Les trois masques du persécuteur – suite

par Jean-Louis Salasc

Dans un précédent article, nous avons examiné en quoi le triangle de Karpman (« bourreau », « victime » et « sauveur ») pouvait se lire comme une configuration particulière du triangle mimétique (https://emissaire.blog/2021/06/29/les-trois-masques-du-persecuteur/). Cette lecture explique le fréquent recours aux jeux relationnels à la Karpman, alors qu’ils semblent n’offrir que des effets négatifs. Les protagonistes seraient saisis par ce que Girard nomme le « désir métaphysique » : s’approprier l’être même d’une personne que nous percevons comme un modèle. En termes plus prosaïques, nous l’envions : nous voulons prendre sa place, à défaut le détruire, en tout cas manifester une supériorité sur lui. C’est l’exact comportement du bourreau. Il en découle une conséquence radicale : dans un triangle de Karpman ne se trouvent que des « bourreaux » ; les rôles de « victime » et de « sauveur » sont seulement des masques. Cette interprétation est parfaitement cohérente avec la vision de Karpman lui-même, qui revendiquait comme principale découverte que « nous jouons les trois rôles en même dans toutes les situations du triangle » (cf. Stephen Karpman, « Le Triangle Dramatique »).

 Se posent alors trois questions clefs : comment distinguer une victime véritable d’un bourreau portant le masque de victime ? Comment distinguer un vrai sauveur d’un persécuteur dissimulé ? Comment distinguer un authentique bourreau avec une personne employant légitimement la contrainte (comme des parents empêchant un enfant de se mettre en danger) ? C’est l’objet de ce second article.

Les publications de psychologie pratique fourmillent de critères en réponse à ces questions. Un exemple : Christophe André, dans « Vivre heureux », énumère une douzaine de caractéristiques permettant de distinguer « plainte adaptée »  et « plainte toxique ». Plaçons-nous ici dans une perspective plus globale et adossée à l’analyse girardienne.

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Commençons par le rôle de « victime ».

Si c’est un masque, le premier soin de celui qui l’emploie est de le préserver, et le plus longtemps possible : sans quoi il se trouverait privé de son moyen de persécution. En conséquence, pas question que ce dont il prétend être accablé ne trouve solution ou réparation. C’est pourquoi il rejette toutes les propositions ou excipe d’un dommage vague,  immense ou invérifiable. Sa formule favorite est la phrase : « Tu ne peux pas comprendre ». Phrase préférée des bourreaux déguisés en victime, car elle est à double bénéfice : elle préserve le masque de victime et permet l’exercice de la persécution ; en effet, celui à qui elle s’adresse est renvoyé à son impuissance, c’est-à-dire rabaissé et humilié.

Une petite scène du film d’Yves Lavandier, « Oui, mais », illustre ceci à la perfection :

Le jardinier plaintif entraîne son collègue dans son jeu, et parvient finalement à l’accabler ; celui-ci a perdu son temps et finit humilié : il est donc la victime véritable. Plus encore, il est un bouc émissaire, car il n’est en aucune façon responsable de ce que le jardinier plaintif ne puisse aller au cinéma.

 Pour une référence plus relevée, voici un paragraphe de Søren Kierkegaard (« Traité du désespoir », cité par Pascal Ide) : « L’individu reporte sur ce tourment toute sa passion, qui finit par devenir une fureur démoniaque. Et quand Dieu et tous les anges lui offriraient de l’en délivrer : en vain, il ne veut rien savoir, il est trop tard (….) ; il préfère à présent déchaîner sa fureur contre toutes choses et se poser en victime de la vie et du monde entier, et il importe d’avoir en main son infortune, afin que nul ne lui ravisse ; car si on la lui enlève, il ne peut plus se persuader ni ne prouver qu’il a raison. »

Voilà de quoi démasquer le persécuteur caché sous la victime : son tourment est incommensurable, invérifiable, inaccessible à autrui ; il exige une écoute infinie mais rejette toute solution ou réparation. Et celui qui l’écoute se retrouve coupable de son tourment : car le levier du persécuteur déguisé en victime est de culpabiliser sa cible.

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Passons au masque de « sauveur ».

