Ethnocentrisme et relativisme culturel

« Les spécialistes des sciences sociales sont toujours en quête d’une position qui réconcilie leur conscience du relativisme culturel avec leur croyance dans l’unité de la connaissance, croyance qu’ils ne peuvent abandonner sans abandonner l’entreprise scientifique elle-même. » (La voix méconnue du réel, Grasset, 2002, p. 96). Voici la citation de René Girard par laquelle je terminai mon précédent billet sur le blog (https://emissaire.blog/2023/12/15/pensee-magique-et-pensee-scientifique/). Il me semble que ce sujet, totalement d’actualité, mérite un ou des approfondissement(s). En effet, Girard est resté sur cette question dans le champ purement intellectuel, sans indiquer les prolongements concrets par lesquels cette opposition voire cette contradiction pouvait, ou pourrait, se traduire. Jean-Marc Bourdin, dans un billet récent (https://emissaire.blog/2024/02/19/rene-girard-un-realiste-manicheen/), a envisagé une approche analytique de la pensée de Girard sur ces thématiques. Je me propose dans ce billet d’adopter une perspective historique qui examine certaines évolutions sociales et sociétales majeures que la théorie mimétique pourrait aider à comprendre.

Ethnocentrisme et esclavagisme

L’ethnocentrisme est un mot qui apparaît au début du XXe siècle sous la plume du sociologue américain William G. Sumner (1840-1910). Très vite ensuite, le fait culturel ainsi désigné apparaît aux observateurs comme un invariant de la plupart, sinon de toutes, les sociétés humaines. Ainsi par exemple, André Leroi-Gourhan (1964) écrit-il : « Dans de très nombreux groupes humains, le seul mot par lequel les membres désignent leur groupe ethnique est le mot « hommes ». » (1). Dans les sociétés traditionnelles, les groupes se définissent par leurs croyances religieuses et les habitudes culturelles que ces croyances déterminent largement. Dans des habitats vastes et de population dispersée, ces groupes peuvent être de petite taille et se distinguer par des différences culturelles ténues, qui cependant, suffisent à définir des rapports de supériorité réciproque, c’est-à-dire la forme première et la plus « pure » de racisme. C’est le cas par exemple de certaines populations aborigènes d’Australie, avant leur acculturation par les Européens (Lahire, 2023). Ces groupes sont amenés à se combattre pour des raisons matérielles (appropriation de terres, enlèvement de femmes, vol de biens matériels, etc.), mais aussi pour une autre raison que Girard a bien identifiée dans La Violence et le Sacré (VS, pp. 372-378) : la capture de futures victimes sacrificielles. Cependant, comme le fait remarquer Lucien Scubla (2013), il n’étend pas son analyse à la capture de prisonniers destinés à servir d’esclaves. L’Histoire témoigne pourtant que l’acquisition de cette force de travail servile a été très souvent l’un des buts de la guerre. Scubla souligne que Girard n’aborde pas cette question alors que, selon lui, « …le même processus rituel, qui a conduit les hommes à domestiquer les animaux, a pu aussi bien les mener à asservir leurs congénères… ».

Comme je l’ai proposé dans mon précédent billet, l’affaiblissement progressif du littéralisme religieux dans l’Occident chrétien a permis l’essor de la pensée scientifique, marqué en particulier par l’abandon du géocentrisme au XVIème siècle. L’affaiblissement de l’ethnocentrisme radical, qui prévalait à cette époque, m’apparaît comme un corollaire de l’abandon du géocentrisme, puisqu’il cesse de mettre l’Homme au centre de la Création. Cet épisode essentiel du cheminement religieux, intellectuel et politique qui a débuté à cette époque dans le monde chrétien, et se poursuit de nos jours est parfaitement illustré par le débat théologique dit « controverse de Valladolid » (Fabre, 2006).

Je rappelle que ce débat interne à l’Église catholique s’est tenu en Espagne, à la demande de l’empereur Charles Quint et de deux papes, en 1550 et 1551. Ce débat entre deux théologiens ayant des vues opposées, devait essentiellement trancher la question de la nature humaine, complète et véritable, des Amérindiens afin de décider s’il était légitime que les colons les réduisent en esclavage, ce qu’ils faisaient jusqu’alors. L’argument principal des partisans de la non humanité des indigènes était leur pratique des sacrifices humains et parfois d’un cannibalisme rituel. D’un autre côté, les réalisations architecturales remarquables (entre autres faits culturels) des indigènes amérindiens forçaient l’observateur européen à leur accorder ce statut d’humain. Nous retrouvons là tous les ingrédients de ce qui oppose le relativisme culturel contemporain à l’exigence d’universalisme, en particulier en matière de droits humains. La déconstruction de l’ethnocentrisme occidental n’est certes pas achevée au terme de la controverse, mais elle est en route (à l’issue du débat, Charles Quint proclame de nouvelles lois interdisant formellement la réduction en esclavage des Amérindiens). Quelques étapes sont repérables plus tard dans les écrits de Montaigne (1580), puis dans ceux de Montesquieu (1721) et des penseurs des Lumières, Diderot et Rousseau entre autres. Il n’en demeure pas moins que l’esclavage perdurera dans le monde occidental jusqu’à la fin du XIXème siècle (abolition en 1888 au Brésil). Dans le reste du monde, la dernière abolition officielle remonte seulement à 1999, au Niger. Cependant l’Organisation Internationale du Travail, estime qu’en 2021, environ cinquante millions de personnes vivraient en situation d’esclavage dans le monde (https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—ed_norm/—ipec/documents/publication/wcms_854796.pdf).

