’école ! Qu’en dites-vous ?
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Cher Claude Julien. Je n’avais certainement pas l’intention de faire votre procès, ni celui de quiconque. Je suis largement d’accord avec vous : je pense que si les « petits patrons » placent les « grands patrons » à la tête de leur organisation syndicale professionnelle (cas de Mr Rousseau dirigeant du MEDEF, entre autres), c’est parce qu’ils souhaitent réussir comme celui-là a réussi. Exemple classique du modèle admiré (médiation externe) qui deviendra obstacle dès que l’on s’aperçoit que les intérêts mutuels sont divergents (médiation interne), ce qui entrainera la création de la Confédération Paysanne, par exemple… Je voulais simplement partager les réflexions de Michel Serres, qui me semblent pertinentes dans la mesure où elles s’élèvent précisément au-dessus de ces rivalités, de ces luttes de pouvoir, de ces idéologies, afin de mettre l’accent sur ce qui est essentiel. Nous n’avons pas besoin d’accusateurs ni de bouc-émissaires, mais d’approcher le réel, le concret, et quoi de plus concret que la nourriture ? Ainsi, en approchant ce concret-là, nous pouvons nous approcher également du mystère de l’eucharistie sans le réduire à sa définition sacramentelle habituelle. Tel était le sens de mon propos. Il est vrai qu’en raison des évènements protestataires en cours, toute évocation du problème agricole devient suspecte de parti-pris, donne lieu à des polémiques. Mais ce n’était pas l’objet de mon intervention, bien au contraire.
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Déjà posté mais éliminé par la direction !
Je ne cherchais pas la polémique, mais simplement la vérité, comme tout le monde sur ce blog. N’étant pas croyant, je ne pense pas l’approcher grâce à une « révélation ». Mais les rivalités et les luttes de pouvoir (même en dehors des périodes de crise) forment la trame de la vie réelle, du concret comme vous dites. Pour le reste, je crois que, comme d’habitude, nous sommes à peu près d’accord sur l’essentiel. Je corrige juste une faute sémantique : je ne parlais pas de ‘technocratie’ mais plutôt de bureaucratie, ce qui n’est pas tout-à-fait la même chose. Amitiés girardiennes.
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Je reposte pour la deuxième fois (et sans me lasser) :
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Déjà posté mais éliminé par la direction !
Je ne cherchais pas la polémique, mais simplement la vérité, comme tout le monde sur ce blog. N’étant pas croyant, je ne pense pas l’approcher grâce à une « révélation ». Mais les rivalités et les luttes de pouvoir (même en dehors des périodes de crise) forment la trame de la vie réelle, du concret comme vous dites. Pour le reste, je crois que, comme d’habitude, nous sommes à peu près d’accord sur l’essentiel. Je corrige juste une faute sémantique : je ne parlais pas de ‘technocratie’ mais plutôt de bureaucratie, ce qui n’est pas tout-à-fait la même chose. Amitiés girardiennes.
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