L’affrontement entre Mediapart et Charlie Hebdo

par François Hien

   Le débat public en France est rarement au niveau des questions qu’il prétend traiter, on le sait. Mais nous ne sommes jamais au bout de nos surprises. La violence et l’approximation qui ont régné dans l’affrontement entre Charlie Hebdo et Mediapart étaient proprement sidérantes. De part et d’autre, les rivaux en ont oublié l’objet dont ils débattaient (et qui n’était d’ailleurs pas véritablement défini : est-ce l’islam ? l’islamisme ? le terrorisme ?) et ne voulaient qu’une chose : en découdre avec l’autre.

Dans ce bruyant affrontement, il ne s’agissait pas de s’opposer sur deux interprétations contradictoires d’un même phénomène, ni même de se répondre. Chaque parti semblait décidé à briser toute possibilité de dialogue, en établissant le rival comme celui avec qui, précisément, il est inacceptable de parler.

    En comparant la une de Charlie Hebdo qui le caricature aux « affiches rouges » placardée par les nazis et le gouvernement de Vichy contre le groupe Manouchian, Plenel cède à la tentation de fasciser son ennemi. En retour, c’est exactement ce que fait Riss, le rédacteur en chef de Charlie Hebdo, pour qui la mansuétude de Plenel à l’égard de Tariq Ramadan vaut soutien au terrorisme et « appel au meurtre » à l’égard de la rédaction. D’éditos en éditos, Plenel file une longue comparaison d’après laquelle les musulmans d’aujourd’hui seraient dans une situation comparable à celle des Juifs dans les années 30 ; les « islamophobes » sont donc nos nouveaux nazis. De son côté, Charlie Hebdo campe sur une curieuse position : revendiquant le droit de proférer toutes les insanités qui lui passent par la tête, la rédaction refuse à ses contradicteurs le droit de s’en offusquer, ou de trouver ça idiot. Il ne faut plus seulement soutenir la liberté d’expression de Charlie Hebdo, mais l’aimer et l’aduler ; dire le mal qu’on en pense (et on a le droit d’en penser du mal) revient à souhaiter secrètement que les terroristes finissent le travail.

    Si vous ne vous indignez pas comme moi, vous êtes les collaborateurs d’aujourd’hui, comptables des morts de demain, dit en substance Plenel ; si vous ne nous soutenez pas avec la déférence qui sied au drame que nous avons vécu, vous êtes les complices de nos assassins, surenchérit Charlie Hebdo. Le moindre écart critique à la position que chaque camp considère comme la seule bonne est perçu comme un ralliement à l’ennemi, celui qu’il ne s’agit plus de convaincre mais de combattre. « Je veux qu’ils rendent gorge » déclare, à propos de journalistes, un ancien premier ministre ; sommes-nous à ce point habitués à la violence qu’une telle phrase provoque si peu d’effarement ?

    Ce qui travaille chacun des deux partis, Girard peut nous l’apprendre. En assimilant l’autre à un fascisme honni (nazi ou islamiste), il s’agit d’obtenir contre lui une unanimité qui lui vaudra son exclusion symbolique, cette unanimité dont on fait les résolutions victimaires et grâce à laquelle les sociétés ont si longtemps trouvé la paix. Le fait que le mécanisme victimaire soit devenu inopérant n’a pas réformé notre psychisme, qui en est intégralement le résultat. Nous avons la nostalgie de cette unanimité qui régénère les communautés humaines. Ces attaques démentes, de part et d’autre, sont des tentatives d’élaboration mythique, d’autant plus virulentes qu’elles sentent confusément leur impuissance à obtenir la paix sacrificielle.

     Dans un affrontement où la violence est également répartie, il s’agit de présenter la violence de l’autre comme intrinsèquement mauvaise (une violence verbale qui fait signe vers une violence physique, totalitaire, dont elle est l’appel) et dès lors sa propre violence comme une héroïque résistance. À travers l’assimilation de l’autre au fascisme, il s’agit de l’évacuer du champ du dialogue, afin qu’il ne puisse jamais plus y contester l’image qu’on a construite de lui ; mais également de procéder au découpage fondamental entre violence bonne et violence mauvaise. Et puisque les antagonistes sentent bien, pris dans le feu de la mimesis rivalitaire, qu’ils sont aussi violents que leur adversaire, il leur faut déployer une énorme énergie pour montrer qu’ils le sont différemment, et que leur violence à eux se justifie d’un combat sacré.

    Chaque parti tente de refermer le mythe, de gagner les indécis à sa cause. Nous savons que dans notre modernité ces tentatives sont toujours vouées à l’échec. Les mythes cristallisent insuffisamment. Il n’y a jamais de coupable parfait ; et l’impossibilité de faire admettre l’autre comme coupable total interdit aux rivaux d’accéder à cette innocence totale qu’ils espéraient de l’opération. Chacun cherche à se dissimuler à soi-même sa propre compromission avec la violence ; et puisque l’opération échoue toujours, il faut la reprendre, la poursuivre avec toujours plus de force. La montée aux extrêmes se nourrit des ratés de l’élaboration mythique. Les positions nuancées semblent aspirées dans la fournaise de l’affrontement mimétique.

