COVID-19 : La crise, une singularité anthropologique ? 1/ Le lieu de tous les possibles.

par Hervé van Baren

 

En mathématique, une singularité est un lieu de l’espace où l’objet mathématique étudié n’est pas bien défini. C’est souvent un lieu de transition, par exemple lorsqu’une variable change brutalement de valeur en un point précis.

Cette définition se transpose à la physique. Les exemples classiques de singularité physique sont le big bang et les trous noirs. Ce sont des lieux de l’espace-temps où les lois de la physique ne sont plus valables. Par exemple, un trou noir est une singularité définie par un champ gravitationnel infini.

Définissons les invariants anthropologiques comme les caractéristiques humaines universelles. Du point de vue individuel, ce sont la raison et l’affect. Du point de vue collectif, ce sont les structures collectives universelles ; la loi (comprenant les traditions, les coutumes, les valeurs…), la religion, les croyances collectives, l’économie, la politique.

Définissons à présent une singularité anthropologique comme un lieu/instant où les invariants anthropologiques ne sont plus valables pour décrire l’humain. Ce qu’il faut comprendre par cette définition, c’est que l’impossibilité de décrire l’humain n’est pas relative, elle est absolue. Elle n’est pas limitée à l’humain qui fait l’expérience de la singularité de l’intérieur. Même un observateur extérieur qui ne serait pas affecté par la singularité (comme le physicien observe un trou noir à distance) serait incapable de déduire de ses observations les lois anthropologiques classiques. Dans la singularité, elles sont abolies.

Par opposition, nous nommerons régularité tout état de l’humain qui n’est pas une singularité, c’est-à-dire pour lequel les invariants anthropologiques sont fonctionnels.

Pour finir, assimilons une crise à une singularité anthropologique. Cette définition est restrictive. Toutes les crises que vivent les individus et les collectivités humaines ne sont pas des singularités anthropologiques, mais nous garderons pour notre réflexion seulement celles qui le sont.

Une telle crise existe-t-elle ? Il y a des arguments pour répondre par l’affirmative. Individuellement, la dépression répond à plusieurs critères. La raison est dysfonctionnelle et l’affect profondément perturbé. Il n’y a plus de désirs, plus de volonté. Il n’y a plus d’horizon ; le temps semble s’être arrêté et les repères spatiaux s’estompent. D’autres affections psychiatriques correspondent assez bien à la définition. Dès que les comportements deviennent erratiques et imprévisibles, comme dans certaines psychoses, dès que la capacité à se situer dans le temps et l’espace est affectée, on peut parler de crise au sens où nous l’avons définie.

Collectivement, les crises se traduisent par une désintégration de l’ordre social conduisant à des comportements collectifs absurdes, sans cause ni objectif clair, à une violence sans bornes parfois. C’est le cas de certaines guerres civiles ou insurrections. On peut arguer que le génocide rwandais, par exemple, correspondait à un tel état collectif. Dans la plupart des cas, cette abolition est partielle ; l’anarchie qui s’empare de la collectivité reste régie, en apparence, par des lois. C’est le cas de la Terreur pendant la Révolution, du nazisme en Allemagne, de l’idéologie Khmer Rouge au Cambodge, de la Révolution Culturelle de Mao. A échelle plus réduite, on constate que la plupart des émeutes répondent à la définition. Une émeute est toujours matée de l’extérieur, parce qu’elle est incapable de s’auto-réguler, elle n’obéit à aucune loi. Au sein du système fermé de l’émeute, les lois anthropologiques classiques sont bien inopérantes.

Un récent article rappelait le pouvoir du poète à évoquer le réel en peu de mots. C’est ainsi que La Fontaine décrit en quoi une crise telle qu’une épidémie de peste a le pouvoir de bouleverser la nature même des êtres :

Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.

Et, avec encore plus de sobriété, le phénomène mimétique d’extension de ces états dénaturés à toute la collectivité :

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés…

Comment sort-on d’une crise ? On en sort, c’est tout. A un moment, le lieu/instant où se situe l’individu ou le groupe ne correspond plus à une singularité, et les invariants anthropologiques reprennent leurs droits. 

S’il est possible pour un observateur extérieur de décrire un état singulier, il n’est pas possible pour un observateur affecté par la crise de se représenter un état régulier. A l’inverse des trous noirs, la lumière peut sortir d’une singularité anthropologique, pas y entrer. Au sein de la crise, nous sommes aveugles.

Parmi les invariants anthropologiques affectés par la crise, la raison tient une place à part. On ne peut pas dire qu’elle soit systématiquement abolie par la crise. Les individus ou les groupes affectés peuvent donner l’apparence de la raison. Leurs pensées peuvent sembler cohérentes. Cependant, cette capacité de raisonnement est profondément pervertie à la base. Par exemple, un génocidaire pourra construire un raisonnement cohérent pour justifier ses actes ; mais les fondements de cette construction intellectuelle seront toujours déraisonnables, absurdes.

