Tocqueville contre« l’aristocratie manufacturière » ?

Actualité d’une pensée prophétique, par Benoît Hamot

« L’aristocratie que fonde le négoce ne se fixe presque jamais au milieu de la population industrielle qu’elle dirige; son but n’est point de gouverner celle-ci, mais de s’en servir (…)

L’aristocratie territoriale des siècles passés était obligée par la loi, ou se croyait obligée par les mœurs, de venir au secours de ses serviteurs et de soulager leurs misères. Mais l’aristocratie manufacturière de nos jours, après avoir appauvri et abruti les hommes dont elle se sert, les livre en temps de crise à la charité publique pour les nourrir. Ceci résulte naturellement de ce qui  précède. Entre l’ouvrier et le maître, les rapports sont fréquents, mais il n’y a pas d’association véritable.

Je pense qu’à tout prendre, l’aristocratie manufacturière que nous voyons s’élever sous nos yeux est une des plus dures qui aient paru sur la terre; mais elle est en même temps une des plus restreintes et des moins dangereuses.

Toutefois, c’est de ce côté que les amis de la démocratie doivent sans cesse tourner avec inquiétude leurs regards ; car, si jamais l’inégalité permanente des conditions et l’aristocratie pénètrent de nouveau dans le monde, on peut prédire qu’elles y entreront par cette porte [1]. »

Avant que Marx ait commencé à publier sa critique radicale du capitalisme, Tocqueville annonce déjà ce qui est advenu. Mais l’un comme l’autre négligent l’importance des sources d’énergie et de matières premières, dont cette nouvelle « aristocratie manufacturière » ne peut pourtant pas se passer. Si le capitalisme d’Etat souhaité par Marx – ou autrement dit, les divers « socialismes » – continue à menacer le Monde, on peut remarquer que ces dictatures concernent en premier lieu des pays tirant leurs revenus de leur sous-sol, et non du travail, placé à la source de la valeur pour Marx et les physiocrates. On comprend aisément pourquoi, car les ressources de la classe dirigeante ne dépendant pratiquement pas de l’activité économique des manufactures, le peuple, et les impôts que son travail est susceptible d’apporter, deviennent inutiles. C’est la « malédiction du pétrole ». La classe dirigeante ou oligarchie peut alors se passer du peuple, tout en engrangeant des bénéfices colossaux. Les principaux pays soutenant la Russie sont producteurs de pétrole, mais si ces économies de rente peuvent aisément survivre en l’absence de toute « aristocratie manufacturière », elles ne peuvent néanmoins se passer entièrement du peuple, qu’il faut bien occuper à quelque chose. La guerre fournit à la fois une solide occupation, un objectif commun et rassembleur, un moyen de canaliser la violence et d’éliminer les gêneurs, un moyen de détourner l’attention sur les injustices. Les économies non démocratiques sont également des économies de guerre.

Avec la guerre enclenchée par la Russie, les démocraties – au sein desquelles les membres d’une « aristocratie manufacturière » ont toujours été choyés au titre de « premiers de cordée » – réalisent brusquement non seulement leur dépendance aux matières premières, parmi lesquelles les principales sources d’énergie, mais aussi les conséquences désastreuses de cet état de fait : les sommes considérables versées à la Russie alimentent directement la guerre d’expansion et de destruction criminelle amorcée depuis la prise du pouvoir par Poutine. La Russie est – ou était jusqu’à présent – le premier exportateur mondial de gaz et le deuxième exportateur mondial de pétrole. Notre dépendance, alimentant directement cette violence, ne s’arrête pas là. Elle s’étend désormais au profit d’une « aristocratie manufacturière » chinoise, inséparable d’un projet politique de reconquête, ambition comparables à celle d’une Russie majoritairement acquise au projet poutinien : restaurer l’empire dans ses plus grandes largeurs. Nous avons beau jeu d’applaudir les dissidents et les courageux manifestants qui risquent leur vie au service de la vérité et de la paix – et il serait en effet pernicieux d’accuser un peuple, quel qu’il soit – mais nous négligeons toujours la force coalescente des idéologies. La guerre déclenchée par la Russie, dont le motif est clairement idéologique, entraîne, de fait, et cela après les coups de boutoir annonciateurs de la crise financière de 2008 et la pandémie qui continue à sévir, la fin de la mondialisation libérale. On considère avec un regain d’intérêt les thèses avancées par Ivan Illich.

Par conséquent, faut-il mettre en doute la prédiction citée en exergue, jugeant peu dangereuse l’expansion d’une « aristocratie manufacturière », qui serait pourtant « une des plus dures qui aient paru sur la terre » ?

