
par Jean-Louis Salasc
En 1790, la Correspondance de Grimm (l’ami de Rousseau et de Diderot, et qui fit venir le jeune Mozart à Paris) reçoit sa première publication intégrale. L’éditeur y a inclus une pépite, un essai du baron d’Holbach, autre ami des Lumières, auteur de nombreux articles de l’Encyclopédie : « Introduction à l’art de ramper ».
Quand d’Holbach l’a-t-il rédigé ? Nous ne le savons pas. Reste que nous tenons là une contribution majeure à l’anthropologie et à la sociologie. Ramassé mais d’une remarquable densité, cet opuscule jette un éclairage décisif sur les ressorts profonds du phénomène humain. Et recèle, par surcroit, une inestimable valeur éducative.
Or, depuis quelques décennies, nous disposons de l’anthropologie de René Girard, la Théorie mimétique. Il devenait urgent et essentiel de confronter ces deux visions, ce à quoi tente de se consacrer, très modestement, ce billet.
L’ « Introduction à l’art de ramper » analyse le phénomène du Courtisan. Bien entendu, le baron d’Holbach n’était pas le premier à traiter le sujet. Ses deux plus illustres prédécesseurs sont Balthassare Castiglione avec « Le Courtisan » (1528) et Balthasar Gracian avec « L’Homme de cour » (1647). Abondance de Balthazar ne nuit pas. Le premier est une sorte de manuel de savoir-vivre, il décrit le comportement idéal du courtisan. Quant au second, il propose des maximes de prudence à l’adresse de ceux qui évoluent dans l’univers de la Cour, considéré par l’auteur comme particulièrement dangereux.
Ces ouvrages ne constituent pas une recherche de la racine du phénomène : il incombait au baron d’Holbach de combler cette lacune.
Selon lui, l’essence du courtisan est de se calquer en tout sur le suzerain qu’il s’est choisi : vêtements, goûts, comportements, opinions, affections, désirs, passions, etc. Il abdique tout ce qu’il pourrait avoir de personnel pour adopter ce qui caractérise le suzerain, et se présenter à lui de cette façon. La Fontaine l’avait suggéré, avec son habituelle concision, dans la fable des « Obsèques de la Lionne » ; parlant des courtisans, il écrit : « Peuple caméléon, peuple singe du maître ».
Dans ce trait, nous reconnaissons immédiatement l’un des concepts clefs de la vision girardienne, le mimétisme. Le souverain est pour chaque courtisan un modèle, le médiateur de ses comportements et de ses désirs. Le courtisan s’efforce de renvoyer au souverain une image du souverain lui-même. Jusque-là, rien que de très élémentaire.
L’intérêt de l’analyse du baron d’Holbach surgit lorsqu’il recherche les raisons de ce comportement. C’est, dit-il, afin de conserver au souverain sa bonne humeur, de le préserver de la contrariété et de l’ennui. Si nous en restions là, le courtisan ne serait qu’un simple amuseur, un bouffon. Ce qu’il est sans doute, mais pas seulement. Sinon, comment expliquer l’ampleur des récompenses décernées par le souverain aux courtisans : titres, pensions, privilèges, etc.
Grâce à René Girard et sa Théorie mimétique, nous pouvons pousser l’intuition du baron d’Holbach jusqu’au terme de sa logique. Il s’agit pour le courtisan de préserver le souverain non seulement de la contrariété et de l’ennui, mais également du doute. Non pas d’un doute relatif à telle ou telle question, mais du doute fondamental, de l’angoisse existentielle ; ce que René Girard a nommé le « désir métaphysique ». Et le souverain y est particulièrement exposé : pouvant tout, il ne lui reste qu’à trouver quoi vouloir, quoi désirer. Mais selon Girard, nous ne désirons que par l’autre, par un médiateur, notre modèle. Et de ce point de vue, le souverain se trouve dans une situation particulièrement difficile, car, occupant le sommet de la hiérarchie sociale, il est structurellement privé de modèle. Situation dont Girard a révélé toute l’angoisse latente.
Et précisément, les courtisans le délivrent de cette angoisse. Imitant tous le souverain en tout, ils ne cessent de lui confirmer qu’il est leur modèle. Quand bien même le souverain ne parviendrait-il pas à fixer son « désir métaphysique », il lui reste au moins, grâce à eux, un rôle : leur servir de modèle.