La crise vue comme une singularité anthropologique rejoint la théorie mimétique. Girard donne une description saisissante des crises mimétiques, et de la folie meurtrière qui s’empare de la foule et la pousse à expulser sa violence vers une victime émissaire. La raison est abolie. Le lynchage est rendu possible par la déformation du réel, par la méconnaissance. La victime apparaît aux yeux de tous comme un monstre repoussant ; aucune donnée objective ne peut soutenir cette vision. Aucun argument raisonnable ne détournera la foule de sa cible. Aucun discours ne pourra convaincre les émeutiers que la violence qu’ils prétendent combattre est en réalité leur violence. Au paroxysme de la crise mimétique, lorsque toutes les frustrations, toutes les peurs et tous les ressentiments se sont reportés sur la victime, l’état de la foule est bien une singularité anthropologique. Ce qui permet de constater que toutes les lois ne sont pas abolies au point singulier. Le mécanisme victimaire est une loi anthropologique universelle, et cette loi-là reste d’application au paroxysme de la crise. Peut-être est-ce même seulement à cet endroit qu’elle est valable ? Peut-être le mécanisme victimaire est-il la loi qui remplace les lois régulières au cœur de la singularité ?

De même, les portraits que donnent les grands romanciers de leurs personnages victimes de la rivalité mimétique tendent à décrire une singularité ; leur discernement, leur morale, leur capacité d’introspection et de communication sociale sont profondément affectés. Leur monde intérieur se réduit à un être singulier : le rival.

Quel pourrait être l’intérêt d’une telle représentation de la crise ? Je pense que reconnaître dans les crises les plus aigües des singularités anthropologiques permettrait de revoir entièrement notre manière de les aborder. Comme déjà dit, il est inutile d’élaborer des stratégies et des méthodes pour agir sur une crise de l’intérieur ; rien ne peut affecter la singularité de l’intérieur. 

La capacité d’action depuis l’extérieur est réduite. On peut tenter d’extraire des individus d’un groupe en crise (par exemple en procédant à l’arrestation d’émeutiers), on peut sédater un psychotique ; mais fondamentalement, on ne peut transformer une singularité en régularité.

Notre capacité d’action se concentre donc sur trois aspects : la prévention, la sortie de crise et l’isolement.

Le principe qui doit guider la prévention est simple : éviter à tout prix que l’individu ou la collectivité ne se retrouve au lieu/instant de la singularité. Une fois que c’est le cas, c’est trop tard ! Cette prévention conditionne et explique, en particulier, le religieux. La reproduction du meurtre fondateur par les rites crée de fausses crises, de fausses singularités qui ont pour objectif de garder les humains loin des vraies.

La gestion de la sortie de crise vise à rétablir aussi vite que possible des conditions régulières optimales.

Enfin, l’isolement part du constat que les crises sont des singularités partageant avec les trous noirs la caractéristique d’être des attracteurs puissants. Il est donc souhaitable de prendre des mesures pour éviter que le groupe ou l’individu en crise n’attire à lui les humains qui se situent à proximité ; pour le confiner, en quelque sorte.

Admettons que cette théorie n’apporte pas grand-chose, sinon de remettre en question la croyance que par la raison ou par tout type d’action, nous ayons un quelconque pouvoir sur la crise telle que nous l’avons définie. Cependant, je laisse à la réflexion du lecteur une autre idée. Les singularités sont les lieux/instants de toutes les transformations, de tous les changements qualitatifs majeurs, de tous les possibles. Le problème des invariants anthropologiques, c’est qu’ils sont tous, comme nous l’apprend René Girard, fondés sur la violence. Peut-on raisonnablement espérer les débarrasser tous de ce bogue primordial par des actions humaines entreprises depuis la régularité ? A l’inverse, est-il permis de faire l’hypothèse que toute transformation anthropologique qui nous ferait dépasser notre violence doit nécessairement passer par une singularité ? Par une crise ?

 

Tous les extraits de la Bible proviennent de la TOB.

