Stromae a encore touché… juste

Il y a trois ans, je vous avais proposé une compréhension de girardien de service que m’avait inspirée le morceau phare de l’album Multitude de Stromae intitulé L’enfer. (https://emissaire.blog/2022/01/20/lenfer-de-stromae-cest-de-se-croire-seul-en-enfer/ ).

Depuis, Stromae a dû interrompre une nouvelle fois une grande tournée et s’était placé en retrait pour se refaire une santé. Ses fans attendaient son retour. Le voilà qui revient avec un duo qu’il partage avec la merveilleuse Pomme au timbre si profond. Il est associé à un film d’animation sur Netflix intitulé Arcane, lui-même dérivé d’un jeu vidéo, League of Legends. Je dois vous avouer que c’est un univers que je ne connais pas. Mais peu importe. Quand je vois apparaître le nom de Stromae, celui de Pomme ou, plus encore, les deux artistes réunis, j’écoute !

Cela commence comme la litanie que produit le contact des roues d’un train en mouvement sur une voie ferrée. L’auditeur finit par deviner malgré une forte transformation de la voix par un vocodeur (?) :

Je t’aime, je te hais, je t’aime, je te hais (x 4)

Le ton est donné d’emblée, l’oxymore dominera les paroles. Comme toujours, le vocabulaire est simple, d’accès immédiat, les vers sont souvent répétés. Ici ce parti pris est particulièrement adapté au thème obsédant pour ne pas dire obsessionnel de la chanson [1].

T’es la meilleure chose qui m’est arrivée / Mais aussi la pire chose qui m’est arrivée / Ce jour où je t’ai rencontrée, j’aurais peut-être préféré / Que ce jour soit jamais arrivé (arrivé) / La pire des bénédictions / La plus belle des malédictions / De toi, j’devrais m’éloigner / Mais comme dit le dicton / « Plutôt qu’être seul, mieux vaut être mal accompagné ».

D’emblée, nous savons que la situation est douloureuse et probablement sans issue salubre, quand le meilleur et le pire se mêlent inextricablement. Suit un couplet mixte où la voie féminine vient dialoguer avec la voix masculine, les deux se mêlant parfois :

Tu sais c’qu’on dit / « Soit près d’tes amis les plus chers » / Mais aussi / « Encore plus près d’tes adversaires » / Mais ma meilleure ennemie, c’est toi / Fuis-moi, le pire, c’est toi et moi / Mais si tu cherches encore ma voix / Oublie-moi, le pire, c’est toi et moi.

“Ma meilleure ennemie” est donc le titre qui arrive enfin au cœur du morceau après une longue introduction : de deux expressions banales, ma meilleure amie, mon pire ennemi, Stromae fait quelque chose d’intrigant par un croisement inhabituel (sans être pour autant inédit [2]) des deux. En adoptant cette expression, il semble être dans l’accusation de l’autre même si celle-ci est nuancée. Mais il dissipe vite le malentendu, dès le vers suivant en affirmant que “le pire, c’est toi et moi”. Le problème est identifié à juste titre dans la relation, il est d’ailleurs réciproque comme le signale immédiatement la voix féminine qui reprend mot pour mot l’affirmation que “le pire, c’est toi et moi”. Le couplet suivant, également chanté par la voix de Pomme efface tout doute sur la réciprocité toxique de la relation :

Pourquoi ton prénom me blesse / Quand il se cache juste là dans l’espace ? / C’est quelle émotion, ta haine / Ou de la douceur / Quand j’entends ton prénom / Je t’avais dit « ne regarde pas en arrière » / Le passé qui te suit, te fait la guerre /.

L’autre est désormais un prénom qu’il suffit d’entendre pour ressentir la blessure dont on ne parvient pas à guérir. Et le doute subsiste sur la nature ambivalente de l’émotion suscitée, la haine s’opposant à ou se combinant alors avec la douceur.

Le morceau s’achève par une sorte de résumé : la répétition de l’expression qui donne son titre au morceau, la fuite comme seule issue à une réciprocité toxique et la fatale litanie ad libitum des “je t’aime, je te hais”.

