Une vision de polarisation et d’escalade en Bolivie

Photo de 2019, juste après l’annonce des résultats officiels des élections. On peut voir le cordon policier qui sépare les deux blocs de la population, presque tout à fait indifférenciés.

Par Fernando Iturralde, professeur à l’Universidad Catolica « San Pablo » en Bolivie

Dans l’ouvrage qu’il a écrit avec Benoît Chantre, Achever Clausewitz, René Girard a essayé de nous mettre en garde face à l’inévitabilité du conflit du fait que l’indifférenciation augmente. Cette même indifférenciation était peut-être celle à propos de laquelle Nietzsche fit aussi quelques prophéties : le désert était en train de croître –disait-il– et l’heure de midi approchait. La perte de différences rendait le philosophe allemand inquiet pour le destin de l’Europe, pour les valeurs aristocratiques qu’il croyait que le Vieux Continent pourrait encore sauver. En fin de compte, c’est bien l’hégémonie démocratique et libérale dont est question dans les deux idées et c’est bien elle qui nous met globalement en situation d’indifférenciation et de désir de revenir aux valeurs traditionnelles de chaque État-nation.

            Nous pouvons voir clairement la réaction nationaliste dans les pays du Nord dit « riche », mais des réactions similaires existent depuis longtemps dans le Sud dit « pauvre ». Parmi ces pays, la Bolivie a un caractère particulier. Selon l’un de ses intellectuels contemporains, le sociologue Henry Oporto, le caractère national inclut le trait de la victimisation : les boliviens seraient une population prête à jouer la victime de tout et n’importe quoi. Ce trait de caractère, le taux de population auto-identifiée aux nations indigènes et le fait que ces populations furent, pour la grande partie de l’histoire du pays, les plus pauvres, donnent des ingrédients apparemment suffisants pour faire du populisme un destin manifeste. L’histoire bolivienne a connu déjà au moins trois grandes séquences de populisme mimétique : au XIXème siècle avec le président Belzu, à la moitié du XXème siècle avec Paz Estenssoro et le MNR (Mouvement Nationaliste Révolutionnaire) et au début du XXIème siècle avec Evo Morales et le MAS (Mouvement Vers le Socialisme).

            En 2019, le parti ci-dessus et son président ont essayé de se faire réélire dans une élection qui augurait la fin de la démocratie représentative dans le pays. Nous pourrions même postuler que ce fut un pari très risqué de la part du gouvernement et des deux membres de son exécutif, Evo Morales, le président, et  Alvaro García, le vice-président. En 2016, un référendum organisé par le même gouvernement avait reçu une réponse négative à la proposition de modifier la Constitution (menée à terme et promulguée par le même parti au pouvoir, le MAS) pour donner la permission à Morales (et à d’autres présidents) d’être réélu de façon perpétuelle, sans limite de nombres de mandats. Déjà à l’époque, il y eut une situation de « empate técnico » (« match nul »), selon les mots choisis par l’ex-vice-président. C’est-à-dire que la population bolivienne était divisée entre deux orientations politiques mimétiquement polarisées : celle qui acceptait la continuation inconstitutionnel de Evo et celle qui ne l’acceptait pas. Le problème vint quand le parti au gouvernement, et spécifiquement le pouvoir exécutif, prit la décision de participer quand même aux élections de 2019.  

            N’était-ce pas faire une provocation à la guerre civile dans le pays ? N’était-ce pas dire à la population de défendre leurs positions jusqu’à la mort parce que c’était la défense de la démocratie même (et les deux côtés, plus tard, dirons défendre leur vote, c’est-à-dire, la démocratie) ? C’est à cette situation que l’attitude du parti MAS a conduit la Bolivie. Et c’est une analyse du discours des intellectuels de gauche (et quelques-uns de la droite) bolivienne que j’essaie de faire dans l’article que vous pouvez trouver dans ce lien. Ici, un bref résumé  des résultats que j’ai constatés. J’ai essayé de suivre l’ordre avec lequel j’expose la théorie mimétique à mes étudiants : la réciprocité polarisatrice, l’unanimité critique (sacrifice) et le cycle rituel (pacification et retour).

            García (l’ex-vice-président), Stefanoni, Bautista et Molina soutiennent que la situation des boliviens est comparable à un mouvement pendulaire; un aller et retour constant entre gauche et droite, indigènes et q’aras (le terme réservé aux héritiers des espagnols, par couleur de peau et par nom), ou bloc populaire et aliénés impérialistes. Les clivages sont fondamentaux ici, comme nous permettent de comprendre les théories de Luis Tapia ou de Roberto Farnetti. Les réciprocités négatives sont en train de faire escalade et, petit à petit, l’indifférenciation entre boliviens devient de plus en plus grande (ce qui est positif en dernière instance, car cela reflète l’existence matérielle d’une nouvelle classe moyenne).