Les racismes ont toujours servi à légitimer les entreprises de colonisation et d’esclavagisme. Les colonisations ont souvent résulté, outre dans la spoliation des populations autochtones, dans des massacres de ces populations dont l’étendue a conduit certains auteurs à parler de génocides (2) et (3). Ainsi en est-il des Amérindiens (Demoule, 2022). Selon le même auteur, l’esclavagisme peut être qualifié, dans ses formes les plus extrêmes, de génocide. C’est le cas des traites négrières, en particulier de la traite transatlantique, même si l’on peut poser ici la question de l’intentionnalité (Jean-Paul Demoule introduit ici la notion de génocide involontaire, comme on parle d’homicide involontaire, p. 209 de l’ouvrage cité).

La question de l’antisémitisme

Les racismes constitutifs de l’histoire humaine dérivent très naturellement de ce que je nomme ici l’ethnocentrisme, donc dans l’acception sacrificielle de ses origines. J’emploie le pluriel car cet invariant culturel qu’est le racisme a pris une multitude de formes dans le temps et l’espace. Le racisme de la démocratie athénienne antique n’est certes pas identique au racisme des Européens dans leurs colonies américaines (Testart, 2018).

Il existe un racisme qui présente des singularités remarquables et qui a fait l’objet d’un texte de Girard, texte dont j’emprunte ici la première partie du titre : « La question de l’antisémitisme dans les Évangiles ». Ce texte, initialement publié en anglais dans «The Girard Reader » en 1996, a été traduit en français et réuni avec d’autres textes en 2002 pour constituer un chapitre de La voix méconnue du réel. J’ai extrait une phrase de ce texte (p. 198 de l’édition Grasset) : « La désintégration d’un christianisme plus ou moins contaminé par l’esprit de persécution (le christianisme sacrificiel) ne peut qu’engendrer l’antisémitisme chrétien. » Pour Girard, l’antisémitisme se réduit essentiellement à une « subversion » de l’antijudaïsme présent dès l’origine dans la lecture sacrificielle des Évangiles. Jean-Paul Sartre dans son essai de 1946 (Réflexions sur la question juive) constate que l’antisémitisme moderne ne s’enracine plus dans l’antijudaïsme, l’Histoire venant de tragiquement lui donner raison. Beaucoup plus récemment (2019), le rabbin Delphine Horvilleur a proposé une distinction radicale entre l’antisémitisme et les autres racismes. Ces derniers seraient l’expression d’une haine qui s’enracine dans le mépris, alors que l’antisémitisme naîtrait d’abord de l’envie et de la jalousie. En termes girardiens, le juif serait en quelque sorte le modèle-obstacle du goy.

Le relativisme culturel, et après ?

La possibilité du décentrement par rapport à son propre groupe ethno-socio-culturel d’origine permet de reconnaître la pluralité de nos singularités et spécificités, et conduit naturellement à considérer comme peu signifiantes les différences de genre, d’orientation sexuelle, d’ethnie, de confession religieuse, de classe sociale, etc., au regard de notre commune appartenance à l’humanité. Mais, par un regrettable glissement conceptuel et sémantique, il conduit au « wokisme », dans ses multiples acceptions, y compris les plus péjoratives (https://emissaire.blog/2021/04/08/du-souci-des-victimes-aux-revendications-victimaires-wokeness-cancel-culture/). Néanmoins, ce relativisme culturel est un réel progrès par rapport à l’ethnocentrisme, dans la mesure bien sûr où il ne s’oppose pas à l’universalisme en matière de droits humains, comme c’est le cas par exemple avec les mutilations sexuelles féminines rituelles (excision et infibulation) qui sont encore largement pratiquées en Afrique, mais aussi en Europe par certaines populations africaines immigrées, malgré leur interdiction par la loi (https://fr.wikipedia.org/wiki/Mutilations_génitales_féminines).

La fin de l’histoire sacrificielle de l’humanité n’est pas encore advenue, d’où le point d’interrogation qui conclut provisoirement cet article.

Références

Demoule JP. Homo Migrans. De la sortie d’Afrique au Grand Confinement. Payot, 2022.

  1. Fabre M. Le Télémaque I (n°29) : 7-16, 2006.https://www.cairn.info/revue-le-telemaque-2006-1-page-7.htm
  2. Horvilleur D. Réflexions sur la question antisémite. Grasset, 2019.
  3. Lahire B. Les structures fondamentales des sociétés humaines.La Découverte, 2023.
  4. Leroi-Gourhan A. Le geste et la parole. I. Technique et langage. Albin Michel, 1964.
  5. Montaigne M. « Des cannibales », Essais. Livre I, Chapitre 31, 1580.
  6. Montesquieu. https://fr.wikisource.org/wiki/Lettres_persanes/Lettre_30
  7. Sartre JP. Réflexions sur la question juive. Gallimard, 1946.
  8. Scubla L. Sur une lacune de la théorie mimétique : l’absence du politique dans le système girardien. Cités 53, Dossier : René Girard politique, Puf, 2013. Ouvrage collectif édité par Ramond C et Vinolo S.
  9. Testart A. L’institution de l’esclavage. Une approche mondiale. Gallimard, 2018.

Notes

(1) A noter la survivance de cet usage dans au moins deux cultures modernes : chez les juifs religieux, le terme goy est encore utilisé pour désigner le non-juif ; chez les Roms, le terme gadjo est utilisé pour désigner le non-Rom.