Mais ma meilleure ennemie, c’est toi / Fuis-moi, le pire, c’est toi et moi (x 2).

Je t’aime, je te hais, je t’aime, je te hais (x 8).

Nous sommes dans le plus extrême et le plus banal des rapports de doubles : attraction et répulsion, amour et haine, meilleure et pire. Si nous sommes raisonnablement “près de ceux qui nous sont les plus chers”, nous ne pouvons éviter de nous tenir déraisonnablement “encore plus près d[e nos] adversaires”.

La réponse qu’il est conseillé d’apporter est aussi appropriée que le mal est correctement décrit : fuir, s’éloigner et oublier sont bien les meilleurs remèdes à la toxicité d’une relation qu’on sait ne pouvoir durablement apaiser [3]. Un peu plus tôt, la voix féminine avait d’ailleurs sagement énoncé : “Je t’avais dit « Ne regarde pas en arrière » / Le passé qui te suit, te fait la guerre.Fatal ressentiment dont il faut s’affranchir.

Mais si l’on revient à L’enfer, ce morceau dans lequel Stromae évoquait ses pensées suicidaires, il est tentant de s’interroger sur l’identité de cette meilleure ennemie : une compagne ? Ce serait à mon avis trop simple et apparemment peu compatible avec les échos qu’il donne avec Coralie, son épouse, de leur relation conjugale. Peut-être plus probablement deux des personnages d’Arcane, le dessin animé pour lequel le titre a été composé. Mais ne serait-ce pas aussi cette vie douloureuse que Stromae aime et hait, qu’il aurait préféré ne jamais rencontrer, que le jour [de sa naissance ?] ne soit jamais arrivé, ce jour qui l’a uni à la vie ? Raccrochons-nous quoi qu’il en soit au dicton mentionné très tôt dans cet étonnant duo : “Plutôt qu’être seul, mieux vaut être mal accompagné”. C’est la vie.


[1] Il existe au demeurant des versions très longues du morceau : une demi-heure, voire une heure, durant laquelle se répètent des séquences de deux minutes et quelques produisant une forme de possession hypnotique et/ou une addiction chez l’auditeur.

[2] Ce n’est au demeurant pas une expression originale et elle a déjà connu il y a un quart de siècle une certaine célébrité : Ma meilleure ennemie est le titre de l’adaptation française d’un film sorti en 1998 de Chris Columbus dont le titre est en anglais Stepmom et au Québec… La blonde de mon père.  Dans les rôles principaux figurent Julia Roberts, Susan Sarandon et Ed Harris.

[3] Comme le recommande Jean-Michel Oughourlian dans ses ouvrages.

8 réflexions sur « Stromae a encore touché… juste »

  1. La relation toxique que Stromae entretient avec sa partenaire me rappelle furieusement Mathilde de Jacques Brel, un autre Belge désespéré. La chanson a été créée en 1963.

       Plus loin encore, je pense à la relation de Shakespeare avec la Dame sombre. C’était il y a plus de quatre siècles. Je vous invite à relire les Sonnets.

       Dans le sonnet 35, il décrit aussi sa passion pour W.H., le beau jeune homme qui l’obsède :

       Such civil war is in my love and hate
       That I an accessary needs must be
       To that sweet thief which sourly robs from me.

       Ma haine et mon amour sont en conflit ouvert.

       Et me voilà réduit à être le complice

       Du délicieux voleur qui me dérobe tout.

       Description du double bind intégral du désir.

    Joël Hillion

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  2. Merci, Jean-Marc pour ce « divertissement ». Rien de tout cela n’est « amusant » , je te l’accorde, mais dans cette période qu’on vit, un monde extérieur qui n’a jamais été aussi « extérieur », c’est-à-dire étranger et menaçant, le retour à soi et aux affres du double bind, c’est une pause bienvenue, une bouffée d’air impur mais familier, en quelque sorte. Ah, ne dépendre que d’une seule chose, (un seul être vous manque...) mais justement elle est inaccessible, faire son malheur soi-même, en ne pouvant aimer sans haïr, haïr sans aimer, fuir sans revenir etc.