René Girard avait dit que la confrontation aurait lieu à cause de l’indifférenciation ; il avait aussi remarqué que cette perte des différences venait des effets de la modernisation, c’est-à-dire, pour lui, de la sécularisation/christianisation du globe. La confrontation civile entre les boliviens comme classe moyenne est une possibilité lointaine grâce aux efforts d’éducation des gouvernements de Morales, mais les violences à l’encontre des indigènes de la part d’un gouvernement de droite finissent toujours par tuer les gens des classes plus démunies. Alors, l’appel à la guerre civile est un appel à la confrontation entre les classes les plus pauvres et à la mort de boliviens. Cette confrontation est illégitime puisque les membres du gouvernement du MAS étaient déjà et depuis quelques temps partie de l’élite du pays et non pas de véritables représentants du peuple indigène ou des pauvres.

            Ces mêmes intellectuels soutiennent que ce que la Bolivie a vécu, au moment où l’ex-président Morales fut évincé en octobre-novembre 2019, était quelque chose de similaire à un coup d’État sacrificiel qui a expulsé une espèce de messie des populations indigènes, des mouvements ouvriers et des luttes de la gauche bolivienne historique. Ceci apparait aussi dans un auteur que je n’avais pas lu au moment d’écrire l’article, Fernando Mayorga. Celui-ci soutient que Morales représente vraiment l’esprit corporatif et syndical du peuple bolivien et que c’est cela qui lui donne les facultés d’un grand gouvernant : la centralisation du pouvoir à l’exécutif ; le charisme ; et le fait que la décision définitive incombe au président (la personne même du président, pas la fonction). Bautista est l’intellectuel de gauche le plus explicite : grand lecteur de la théologie de la libération, il connaît à fond le travail de Hinkelammert, et parle de « sacrifice » en se référant au système capitaliste et de « bouc-émissaire » indigène pour faire référence à Evo Morales.

            Le dernier mouvement que quelques-uns des intellectuels analysés reprirent dans leurs descriptions de l’expulsion de l’ex-président bolivien est l’inclusion de la vision d’un cycle, d’une répétition dans l’histoire. Ce cycle est dépeint comme un destin, une nécessité de l’histoire ; c’est-à-dire qu’il ressemble à l’apparition d’une téléologie inscrite dans le passé et le futur du peuple bolivien. Ce destin est à la fois marqué par la nécessité d’une répétition constante de sa mise en place, d’une réitération du moment de sa constitution ou décision. D’une part, c’est le fait démocratique des élections ; mais d’autre part, c’est aussi la nécessité de faire de ce moment un moment de tension et de crise. Si la démocratie bolivienne était solide, cela ne causerait pas grand problème, mais comme elle ne l’est pas, cela peut devenir l’occasion d’une confrontation ouverte entre deux blocs de la population. Les intellectuels boliviens que j’ai étudiés semblent anticiper le conflit surtout du fait de la polarisation ethno-classiste et électorale. Alors, par le discours des intellectuels et les  analyses sur l’escalade du conflit chez Girard, on peut conclure que la conflagration aura lieu.

            Un dernier mot sur ce qui s’est passé dans le pays depuis que j’ai écrit l’article. Nous avons eu des élections qui ont reçu l’aval de l’Union Européenne et de l’OEA. Les résultats ont été favorables au parti de l’ex-président Morales avec un résultat très semblable à celui des dernières élections (celles qui ont été annulées par les accusations de fraude et l’appel à des nouvelles élections). Le MAS a gagné avec 55% en premier tour. Est-ce que cela veut dire qu’il y eut vraiment coup d’État et non pas fraude ? Quelques intellectuels que j’ai analysés sont aujourd’hui d’accord avec cette conclusion, mais elle est difficile à soutenir. En tout cas, une élection présidentielle gagnée avec ce pourcentage confirme la vision d’un conflit imminent entre ceux qui ont voté pour le MAS (55%) et le reste. Ceci est un problème de polarisation qui semble propre au système hautement présidentielle qui est celui de la démocratie bolivienne. Les boliviens pourront-ils s’éloigner de la guerre civile vers une solution pacifique grâce à l’intervention des institutions démocratiques et constitutionnelles, ou la crise économique due à la Covid-19 finira-t-elle par rendre tout effort vain ?