12 réflexions sur « COVID-19 : La crise, une singularité anthropologique ? 1/ Le lieu de tous les possibles. »

  1. Merci pour votre intervention qui synthétise brillamment la Théorie Mimétique. La question est de savoir ce qui est entendu par « crise », et particulièrement dans le cadre anthropologique sacrificiel, qui peut être défini comme le paradoxe humain fondateur de la culture. Il nous est bien connu: Pour rendre la fonction sacrificielle efficiente, l’unanimité est toujours requise, la réconciliation se produit par le tous-contre-un ou par le tous-pour-un. La tragédie grecque décrit précisément des situations dans lesquelles l’unanimité ne parvient pas à se former. S’il y avait eu unanimité, Sophocle n’aurait pas écrit Antigone, faute de sujet à traiter. Il est bien naturel alors que, à la suite de Créon, la démocratie puisse être un objet de méfiance pour certains, car en divisant la société en groupes antagonistes, elle ne parvient pas à évacuer la violence et provoque des tragédies à répétition, dans le sens grec du terme (notons que le « chant du bouc » évoque une situation précédant le sacrifice). Notons également que c’est le terme, également grec, de crise (krisis) qui est employé pour caractériser la situation actuelle ou les crises financières précédentes, et ce au mépris de son sens initial (jugement, décision), car c’est précisément l’absence de décision, c’est-à-dire de sacrifice réconciliateur, qui définit à tort (du moins par rapport à son sens originel) ce que nous entendons désormais sous le terme de « crise ». Nous vivons en réalité une tragédie continue qui ne parvient pas à déboucher sur une crise, c’est à dire sur une décision ( lat. decidere: trancher le cou de l’animal sacrificiel), ou un jugement (dans le sens où le jugement de Salomon, par exemple, consiste à vouloir sacrifier un enfant innocent pour stopper une crise mimétique). Dans la situation actuelle, des voix s’élèvent déjà pour désigner des responsables humains suite à un phénomène d’origine naturelle, suivant en cela une pente multi-millénaire, mais chacun sait que le procédé est éventé, qu’il est à jamais incapable de ramener  une situation d’unanimité illusoirement apaisante qui n’existait que dans les sociétés archaïques. 
    De ce fait, à mon avis, la pandémie actuelle et ses conséquences ne constituent pas à proprement parler une « singularité », si c’est bien le sens que vous leur accordez,  mais participe au contraire à la « régularité » de notre situation démocratique et libérale, que je définis comme une tragédie permanente. Impossible de sortir d’une tragédie par une krisis dont l’essence est sacrificielle. Pour reprendre les termes de J.P.Dupuy à propos du marché; la démocratie contient la contagion panique, dans les deux sens du mot; elle lui fait barrage, mais elle l’a en elle. Elle lui fait barrage grace à la révélation du mécanisme victimaire, elle l’a en elle parce que la contagion, qu’elle soit d’origine naturelle ou mimétique, est un phénomène universel. La seule action qui reste en notre pouvoir consiste à en analyser les mécanismes pour les déjouer. Je pense que c’est bien ce qui est en train de se dérouler.
    En conséquence, je tendrais à répondre aux questions que vous nous posez, en conclusion de votre intervention, en évoquant la Passion (Pâques approche…). Voici bien une transformation anthropologique majeure, nous ayant permis de dépasser notre violence et passant par une singularité et une krisis. Et comme nous l’avons évoqué récemment à propos de l’Apocalypse de Jean, écrite dans un climat de terreur, ce changement profond a également eu des conséquences violentes. Mais de même que cette singularité historique ne peut se reproduire, si ce n’est, si l’on veut, par le rite eucharistique, l’Apocalypse de Jean est également un texte ancré dans l’Histoire.
    Ce que nous vivons et auront à vivre n’est en rien comparable. Il n’existe à mes yeux que deux singularités anthropologiques; celle qui se révèle tout en se masquant dans les mythes de fondation, celle qui se révèle ouvertement, à l’issue d’un long processus porté par le peuple juif, par la Passion. Il serait extrêmement présomptueux de voir un tel phénomène dans les péripéties diverses et variées que nous traversons depuis.