Mais ici, nous nous trouvons quelque peu dubitatifs : si le courtisan apporte au souverain un soutien aussi décisif (le délivrer de l’angoisse existentielle), comment se fait-il que le souverain passe son temps à l’humilier ? Et comment se fait-il que les plus avisés des courtisans accueillent ces humiliations avec grâce et complaisance ? Car une grande partie de l’ « Introduction à l’art de ramper » est consacrée à décrire ce double phénomène. Soit dit en passant, c’est bien à ce sujet que le baron d’Holbach a cherché une expression, tant imagée que vigoureuse, par le choix du terme de « ramper ».
Mais description ne vaut pas explication ; et le baron d’Holbach n’en fournit aucune. Il écarte même celle qui vient immédiatement à l’esprit, comme quoi subir avec complaisance des humiliations serait, pour le courtisan, la rançon de son espoir de se voir octroyer quelque faveur ou privilège. Le baron d’Holbach est là-dessus catégorique : c’est tout autre chose qui justifie de bénéficier de privilèges. Nous y reviendrons.
Mais restons-en au phénomène de cette humiliation constante des courtisans, exercée par le souverain et accueillie par ceux-ci avec complaisance. Si le baron n’en a pas dégagé de causes, la Théorie mimétique, par contre, l’explique aisément.
Cette explication, c’est tout simplement que les imitateurs sont des dangers ; ce sont des dangers, car l’imitation engendre la rivalité. Le souverain, tout heureux de se trouver le modèle de ses courtisans, s’expose à devenir leur modèle-obstacle, pour emprunter au lexique girardien. Modèle-obstacle, et bientôt obstacle tout court, qu’il convient de renverser.
C’est pourquoi le parfait courtisan manifeste son plaisir à recevoir des humiliations de la part du souverain, à s’abaisser devant lui, à ramper. C’est une manière de lui dire : « Sire, tel que vous me voyez, comment imaginer que je puisse être votre rival ? » Ainsi donc le parfait courtisan offre à son suzerain le plaisir d’être imité mais sans risque de rivalité mimétique : le summum. Que le courtisan s’y adonne sincèrement ou pas, consciemment ou pas, cela n’a pas la moindre importance. Ce qui compte, c’est la perception du souverain ; et là réside la source des faveurs et privilèges dont il comblera les courtisans qui replissent le mieux cet office.
C’est le moment de pointer le contresens majeur commis par le baron d’Holbach (cela répondra au point mis en attente plus haut). Il passe complètement à côté de l’interprétation mimétique que nous venons de voir. Il affirme en effet que la justification des largesses dont bénéficient les courtisans, réside dans la dureté et les efforts qu’ils s’imposent à eux-mêmes pour réprimer leur personnalité, contenir leurs propres opinions, réfréner leurs désirs personnels ; bref, pour se contraindre afin de se conformer au souverain. Forcer à ce point sa nature, c’est, selon d’Holbach, un exercice difficile, un art exigeant, que seuls peuvent maîtriser quelques personnalités d’élite.
Or, que nous enseigne René Girard ? Tout le contraire. Imiter, c’est notre disposition naturelle. Nous en sommes tous abondamment pourvus. « Le mimétisme est la chose du monde la mieux partagée » aurait aussi bien pu écrire Descartes au frontispice de son Discours. Nous ne savons vers quoi orienter notre désir et nous imitons immédiatement celui qui va, par hasard ou pas, nous présenter quelque chose comme désirable. L’art du courtisan, loin d’être une ascèse, n’est qu’une sinécure.
Nous pouvons cependant absoudre le baron d’Holbach. Il a une excuse, il vivait dans le contexte monarchique ; le pouvoir y était concentré et la cour limitée à l’entourage immédiat du monarque.
Le passage à l’état démocratique va de pair avec une fragmentation du pouvoir ; une multitude de petits potentats offrent dès lors de nombreuses occasions d’exercer nos talents mimétiques et courtisanesques.
De plus, nos modernes sociétés ont formidablement élargi le domaine de la reptation. Les courtisans des temps anciens, héritiers de la féodalité, s’abaissaient devant des personnes : princes, ducs, monarques, etc. Nous nous inclinons désormais, non seulement devant des personnes (politiciens, chanteurs, joueurs de football, milliardaires et autres) mais également devant des objets et même des abstractions : mode, idéologies, « American ay of life », produits, publicité, symboles, etc.
Un simple coup d’œil sur l’actualité permet de confirmer de façon éclatante l’erreur du baron et la profonde justesse de la vision girardienne.