Carte des élections de 2020. Les résultats montrent encore un pays polarisé avec le risque d’une conflagration civile.

5 réflexions sur « Une vision de polarisation et d’escalade en Bolivie »

  1. Au-delà du témoignage intéressant qu’apporte l’article et que je ne discuterai pas sur le fond, j’ai été troublé par une confusion intentionnelle et explicite qui ne laisse pas de m’interroger.
    Peut-on affirmer que René Girard aurait remarqué que « la perte des différences venait des effets de la modernisation, c’est-à-dire, pour lui, de la sécularisation / christianisation du globe » ?
    Personnellement je ne le pense pas.
    Sécularisation et christianisation m’apparaissent comme étant deux dynamiques opposées ; je ne vois pas comment on pourrait les considérer comme associées dans le processus de modernisation et les rendre également responsables des effets de cette dernière.

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  2. Cher Professeur Iturralde,

    Merci pour cet article éclairant la situation bolivienne éffectivement mal connue en France.

    J’ai cependant du mal à faire coïncider la notion d’indifférenciation avec la description de deux camps nettement identifiés par des origines ethniques et sociale différentes.

    La lutte entre deux groupes clairement identifié est effectivement décrite comme mimétique par René Girard, et peut potentiellement passer aux extrêmes.

    Par contre, les sociétés de plus en plus indifférenciée comme la France provoque des bascules brutales d’allégeance comme l’élection surprise du candidat d’un parti qui n’existait pas 6 mois avantbpuis sa contestation massive un an plus tard.

    Ou alors voulez-vous nous dire que ces oppositions éthniques et sociales sont en fait factices et qu’un retournement d’un seul bloc vers un homme providentiel ou contre un bouc-émissaire est aussi probable qu’un lutte entre les deux anciens camps ?

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  3. J’ai compris la formule « sécularisation / christianisation » du monde de la façon suivante : la révélation chrétienne a démasqué les religions et sacrificielles archaïques, ouvrant la porte à la sécularisation et la laïcité (« Rends à César » etc.) C’est effectivement un point de vue girardien. Peut-être Monsieur Iturralde pourra nous dire si cette interprétation est correcte.

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  4. Personnellement j’ai interprété ce / comme la thèse de Marcel Gauchet : le christianisme comme religion de la sortie de la religion. Je ne suis pas sûr que ce soit vraiment la position de Girard. Nous avons besoin des lumières de l’auteur !

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  5. Merci beaucoup pour vos lectures et commenatires, c’est vraiment flateur.
    Je ferais la défense de ma position avec ce que dit monsieur Salasc, je pensais plutot á l’idée de que la coupure historique de la révélation chrétienne fut en vérité le commencement d’une indifférentiation vers l’apocalyptique. Je crois que c’est bien une des idées présentes dans « Achever Clausewitz ». Je me souviens aussi d’avoir percu une interprétation similaire chez monsieurs Dumouchel et Dupuy, dans leur livre « L’enfer des choses » (meme si celui-ci est par beaucoup antérieur a « Achever »). Avec le christianisme on en finit avec les sacrés qui pourraient mettre une fin á l’escalade mimétique, c’est aussi la lecture que monsieur Dumouchel fait de la « banalité du mal » chez Arendt (dans « Le sacrifice inutile »). Il y a la possibilité de voir les « Marque[s] du sacré » dans des phénomenes modernes, sans doute, mais c’est un sacré qui fonctionne de moins en moins.
    J’admis, quand mëme, que c’est un peu häté d’identifier modernité et christianisme, mais je crois que l’idée d’une sécularisation/demistification du sacré au moyen du christianisme est chez Girard.
    « Ou alors voulez-vous nous dire que ces oppositions éthniques et sociales sont en fait factices et qu’un retournement d’un seul bloc vers un homme providentiel ou contre un bouc-émissaire est aussi probable qu’un lutte entre les deux anciens camps ? »
    Oui, tout á fait. Mais celle-ci est votre idée et votre acclaration et je vous en remercie. Morales serait une espéce de bouc en dernier ressort mais qui ne fonctionne pas bien, c’est-á-dire qu’il ne peut plus contenir les violences. La situation n’est pas tellement indifférenciée (á causes du fait ethnique et sociale, comme vous dites), mais la vision des intellectuels que j’analyse renvoit á ce genre de diagnostique, une polarisation (au sens de former deux champs) que tend vers une escalade indifférentiatrice.
    Excusez le francais et l’orthographie, je n’ai pas le clavier francais configuré.

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