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci pour ce commentaire stimulant. Je suis tout à fait d’accord avec vous, la crise actuelle n’est en rien comparable aux « singularités » que vous évoquez et à celles dont je parle dans l’article. La mention Covid 19 dans le titre est trompeuse. La crise du coronavirus a seulement la vertu de nous montrer à quel point notre assurance de vivre dans un monde stable et immuable est illusoire, ce que beaucoup expriment ces temps-ci. Salutaire prise de conscience ! Ce que j’entends aussi beaucoup, ce sont des appels à repenser le monde de demain, à nous réorganiser autrement, parce que cette crise en appelle d’autres, et que de toute façon notre modèle basé sur la croissance a atteint ses limites. Sur le constat, rien à dire. Sur la réponse à apporter, j’essaie maladroitement de porter un autre message.
      Il est vain et illusoire de tenter de maîtriser la crise lorsqu’elle franchit la limite de la « régularité » ; ce qui se passe de l’autre coté échappe totalement à notre contrôle (sauf à considérer comme un phénomène sous notre contrôle la résolution sacrificielle, mais vous rappelez qu’il n’en est rien : d’une part elle n’a plus le pouvoir de rétablir le monde régulier, et d’autre part Girard montre assez qu’elle échappe totalement à notre libre arbitre, qu’elle est fondamentalement dictée par la méconnaissance).
      Ce que j’appelle une singularité anthropologique est le lieu/instant où, du point de vue de la matérialité, tout contrôle sur notre destin nous est enlevé. La crise nous invite alors à un lâcher-prise et à un dépouillement radical ; et c’est seulement à cette condition que nous pouvons accéder à une transformation d’un autre ordre. Sur ce sujet, j’espère être assez explicite dans les deux articles à paraître qui complètent celui-ci.
      Tout ceci nous conduit, en effet, à la Passion, et autant nous nous rejoignons, je pense, sur la singularité radicale de cette crise-là, autant je crois que cet événement n’a pas l’importance historique que vous lui prêtez (et Girard aussi d’ailleurs), et est au contraire de ce que vous dites destiné à se reproduire, et pas seulement dans l’Eucharistie. La Passion a bien changé le monde dans le sens où René Girard l’a vu, en enrayant le mécanisme victimaire, et les conséquences en sont en effet majeures. Cependant, la Passion et la Résurrection sont aussi des prophéties, des événements intemporels (conséquence de leur caractère singulier !), et la Bible et aussi le Coran, derrière le voile mythologique et l’historicité des événements qu’ils rapportent, se situent aussi, en tant que Parole, dans cette singularité.
      Il y a une troisième singularité anthropologique en plus de celles que vous mentionnez, c’est ce que les Écritures appellent le Jugement. Considérez ce mot et convenez qu’il vient remarquablement résoudre la limitation dont vous parlez à propos des crises modernes.
      Quand vous parlez de la Passion comme « nous ayant permis de dépasser notre violence », je me permets de vous rappeler les génocides du siècle dernier et les faits divers quotidiens. Sauf à verser dans l’angélisme, force est de constater qu’il y a quelque chose d’inachevé dans le processus enclenché par la Croix.
      Au risque d’être extrêmement présomptueux donc, j’interprète les prophéties apocalyptiques des Écritures, sinon dans la lettre du moins dans l’esprit de Girard, comme l’annonce de phénomènes parfaitement concrets et réels, et non comme un événement mythique, situé dans un futur et dans un espace indéterminés. Je précise que cela n’a pas grand-chose à voir avec les images de destruction des films hollywoodiens…
      Toute l’histoire humaine conduit à cette crise ultime qui est l’occasion de sortir de la méconnaissance de notre violence, et de faire un choix, de trancher, comme vous dites. Soit la violence sans retenue, suicide collectif ; soit le renoncement radical à toute violence. Convenez que ce choix, qui devra bien être posé un jour, nous est interdit en-dehors de la singularité. La crise consécutive à la montée aux extrêmes, elle-même conséquence de la Croix, n’est pas l’échec des prophéties ; c’est leur nécessaire accomplissement.
      Que cette crise ultime soit liée ou pas aux événements actuels, je n’en sais strictement rien, et pour tout vous dire cela m’importe assez peu. Qu’elle soit toujours déjà en cours, je n’en doute pas un instant.