Tocqueville est un adepte éclairé d’une formule désormais classique : « en même temps ». Toute recherche de vérité sait qu’elle ne peut éviter de rencontrer le paradoxe sur son passage. En effet, cette nouvelle aristocratie n’est pas dangereuse en soi, car sa dureté résulte de son éloignement vis-à-vis du peuple, c’est-à-dire de ceux qu’elle exploite en toute bonne conscience, puisqu’en tant que « premiers de cordée », ses membres reçoivent tous les honneurs et l’essentiel de la richesse. Mais Tocqueville ne pouvait sans doute pas prévoir l’importance prise entretemps par les religions séculières – le communisme et son double mimétique fasciste – c’est-à-dire les idéologies mêlant développement industriel et projet eschatologique. Or nous le constatons maintenant, c’est bien « par cette porte » –c’est-à-dire à travers notre dépendance à la consommation d’artefacts – que les ennemis de la démocratie la menacent désormais.

Pour approcher ce qui peut apparaitre à première vue comme une contradiction dans l’œuvre d’Alexis de Tocqueville, réputé « libéral », il faut évoquer deux autres prophètes majeurs de notre temps : Ivan Illich – ou le retournement contreproductif de nos institutions et de notre industrie – et René Girard – ou le retour d’une divinité de la violence sous la forme de « la bombe », sensée nous en protéger à condition d’y croire et de l’alimenter. Entre ces deux génies qui, bizarrement, semblent ne pas se connaitre (?), on n’oubliera pas la présence d’un passeur, d’un brillant second (poly-) technicien réglant finement les détails de leurs théories respectives : Jean-Pierre Dupuy. Nous n’oublierons pas non plus de signaler aussi que Tocqueville, Illich et Girard placent la révélation chrétienne au cœur de leur vision du monde et de leur œuvre. Cette exigence les place au-dessus, ou en dehors, de tout étiquetage politique. Cela est rarement soulevé à propos d’Alexis de Tocqueville, malgré ces quelques lignes, entre autres :

« Les religions donnent l’habitude générale de se comporter en vue de l’avenir. En ceci elles ne sont pas moins utiles au bonheur de cette vie qu’à la félicité de l’autre. C’est un de leurs plus grands côtés politiques.

Mais, à mesure que les lumières de la foi s’obscurcissent, la vue des hommes se resserre, et l’on dirait que chaque jour l’objet des actions humaines leur paraît plus proche. (…)

Dans ces pays où, par un concours malheureux, l’irréligion et la démocratie se rencontrent, les philosophes et les gouvernants doivent s’attacher sans cesse à reculer aux yeux des hommes l’objet des actions humaines ; c’est leur grande affaire.

Il faut que, se renfermant dans l’esprit de son siècle et de son pays, le moraliste apprenne à s’y défendre. Que chaque jour il s’efforce de montrer à ses contemporains comment, au milieu même du mouvement perpétuel qui les environne, il est plus facile qu’ils ne le supposent de concevoir et d’exécuter de longues entreprises. Qu’il leur fasse voir que, bien que l’humanité ait changé de face, les méthodes à l’aide desquelles les hommes peuvent se procurer la prospérité de ce monde sont restées les mêmes, et que, chez les peuples démocratiques, comme ailleurs, ce n’est qu’en résistant à mille petites passions particulières de tous les jours, qu’on peut arriver à satisfaire la passion générale du bonheur, qui tourmente. (…)

Je ne doute donc point qu’en habituant les citoyens à songer à l’avenir dans ce monde, on ne les rapprochât peu à peu, et sans qu’ils le sussent eux-mêmes, des croyances religieuses.

Ainsi, le moyen qui permet aux hommes de se passer, jusqu’à un certain point, de religion, est peut-être, après tout, le seul qui nous reste pour ramener par un long détour le genre humain vers la foi [2]. »

Pour poursuivre en ce sens, mais aussi admirer l’actualité de cette pensée prophétique, considérons ces deux passages singuliers :

« Le livre entier qu’on va lire a été écrit sous l’impression d’une sorte de terreur religieuse produite dans l’âme de l’auteur par la vue de cette révolution irrésistible qui marche depuis tant de siècles à travers tous les obstacles, et qu’on voit encore aujourd’hui s’avancer au milieu des ruines qu’elle a faites [3]. »

« Oserais-je le dire au milieu des ruines qui m’environnent ? Ce que je redoute le plus pour les générations à venir, ce ne sont pas les révolutions.

Si les citoyens continuent à se renfermer de plus en plus étroitement dans le cercle des petits intérêts domestiques, et à s’y agiter sans repos, on peut appréhender qu’ils ne finissent par devenir comme inaccessibles à ces grandes et puissantes émotions publiques qui troublent les peuples, mais qui les développent et les renouvellent. Quand je vois la propriété devenir si mobile, et l’amour de la propriété si inquiet et si ardent, je ne puis m’empêcher de craindre que les hommes n’arrivent à ce point de regarder toute théorie nouvelle comme un péril, toute innovation comme un trouble fâcheux, tout progrès social comme un premier pas vers une révolution, et qu’ils refusent entièrement de se mouvoir de peur qu’on ne les entraîne. Je tremble, je le confesse, qu’ils ne se laissent enfin si bien posséder par un lâche amour des jouissances présentes, que l’intérêt de leur propre avenir et de celui de leurs descendants disparaisse, et qu’ils aiment mieux suivre mollement le cours de leur destinée que de faire au besoin un soudain et énergique effort pour le redresser [4]. »