Un vrai sauveur intervient lorsque la nécessité se présente. Par contre, un persécuteur dissimulé en « sauveur » a un besoin constant de victimes à sauver, bien plus que les aléas de l’existence n’en fournissent : il lui faut donc les stimuler, les susciter, les inventer. Un exemple, dans l’élégante concision de sa rusticité, est celui du racketteur : « Donne-moi mille piastres et je te protège ». La simultanéité du « sauveur » et du « bourreau » est parfaite.

Il existe bien sûr des moyens plus subtils de « créer des victimes ». Le plus remarquable consiste à faire « prendre conscience » à une personne, naïvement heureuse jusque-là, de l’état d’aliénation insupportable dans laquelle elle se trouve : le « sauveur » sait mieux qu’elle ce qui est bon pour elle ; il impose sa solution, il ne respecte ni la liberté, ni l’autonomie de la personne qu’il veut aider.

Malheureusement pour celui qui le porte, le masque de « sauveur » expose à une exigence de résultats : un sauveur doit tout de même, de temps en temps, sauver quelqu’un. Ce faisant, il fait lui-même disparaître ce qui lui est si nécessaire : sa victime (puisqu’il la sauve). Pour parer cet inconvénient, le persécuteur déguisé en sauveur dispose de diverses méthodes. Commentons-en deux : la surenchère et l’ampleur de la mission.

Un petit exemple formulé par une « amie salvatrice » donne l’idée de la surenchère :

« Tu ne vas pas bien, tu devrais cesser de voir tes beaux-parents »,
« Comment peux-tu accepter que tes parents interviennent ainsi dans votre vie ? »,
« Laisse tomber cette bande d’amis qui te gâchent l’existence »,
« Tes enfants, ce serait mieux pour eux, et surtout pour toi, de les envoyer en pension »,
« Tu n’as plus qu’une seule option : divorcer ! »

Autre méthode : l’ampleur de la mission. Elle permet de se dédouaner de résultats. Supprimer la malnutrition, mettre fin à l’intolérance, régler le conflit israélo-palestinien, etc. : ce calibre d’ambitions procure d’une part un agréable prestige social (le masque de sauveur est le préféré des personnalités narcissiques) ; et d’autre part, leur dimension même préserve d’avoir à rendre compte de résultats, puisque personne ne s’attend à ce que de telles questions soient résolues rapidement. Sans surprise, c’est aussi la posture favorite d’une corporation bien précise : celle des politiciens professionnels. Nous aborderons ce point dans le troisième article de cette série, celui consacré à l’utilisation du modèle de Karpman à une échelle collective.

Revenons, pour un dernier enseignement, sur le cas du racketteur. Il sous-entend que « certains » pourraient s’en prendre au racketté, d’où son prétendu besoin de protection. Qui sont ces « certains » ? Lui-même bien sûr, mais le racketteur ne peut l’afficher, sans quoi son frêle masque de sauveur s’évanouirait instantanément. Il désigne donc un « autre », indéfini en l’occurrence, et coupable présomptif des ennuis potentiels du racketté. Cet « autre » se trouve ainsi rendu responsable d’un méfait qu’il n’a pas commis : c’est un bouc émissaire.

Un vrai sauveur n’en a pas besoin. En inventant une victime, le persécuteur masqué invente donc corrélativement le bourreau de cette victime : excellente manière de détourner l’attention du fait qu’il en est un lui-même. Inventer un bourreau, c’est désigner un bouc émissaire. Les faux sauveurs sont tous des « enfants d’Apollonios » (cf. https://emissaire.blog/2020/09/09/les-enfants-dapollonios/).

En  résumé, les critères pour identifier un bourreau portant le masque de sauveur : il décrète qui est victime, il s’impose à lui, il désigne des boucs émissaires ; il « entretient » ses victimes dans leur tourment et esquive tout compte-rendu de ses résultats (plus exactement de leur absence).

*****

Comment reconnaître un « bourreau », le « bourreau » qui a dédaigné le masque de « sauveur » tout autant que celui de « victime » ? La question paraît oiseuse : il est aisément reconnaissable puisqu’il n’a pas de masque. Devant « Les Diaboliques » d’Henri-Georges Clouzot, même le plus étourdi des spectateurs saisit que Paul Meurisse interprète un persécuteur, il est vrai particulièrement odieux.