      Aimé par 1 personne

      1. Merci pour vos précisions. Certains malentendus doivent être levés. Le premier bien sur, c’est qu’il n’est pas extrêmement présomptueux de voir les choses autrement que je les vois… ce serait pour le coup extrêmement présomptueux de ma part! Mais je pense que vous l’avez compris. Le second, c’est qu’en évoquant les « singularités historiques » de la Passion et des sacrifices fondateurs relatés dans les mythes, je voulais dire que ces événements était situés dans le temps, et non qu’ils faisaient partie de l’Histoire. La Passion n’est pas un événement historique, dans le sens où Jésus est de ce point de vue un crucifié entre des milliers d’autres, un Rabbi parlant dans les synagogues entre des dizaines d’autres (Simon le magicien aurait eu une notoriété bien supérieure…). De même, les événements relatés dans les mythes fondateurs sont préhistoriques, et donc non historiques par définition.
        Il n’en est pas moins légitime de défendre l’hypothèse de Tresmontant (et il n’est pas le seul) consistant à lire la longue lettre de Jean aux communautés d’Asie Mineure comme un avertissement et un encouragement dans un contexte de persécutions. Soit comme un récit dont les événements sont situés dans le passé, et non dans notre avenir. Sur ce plan, nous sommes donc aussi présomptueux l’un que l’autre: nous voyons ce texte  » comme l’annonce de phénomènes parfaitement concrets et réels », mais pas au même moment.
        Les conséquences de cette lecture me poussent à considérer les avertissements au sujet du Jugement dernier annoncé indépendamment du texte de l’Apocalypse. Je reconnais qu’il appartient à notre imaginaire commun, et qu’il est tentant de prévoir les conséquences du retournement sacrificiel opéré par le judaïsme et le christianisme en empruntant cette dramaturgie extrême, ces images puissantes. Je reconnais qu’il est possible d’interpréter, à la suite de Girard, ces images comme illustrant la matérialité future d’une « apocalypse » nucléaire et écologique. Et c’est peut-être ce qu’il faut faire d’un point de vue moral et prophylactique : prévenir la catastrophe en vue de l’éviter, comme J.P. Dupuy l’a longuement expliqué avec son « catastrophisme éclairé ». Je ne critique en aucune façon cette option, car ce serait prendre le risque de se placer du coté des croyants en une croissance infinie ou en une dissuasion nucléaire efficace pour maintenir la paix, bref, du coté d’un certain positivisme aveugle. Ce n’est évidemment pas mon cas.
        Mais libéré pour ma part d’une appréhension de Jean comme un voyant capable de prévoir des événements du XIXe siècle ou au-delà, je considère les questions importantes de la « montée aux extrêmes » ou du « Jugement dernier » autrement. Par exemple, les événements historiques de notre ère (postérieurs à la Passion), considérés objectivement, ne montrent pas une augmentation de la violence vers une montée aux extrêmes: le nombre de morts violentes parmi les hommes diminue progressivement et régulièrement, et ce malgré les horreurs du XXe siècle. Si les totalitarismes peuvent être considérés comme une tentative de revenir à un état de l’Humanité antérieur à la Révélation (à l’influence juive), elles n’en ont pas moins tenté de masquer leurs actions (camps d’extermination) aux yeux de tous, montrant par là l’influence exercée malgré tout par la Révélation. Je vois l’irruption de tels phénomènes, parmi lesquels je place le terrorisme islamique, comme des tentatives désespérées d’empêcher l’accouchement d’une civilisation mondiale, qui à mes yeux se définit par la paix et l’effacement progressif des fausses différences.
        Le pessimisme girardien est une crainte, légitime, de l’indifférenciation. Mais cet effacement de différences nationales, idéologiques, culturelles… est également le signe d’un rapprochement par l’amour, et ne pas le voir, c’est faire preuve du même aveuglement qui consiste à ne voir que les conséquences violentes de cette « passion pour l’égalité », qui caractérise pour Tocqueville la démocratie: cet auteur constitue de mon point de vue un modèle de clairvoyance et d’intégrité dont la source est chrétienne, mais cet aspect de sa pensée est mis en retrait dans ses écrits, on ne peut que l’entrevoir.
        J’avoue ne pas comprendre votre vision d’une crise qui nous inviterait à un « lâcher-prise » (et n’ai d’ailleurs jamais compris ce que signifiait cette expression devenue si courante dans la bouche des psys…) et à un dépouillement. Ce peut-être une option dans le cas individuel d’une dépression, certes, ou d’une conversion. Mais collectivement, je ne vois pas comment l’advenue pourrait arriver d’un moment où ce choix se poserait: « soit la violence sans retenue, suicide collectif ; soit le renoncement radical à toute violence ». Je saisis au contraire ce que je nomme la « tragédie » démocratique et libérale, préférant reléguer le terme de « crise » à son sens originel. La tragédie que nous vivons collectivement depuis la fin du procédé sacrificiel (la Passion, piège de Satan) est un processus de maturation progressive, de prise de conscience collective, qui passe certes par des tentatives de régression (totalitaires…) qui sont des réactions contre la progression inéluctable de la Révélation. Dans ce cadre, je comprends le Jugement dernier comme la pleine compréhension de ce projet, qui passe par la révélation de notre origine sacrificielle (péché originel) et son dépassement. Il est en cours, et je ne vois pas en quoi il pourrait constituer une singularité dans le sens topologique que vous évoquez, que je réserve à la puissance révélée par le sacrifice de l’autre (archaïque) et à son renversement symétrique (sacrifice dans le miroir): le sacrifice de soi, par la Passion.
        Mais je n’ai, bien entendu, aucune faculté à lire l’avenir. Il est donc parfaitement envisageable de postuler une troisième singularité anthropologique, mais je ne suis pas doué pour la science-fiction, et je n’en vois pas la nécessité dans la grille d’interprétation qui est la mienne. J’attends avec beaucoup d’intérêt la suite de votre texte, qui pourra sans doute m’éclairer.