Ces lignes semblent avoir été écrites à la suite– ce qui est une possibilité envisageable, l’introduction ayant été certainement composée après la rédaction de l’ouvrage –, pourtant, elles encadrent les quatre tomes de son essai principal : plusieurs centaines de pages les séparent. Cette « terreur religieuse », je la crois partagée par Illich et Girard également. Elle résulte à mon avis de la traversée d’une apocalypse, c’est à dire de l’expérience vécue d’une révélation divine, source vive, inépuisable et éternelle, mais forcément effrayante, tel Yahvé apparaissant dans un buisson ardent. Mais toute révélation religieuse implique aussi la vision claire et terrifiante de Satan et de son action pernicieuse (l’expulsion violente). Révélation vécue, dont chacun de ces trois auteurs de génie auront tenté de rendre compte à leur manière. Leurs œuvres sont des apocalypses pour qui sait les entendre.


[1] TOCQUEVILLE De la démocratie en Amérique T.3, p. 327 (version Gallica)

[2] TOCQUEVILLE De la démocratie en Amérique T.3, pp. 304-307(version Gallica)

[3] TOCQUEVILLE De la démocratie en Amérique T1. Introduction, p.8 (version Gallica)

[4] TOCQUEVILLE De la démocratie en Amérique T.4, p. 203 (version Gallica)

15 réflexions sur « Tocqueville contre« l’aristocratie manufacturière » ? »

  1. Merci Benoît de prolonger le dialogue de manière féconde entre Tocqueville et Girard avec la bonne idée d’inviter Illich à la table ronde dont tu as logiquement confié la modération à Jean-Pierre Dupuy.

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  2. Je trouve cet article vraiment excellent. Non seulement il convoque et fait se rencontrer très intelligemment trois des grands esprits de la modernité, mais il montre que leur génie est indissociable d’une expérience religieuse, cette « terreur » qui accompagne toute vraie révélation de notre nature et du sens de l’histoire. Reste pour moi une énigme, cher Benoît. Nous avons pas mal ferraillé dans les commentaires de ce blogue autour de la notion d’apocalypse. Comment se fait-il que je me reconnaisse pleinement dans la définition en filigrane que vous en donnez, par Tocqueville, Illich et Girard interposés ? Nos pensées seraient-elles si proches qu’elles ne peuvent que conduire à la rivalité mimétique ?

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  3. La réponse est si simple, chers Hervé et Benoit, puisque nous sommes à terre les yeux si grands ouverts que nous sommes aveuglés par l’évidence du chemin de Damas, nous ne sommes terrorisés que par notre incapacité à ne pas reproduire du même, comme Rimbaud préférant le sommeil bien ivre sur la plage armoricaine :

    « Si j’avais des antécédents à un point quelconque de l’histoire de France !

    Mais non, rien.

    Il m’est bien évident que j’ai toujours été [de] race inférieure. Je ne puis comprendre la révolte. Ma race ne se souleva jamais que pour piller : tels les loups à la bête qu’ils n’ont pas tuée.

    Je me rappelle l’histoire de la France fille aînée de l’Église. J’aurai fait, manant, le voyage de terre sainte, j’ai dans la tête des routes dans les plaines souabes, des vues de Byzance, des remparts de Solyme ; le culte de Marie, l’attendrissement sur le crucifié s’éveillent en moi parmi les mille féeries profanes. – Je suis assis, lépreux, sur les pots cassés et les orties, au pied d’un mur rongé par le soleil. – Plus tard, reître, j’aurais bivaqué sous les nuits d’Allemagne.

    Ah ! encore : je danse le sabat dans une rouge clairière, avec des vieilles et des enfants.

    Je ne me souviens pas plus loin que cette terre-ci et le christianisme. Je n’en finirais pas de me revoir dans ce passé. Mais toujours seul ; sans famille ; même, quelle langue parlais-je ? Je ne me vois jamais dans les conseils du Christ ; ni dans les conseils des Seigneurs, – représentants du Christ.

    Qu’étais-je au siècle dernier : je ne me retrouve qu’aujourd’hui. Plus de vagabonds, plus de guerres vagues. La race inférieure a tout couvert – le peuple, comme on dit, la raison ; la nation et la science.

    Oh ! la science ! On a tout repris. Pour le corps et pour l’âme, – le viatique, – on a la médecine et la philosophie, – les remèdes de bonnes femmes et les chansons populaires arrangées. Et les divertissements des princes et les jeux qu’ils interdisaient ! Géographie, cosmographie, mécanique, chimie !…

    La science, la nouvelle noblesse ! Le progrès. Le monde marche ! Pourquoi ne tournerait-il pas ?