    Personnellement, je devrais avoir ça en commun avec Claude Julien, je préfère le tempérament amical et ironiquement misogyne de Brassens, (non?) sa poésie d’anarchiste, ses illusions perdues, sa foi en la vie, à l’enfer de Stromae. Et donc, le dicton dont tu te sers pour conclure ce qui est sans fin, je me le sers de temps à autre, mais à l’envers : « mieux vaut être seule que mal accompagnée« . A l’envers et au féminin ! Les dictons ont ça de bien , qu’on peut les faire se contredire sans les démentir : par exemple « Tel père, tel fils » mais « A père avare, fils prodigue« . Etc. Dans la vraie vie, les vérités se succèdent sans se ressembler.

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    1. Désolé Christine, mais je suis (pour une fois?) en profond désaccord: je ne vois pas le rapport que vous établissez avec le « double bind », et je trouve que « l’enfer » de Stromae est un sommets de la chanson française, en considérant que la chanson en général, c’est l’art qui atteint les sentiments de la façon la plus profonde, et la plus efficace (c’est l’alliance de la musique et de la poésie qui le permet). La fausse mysoginie de Brassens n’a aucun rapport avec ce dont il s’agit là… je ne comprends pas. En bref: je ne vois pas du tout où vous voulez en venir. Cela dit en toute amitié.

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      1. Cher Benoît, les réactions à une chanson et même à un chanteur, sont forcément très subjectives et donc, en disputer serait inutile. Moyennant quoi, je n’ai pas voulu mépriser l’Enfer de Stromae en lui préférant le « p’tit coin d’paradis » de Brassens, mettons que ça n’a rien à voir. Par contre, sur le « double bind », puisqu’il s’agit d’un « outil » girardien, je peux m’expliquer. Girard : « Lorsque la médiation double envahit le domaine de l’amour, tout espoir de réciprocité s’évanouit » (Mensonge romantique, p. 112) Et de citer Flaubert qui dit que « jamais deux personnes n’aiment en même temps ».

        Bon, le « double bind », ce n’est pas exactement une guerre implacable entre deux vanités rivales, c’est d’après son inventeur, Gregory Bateson, théoricien de la schizophrénie, le double message contradictoire que l’un des parents, généralement la mère, envoie à l’enfant : ce dernier ne pouvant obéir, finit par perdre toute confiance dans la relation. Eh bien, dans l’univers mimétique girardien, chacun imitant l’autre, le sentiment amoureux est livré aux aléas de l’hostilité du modèle envers son disciple : chacun pouvant jouer ces deux rôles dans le cas de la médiation double, c’est-à-dire chacun étant pour l’autre à la fois un modèle (imite-moi) et un rival (ne m’imite pas). On n’aime pas en même temps parce que le désir n’a aucune autonomie « seules l’intéressent les situations dans lesquelles il est dominé. » Donc, grosso modo, chacun ne s’intéresse à l’autre, ne se passionne pour l‘objet de son désir, que lorsque celui-ci semble lui échapper. A partir de là, il devient possible et même logique que l’amour cohabite avec la haine, non ?

        Quant à la fausse misogynie de Brassens, si, elle a du sens pour notre propos : elle témoigne que le poète n’est pas du tout, lui, sujet à la schizophrénie. Son humour témoigne qu’il n’est pas dupe de son « Moi », de la surestimation qu’il fait de son désir ou de l’objet de son désir, il parle à des gens bien-portants de l’amour et de ses sortilèges, en prenant de la distance. Mais cette distance n’est pas méprisante à l’égard de son objet, au contraire, me semble-t-il. Elle ouvre, comme la poésie de Stromae, la voie vers une certaine fraternité. Mais ne faut-il pas entendre ici ce mot de « fraternité » dans un sens restreint, comme le symétrique du nouveau vocable de « sororité » ?