        J'aime

      2. Ma démarche est celle d’un chercheur de sens, qui fait confiance aux textes pour l’éclairer. Encore faut-il un guide pour reconnaître ce que ces textes nous disent par-delà le voile mythologique qu’ils ont tendu entre nous et eux ; pour cela, je fais confiance à la « méthode Girard », pour la simple raison que je n’en ai pas rencontré d’autre qui soit à cet égard aussi magistrale. Je cherche bien moins à expliquer les textes qu’à laisser les textes nous expliquer ; c’est pourquoi je n’attache pas énormément d’importance à telle ou telle interprétation historico-critique. Le sens que je cherche est celui d’une révélation anthropologique.
        Permettez-moi de vous répondre par un questionnement.
        La « méthode Girard » dont je parle lui a permis de remettre en question le sens donné aux mythes. Les mythes sont un langage paradoxal de représentation du réel, à la fois témoignage d’une violence fondatrice et interdit de montrer celle-ci ; les mythes parlent toujours du point de vue des meurtriers, ils dissimulent ce qu’ils exposent. Girard reconnaît l’exception biblique : tout en adoptant ce langage mythologique, la Bible raconte le même type d’histoire mais du point de vue de la victime. Cette révélation culmine avec la Croix, démythologisation radicale du mécanisme victimaire. Voilà pour la part connue.
        Ajoutons un nouveau mot : la prophétie. Un constat tout d’abord : le langage prophétique est tout aussi répandu dans les écritures que le langage mythologique. Il est omniprésent ! D’autre part, les prophéties présentent des similitudes formelles avec les mythes. C’est pour ainsi dire le même langage imprégné de surnaturel, et souvent violent. Les images apocalyptiques ressemblent assez à celle des mythes fondateurs, le déluge, l’expulsion du paradis… C’est comme un film passé à l’envers. La différence significative entre mythes et prophéties, c’est leur orientation temporelle : les mythes tournés vers le passé, les prophéties vers le futur.

        Comment interprétons-nous les prophéties ? Il y a deux façons.
        La première, c’est la croyance qu’elles sont des prédictions à prendre à la lettre, qui doivent nécessairement advenir. Dès qu’il y a une catastrophe, on y verra l’accomplissement d’une prophétie. Vous voudrez bien noter, à ce stade, le parallèle entre cette interprétation « magique » des prophéties et celle, tout aussi « magique », des mythes dans leur lecture au premier degré, archaïque et sacrificielle. La science nous a conduits à rejeter cette lecture. Les prophètes ne disposent, pas plus que vous et moi, de boules de cristal leur permettant de lire l’avenir, et les éclairs et le tonnerre n’ont rien à voir avec Dieu.
        Seconde façon : de la même manière que les savants modernes ont refusé toute signification réelle aux mythes, n’y voyant que des métaphores, des symboles. C’est ce que vous exprimez ! Les prophéties ne peuvent pas porter une signification réelle située dans l’avenir, puisqu’il est impossible de prédire l’avenir. Donc, les prophéties ne sont que l’expression d’autre chose, par exemple des persécutions dont est victime une communauté, d’une catastrophe ayant déjà eu lieu, comme la chute de Jérusalem devant les armées babyloniennes, etc. Vous voyez la similarité ? Ce que vous exprimez sur les prophéties, et qui représente la position commune, est exactement ce que les esprits éclairés disaient des mythes avant que Girard ne vienne renverser le jeu de quilles.

        Vous avez bien compris où je veux en venir. En mettant de côté pour le moment l’épineuse question de la flèche du temps, et étant donné la similitude formelle entre mythes et prophéties, qu’est-ce qui empêche de considérer ces dernières de la même façon que Girard a considéré les mythes, c’est-à-dire en les interprétant comme des révélations très concrètes ayant rapport avec la violence humaine, mais camouflées par le langage même qu’elles veulent dénoncer ?
        Voilà pour la question.
        J’espère ne pas vous donner l’impression que je fuis le débat , mais d’expérience la lutte mimétique entre opinions n’apporte généralement pas grand-chose de constructif.