    C’est la vision des nombres. Nous allons à l’Esprit. C’est très certain, c’est oracle, ce que je dis. Je comprends, et ne sachant m’expliquer sans paroles païennes, je voudrais me taire. »

    http://www.mag4.net/Rimbaud/poesies/Sang.html

    Car tout est accompli, et Illich comme Murray entonnent le chant païen du sinistre constat terrorisant, l’analogie automobile illustre la vision de la métastase démocratique où chacun se pense roi et fonce à tout cheval-vapeur aux impasses du privilège pour tous, comme Dupuy interrogeant Zuckerberg pour constater qu’encore nous ne savons pas ce que nous faisons, et voudrions continuer, poursuivre la théorie mimétique comme si c’était Girard le maître qui avait édicté la nouvelle loi, éludant qu’il n’y a eu qu’un instant historique où la contingence s’est exprimée, et que nous continuons encore à vouloir enfourcher la monture, espérant intervention magique pour nier l’eschatologie qu’ainsi nous favorisons au bénéfice de je ne sais trop quel succès d’édition à toujours et encore mettre sagesse et gloire en l’homme, alors que la nature l’a placé là pour être temple du Dieu vivant, révélation pleine et entière qu’il n’y a que l’amour qui puisse nous permettre de connaitre les empires de la force et de ne pas les respecter, sachant qu’ainsi nous serons sacrifiés et l’acceptant avec la joie d’appartenir au seul moyen de les abattre et parfaitement par le pardon, puisque nous en avons ainsi reconnu le fondement, où c’est le feu du réel qui éprouve les œuvres de chacun.
    Alors vous, moi, Girard, Illich, Paul, Apollos, Céphas ou Tocqueville ?
    Allons, allons, courage, puisque nous sommes renseignés, il est l’heure d’abandonner toute mondanité, laissant à Satan le soin terrorisant de s’expulser lui-même car il est abattu par le Verbe dont nous sommes les instruments secondaires de la révélation :

    « 16Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous? 17Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira; car le temple de Dieu est saint, et c’est ce que vous êtes.

    18Que nul ne s’abuse lui-même: si quelqu’un parmi vous pense être sage selon ce siècle, qu’il devienne fou, afin de devenir sage.

    19Car la sagesse de ce monde est une folie devant Dieu. Aussi est-il écrit: Il prend les sages dans leur ruse. 20Et encore: Le Seigneur connaît les pensées des sages, Il sait qu’elles sont vaines. 21Que personne donc ne mette sa gloire dans des hommes; car tout est à vous, 22soit Paul, soit Apollos, soit Céphas, soit le monde, soit la vie, soit la mort, soit les choses présentes, soit les choses à venir. Tout est à vous; 23et vous êtes à Christ, et Christ est à Dieu. »

    https://saintebible.com/lsg/1_corinthians/3.htm

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  4. Cher Hervé, je pense effectivement que la rivalité est un moteur pour l’écriture, comme le reconnaissait aussi Girard : « La rivalité mimétique est une chose sans quoi il serait très difficile d’écrire. C’est elle qui soutient l’écrivain dans ses efforts. (rires) » (In : entretien paru dans la revue Certitudes n°16). Et ma réponse vaut aussi pour Aliocha qui a eu la bonne idée de nous faire connaître ce texte…

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  5. « En amour, notre rival bienheureux, autant dire notre ennemi, est notre bienfaiteur. »
    La phrase de Proust permet de passer à l’autre bord du pardon, apaisant les terreurs de nos cœurs .
    Merci Benoit des citations visionnaires de Tocqueville où la démocratie est le seul moyen fiable du retour à la foi, apurée des archaïsmes oppresseurs, ne confondant plus le ber apocalyptique avec l’esquif où roupille le sauveur.

    35Ce même jour, sur le soir, Jésus leur dit: Passons à l’autre bord. 36Après avoir renvoyé la foule, ils l’emmenèrent dans la barque où il se trouvait; il y avait aussi d’autres barques avec lui. 37Il s’éleva un grand tourbillon, et les flots se jetaient dans la barque, au point qu’elle se remplissait déjà. 38Et lui, il dormait à la poupe sur le coussin. Ils le réveillèrent, et lui dirent: Maître, ne t’inquiètes-tu pas de ce que nous périssons? 39S’étant réveillé, il menaça le vent, et dit à la mer: Silence! tais-toi! Et le vent cessa, et il y eut un grand calme. 40Puis il leur dit: Pourquoi avez-vous ainsi peur? Comment n’avez-vous point de foi? 41Ils furent saisis d’une grande frayeur, et ils se dirent les uns aux autres: Quel est donc celui-ci, à qui obéissent même le vent et la mer?
    Marc 4

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    1. Merci Aliocha, très à propos. On retrouve dans ce passage de Marc la « terreur religieuse » soulignée par Benoît. Alors même que la mer se calme, les disciples sont pris d’une « grande frayeur ». Euphémisme, d’ailleurs, si vous voulez mon avis.

