De qui se venge-t-on ?

par Thierry Berlanda

Dans Le Procès de Vichy*, Fred Kupferman cite les termes suivants  de l’historien Jean-Pierre Rioux : « Si l’on veut clôturer le chapitre de la vengeance, il faut choisir une victime expiatoire ». Paru en 1980, en un temps où la pensée de René Girard avait commencé à colorer le paysage intellectuel français, cette étude révèle la raison d’être de l’expiation, en des termes empruntés aux Mémoires de Guerre,  de De Gaulle, et résumées ainsi : « L’appareil de justice agit au nom du peuple, pour que le peuple n’agisse pas. »

Que signifie cette justification des institutions de justice et de l’Etat lui-même ? Que le mouvement nécessaire des peuples, que leur ressort interne, serait l’exercice perpétuel de la vengeance. Ismaïl Kadaré en a plaisamment montré l’horreur implacable dans Avril Brisé **. De l’antiquité à nos jours, en passant par Shakespeare, la littérature a d’ailleurs abondamment exploré et exploité ce thème, mais de manière le plus souvent implicite, jusqu’à ce que Girard en rende manifeste la structure véritable.

Or, quand nous aurions rappelé que l’expiation est la clef de voûte de tout ensemble politique, en ce qu’elle en assure les fondements, menacés de ruine par la vengeance perpétuelle, il nous resterait à formuler la question philosophique du ressort de cette vengeance perpétuelle elle-même. Bref, de qui ou quoi se venge-t-on ? Ou encore, dans une tournure phénoménologique : quelle est la structure de l’apparaître de la vengeance ?

Qu’on se venge de son frère, de son cousin, de son voisin, d’un étranger, d’un inconnu, d’un quidam, de tout le monde et de n’importe qui, ne sont que des actualités circonstancielles de cette structure, qui obscurcissent plus qu’ils ne dévoilent la raison pour laquelle, comme on aurait pu le dire aux XVII° et XVIII° siècles, l’état de nature est un état de vengeance. Il semble même que les formes politiques rudimentaires soient elles-mêmes des dispositifs de l’actualisation de cette constante anthropologique : les clans, les tribus, les Etats eux-mêmes, fonctionnent sur le mode de l’affront et de la rétorsion. Il semble donc que la vengeance soit l’aiguillon qui renouvelle sans cesse les formes politiques, anciennes ou modernes, ou qu’elle agisse comme un vaccin sur les organismes qu’elle anime, afin de les renforcer, de les vitaliser, et finalement de prévenir leur écroulement. Pourquoi ? Parce que l’écroulement est la nature même de toute structure, et notamment de toute structure dont le principe officiel et proclamé consiste en quelque chose d’aussi abstrait que le bien public. Michel Henry a écrit que « le temps est la structure de la disparition des choses » (et non pas ce que Heidegger aura pu en dire sur le mode de la donation de l’Etre et autres fantaisies poético-philosophiques) ; nous pouvons souligner ce point en précisant qu’il en va particulièrement ainsi des objets politiques.

Cependant, n’aurions-nous pas d’autres moyens de régénérer le corps politique qu’en le revivifiant dans le venin d’une vengeance immémoriale ? Là encore, Girard s’impose : le sacrifice de l’Innocent est seul capable de fonder une assemblée, durable et cohérente, qui ne procède pas de la vengeance. Pourquoi ? Parce qu’il me semble que, radicalement, c’est toujours de lui-même qu’un homme se venge, et que les cibles qu’il désigne à sa vengeance ne sont que des guises, des « boucs émissaires » et des victimes de substitution au châtiment qu’il brûle sans cesse de se faire subir à lui-même. Paraît-il étrange, ce constant et universel acharnement contre soi ? Certes, mais il est néanmoins réel, et c’est dans Kierkegaard*** que nous en trouverons l’explication ultime, sous le motif de ce qu’il appelle le « vrai désespoir », par opposition au désespoir anecdotique :

« En désespérant d’une chose, au fond, on désespère de soi. Et de ce soi, l’on veut donc se défaire. Ainsi c’est quand l’ambitieux qui dit « être César ou rien » n’arrive pas à être César, qu’il ne  supporte plus d’être lui-même. Ce n’est donc pas de n’être pas devenu César qu’au fond il désespère, mais de lui, qui ne l’est point devenu. »

Quel est alors ce César que chacun ambitionne d’être, qui le conduit à désespérer de soi, et donc à vouloir se défaire de cet insupportable soi (ce qui est impossible) en trouvant chez d’autres (frère, cousin, voisin, étranger et autres victimes idéales) toutes les raisons de se venger d’eux, à défaut de le faire de soi ? Précisément, ce César c’est l’Innocent. Commettant une sorte de lapsus mystique, chaque humain, confirmant ainsi, mais à son insu, sa nature et sa vocation spirituelles, désespère de n’être pas devenu le pur, l’indemne, l’élu, l’Innocent, que son âme s’exerce sans cesse à devenir.

A l’approche de Noël, il ne paraît donc pas inutile de rappeler que ce que l’Enfant nous révèle est la promesse de guérir de ce prurit vengeur, dès lors qu’on se tournerait sincèrement vers Lui, et qu’alors nous devenions nous-mêmes cet Enfant tout neuf, ayant changé notre cœur, et donc notre regard, sur nous-mêmes et les autres.

 

*Fred Kupferman, Le Procès Pétain, Editions Complexe, 1980.

** Ismail Kadaré, Avril Brisé, 1980. Nouvelle édition : Fayard, 2002

*** Søren Kierkegaard, Traité du Désespoir

2 réflexions sur « De qui se venge-t-on ? »

  1. L’idée exposée dans la deuxième partie du texte, selon laquelle « c’est toujours de lui-même qu’un homme se venge », sans être fausse dans l’absolu, me semble quand même prêter à confusion. Bien sûr, la vengeance procède d’une certaine manière de la « désepérance » de soi. Elle est forcément liée à quelque insatisfaction personnelle. Mais cette désepérance a elle-même l’autre pour origine, cet autre qui m’empêche d’accéder à l’objet de mon désir, cet autre qui, pour vouloir lui-même être César, m’empêche de devenir César. La désespérance (ou la haine) de soi est donc d’abord la désepérance quant à l’autre. Il y a primauté de la seconde par rapport à la première. Si l’on désespérait de soi avant de désespérer de l’autre, cet autre ne nous apparaîtrait pas coupable et nous ne serions pas légitimés à nos propres yeux à nous venger de lui. La seule voie ouverte serait celle du suicide. Or en réalité – et vous semblez vous même en prendre acte dans votre texte – le suicide est subsidiaire par rapport à la vengeance: il intervient justement lorsqu’on est impuissant à se venger. C’est l’impuissance à se venger qui fait qu’on désespère de soi et qu’on se suicide. Mais ce suicide n’est jamais qu’une manière détournée de se venger, de tuer cet autre qui est en nous et qui nous obsède, pour reprendre le titre d’un ouvrage récent. Donc non, sans être en désaccord avec vous, je trouve vos formulations malheureuses. De qui se venge-t-on? De l’autre, assurément. Même lorsqu’on retourne l’épée contre soi-même.

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    1. Merci Cleanthos pour votre commentaire et pour avoir discuté ma position. Illustrant notre divergence avec vos propres mots de conclusion, mais en les retournant, je dirais en effet que l’on se venge de soi, même lorsqu’on retourne l’épée contre l’autre.

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