        J'aime

      3. Je suis non seulement intéressé par votre démarche, mais aussi très proche, notamment en ce qui concerne une approche topologique. Je suis également tout à fait d’accord sur la vacuité des luttes mimétiques entre opinions, à laquelle je tente tant bien que mal à échapper. Mais on est très facilement mal compris, surtout sur les blogues (je ne sais pourquoi, c’est un phénomène que j’ai parfois constaté sans me l’expliquer pleinement : sans doute le langage a-t-il besoin de signes non verbaux, expressions du visage, ton de la voix… ce que les émoticônes tentent tant bien que mal à remplacer…). Je n’ai pas du tout l’impression que vous cherchiez à fuir le débat, au contraire, en pointant certains malentendus, vous le faites avancer dans le sens que nous recherchons tous : celui qui nous éloigne des stériles luttes mimétiques entre opinions, entre egos. Que ce point au moins soit acquis et nous réunisse ; c’est la moindre des choses entre miméticiens… Je vais donc tenter de résoudre ce qui me semble relever de malentendus :
        1- Je suis très loin de ne voir dans les mythes aucune signification réelle !! Simplement, et à la suite de Girard (notamment dans « Le bouc émissaire »), je fais une différence entre les mythes et le récit évangélique, qui lui n’est justement pas ce « langage paradoxal de représentation du réel, à la fois témoignage d’une violence fondatrice et interdit de montrer celle-ci ; les mythes parlent toujours du point de vue des meurtriers, ils dissimulent ce qu’ils exposent. », comme vous l’écrivez avec pertinence. La Révélation consiste précisément à dire les choses directement, sans ce voile de méconnaissance qui entend masquer la violence collective et sacraliser les victimes.
        2- Or il me semble qu’à la suite des interventions de Serge Lochu et Jean-Louis Salasc, vous tendez comme eux à considérer l’Apocalypse de Jean comme un récit mythique. Mais c’est à vous d’en juger ; je posais simplement la question, en évoquant le travail de lecteur et de traducteur attentif de Tresmontant, très proche en cela du travail de Girard, me semble-il. Le fait que le texte de Jean soit une lettre adressée à des communautés naissantes dans un contexte de persécution bien connu ne me semble pas devoir être tenu pour un accessoire « historico-critique ». Bien au contraire, il explique que certaines informations soient mentionnées de façon indirecte, codée, de la même façon que sous l’occupation, on a employé des termes qui ne devaient pas être compris de tous. De là l’apparence mythique donnée à ce texte. De ce point de vue, il apparaît que l’Apocalypse n’appartient pas, de même que l’ensemble des textes évangéliques, aux mythes de l’Humanité.
        3- Reste la question de la prophétie. Elles sont effectivement très répandues, y compris dans le récit évangélique, mais ne doivent pas pour autant être considérées comme des mythes, mais comme l’expression des conséquences prévisibles des changements profonds opérés par la Parole (le Verbe) ; c’est tout à fait différent. Les prophéties vues sous cet angle me portent à entrer en désaccord avec ce que vous exprimez (« Les prophéties ne peuvent pas porter une signification réelle située dans l’avenir, puisqu’il est impossible de prédire l’avenir. »). En effet, autour de l’année 50, soit 20 ans avant la destruction de Jérusalem, Jean avait de très bonnes raisons de prévoir le déclenchement catastrophique de la riposte romaine au soulèvement des juifs en préparation, d’autant plus que Jésus avait déjà prévu la destruction totale du Temple, qui a été bien réelle en 70.
        4- Je suis désolé de devoir camper sur cet aspect « historico-critique » qui vous importune, mais il est essentiel : si par contre l’Apocalypse a bien été écrit à la fin du premier siècle, ce qui est la thèse communément admise, (notamment par l’Eglise qui ne prend pas de risque en s’appuyant sur la datation des seuls manuscrits connus), elle décrit de façon mythique des événements passés, ce qui en ferait une exception notable par rapport à l’évangile. Et si elle décrit, comme le pensent la plupart des commentateurs, un avenir lointain, je ne connais pas d’exemple de prophéties bibliques (et elles sont nombreuses) qui décrivent des événements qui ne soient pas intervenus dans le temps d’une vie humaine ; et ce précisément parce que la Bible n’est pas un mythe (je place la Genèse à part, en raison de son antériorité qui la place du côté des grands récits mythiques de l’Humanité). Les prophètes s’adressent à leurs contemporains pour les mettre en garde, de la même façon que Jean à Patmos.
        5- Pour autant, je ne conteste à personne le droit d’interpréter l’Apocalypse de Jean comme le récit prophétique de l’avenir de l’Humanité, ce qui est une tentation bien légitime, et à laquelle je me suis également laissé tenter autrefois, mais le but de mon intervention face à l’afflux de ces interprétations, c’était d’appuyer notre pensée, fut-elle apocalyptique, sur des éléments tangibles plus spécifiquement en rapport avec la Théorie mimétique : conséquences du retournement religieux opéré par la Révélation, conséquences d’un mimétisme débridé (« libération » du désir, permis de consommer à outrance….) et cette liste n’est pas close. Si j’ai pu blesser quelqu’un en laissant apparaître un peu d’agacement, je lui présente mes excuses. J’ai conscience de ce défaut qui m’habite, et je je mets au compte de la passion intellectuelle…

        Ce qui précède me semble répondre à la question qui conclut votre texte et que vous me posez. Pour résumer : s’il peut exister une similitude formelle entre mythe et prophétie, notamment en raison de la symbolique employée, il s’agit de tout autre chose, et les évangiles ne sont jamais mythiques. L’Apocalypse faisant partie de l’Evangile et de son projet de dévoilement du réel, elle ne peut être interprétée comme un mythe ; elle ne cherche pas à escamoter un cadavre ni à innocenter les meurtriers, bien au contraire.