Nous défigurons notre propre langue par l’infusion d’un sabir anglo-américain, fascinés que nous sommes par notre suzerain, le « leader » du monde libre. Nous acquiesçons d’avance et sans sourciller aux mutilations que nous promettent les chimères égalitaristes des projets collectivistes. Nous nous abandonnons avec délice à l’esclavage du consumérisme et du gaspillage. Nous donnons notre plein consentement à l’économie financiarisée, qui nous asservit sous le joug de la spéculation et de l’endettement.
Nous sommes prêts à massacrer certains nos semblables, à condition que nos souverains prennent un soin minimal pour nous les présenter comme suffisamment maléfiques. Nous nous sentions glorieux, il y a une quarantaine d’années, d’avoir hébergé à Neauphle-le-Château l’ayatollah Khomeini ; aujourd’hui, nous attendons impatiemment que le président Trump ordonne à ses porte-avions d’envoyer les missiles qui vont détruire le régime des mollahs.
Nous nous inclinons devant les doctrines, même punitives à notre égard ; hier le puritanisme, aujourd’hui l’extrémisme climatique. Nous renonçons à notre seule véritable puissance personnelle, celle de transmettre la vie ; non parce qu’une quelconque dictature imposerait une politique de l’enfant unique, mais parce que nous nous soumettons à la peur de l’avenir.
Ramper.
Peut-être serait-il opportun de nous remémorer ces paroles, deux fois millénaires, prononcées par quelques énergumènes du côté de la Palestine : « Lève-toi et marche ».
Article remarquable: merci Jean-Louis. Mais nous, les rampeurs, méritons un peu d’indulgence, car rien ne nous est plus difficile que d’exercer notre liberté.
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Merci, Jean-Louis, pour cette remarquable analyse.
Fouquet a payé très cher d’avoir trop bien imité Louis XIV. Le souverain ne supportait pas d’être dépassé dans la magnificence. La Fontaine, ami fidèle de Fouquet, avait tout compris, en effet.
Quel serait le commentaire de Shakespeare ?
Decius. When I tell him [Caesar], he hates flatterers,
He says, he does, being then most flattered.
DECIUS. – Quand je lui dis qu’il déteste les flatteurs,
Il répond que oui, et c’est ce qui le flatte le plus.
Jules César, II, 1, 207-208.
Décius est un « rampeur » malin. La flatterie, comme un tourbillon comique et dérisoire, est bien l’art du courtisan.
Joël HILLION
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Excellente, la citation de Shakespeare issue de Jules César ! Le poète voit bien que nul n’échappe au désir mimétique, ici à la vanité. Le monarque ou l’aspirant monarque imite ses imitateurs. Bien sûr, César d’une part sera empêché de rétablir la monarchie à son profit et, d’autre part, eût-il réussi à devenir empereur, il lui aurait manqué d’être, comme Louis XIV, de droit divin. Cela change tout : dans la médiation externe, il est impensable pour le courtisan de rivaliser avec le modèle, un abîme les sépare, l’élection divine.
Remarquable, en effet, ce billet. Il tient compte, dans la confrontation des intuitions anthropologiques du baron d’Holbach et de René Girard de la distance spirituelle qui sépare l’ère monarchique de l’ère démocratique. Le baron, aussi percutant que soit son jugement sur la courtisanerie de son époque, ne pouvait imaginer qu’à la cour aristocratique succéderait au siècle suivant, « une vaste cour bourgeoise dont les courtisans sont partout et le monarque nulle part ». Girard s’est servi de la force de frappe de la formule de Pascal pour comprendre, par analogie avec la révolution galiléenne, que la société moderne peut se définir comme le passage d’un monde clos et hiérarchique, la cour du Roi, à un univers infini et égalitaire où « l’idolâtrie d’un seul est remplacée par la haine de cent mille rivaux. » (Mensonge romantique p. 125)
Mais, bien sûr, ce qui est remarquable dans ce billet, c’est que parti, sur un ton léger, pour nous faire sourire des travers des autres, il se termine dans la gravité, par une sorte de « mea culpa » collectif qui s’adresse à tout le monde et à chacun. Girardien de bout en bout. Les derniers mots de René Girard dans son dernier livre : « Il faut donc réveiller les consciences endormies. Vouloir rassurer, c’est toujours contribuer au pire. »
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Ah, le bon temps de la monarchie quand l’idolâtrie d’un seul remplaçait la haine de cent mille rivaux ! Puis-je vous recommander de visionner l’excellent film « Ridicule » de Patrice Leconte ? Les relations de désir et de rivalité mimétiques qui font frissonner la pyramide sociale qui constitue la cour du Roi sont vraiment bien vues. Dans ce microcosme dérisoire, ridicule, mais finalement très violent, l’Être est réduit à l’Avoir. Cet aspect essentiel du film est illustré par une scène géniale où un courtisan quémandeur et démuni s’endort en attendant son audience avec le Roi. Un autre courtisan, facétieux et malveillant, lui dérobe son soulier et dévoile ainsi son bas troué. Lorsque l’huissier l’appelle et le réveille, le pauvre homme constate son malheur et va se pendre…
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À l’endroit du péril, grandit aussi ce qui sauve : l’amour peut tout.