(2) La seule extermination totalement achevée (en 1876) est, à ma connaissance, celle des aborigènes de Tasmanie, même si la qualification de génocide est récusée par les autorités australiennes (http://pratclif.com/genocide/Jdiamond.htm).

(3) Au moment où j’écris ces lignes, se déroulent au Proche-Orient des événements que certains observateurs n’hésitent pas à qualifier de génocide : les massacres de civils qui accompagnent l’invasion de la bande de Gaza par l’armée israélienne suite à l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre 2023, attaque qui visait des civils juifs israéliens (https://unric.org/fr/cour-internationale-de-justice-la-plainte-sud-africaine-contre-israel-pour-genocide-a-gaza/). Plus généralement, une question qui reste ouverte, à mon avis, est celle du sionisme, qui est parfois qualifié de dernier surgeon du colonialisme occidental, spécialement dans la forme qu’il a prise depuis quelques années. C’est un peu la position de l’historien Jean-Pierre Filiu (Comment la Palestine fut perdue : Et pourquoi Israël n’a pas gagné. Ed. du Seuil, 2024). En revanche, Georges Bensoussan, historien lui aussi, s’est inscrit en faux contre cette qualification dans les médias ; cet auteur a publié avant les évènements actuels un petit ouvrage synthétique (Les Origines du conflit israélo-arabe (1870-1950). Que sais-je, 2023).

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Auteur : blogemissaire

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12 réflexions sur « Ethnocentrisme et relativisme culturel »

  1. Claude Julien,

    Vous écrivez : « Plus généralement, une question qui reste ouverte, à mon avis, est celle du sionisme, qui est parfois qualifié de dernier surgeon du colonialisme occidental, spécialement dans la forme qu’il a prise depuis quelques années. C’est un peu la position de l’historien Jean-Pierre Filiu (Comment la Palestine fut perdue : Et pourquoi Israël n’a pas gagné. Ed. du Seuil, 2024). »

    Il est difficile de s’inscrire totalement en faux contre votre affirmation, d’ailleurs incertaine, mais l’excellent livre que vous citez (et que je conseille vivement) me parait adopter un point de vue plus précis, et fort différent, en montrant la naissance historique du mouvement sioniste au sein du mouvement évangéliste anglo-saxon, et la quasi-indifférence des populations juives aussi bien européennes qu’américaines à l’égard de ce projet durant sa phase initiale, au XIXe siècle (dés 1812: « Sion va prospérer », prédicateur évangéliste Levi Parsons). La nature du sionisme est d’abord eschatologique, et secondairement colonialiste : « Un des actes de foi de ce courant est la croyance en la « seconde venue » (Second Coming) de Jésus à Jérusalem pour y établir le Royaume céleste, une fois les juifs « restaurés » sur la terre d’Israël. » (p.35).

    Comme je l’écrivais récemment, suite à mon article sur « l’avenir de la Palestine », ce projet eschatologique est plus que jamais actuel (la moitié de l’électorat de Trump appartient à ce mouvement), je cite ma réponse à nouveau : « Les surenchères des ministres suprémacistes [récemment nommés par Netanyahou] encouragent les groupuscules messianiques qui veulent construire le Troisième Temple sur l’actuelle esplanade des Mosquées, à Jérusalem. …Quant à l’Institut du Temple, il a récupéré du Texas cinq génisses parfaitement rousses qui, après leur sacrifice rituel, pourraient purifier de leurs cendres l’esplanade des Mosquées, ouvrant ainsi la voie à la construction du Troisième Temple. » (En Israël, les fanatiques du Troisième Temple à Jérusalem, Le Monde du 3 déc.2023).

    Si j’accorde tant d’importance aux projets fous issus des eschatologies chrétiennes et islamiques, c’est parce qu’elles contredisent mon approche de la seule eschatologie véritable à mes yeux, qui est judaïque et achevée, depuis 2000 ans ! (C’est l’Apocalypse), mais c’est surtout parce que je constate que toutes les guerres actuelles, qui dégénèrent en un conflit généralisé, se soutiennent de ces idéologies, et de ces eschatologies. Elles sont la source principale des dangers qui nous menacent.

    Je considère par conséquent que la question coloniale est désuète. Bien sûr, les rivalités économiques, la volonté de s’accaparer des terres fertiles… sont toujours d’actualité et on n’en prévoit pas la fin : mais l’essentiel est ailleurs. Le religieux n’a pas dit son dernier mot, hélas (si le christianisme et le judaïsme ne sont pas des religions, bien sûr: mais la révélation de la vérité sur nos origines violentes et sur nos comportements sociaux et relationnels).

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  2. Merci Benoît, de votre commentaire, qui m’oblige à me faire, une fois n’est pas coutume, l’avocat du diable (c’est un comble sur ce blog !).

    Tout d’abord, sur le rôle des évangéliques anglo-saxons (bien que ce ne soit pas mon sujet) : il explique certes, en partie du moins, le soutien indéfectible des USA à Israël, mais surtout (c’est une hypothèse qui est de plus en plus considérée par les historiens), une des motivations de la Déclaration Balfour de 1917 (faisant suite à la demande de Lord Walter Rothschild et de Chaim Weizmann).