        J’espère que vous ne verrez pas dans cette réponse la conséquence d’une partie de ping-pong mimétique, qui serait pour le coup, vraiment mythique…. Je suis toujours dans l’attente de la suite de vos réflexions mathématiques (topologiques), qui m’intéressent. A ce propos, j’avais évoqué devant René Girard la similitude formelle entre trou-noir et acmé sacrificielle, ce qui l’avait fait réagir sur un ton agacé et critique : « La théorie mimétique ne va pas jusqu’à tout expliquer (sous-entendu : à relater des phénomènes cosmologiques) et d’ailleurs, les trous noirs, on ne les a jamais vus. » (je le cite de mémoire). Et pour ma défense, j’avais répondu que l’inverse pouvait être envisagé ; que des phénomènes physiques puissent être appréhendés et représentés sur le modèle de structures connues, culturelle, les structures collectives fondamentales de l’Humanité que la Théorie mimétique a dégagées. Il était d’accord avec ce point de vue, qui est aussi le vôtre je pense. Une pensée de la singularité ou de la transition de phase (en termes topologiques) a pleinement sa place dans la Théorie mimétique.

        Aimé par 2 personnes

  2. Votre article est très intéressant. Je relève deux points de « disputatio »: 1- Il présuppose que la raison est un invariant anthropologique et que la crise peut être une singularité…Pour moi, et comme je comprends René GIRARD, la crise fait partie des invariants.
    2- Vous distinguez le génocide rwandais pour votre démonstration. Il est, au contraire, à mon avis, la preuve de mon point 1

    J'aime

    1. Merci de me rappeler à un peu de formalisme. Je vais devoir retravailler mes définitions… La crise serait donc un invariant anthropologique particulier dans lequel les autres invariants sont inopérants. Pourriez-vous un peu développer votre point 2 ?

      J'aime

      1. Dans « Je vois tomber Satan tomber… » René GIRARD cite le miracle d’Apollonius. Dans le génocide Rwandais, existe une enquête internationale que le président KAGAME entrave. Il existe maintenant une forte probabilité que l’étincelle de ce génocide soit un homme, au fait, comme Apollonius de ces invariants anthropologiques: Le président rwandais, ayant donné l’ordre d’abattre l’avion de son prédécesseur Hutu, tout en s’avançant avec ses troupes dans le Rwanda, en venant du Burundi voisin.

        J'aime

      2. Bien sûr, il y a des raisons matérielles et objectives au déclenchement des crises ; mais cela enlève-t-il à la crise elle-même, en son paroxysme, ses étranges propriétés ? Les actes inhumains et aussi les actes magnifiques, la folie meurtrière, l’abolition de toute morale, tout cela peut-il être décrit par le langage de la géopolitique, de l’histoire, de la psychologie ou de la sociologie ?

        J'aime

      3. Dans le point 2, je voulais justement préciser que le génocide rwandais n’était pas une singularité par rapport aux autres événements cités. Et donc, comme vous l’écrivez dans votre réponse: « crise (a)… ses étranges propriétés: Les actes inhumains et aussi les actes magnifiques, la folie meurtrière, l’abolition de toute morale ». Donc la crise est bien un invariant. Elle fait partie du processus qui a abouti au meurtre fondateur. La raison n’en est pas, comme les mathématiques, elle fait partie de la Culture, issue de ce meurtre fondateur.

        J'aime

  3. Je trouve remarquable l’idée d’employer la métaphore de la singularité au sens des mathématiques et de la physique pour appréhender la notion crise, et de crise au sens girardien ; elle me paraît très fructueuse aussi.
    Je suis néanmoins troublé par la conclusion que nous soyons complètement impuissants et que nous n’ayons d’autre choix que de subir la crise. C’est au rebours du constat pratique que des crises peuvent être bien ou mal « gérées ».
    Peu-être la solution à cette apparente contradiction réside-t-elle dans un usage extensif du mot « crise » dans le langage courant, employé pour ce qui n’est qu’un revers, un obstacle ou les prémisses d’une « vraie » crise (la zone de « l’horizon du trou noir » pour surfer sur ta métaphore, Hervé) ?

    J'aime

  4. Par une singularité ? Une crise ?
    Plus vraisemblablement par une lente et difficile conversion personnelle et collective dont James Alison nous trace le programme : le don de soi, le pardon des offenses, la dédistorsion des désirs …

    J'aime

Répondre à jlsalasc Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s