En vérité, plus que ne pas voir un persécuteur, la question est de ne pas en voir partout. Et plus précisément, de ne pas prendre pour un persécuteur quelqu’un qui n’est qu’un « régulateur » (je reprends ici un terme employé par Pascal Ide).

Un régulateur exerce certes une contrainte. Mais plusieurs caractéristiques le distinguent du bourreau. Le régulateur exerce cette contrainte dans l’intérêt de celui qui la subit (des parents empêchant leur enfant de se mettre en danger, un professeur imposant à sa classe le calme nécessaire au bon apprentissage, etc.) ; il peut aussi l’exercer pour éviter ou réparer les dommages faits à autrui (forces mises en œuvre contre les actes illégaux, etc.) Ces contraintes sont légitimes, mesurées et proportionnées à leur objet. Elles s’exercent de façon transparente : un régulateur ne manipule pas.

Car le bourreau ne s’exprime pas seulement par la violence verbale ou physique ; il a souvent recours à une manière détournée, via diverses méthodes de manipulation abondamment décrites dans les ouvrages de psychologie pratique. Mentionnons ici le « double bind » (l’injonction paradoxale en français), décortiqué par Gregory Bateson, et que René Girard a discerné au cœur de la rivalité mimétique (« Imite-moi » dit le médiateur, et « Ne m’imite pas » dit le même en tant que rival).

Le rôle de régulateur est parfois perverti par ceux qui profitent de leur position d’autorité : le petit chef qui se complait à infliger des vexations à ses subordonnés ; le bureaucrate qui fait sentir aux administrés sa particule de pouvoir ; le vendeur qui méprise ses clients et le leur fait comprendre, etc.

Mais enfin le rôle de bourreau affiché est si peu reluisant que ceux qui l’exercent tentent souvent de retrouver le masque de la victime ou celui du sauveur.

Illustrons ceci avec Machiavel et La Fontaine.

Au chapitre VII du Prince, Machiavel vante la manière dont le duc d’Urbino rétablit le calme en Romagne. Il y envoya l’un de ses lieutenants, qu’il connaissait comme « cruel et expéditif », et dont la brutalité ramena l’ordre. Une fois la situation acquise, il le fit supplicier publiquement : manière de passer pour un sauveur aux yeux des habitants.

Dans la fable du Loup et de l’Agneau, c’est au contraire du masque de la victime dont cherche à se parer le persécuteur : « Qui te rends si hardi de troubler mon breuvage ? », « Et je sais que de moi tu médis l’an passé », « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère », « Car vous ne m’épargnez guère, vous vos bergers et vos chiens ».

Ces persécuteurs atteignent-ils leur but ? Machiavel semble penser que le duc d’Urbino avait retrouvé la faveur des romagnols. Mais que le loup passe pour une victime, voilà qui est bien peu probable ; en dépit du notable effort de Michel Serres, qui voit en l’agneau le véritable bourreau, parvenu à jeter sur le canidé un opprobre unanime et séculaire.

*****

Le persécuteur en puissance se retrouve ainsi avec trois possibilités : agir sous son vrai visage, adopter le masque du sauveur ou celui de la victime. Existe-t-il un classement de leur « efficacité » relative ? (Nous nous plaçons d’un point de vue strictement descriptif et « technique » si l’on peut dire, la question de l’évaluation morale de ces comportements n’est pas ici  abordée).

Il semble que ce classement soit fonction du milieu dans lequel le persécuteur évolue. Si odieux que nous paraisse le bourreau opérant à visage découvert, si insupportable son cynisme, il se trouve de nombreuses communautés, et même des cultures, qui vouent prestige et privilèges aux individus les plus brutaux et dominateurs ; les innombrables films glorifiant gangsters ou maffiosi en fournissent l’exemple, pour ne rien dire des terroristes.

Mais dans l’opinion publique occidentale, qu’en d’autres temps nous eussions nommé la « bonne société », violence et cynisme font l’objet d’une réprobation unanime. Au contraire, la vertu cardinale y est le souci des victimes. Si donc elle offre au sauveur la médaille d’argent, la plus haute marche reste bien sûr réservée à la victime.