    Vous écrivez par ailleurs : « La nature du sionisme est d’abord eschatologique, et secondairement colonialiste ». De quel sionisme parlez-vous, du sionisme des WASP, ou du sionisme juif ? Si vous parlez du sionisme juif, je vous recommande vraiment la lecture du récent ‘Que sais-je’ de Georges Bensoussan (auteur peu suspect d’antisionisme), et peut-être plus encore son entretien avec Natacha Polony (https://www.youtube.com/watch?v=awmuUZ-voIc) du 25 février 2023, où il explique encore plus clairement la mécanique de la colonisation de la Palestine, en particulier, le caractère très archaïque (aux yeux des premiers arrivants ashkénazes) de la culture arabe musulmane des palestiniens autochtones. Cet aspect du mépris est un ressort essentiel de tous les racismes, et il ne peut y avoir de colonisation sereine et donc ‘efficace’ sans racisme. Là est le point essentiel de mon billet.

    « …la question coloniale est désuète. », écrivez-vous. Au contraire, elle n’a jamais été autant d’actualité que ces dernières années. Certes, le racisme n’est pas le seul moteur de la haine (cf. la guerre en Ukraine), mais voyez aussi les conflits interethniques an Afrique sub-saharienne. « Le religieux (j’ajoute sacrificiel) n’a pas dit son dernier mot, hélas » D’accord !

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    1. Claude Julien.

      Fréquemment, les désaccords portent sur les mots employés, et vous avez raison de chercher à les définir en même temps que vous les écrivez. Je crois que le sacré, et les développements théologiques qui s’ensuivent, ont plus d’importance que les considérations économiques qui sont habituellement mises en avant de nos jours. C’est pour cette raison que je me suis permis de signaler l’importance de l’eschatologie chrétienne évangéliste, qui conditionne la Parousie au retour des juifs en Palestine : c’est la thèse bien documentée de Filiu, que vous citiez sans la mentionner : raison de ma réponse à votre billet.

      Que la réalisation concrète de ce projet délirant entraine la colonisation du pays et l’expulsion de ses habitants est une évidence, vous avez raison de le signaler, mais la colonisation n’est pas le projet initial (à cette époque, la colonisation n’était pas un projet, mais une réalité établie, en train de disparaitre). L’eschatologie appliquée à une politique agressive demeure le moteur principal de la colonisation de la Palestine, et permet d’expliquer le soutien anglo-saxon, pourtant en contradiction avec la position habituelle des USA en la matière. Les USA ont en effet toujours favorisé activement la décolonisation du monde (y compris en soutenant le FLN algérien), à commencer par celle de leur propre territoire. A mon avis, on ne peut donc comprendre le conflit mondial qui s’annonce, qui a son épicentre en Israël, en ne retenant que l’aspect colonial. Bien qu’il soit manifeste, il reste superficiel. Et l’agression russe tire elle-aussi sa justification d’un projet chrétien eschatologique, quel que soit leur appétit pour les terres agricoles exceptionnelles de l’Ukraine. Le motif économique lié à celui « d’apporter la civilisation », qui a engendré la colonisation européenne, n’est plus actuel, si ce n’est, peut-être en Chine (invasion du Tibet, « rééducation » des Ouïgours…).

      Vous distinguez l’eschatologie juive et chrétienne, et vous avez encore raison de le faire. Je ne vois nulle part une eschatologie judaïque qui annoncerait un retour vers la Palestine, si ce n’est chez les prophètes de l’Exil, qui sont effectivement revenus à Jérusalem, et qui, déçus par le mauvais accueil de ceux qui étaient restés sur place, ont prédit la destruction de la ville et la diaspora. Ce qui est advenu. La reprise de ce thème dans la liturgie postérieure à la diaspora (« l’an prochain à Jérusalem »), puis autour de 1800 par les évangélistes, afin de constituer un projet politique sioniste, ne serait alors qu’une reprise ou une imitation de l’eschatologie prophétique, sans en comprendre le motif. C’est en cela que je pense cette eschatologie chrétienne et politique, annonçant le retour des juifs en Palestine, comme une imitation d’une eschatologie juive achevée. Elle résulte donc d’une interprétation erronée, ou d’une récupération fallacieuse des textes prophétiques.

      Quant au mépris des premiers arrivant ashkénaze vis à vis « de la culture arabe musulmane des palestiniens autochtones », que vous soulevez, il s’exerçait aussi à l’encontre des Juifs de l’Est ghettoïsés, ces « joueurs de violon » apatrides jugés incapables de défendre une patrie et de cultiver la terre… (voir la politique de rachat des juifs persécutés par les nazis : les critères de choix des candidats pourraient nous scandaliser). Le progressisme, le positivisme régnant jusque vers la fin du xxe siècle, et enfin et surtout la volonté de bâtir une nation « moderne » peuvent expliquer ce que vous définissez, un peu légèrement à mon avis, comme du racisme. Et les conflits entre Ashkénazes et Sépharades sont aussi de cet ordre-là, et on ne peut pas parler sérieusement de racisme dans ce cas.

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  3. Bravo, Monsieur Julien, pour cette courageuse incursion dans un domaine (les sciences molles, ou sujettes à interprétations) qui vous est, je crois, moins familier que celui des sciences dures ou exactes.

    La citation de René Girard qui sert de conclusion à votre billet précédent  » Pensée magique et pensée scientifique » et d’introduction à celui-ci me semble manquer de clarté : elle affirme qu’on ne peut enfermer la science dans une culture particulière, que l’entreprise scientifique échappe au relativisme culturel ; mais elle dit aussi que pour les sciences sociales, c’est un problème. Pourquoi ? Prenons l’histoire. Est-ce que les historiens russes et les historiens occidentaux feront dans un lointain futur, à supposer que la Russie fasse à nouveau cause commune avec l’Europe, la même analyse des causes et des conséquences de l’actuelle guerre en Ukraine ? Même avec le recul nécessaire, un événement historique ne peut être étudié avec la même objectivité qu’un fait physique répétable en laboratoire.