      « Moi, Daniel, je vis seul l’apparition ; les gens qui étaient avec moi ne virent pas l’apparition, mais une grande terreur tomba sur eux, et ils s’enfuirent en se cachant. Je restai donc seul et regardai cette grande apparition. Il ne me resta aucune force ; mes traits bouleversés se décomposèrent et je ne conservai aucune force. » Daniel 10, 7-8

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  6. Encore une fois un penseur libéral. Ici on défend Janine Anez et son coup d’état. Alors que Girard ait été un ardent défenseur du libéralisme particulièrement après la chute du mur fermant au passage les yeux sur les perversions de Reagan et Tatcher en Colombie au Salvador et au Nicaragua.
    Je pense que le libéralisme de Girard n’est pas le coeur de sa pensée et que l’on peut s’en défaire.
    Voici des nouvelles de ce plouc de Morales le méchant prolétaire face à la pas du tout fanantique Janine Anez.

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    1. Je ne sais pas si on peut penser que Girard ait cautionné les perversions du libéralisme, terme qui, comme toute idée chrétienne devenue folle, n’a plus grand chose à voir avec la liberté et la démocratie, mais devient la caution d’un changement de mains d’un pouvoir de domination.
      Comme la révolution française a permis à la bourgeoisie de devenir la nouvelle noblesse mais sans droit divin, comme le communisme a permis au prolétariat de devenir la nouvelle bourgeoisie au nom d’une solidarité alors dévoyée, il s’agit à chaque fois de reproduire du même plutôt que de donner aux individus la capacité d’eux-mêmes se gouverner, capacité qui ne saura jamais être imposée, mais seulement proposée, c’est en ce sens que Girard et Tocqueville permettent de dégager la condition nécessaire et suffisante qui permettrait l’invention de nouvelles institutions qui garantiraient ce nouveau contrat social fondé sur la liberté et le choix démocrate de chaque individu assez éduqué pour pouvoir en assumer la responsabilité.
      On voit chez nos vieilles démocraties comme nous en sommes loin, chacun se pensant roi de son domaine imaginé et se vouant alors à défendre une identité qui ne sait se définir que contre un ennemi réel ou supposé, ce qui finit toujours, et la Russie comme les USA sont doubles monstrueux en ce domaine, par la montée aux extrêmes qui garantira après toutes les destructions dont le XXème siècle a été un exemple éminent, l’amnésie indispensable à l’éternel sinistre recommencement des oppressions.
      Les conditions de l’établissement de ce qu’il faut bien appeler le royaume pourtant sont clairement nommées aux préambules de nos Constitutions, ce qui n’empêche en rien les armées d’avocat de toujours continuer à œuvrer pour en détruire les fondements, et continuer à masquer ce qui pourtant est clairement défini.
      Il n’y a que les États qui seraient à même de garantir cette définition de la liberté dans l’égalité par la fraternité, on voit bien à quelle distance apocalyptique nous sommes de ce qui est pourtant assez simple à formuler et qui, au-delà de Girard ou Tocqueville, est la matérialisation de la seule réelle révolution possible, le christianisme, mais si difficile à incarner institutionnellement, la situation de Janine Anez en témoigne douloureusement.

      Tout est à craindre, et nous ne pouvons alors que partager, au vu des événements actuels qui ne savent qu’encore reproduire le pire, la terreur de Tocqueville et de Girard, ne pouvant que constater que, même aux endroits qui se prétendent démocrates, les citoyens usent de leur liberté pour décider de s’en passer, et choisissent, plutôt que le rêve futur d’un royaume fondé sur notre réalité assumée, l’éternel retour aux cauchemars qui permettent de la dénier.

      Constitution fédérale
      de la Confédération suisse

      du 18 avril 1999 (État le 13 février 2022)
      Préambule

      Au nom de Dieu Tout-Puissant!

      Le peuple et les cantons suisses,

      conscients de leur responsabilité envers la Création,

      résolus à renouveler leur alliance
      pour renforcer la liberté, la démocratie, l’indépendance et la paix dans un esprit de solidarité et d’ouverture au monde,

      déterminés à vivre ensemble leurs diversités
      dans le respect de l’autre et l’équité,

      conscients des acquis communs et de leur devoir d’assumer leurs responsabilités envers les générations futures,

      sachant que seul est libre qui use de sa liberté et que la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres,

      arrêtent la Constitution1 que voici:

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      1. Ce qui rejoint à mon avis les trois auteurs objet de mon article, et que j’ai cherché à montrer de façon succincte, c’est de s’être élevé bien au-dessus des classifications qui animent les partis et les débats politiques ordinaires. Aussi, je pense qu’il n’est pas nécessaire de les faire redescendre au niveau de ce genre de rivalités, notamment parce que les termes employés et leurs représentations sont éphémères, trompeurs, alors que la révélation à la source de leurs pensées respectives est éternelle, définitive, véritable. Leur intelligence du présent découle de leur conscience de mutations qui se déroulent à très long terme. A trop vouloir faire entrer les phénomènes actuels dans la logique des rivalités mimétiques et de l’indifférenciation, on risque la myopie, et une certaine forme de « dogmatisme miméticien », si je puis dire. A titre d’illustration : Les USA et le Russie ne sont pas des doubles monstrueux, comme il a été dit ; il y a des différences évidentes et fondamentales. La défense de la démocratie en Ukraine ne conduit pas vers une montée aux extrêmes, mais laisser agir le despotisme et l’injustice, si. Il s’agit non pas de désigner des coupables, mais de comprendre en quoi nous avons pu encourager ce despotisme et cette injustice, notamment par le biais de notre dépendance au pétrole et généralement de notre aveuglement devant le mal. Cette tendance à détourner le regard de ce qui gêne est bien connue, nous préférons encore les mythes à la réalité, et le kitsch triomphe sur le marché de l’art comme jamais auparavant : tout cela est lié.

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  7. Pardon, Benoit, mais le yacht de Jeff Bezos est le même que celui des oligarques russes et Joe Biden était sénateur du paradis fiscal qu’est Delaware.
    L’armée américaine comme l’armée russe ont laissé la place aux Talibans en Afghanistan.
    Il ne s’agit pas de désigner des coupables mais de décrire une situation où les logiques d’empire n’échapperont pas à la montée aux extrêmes
    Si vous ne voyez pas l’état de la démocratie américaine qui arme ses enfants mal éduqués et mal soignés, qui, sans ennemi, ne sait pas fonctionner, voit ses systèmes militaro-industriel galvanisés par la situation ukrainienne, vous pourriez néanmoins ouvrir les yeux au premier chef sur les dysfonctionnements démocratiques en Occident, le résultat législatif français en témoigne.
    Nous ne pouvons, si nous ne sommes pas victimes de notre aveuglement comme vous le dénoncez, commencer par nous-même nous réformer, notamment sur ce que vous soulignez à raison à propos non seulement de nos dépendances au gaz et au pétrole, mais aussi à la violence véhiculée par l’ensemble des entités, politiques, médiatiques, commerciales, dont le fond de commerce est la division, le clivage, les pouces levés ou baissés des jeux du cirque, sans compter le fait que l’Occident donneur de leçon ait consommé pendant si longtemps 80% des ressources alors qu’il ne représente que 20% de la population mondiale, et permet de comprendre, ce qui n’est pas le justifier, la tentative de Poutine de lever les armées du ressentiment contre l’Occident, comme Mélenchon tente de réactiver, ce qui n’est pas très difficile, l’atavisme régicide du peuple français.
    Il est curieux de devoir vous rappeler que le mimétisme des rivalités a ses logiques dogmatiques et qu’ il n’est possible d’aimer et d’être juste que si l’on connaît l’empire de la force et si l’on sait ne pas le respecter, pour tenter de sortir de la pathologie relationnelle des doubles monstrueux, où les États se comportent comme les individus :

     » Et pourtant depuis deux ans l’immense être humain appelé France et dont, même au point de vue purement matériel, on ne ressent la beauté colossale que si on aperçoit la cohésion des millions d’individus qui comme des cellules aux formes variées le remplissent, comme autant de petits polygones intérieurs, jusqu’au bord extrême de son périmètre, et si on le voit à l’échelle où un infusoire, une cellule, verrait un corps humain, c’est-à-dire grand comme le Mont Blanc, s’était affronté en une gigantesque querelle collective avec cet autre immense conglomérat d’individus qu’est l’Allemagne. Au temps où je croyais ce qu’on disait, j’aurais été tenté, en entendant l’Allemagne, puis la Bulgarie, puis la Grèce protester de leurs intentions pacifiques, d’y ajouter foi. Mais depuis que la vie avec Albertine et avec Françoise m’avait habitué à soupçonner chez elles des pensées, des projets qu’elles n’exprimaient pas, je ne laissais aucune parole juste en apparence de Guillaume II, de Ferdinand de Bulgarie, de Constantin de Grèce, tromper mon instinct qui devinait ce que machinait chacun d’eux. Et sans doute mes querelles avec Françoise, avec Albertine, n’avaient été que des querelles particulières, n’intéressant que la vie de cette petite cellule spirituelle qu’est un être. Mais de même qu’il est des corps d’animaux, des corps humains, c’est-à-dire des assemblages de cellules dont chacun par rapport à une seule est grand comme une montagne, de même il existe d’énormes entassements organisés d’individus qu’on appelle nations ; leur vie ne fait que répéter en les amplifiant la vie des cellules composantes ; et qui n’est pas capable de comprendre le mystère, les réactions, les lois de celles-ci, ne prononcera que des mots vides quand il parlera des luttes entre nations. Mais s’il est maître de la psychologie des individus, alors ces masses colossales d’individus conglomérés s’affrontant l’une l’autre prendront à ses yeux une beauté plus puissante que la lutte naissant seulement du conflit de deux caractères ; et il les verra à l’échelle où verraient le corps d’un homme de haute taille des infusoires dont il faudrait plus de dix mille pour remplir un cube d’un millimètre de côté. Telles depuis quelque temps, la grande figure France remplie jusqu’à son périmètre de millions de petits polygones aux formes variées, et la figure remplie d’encore plus de polygones Allemagne, avaient entre elles deux une de ces querelles, comme en ont, dans une certaine mesure, des individus.  »

    https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Proust_-_Le_Temps_retrouv%C3%A9,_tome_1.djvu/107