     Dans ces débats, on entend souvent un type de phrases assez curieux : des phrases qui commencent par « On n’a plus le droit de dire ceci, ou cela. » En toute rigueur, ces phrases sont des contradictions performatives : le locuteur prétend ne pas avoir le droit de dire ce qu’il est précisément en train de dire. En réalité, ce que ce type de phrases déplore, ce n’est pas de n’avoir pas le droit de dire ce qu’on dit, mais c’est d’être contesté quand on le dit.  Une phrase comme celle-là est le signe d’une nostalgie de l’unanimité. « Je suis pour l’apaisement » déclarent indifféremment les plus acharnés et les plus véhéments des boutefeux. Il faut prendre au sérieux ces affirmations : l’apaisement dont il est ici question, c’est ce calme qui suit les violences fondatrices. Nous voulons tous la paix ; mais c’est une paix dont nous aurions réussi à chasser l’autre. Et comme nous échouons toujours, nous reprenons la bagarre, d’autant plus justifiés dans notre violence que nous la savons au service de la paix.

    Ces considérations, cependant, ne doivent pas nous interdire de prendre position. Il me semble parfois que les analyses inspirées de Girard, en favorisant les effets de symétrie, peuvent avoir pour effet de rabattre trop aveuglément les adversaires les uns sur les autres ; or, si ces signes d’équivalence peuvent être légitimes à l’heure où les conflits deviennent abstraits et mimétiques, ils écrasent la somme des détails qui ont conduit au conflit et dont les responsabilités ne sont jamais parfaitement partagées. Dans un monde où le sacrifice n’a plus d’efficacité, on n’obtient pas la paix sans justice. Et la justice consiste à faire réapparaître l’objet du conflit escamoté par les rivaux, à revenir sur les faits et à trancher à partir d’eux.

    Le point de départ de cet affrontement fut l’affaire Tariq Ramadan. Il semblerait que cet homme soit un parfait Tartuffe, camouflant de rigidité dogmatique sa lubricité et sa violence. Son aisance oratoire et sa capacité à nommer le mal-être de certains musulmans français l’ont entouré d’une aura, dans certains milieux, qui lui a valu une longue impunité. Mais est-ce cette personnalité qu’ont défendu ceux à qui l’on reproche aujourd’hui d’avoir consenti à dialoguer avec lui ? Plenel n’a jamais défendu un violeur en tant que tel : il a prétendu qu’il ne fallait pas ostraciser un penseur très écouté de certains musulmans, et qui s’il nous paraissait très conservateur l’était pourtant infiniment moins que d’autres prêcheurs, et s’efforçait de penser une compatibilité de la pratique islamique et de la vie occidentale. Les journalistes de Mediapart connaissaient-ils les pratiques de Ramadan ? Ils affirment que non. On leur reproche pourtant de s’être tus. Pourquoi dès lors ne pas adresser le même reproche à Caroline Fourest qui, elle, a dit qu’elle était depuis longtemps au courant ?

    Si tout le monde savait, Plenel n’est pas plus coupable qu’un autre ; si personne ne savait, il faut assumer le véritable reproche qu’on veut lui adresser : n’avoir pas consenti à l’ostracisation d’un penseur qui, à l’époque, avait pour seul tort de n’être pas d’accord avec nous. En réalité, ce qui est reproché à Plenel n’est pas d’avoir fermé les yeux sur les pratiques odieuses dont Ramadan est accusé, mais d’avoir accepté de dialoguer avec un islamiste. C’est-à-dire d’avoir brisé l’unanimité qui, dans le monde médiatique dominant, cherchait à construire Ramadan en bouc exutoire d’une violence dont on le voulait pleinement coupable, et dont on se voulait pleinement innocent.

    La défense de Plenel est excessive, parfois même ridicule. Mais en amont, les attaques qu’il subit sont révélatrices d’un refus du dialogue, dont la conséquence est le retour de réflexes sacrificiels, d’autant plus dangereux qu’ils sont inefficaces.

    L’affrontement entre Charlie Hebdo et Mediapart est le signe d’un recul du débat : cet espace de négociation et d’ajustement mutuel qu’impose la déliquescence des dispositifs sacrificiels et l’impossibilité des unanimités. Nous ne voulons plus débattre ; nous voulons nous donner de bonnes raisons pour ne pas avoir à débattre, disqualifiant d’avance la position adverse, et allant jusqu’à exiger de l’adversaire le consentement à sa propre exclusion. Pour apaiser notre société, il faudrait ré-apprendre à dialoguer avec tout le monde, à commencer par ceux que nous avons le réflexe d’exclure du dialogue.

François Hien

2 réflexions sur « L’affrontement entre Mediapart et Charlie Hebdo »

  1. Merci de ce très bel article, François.
    Plenel vient lui-même d’exprimer des regrets. Je ne suis pas sûr pour autant qu’il ait pris conscience de tout ce que ton article donne à comprendre.
    Quant à Charlie, il se trouve, à certains égards, du même côté que ceux qu’ils dénoncent : pousser à la limite la liberté d’expression pour en tirer un avantage (qu’il s’agisse d’augmentation du chiffre d’affaires ou de succès prosélytes).
    Que d’indifférenciations.
    Il n’y a de possibilités de démocratie que dans le débat public, autrement dit des différences qui font consensus sur la possibilité d’en parler. Empêcher le débat public, c’est renoncer aux perspectives démocratiques.

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