    C’est pourquoi Lévi-Strauss, en même temps qu’il invente le relativisme culturel, invente l‘anthropologie structurale, qualifiée par Girard de « mythe de l’immaculée conception de la culture« . En définitive, l’infinie variété des produits de la fonction symbolique témoignerait du pouvoir de l’esprit humain de créer des différences, de mettre les choses dans un certain ordre. En se référant à la violence, à un chaos bien réel à l’origine de l’ordre social, Girard, lui, ne « reste sur le plan intellectuel », où se situe le structuralisme. L’histoire est une connaissance par traces et c’est un regard d’historien qu’il porte sur le passé le plus immémorial : il fait l’hypothèse que les rites, les tabous et les mythes des sociétés sont les traces d’un événement fondateur de la symbolicité, indéfiniment répété : le lynchage spontané de la victime émissaire.

    Le regard de l’historien porte sur une réalité appartenant à des époques révolues : le problème de la nomenclature, on le voit dans ce billet, est que selon le temps les mots changent de sens et en se servant du même mot pour désigner par exemple le racisme des temps modernes, cet habillage pseudo-scientifique qui a servi avant tout à justifier la colonisation, l’apartheid, la ségrégation et l’esclavage (comme la référence biblique à la malédiction de Canaan avait servi à justifier la traite des Noirs aux 17ème et 18ème siècles), en se servant donc de ce mot pour désigner l’ethnocentrisme des Grecs, on risque l’anachronisme et la confusion. Bref, il me semble que le glissement sémantique qui s’opère dans ce billet, entre l’ethnocentrisme et le racisme est fautif. Si l’ethnocentrisme, mot inventé au milieu du XXème siècle afin d’installer en face de lui et contre lui, la vérité du relativisme culturel, est bien un « invariant culturel », c’est-à-dire une représentation du social aussi spontanée et universelle que l’égocentrisme enfantin, il ne me semble pas que ce soit le cas du racisme et qu’on puisse être innocemment raciste : c’est autre chose qu’une représentation, c’est une passion, comme disait Sartre et, nous le savons, le moteur d’actions responsables et criminelles. 

    Pour utiliser les métaphores que Girard emprunte à la grande littérature, l’ethnocentrisme serait au racisme ce qu’est le monde de Combray, peuplé de dieux exclusifs mais bienveillants au monde du salon Verdurin, peuplé de dieux jaloux et malfaisants. L’ethnocentrisme serait comme le patriotisme, fondé sur l’admiration et le dévouement aux siens, le racisme une sorte de chauvinisme, fondé sur la rivalité mimétique et la haine des autres. Et, bien sûr, on peut toujours glisser de l’un à l’autre, la médiation interne est comme le ver dans le fruit de la médiation externe. Quid du relativisme culturel ? Vous laissez la question ouverte en suggérant une possible contradiction entre celui-ci et les « droits de l’homme ». Restons en là. Par contre, il me semble que votre conviction, affirmée dans vos deux billets, selon laquelle le relativisme culturel serait une conséquence directe (et concomitante) de la révolution galiléenne, et que le « décentrement de la terre » entraînerait ipso facto le décentrement de l’homme, est vraiment sujette à caution. L’homme grec avait sa place dans le cosmos mais ce n’était pas une place centrale, loin de là. L’homme de la Renaissance, au contraire, a sa relation à Dieu entre ses mains, il peut librement penser, innover, se connaître lui-même, se représenter dans les arts plastiques, jusque-là consacrés aux scènes et aux personnages bibliques etc; L’homme de Vitruve de Léonard de Vinci met l’homme au centre du monde. « Quel sot projet que celui qu’a eu Montaigne de se peindre ! » Cette formule de Pascal fait sourire, c’est devenu le projet de tous les artistes et quel individu aujourd’hui ne se sent pas « artiste » en ce sens ?

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  4. Je poste en espérant que ce commentaire sera publié (le précédent – ma réponse à B. Hamot -, est tjrs « en attente de modération »…).

    Et oui, chère Madame Orsini, j’aurais pu rester dans le domaine des sciences dures, comme le font nombre de mes collègues, même après leur départ en retraite ! Mais, j’ai tjrs eu de multiples curiosités intellectuelles, frustrées un temps par la science dure, mais pour mon bonheur (et pas pour votre malheur, j’espère !), je peux les satisfaire maintenant.

    Venons-en aux concepts. Le risque de l’anachronisme et le glissement sémantique fautif de l’ethnocentrisme vers le racisme. Quel autre mot utiliser ? Je ne peux que vous renvoyer au chapitre Eux/Nous : ethnocentrisme, racismes du gros livre de Bernard Lahire (pp. 860-877). Une définition a minima du mot ethnocentrisme considéré comme invariant culturel peut être trouvée aussi dans le livre de l’ethnologue allemand Christoph Antweiler (Our Common Denominator: Human Universals Revisited. Berghahn Books, New York & Oxford, 2016) : l’ethnocentrisme y est défini comme « conscience positive de son groupe et point de vue négatif sur les autres ». Donc, non, je ne crois pas que l’ethnocentrisme puisse être bienveillant.