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  3. Christine mentionne Brassens, comment, en effet, passer à côté de ce pessimisme radical concernant les relations (surtout amoureuses dans le cas du grand Georges) ? La reprise d’Aragon (il n’y a pas d’amours heureux), le piège qui se referme lorsqu’on vit ensemble (putain de toi, je me suis fait tout petit, misogynie à part), Cupidon s’en fout, une jolie fleur…
    Aurions-nous là l’équivalent des « grands romanciers » dans le domaine de la chanson ? Brassens, Brel, Renaud, Stromae, répondraient-ils à Cervantes, Dostoïevski, Flaubert, Proust, avec moins de mots et plus de notes ? Une « vérité poétique et musicale » contre la mièvrerie romantique de la production musicale industrielle ?
    On peut noter aussi le prix exorbitant que certains d’entre eux payent pour oser remettre en question les mythes romantiques. Stromae et Renaud semblent avoir quelque difficulté à échapper aux démons qu’ils libèrent.
    Il faudrait creuser la raison de l’engouement du public pour ces auteurs/compositeurs/interprètes qui ont l’outrecuidance de ne pas nous vendre du rêve, mais au contraire la destruction du rêve n. Personnellement j’y vois une grande raison d’espérer. Nous ne sommes pas aussi aveugles et idiots qu’on veut bien le dire. Nous sommes à la foi tentés de mettre notre tête dans le sable et de donner sens à la violence de nos vies.

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  4. Ce qui me frappe dans vos commentaires est l’écart de qualité poétique entre vos références, Shakespeare en tête bien entendu, et la pauvreté délibérée du lexique adopté par Stromae et ses coauteurs. Stromae sait jouer avec les mots, peut proposer des formulations élaborées, il l’a prouvé à de multiples reprises. Là il a manifestement choisi les répétitions, les combinaisons simples d’antonymes, le caractère obsessionnel de la mise en musique etc.
    Ce qui fait peut-être son originalité et l’intérêt que j’ai trouvé à ce morceau est ce que permet le duo et une forme de dialogue qui se noue avec la voix féminine manifestant le rapport de doubles qu’entretiennent les deux personnages. Le duo nous offre une incarnation de l’interdividualité là où cette forme de chanson cède le plus souvent à des échanges plus mièvres.

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  5. Ce qui provoque une forme d’étrangeté dans les chansons de Stromae en général – il serait fastidieux de les citer toutes – est réduit ici à sa plus simple expression: c’est la dualité. Si elle est particulièrement évidente ici, puisqu’il s’agit d’un couple paradoxal (« je t’aime, je te hais »; ce qui rappelle le fameux: « je t’aime, moi non plus » de Gainsbourg), ce dédoublement est également présent lorsqu’il chante seul. Stromae incarne alors un personnage contradictoire, ou plusieurs personnes en même temps. La complexit atteint un maximum d’amplitude dans « fils de joie », dont il a été question dans mon article précédent. Cette « Spaltung » est bien connue des psychanalyste. Stromae frise la schizophrénie, tout en montrant son universalité au lieu de la relèguer dans les brumes de la « folie ». Dans « l’Enfer », il s’adresse à lui-même: « je ne sais vraiment pas quoi faire de toi », et ce faisant, il s’adresse à tous ceux qui traversent, ou qui ont traversé une dépression – ou pire. On a pu constater qu’il a réussi, à cette occasion, à toucher particulièrement juste: les centres d’appel d’aide aux personnes suicidaires ont reçu un nombre inhabituel d’appels, et on a de bonnes raisons de croire que cela était dû à cette chanson. Beaucoup ont compris qu’ils n’étaient pas seuls au fond du gouffre, et qu’il pouvaient réagir en s’ouvrant aux autres et en se faisant aider. De nombreuses vies ont sans doute été sauvées à cette occasion. Je ne connais pas de chanteur actuel plus engagé dans les problèmes de son temps, et qui touchent particulièrement la jeunesse sur le plan psychiatrique.

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