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    1. Proust est évidemment un excellent observateur, mais l’objet de son observation – je suppose pendant la guerre de 14-18 – c’est précisément la réalité totalitaire en train de s’imposer, et qui deviendra tragiquement réalité avec l’arrivée des bolcheviques au pouvoir, suivie de la réaction nazie (thèse de Ernst Nolte). Si les nations sont des corps organiques, selon cette métaphore proustienne, il existe aussi des cellules cancéreuses, qui doivent être éliminées, comme les juifs pour Hitler, les nationalistes ukrainiens pour Poutine, qui réussit l’exploit de rassembler tous les principes totalitaires antérieurs, y compris religieux. Ces deux individus sont d’ailleurs obsédés par la bonne santé du corps (gymnastique, régimes alimentaires, etc). Les démocraties, dont les USA et l’Europe, comportent également des cellules cancéreuses, mais elles ne cherchent pas à les éliminer à la différence de ces dictatures, ce qui constitue d’ailleurs une critique récurrente à leur encontre, que vous ne vous privez pas de reproduire à travers les exemples cités. Ces cellules cancéreuses « dissidentes » font également partie du processus vital de tout organisme vivant, qui contient la mort. Car la mort est la caractéristique du vivant, et particulièrement de l’humanité qui en a acquis la conscience.
      Aussi, mettre sur le même plan totalitarisme et démocratie comme vous le faites – et vous n’êtes pas le seul sur ce blogue – au nom d’une prétendue indifférenciation de nations mimétiquement opposées, constitue à mes yeux non seulement une interprétation outrancière et dogmatique de la théorie mimétique et de la pensée de René Girard, mais un déni de réalité qui peut mener jusqu’à la défense d’options totalitaires, ce contre quoi je ne cesserai jamais de protester.

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      1. je ne mets sûrement pas sur le même plan totalitarisme et démocratie, je souligne l’hypocrisie occidentale qui, au nom de la liberté, maintient en esclavage les plus faibles par manque de soin et d’éducation, entretenant le ressentiment qui fonde les totalitarismes, l’ impérialisme des uns excitant celui des autres.
        L’option démocratique est parfaitement définie aux préambules, dont le suisse est à mon sens la juste définition de l’équilibre évangélique :

        …sachant que seul est libre qui use de sa liberté et que la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres,…
        Et qui rejoint la conclusion du poème de la force de Weil , qui met en exergue la responsabilité européenne à savoir enfin inventer des Institutions qui renonceraient aux empires, pour garantir la réconciliation :

        « Mais rien de ce
        qu’ont produit les peuples d’Europe ne vaut le premier
        poème connu qui soit apparu chez l’un d’eux. Ils
        retrouveront peut-être le génie épique quand ils sauront
        ne rien croire à l’abri du sort, ne jamais admirer la force,
        ne pas haïr les ennemis et ne pas mépriser les
        malheureux. Il est douteux que ce soit pour bientôt. »

        Cliquer pour accéder à Weil-L_Iliade_ou_le_poeme_de_la_force.pdf

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      2. Alors au nom de cet hypothétique risque de « mener jusqu’à la défense d’options totalitaires », toute critique de l’occident démocratique est interdite au prétexte qu’il est plus vertueux que les totalitarismes ? Et au nom de cette étrange censure, vous vous autorisez le ton condescendant de celui qui sait, l’accusation publique de celui qui n’a rien compris (mais heureusement il n’est pas le seul sur ce blogue), et vous vous attribuez le titre de gardien des vérités girardienne ?
        La réalité dont vous fustigez le déni a bien plus à voir avec la violence de la polémique qu’avec son sujet. Les idées passent, la violence perdure.