    Quant aux athéniens, admirables inventeurs de la démocratie : à l’époque de Périclès, seuls 10% des athéniens (les hommes adultes d’origine athénienne) étaient considérés comme des citoyens et jouissaient de tous les droits, les autres non : métèques (étrangers), esclaves (entre 30 et 40%), et humains irresponsables, les enfants ainsi que les femmes, éternelles mineures.

    Non, le relativisme culturel n’est pas selon moi, une csqce de la révolution galiléenne. La révolution copernicienne (rendons à Nicolas ce qui lui revient) est une csqce de l’affaiblissement du littéralisme religieux, lui-même csqce de la révélation christique. Mais tout ça est développé dans mon précédent billet. Et je sais déjà que vous rejetez cette hypothèse.

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  5. Cher Monsieur Julien, non, je ne rejette pas votre hypothèse iconoclaste mais girardienne selon laquelle le christianisme n’a pas été un frein mais plutôt un moteur pour la recherche expérimentale scientifique. 

    Je voulais juste poser la question de notre objectivité quand nous regardons le passé avec nos lunettes d’aujourd’hui. La question de la nomenclature, du sens des mots est très cruciale pour les historiens. La démocratie antique et la démocratie moderne portent le même nom, cela ne nous autorise certainement ni à oublier leurs différences ni à les surestimer, par exemple en regardant les Athéniens comme des esclavagistes, des misogynes et des racistes. L’esclavage, dans l’Antiquité, c’est un mode de production ; dans les siècles chrétiens précédant le nôtre, disons à partir des « grandes découvertes », c’est l’exploitation d’une race inférieure par une race supérieure ; aujourd’hui, l’esclavage est un crime contre l’humanité.

    Vous avez eu raison de citer Montaigne, Montesquieu, Rousseau comme des esprits suffisamment forts et libres pour critiquer les préjugés de leur époque, ils ont posé les premières pierres du « relativisme culturel ». Mais en effet, celui-ci n’a rien à voir avec l’apparition de la science moderne. Il a à voir avec la rencontre des « sauvages », suite à la découverte du Nouveau Monde, et cette découverte ne s’est pas faite avec des lunettes d’astronome mais des lunettes de marin. Et on peut même avancer que l’ethnocentrisme naturel à toutes les cultures s’est alors teinté de « racisme » dans la nôtre, histoire de légitimer scientifiquement et moralement l’exploitation de peuples considérés comme arriérés : le racisme essentialise les différences, c’est à la nature qu’on attribue les différences et non à la culture. 

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  6. @ B Hamot. Désolé de vous avoir donné l’impression que j’usais d’une pensée binaire (ou manichéenne) : il y a à l’évidence un continuum dans l’intensité du mépris et des racismes en dérivant. Vous m’interpellez sur votre thème d’intérêt ppal en ce moment : les relations judéo-arabes en Palestine. Les ashkénazes d’Europe occidentale (fort peu candidats à l’émigration en Palestine à la fin du XIXème, cf. G Bensoussan) méprisent un peu les ashkénazes d’Europe orientale sortis tout droit de leurs shtetls avec leurs violons pour fuir les pogroms (surtout après l’assassinat du tsar en 1881, cf. encore GB). Plus tard, ils méprisent plus encore les séfarades arrivant du Maghreb, mais le mépris et pour le coup, le racisme, est à son comble vis-à-vis des Palestiniens indigènes.

    Sur Poutine, juste un mot non polémique : il utilise certes la religion orthodoxe à son profit, mais, au fond, ce n’est qu’un gangster qui veut étendre son territoire, comme n’importe quel caïd mafieux.

    @ C Orsini. Ma réponse à votre commentaire sera un peu similaire à celle que je fais à B Hamot : les colons Européens du XVIème s. (voir la controverse de Valladolid et les décisions de l’Empereur et de la papauté qui s’ensuivent) méprisent moins les natifs Amérindiens qu’ils ne méprisent les Noirs d’Afrique sub-saharienne. Je n’ignore pas les autres raisons rappelées par les historiens : le manque de docilité des Amérindiens, l’hécatombe produite par les nx pathogènes importés d’Eurasie pour lesquels les Africains avaient déjà acquis une certaine immunité de groupe du fait de leurs contacts avec les Européens et les marchands Arabes, etc.

    Vous ne pensez pas que les Athéniens étaient racistes, juste pragmatiques. Je ne vois pas comment on peut réduire en esclavage (cad réduire un être humain au statut d’objet) sans le mépriser, donc sans racisme. Si le mot ‘racisme’ vous gêne, remplacez-le par mépris.

    Pour finir, merci de me qualifier d’iconoclaste, je le prends comme un compliment !

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  7. C’était un compliment. Votre fréquentation de la TM vous a permis de voir dans la religion autre chose qu’une superstructure dont les sociétés, en devenant adultes, pourraient se passer : l’affaire Galilée est toujours utilisée pour dénigrer la religion comme un obstacle au progrès des connaissances.

    En tant que praticien des sciences exactes, vous savez l’importance que revêt l’utilisation d’un vocabulaire précis. L’histoire n’est pas une science exacte mais les historiens sont par leurs méthodes et leurs concepts des scientifiques. Le mot de « racisme » est utilisé dans le langage courant comme un terme de mépris et au fond, c’est une injure, comme le terme de « fasciste » : l’historien peaufine son vocabulaire et n’utilise pas ces mots n’importe comment. Il est attentif au contexte historique, évidemment. Et il m’a semblé que pour vous, ce contexte s’effaçait devant une utilisation psychologique et idéologique du mot « racisme ». 