Une autre raison, intrinsèque celle-là, fait primer le masque de la victime sur celui du sauveur. Le (faux) sauveur s’appuie sur la reconnaissance pour s’imposer à sa victime et la persécuter. La (fausse) victime emploie, quant à elle, le levier de la culpabilisation pour parvenir à ses fins : levier infiniment plus efficace semble-t-il…

 *****

Après un article consacré à identifier le triangle de Karpman comme configuration particulière du triangle mimétique, nous venons d’envisager quelques critères pour distinguer les situations de jeux toxiques de celles où se trouvent de vraies victimes et des sauveurs véritables. Un prochain article examinera dans quelle mesure ce schéma d’analyse et ces critères peuvent être employés à une échelle collective.

6 réflexions sur « Les trois masques du persécuteur – suite »

  1. Bravo pour votre article. Sur un thème, qui remplirait un chapitre de livre, vous avez su en extraire l’essentiel. J’ajoute, en simplifiant sans dénaturer la réalité complexe.
    Pour saisir cette complexité, prenons l’exemple d’harcèlement sexuel, il n’est pas nouveau que ce soit la femme qui puisse harceler (cf. Joseph dans la Bible), mais maintenant, des femmes harcèlent des femmes, des hommes des hommes et, même si je n’ai pas rencontré le cas, des couples une « personne isolée ». Pour savoir qui harcèle qui, la sagesse attribuée à Salomon, est à invoquer.

    Cette sagesse, c’est tout simplement l’observation et l’assurance qu’une victime véritable donnera un signe, sans avoir conscience de ce signe

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  2. Ton portrait du sauveur persécutant m’a fait penser à certaines psychothérapies ou techniques de développement personnel. Comme si Karpman suggérait le procès de l’analyse transactionnelle, entre autres ! Et celui des victimes persécutrices à un certain nombre de patients ou professionnels qui consultent.

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  3. Oui, mais il est à peine besoin de songer à des cas graves ou qui ont recours à une aide médicale. Comme dans de nombreuses pages de « Mensonge romantique… », on se reconnaît soi-même sous presque tous les masques avec amusement ou amertume. Et bien sûr on reconnaît encore mieux des personnages familiers. La grande avancée scientifique opérée par Girard apparaît ici en creux : car comment expliquer cette obstination à confondre poison et remède, le bien qu’on prétend faire et le mal qu’on fait effectivement, en somme l’amour et la haine ? Et comment comprendre qu’on puisse se pourrir la vie avec les meilleures « raisons » si l’on passe à côté de la théorie mimétique ?

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    1. Vous avez raison. L’apport de Jean Louis SALASC à la TM est sa contribution à la recherche sur la formation des véritables boucs émissaires modernes.
      Le discernement pour distinguer entre vraies victimes et »fausses » est précieux.

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    2. Malheur ! Ils déclarent bien le mal, et mal le bien.
      Ils font de l’obscurité la lumière, et de la lumière l’obscurité.
      Ils font passer pour amer ce qui est doux, et pour doux ce qui est amer.
      Malheur ! A leurs propres yeux, ils sont sages,
      de leur point de vue, ils sont intelligents.
      Malheur ! Ce sont des héros de beuveries,
      des champions de cocktails.
      Ils justifient le coupable pour un présent
      et refusent à l’innocent sa justification. (Isaïe 5, 20-23)

      Je suggère d’attribuer au livre d’Isaïe le statut de « proto-théorie mimétique ». Ou peut-être à l’œuvre de Girard celui de quatrième livre d’Isaïe ?

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  4. Quelques lignes des Frères Karamazov. Ivan parle à Katerina Ivanovna:
    « Sachez que vous n’aimez réellement que Dimitri. Et plus il vous humilie, et plus vous l’aimez… S’il s’amendait, vous l’abandonneriez tout de suite, vous ne l’aimeriez plus. Mais vous avez besoin de lui pour contempler sans cesse l’exploit de votre fidélité et lui reprocher son infidélité. Et tout cela vient de votre orgueil. « 

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