https://www.youtube.com/watch?v=dliNdZ6hK4c
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Avant que le blogue ne referme la page de la courtisanerie pour en ouvrir une autre, peut-être plus dramatique, vu l’actualité, je pense à cet auteur très cité dans les années 70 et dont les œuvres datent d’avant guerre, Norbert Elias, qui allait dans le même sens que le baron d’Holbac concernant l’art de la maîtrise de soi des courtisans. Il voyait certainement le mimétisme mais comme tout le monde, n’y attachait aucune importance ; ce qui le frappait, c’est le travail civilisateur de la cour (celle de Louis XIV, la plus emblématique de la construction de l’Etat moderne) c’est-à-dire l’éducation à la civilisation par l’autocontrainte d’aristocrates dont la vie aurait dû être consacrée à la violence (ce sont à l’origine des guerriers) et qui avaient été domptés, domestiqués dans ce lieu pacifié qu’est la cour à Versailles. Norbert Elias aurait donné raison au baron : non seulement la maîtrise de soi est un art exigeant qui demande des qualités intellectuelles et morales mais c’est la condition sine qua non de ce qu’on entend par les lumières, c’est-à-dire une « vie civilisée ». Ainsi, L’Etat n’a pu se construire qu’en détenant le monopole de la violence physique : sans ce monopole, il n’y a pas de pacification. Et la Révolution n’a pas détruit ce monopole, que la royauté avait établi.
Norbert Elias n’a pas tort : il trouve, me semble-t-il, un peu la même chose que Freud, par d’autres voies : les hommes ont eu besoin d’un surmoi, c’est sûr et certain, (un homme, ça s’empêche) et pourquoi ce surmoi n’aurait-il pas comme le moi une histoire ? Cependant, Elias n’est pas génial, il enfonce un peu des portes ouvertes. René Girard, lui, est génial. Il voit avec les romanciers qu’il étudie que dans un monde de non-violence physique, voire même de non-violence économique, la lutte des consciences prend des formes souterraines. Il voit qu’il ne faut pas confondre la civilisation, soit la pacification des relations entre les individus obtenue par l’autocontrainte avec une véritable réconciliation et que les hommes s’entendront toujours assez pour ne jamais s’entendre. Quel que soit le système politique et social qu’on réussisse à leur imposer.
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Merci de ce commentaire, Christine.
J’y ajouterais un élément de réflexion. L’idéal est l’homme civilisé, tel que le définissent Baldassare Castiglione ou Anton Tchekhov dans une lettre à son frère ; la formule que vous citez (Camus je crois) « Un homme, ça s’empêche » résume bien cela. La différence, c’est que le courtisan de d’Holbach s’empêche devant les puissants, mais ne s’empêche en aucune façon devant les faibles ou ceux qu’ils considèrent comme inférieurs ; il ne s’empêche en tout cas pas de leur faire sentir son mépris et leur subordination. Aujourd’hui encore, nombre de petits chefs (et peut-être d’ailleurs pas si petits) profitent de leur fonction pour se comporter ainsi. La courtisanerie est-elle un chemin, un étape vers l’idéal civilisé ou au contraire sa pathologie ? Question à méditer…
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Oui, Jean-Louis, c’est LA question. L’affaire Epstein est une histoire de courtisanerie. Avec à la clé des échanges de services politiques, financiers et sexuels : toute une cour interlope avec des courtisanes, pas toutes consentantes ou en âge de consentir. Le monopole de la violence légitime est une bonne chose en apparence, sauf que cela force la violence illégitime à se faire souterraine.
On peut être frappé par l’horreur de l’hypocrisie qui règne chez les jeunes et en général dans les propos des gens. On estime qu’au moins, Trump est » franc du collier » ! Le cynisme serait mieux vu que l’hypocrisie. Cette dernière est pourtant » l’hommage que le vice rend à la vertu ». Le cynisme, c’est l’acceptation (im)pure et simple des rapports de force, voire l’admiration de la force.
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En remplaçant le courtisant par le vendeur et le souverain par l’acheteur , la relecture de ce billet et des commentaires est très éclairante sur notre monde.
ESSAYEZ!
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