    L’esclave est, selon Hegel, l’homme qui a refusé de mourir (à la guerre) et a échangé sa vie contre sa liberté ; le maître, lui, a accepté le risque de la mort, mettant la liberté au-dessus de la vie. Bref, les maîtres sont les vainqueurs et les esclaves les vaincus. Certains philosophes, par exemple Platon, ont connu momentanément la situation d’esclave ; d’autres comme Epictète sont nés esclaves et ont laissé un souvenir glorieux : avec Marc Aurèle qui, lui, fut empereur, Epictète est le fondateur du stoïcisme, qui est une philosophie qui invente le libre-arbitre, auquel je vous sais attaché. Pour Epictète, l’esclave qui reçoit des coups est plus « libre » que le maître qui les donne, parce qu’il se contrôle, parce qu’il est maître de lui-même, alors que son maitre brutal est esclave de ses humeurs. Ce petit rappel pour vous dire que pour un Grec, la situation servile est non une essence mais une situation.

    Nos véritables « racistes » modernes, alors que le monde scientifique a renié les thèses de Gobineau, croient que certains autres n’ont pas une autre culture mais une autre nature que la leur. Personnellement, je me crois à l’abri des thèses racistes. L’ethnocentrisme consiste à juger une autre culture à partir de la sienne, à préférer par exemple, les « valeurs » de pardon, d’amour du prochain véhiculées par le christianisme aux valeurs guerrières et à l’esprit de domination : je ne me sens pas exempte de cette vision ethnocentrée. Cela n’empêche pas de voir le fossé qui sépare les intentions des actes, cela n’empêche pas de dire avec Lévi-Strauss qu’on ne peut comprendre une culture que de l’intérieur, non en la comparant négativement avec une autre. Mais comme vous l’avez remarqué à la fin de votre billet, il y a des pratiques qui nous paraissent « barbares », comme l’excision ; devant ces pratiques culturelles, il ne me vient pas à l’esprit de considérer que ceux qui s’y adonnent appartiennent à une race inférieure mais j’ai la faiblesse de penser que la culture qui interdit ces pratiques est « supérieure » à celle qui les rend obligatoires.

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  8. J’utilise les mots dont je dispose. Je ne sais pas comment qualifier autrement que de raciste tout ce qui est rapporté dans l’abondante littérature ethnologique sur ce sujet (voir les refs que je vous ai données ci-dessus).

    Ne comprenant pas le grec classique, je ne connais pas le mot qu’utilisaient les grecs anciens pour désigner les esclaves, cette partie servile de la population de leur cité-état. Vous qui, certainement, comprenez le grec ancien, pouvez-vous nous le dire ? Je sais juste que le mot apparaît plus tard au Moyen Age, en grec tout d’abord, et nous est transmis par le latin, et qu’il désigne les prisonniers de guerre d’origine slave. Quant à psychologiser les citoyens athéniens, cad considérer qu’à leurs yeux, la situation des esclaves n’était pas une csqce de leur nature, et donc que ces derniers pouvaient en changer, j’avoue que n’en sais rien. Les exemples que vous citez sont peut-être juste des exceptions à la règle. Cela dit, nous avons au moins un exemple historique bien documenté de communautés d’esclaves ayant changé de situation et même souvent occupé des positions dominantes, celui des mamelouks et des janissaires.

    Je reviens à votre toute première rque : si je considère que la révélation christique donne un sens à notre histoire humaine (mon précédent billet), en revanche, il faut rappeler que l’Eglise catholique s’est opposée de toutes ses forces à la révolution copernicienne que Galilée avait faite sienne. A mes yeux, l’histoire de l’Occident chrétien, qui est finalement celle de sa sécularisation, est l’histoire de ce christianisme qui se débarrasse de sa gangue sacrificielle. Les parodies d’élection (exemple récent de la Russie poutinienne parmi tant d’autres, même Staline organisait des « élections ») sont révélatrices de cette influence de l’avènement des valeurs humanistes presque partout dans le monde. La survivance de pratiques que je juge barbares comme vous me navre (mais il y a un espoir ; voir sur ce sujet l’article du Monde du 27 mars dernier), mais ne me rend pas raciste pour autant. De manière finalement presque aussi irrationnelle que je crois au libre arbitre, j’adhère à l’universalisme humaniste qui doit tout à la révélation christique.

    Pour finir, pouvez-vous m’expliquer le « dernier Girard » qui déclare, p. ex . dans Achever Clausewitz (p. 80) : « La critique d’un christianisme « historique » au profit d’une sorte de « christianisme essentiel » que j’avais cru saisir de façon hégélienne, était absurde. » ? Ce Girard-là m’est étranger.

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  9. Vous me faites plaisir, Monsieur Julien, en désirant poursuivre cette discussion. L’étymologie du mot « doulos » en grec n’est pas connue. Notre mot « esclave » vient du latin « servus ». Ce qui est plus connu, en revanche, c’est que l’esclavage étant alors un mode de production, l’esclave grec avait à fournir les efforts et accomplir les travaux dont l’homme libre pouvait se dispenser pour s’occuper de mathématiques, de philosophie et de politique et au besoin mourir pour sa patrie. Quand vous parlez de « mépris » en ce qui concerne ceux et celles qui étaient voués à des tâches considérées comme serviles, c’est-à-dire au service de la vie biologique et sociale, vous semblez oublier que parmi ces tâches, il y avait l’agriculture, l’artisanat, la construction, la tenue de la maison, l’éducation des enfants, etc. Comme Hanna Arendt l’explique dans « La condition de l’homme moderne« , ce n’est pas parce qu’il était accompli par des êtres méprisables que dans cette Antiquité qui est la nôtre, le travail était dévalorisé mais c’était parce que le travail était considéré seulement comme une nécessité, jamais comme une « valeur » qu’il était réservé à une classe servile. Et il n’y avait pas que les esclaves pour s’occuper de « reproduire » les conditions de la vie, il y avait aussi les femmes. Il n’y avait ni racisme ni sexisme, seulement une répartition des tâches. Mais quand même, tout comme le père du stoïcisme, au Ier siècle, fut un esclave, c’est une femme, une prêtresse, Diotime, qui dans le Banquet de Platon dit la vérité sur l’amour. Et ce n’est pas un discours dans le genre de ceux qu’on trouve dans les magazines féminins !