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      3. Hervé.
        Il est fort possible que je ne mette pas les formes en usage dans une époque où l’inflation des formules de politesses atteint celui des fameuses bulles, prêtes à éclater. Je cherche à dire les choses simplement, et autant que possible concisément pour ne pas devenir ennuyeux. Si l’on refuse la polémique, en l’assimilant à la violence, cela a peut-être à voir aussi avec ce refus du politique qui met la démocratie en grand danger.
        On commence par le fameux « tous pourris », qui insidieusement a abouti à ce qu’une majorité des électeurs ne votent plus – ou « blanc », ce qui est égal – pour aboutir à ce terrifiant ; « la Russie comme les USA sont doubles monstrueux ». Et cette vision des choses se soutient implicitement de l’affirmation de Clausewitz : « la guerre n’est rien d’autre qu’un duel à plus vaste échelle », et de la description précise des effets coalescents de la guerre sur les esprits, par Proust, qui ferme la boucle : les états sont des individus monstrueux, qu’ils soient ou non démocratiques ne change rien à l’affaire, nous ne sommes que les composants individuels et indifférenciés du Léviathan. Dans ce cas, pourquoi voter en effet ?
        Je suis non seulement impressionné, mais aussi redevable à Aliocha d’avoir trouvé ces citations, fort intéressantes à mes yeux, et de nous les avoir offertes. Si elles ne suffisent pas à vous scandaliser et à vous faire réagir, ce n’est pas mon cas, et je n’ai pas à m’excuser d’avoir exprimé mon profond désaccord avec l’utilisation polémique qui en est faite (car si je peux me permettre, la polémique trouve ici son origine, et non dans mon article).
        La polémique fait partie de la démocratie, qui la contient – dans les deux sens du terme « contenir » –, c’est-à-dire qui lui permet précisément d’éviter d’avoir recours à la violence, ou tout au moins, d’en limiter les effets. Si vous refusez la polémique, c’est-à-dire l’expression des désaccords, vous refusez aussi la démocratie au profit de cette « vertu » dont ne cessent de se réclamer les totalitarismes de tout temps et en tous lieux. « Les témoins mettront les premiers la main à l’exécution du condamné, puis tout le peuple y mettra la main. Tu feras disparaître le mal au milieu de toi. » (Dt.17, 7)
        La démocratie non seulement n’est pas plus vertueuse que les totalitarismes (idée que vous me prêtez à tort), mais c’est précisément le contraire, et c’est bien là le reproche principal qui leur est adressé par les dictateurs qui tous, se drapent de vertu.
        Enfin, pour vous répondre plus directement : c’est vrai, la violence guerrière ou policière n’est pas l’apanage des totalitarismes : mais là n’était pas le propos, mon article portait une critique beaucoup plus radicale du comportement productiviste et consumériste (que vous limitez à tort à « l’Occident ») et de ses effets destructeurs, directs et indirects. Enfin, je le redis, je suis surpris et peiné que mon article sur Tocqueville, Illich et Girard comme prophètes majeurs de notre modernité ait donné lieu à de telles digressions, et à de tels procès d’intentions.

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  8. La modération semble avoir détourné son regard de ce qui gène, le kitsch proustien de la réalité censuré par une morale esthétique, qui n’empêchera jamais les États de se comporter comme les individus :

     » Et pourtant depuis deux ans l’immense être humain appelé France et dont, même au point de vue purement matériel, on ne ressent la beauté colossale que si on aperçoit la cohésion des millions d’individus qui comme des cellules aux formes variées le remplissent, comme autant de petits polygones intérieurs, jusqu’au bord extrême de son périmètre, et si on le voit à l’échelle où un infusoire, une cellule, verrait un corps humain, c’est-à-dire grand comme le Mont Blanc, s’était affronté en une gigantesque querelle collective avec cet autre immense conglomérat d’individus qu’est l’Allemagne. Au temps où je croyais ce qu’on disait, j’aurais été tenté, en entendant l’Allemagne, puis la Bulgarie, puis la Grèce protester de leurs intentions pacifiques, d’y ajouter foi. Mais depuis que la vie avec Albertine et avec Françoise m’avait habitué à soupçonner chez elles des pensées, des projets qu’elles n’exprimaient pas, je ne laissais aucune parole juste en apparence de Guillaume II, de Ferdinand de Bulgarie, de Constantin de Grèce, tromper mon instinct qui devinait ce que machinait chacun d’eux. Et sans doute mes querelles avec Françoise, avec Albertine, n’avaient été que des querelles particulières, n’intéressant que la vie de cette petite cellule spirituelle qu’est un être. Mais de même qu’il est des corps d’animaux, des corps humains, c’est-à-dire des assemblages de cellules dont chacun par rapport à une seule est grand comme une montagne, de même il existe d’énormes entassements organisés d’individus qu’on appelle nations ; leur vie ne fait que répéter en les amplifiant la vie des cellules composantes ; et qui n’est pas capable de comprendre le mystère, les réactions, les lois de celles-ci, ne prononcera que des mots vides quand il parlera des luttes entre nations. Mais s’il est maître de la psychologie des individus, alors ces masses colossales d’individus conglomérés s’affrontant l’une l’autre prendront à ses yeux une beauté plus puissante que la lutte naissant seulement du conflit de deux caractères ; et il les verra à l’échelle où verraient le corps d’un homme de haute taille des infusoires dont il faudrait plus de dix mille pour remplir un cube d’un millimètre de côté. Telles depuis quelque temps, la grande figure France remplie jusqu’à son périmètre de millions de petits polygones aux formes variées, et la figure remplie d’encore plus de polygones Allemagne, avaient entre elles deux une de ces querelles, comme en ont, dans une certaine mesure, des individus.  »

    https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Proust_-_Le_Temps_retrouv%C3%A9,_tome_1.djvu/106

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