    Je ne crois pas que nos catégories et notre foi en l’égalité des sexes, notre parti-pris du « relativisme culturel » etc. nous aident en quoi que ce soit à comprendre et à juger des cultures éloignées de la nôtre dans l’espace et le temps. Au contraire, ce genre de point de vue pourrait apparaître comme le comble de l’ethnocentrisme ! Même la thèse de l’unité de la « nature humaine », Lévi-Strauss remarque qu’elle est d’apparition récente, elle nous vient de la philosophie des lumières, ce qui n’a pas empêché le siècle suivant d’être intellectuellement ethnocentriste et furieusement colonialiste. Et raciste de surcroît pour justifier la colonisation.

    En ce qui concerne le « Girard qui vous est étranger », il me semble que votre position au sujet de l’esclavage et du racisme est très cohérente avec votre incompréhension du point de vue sur le sacrifice de René Girard. Et elle se résume à mes yeux dans le fait que Girard pense l’évolution de l’humain en historien alors que vous la pensez en praticien des sciences dures. Il vous semble qu’on ne pourrait se passer de la vérité du relativisme culturel pour se délivrer de l’ethnocentrisme (et du racisme que vous lui associez). Ainsi, vous ne voyez pas comment on pourrait se passer de la vérité du « christianisme essentiel » pour se dégager du christianisme historique, c’est-à-dire d’une religion encore sacrificielle, ou même pour se dégager de l’esprit religieux. Pour dénoncer une erreur, comment se passer de la connaissance de la vérité ?

    Or, Girard pense qu’il n’y a pas de point de vue surplombant, de « vérité » qui permettrait de se situer à l’extérieur de l’histoire. Darwin, en parlant d’évolution des êtres vivants se situe à l’extérieur de cette évolution, en observateur et expérimentateur. L’historien, lui, fait partie de l’histoire. « Vous ne pouvez pas avoir une position de surplomb, voir les événements de haut. Je l’ai cru moi-même au moment où j’écrivais Des choses cachées et où je pensais que le christianisme nous offrait ce point de vue pour juger la violence. Or, il n’y a pas plus d’espace non sacrificiel qu’il n’y a d’histoire vraie. (AC p. 80) Et, dans Les origines de la culture, Girard convient que la position anti sacrificielle peut être extrêmement sacrificielle : n’est-ce pas le cas du wokisme ?

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  10. Le plaisir est partagé, chère Madame.

    Internet m’indique que le mot esclave est emprunté au latin médiéval sclavus, autre forme de slavus, « slave ». Le mot servus a donné, serf, servant, serviteur, etc. Le doulos (excellent film de Melville par ailleurs) serait en effet le nom de l’esclave en grec ancien. Mais vous aimez trop « vos » Grecs pour que je poursuive cette micro-polémique sur le caractère enviable de la condition d’esclave dans l’Antiquité…

    Sur le relativisme culturel, vous m’avez mal compris, donc je me suis mal exprimé. Je pense au contraire que le relativisme est l’étape qui fait suite à l’ethnocentrisme, une sorte de ‘retour de bâton’ si vous voulez, et qu’il constitue cependant un réel progrès. Par exemple, certains excès du féminisme accompagnent malgré tout un progrès par rapport au patriarcat dominateur et oppresseur (parfois meurtrier). J’ai une vision totalement historique ou plutôt historiciste, grâce à Girard. Le retour vers la vérité du christianisme essentiel (fondateur de l’humanisme moderne) est bien sûr un progrès par rapport au christianisme historique. C’est pourquoi je ne comprends pas que Girard renie sa critique du christianisme historique, ce « paradoxe inouï » (DCC, p. 248, ln 4-9) qui refait du sacrificiel à partir de la révélation de l’innocence du bouc émissaire (c’est aussi ce que dit Kierkegaard).

    Il me semble avoir déjà rapporté cette anecdote révélatrice : RG avait donné une conférence à la fac catho de Lyon à l’occasion de la sortie de son dernier livre (Celui par qui…, 2001). Au moment des questions avec le public, qqn lui demande « quid de votre pratique religieuse ». Il répond qu’il endosse tout le catholicisme depuis le concile de Nicée ! J’ai renoncé alors à lui faire dédicacer le livre que j’avais apporté pour cela…

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  11. Je complète mon der nier commentaire par celui-ci. Je viens de retrouver dans un petit livre lu un peu vite lors de sa sortie en 1994 (« Quand ces choses commenceront », Arléa, p. 151) ces paroles de Girard : « Je fais confiance, globalement, à tous les conciles qui ont défini l’orthodoxie chrétienne pour les églises catholique, orthodoxe, luthérienne, anglicane, calviniste ».

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