La décision

« La décision et le sacrifice sont liés en toute chose [1]. »

Il faut prendre au sérieux cette déclaration de René Girard. Je suis arrivé à la même conclusion en travaillant sur les origines sacrificielles de la monnaie (en attente de publication), aussi, un bref détour par cette recherche s’avère nécessaire.

La valeur peut être attachée aux choses matérielles ou immatérielles, mais la paix retrouvée est la valeur absolue, obtenue à l’origine par la mort d’un seul, suite à une crise mimétique ; un état d’indifférenciation particulièrement éprouvant. Ce précieux cadavre apporte la vie à l’ensemble de la communauté, qui tente alors de le conserver d’une façon ou d’une autre, y compris en le dévorant, c’est-à-dire en assimilant sa valeur dans le but de prolonger son effet bénéfique dans les corps vivants qui en sont les bénéficiaires. La valeur provient de ce paradoxe et de cette première appréhension de la transcendance, appréhendée comme une relation de réciprocité entre le domaine des morts et celui des vivants.

Première incarnation d’un dieu, et de la notion nouvelle de valeur qui lui est attachée ; la monnaie, symbole par excellence, est le substitut ultime d’une victime humaine. La monnaie est cette trace ultime, ce reste extrêmement dégradé – on rejoint ici la notion d’entropie – d’une décision première – de decidere : trancher le cou de la victime sacrificielle. Cette première décision fondamentale, naissance hypothétique du premier dieu, engendre la possibilité de décider à nouveau, autant de fois que nécessaire. Par conséquent, l’usage de la monnaie, ce reste tangible d’un corps sacrifié, cette incarnation de la valeur, ne peut pas être neutre. Cet objet est inconnu de toutes les espèces vivantes en dehors de la nôtre, si bien que l’exception humaine et l’unité de notre espèce se confirment à la faveur de ce constat : il n’existe aucune société humaine dépourvue de monnaie ; il n’en existe aucune qui puisse se passer de sacrifices. Encore faut-il définir ce que l’on entend par là.

Au regard de l’évolution générale des espèces, on constate chez l’homme une évolution à ce point rapide que le lien entre monnaie et sacrifice s’effiloche au point de se faire oublier. Cet état de méconnaissance m’avait conduit, dans un premier temps, à penser que l’institution de la monnaie remplace peu à peu l’institution du sacrifice. Cette évolution plurimillénaire est marquée notamment par l’apport du judéo-christianisme, qui désacralise la monnaie. On devine l’influence de la pensée libérale derrière une telle conception, c’est-à-dire une forme d’optimisme, un dernier reste de positivisme. Je considère maintenant que cette évolution, certes incontestable, consiste plus précisément en un transfert de décisions opérée dans un premier temps dans l’orbe du sacré et passant progressivement dans le domaine profane du commerce. Les décisions opérées à travers le rite par les prêtres et les rois, depuis le sommet de la pyramide sociale– et concrètement, depuis le sommet des pyramides aztèques – se transforment en une multiplicité de décisions individuelles, effectuées depuis la base par ces « petits porteurs » que sont les consommateurs et les actionnaires que nous sommes tous.  Car le simple fait de posséder un compte en banque revient à confier l’usage de notre argent à une, ou plusieurs entreprises que nous ne connaissons pas, et qui prennent les décisions à notre place.

Cependant, bien que tout désir et toute décision prise se trouvent sous influence – car nous sommes plongés dans un « bain mimétique » –nous prenons directement et fréquemment des décisions lorsque nous achetons ou vendons le moindre objet, le moindre service. Le passage à la caisse s’accompagne d’une impression fugace, presque imperceptible, un pincement au cœur, une jouissance qui a rapport au sacrifice. L’institution sacrificielle, dont le premier ressort est mimétique, n’a pas complètement disparu ; elle s’est multipliée au contraire, mais en adoptant une forme de plus en plus anodine. Ce phénomène anthropologique peut être mis en rapport avec le phénomène physique de l’entropie. La puissance coalescente d’un premier sacrifice fondateur, tel que relaté dans le mythe, se dégrade irrémédiablement à travers sa répétition rituelle.

Pour Claude Lefort, en démocratie, « le citoyen se voyant extrait de toutes les déterminations concrètes pour être converti en unité de compte : le nombre se substitue à la substance [2]. » Égalisés, indifférenciés par l’addition des suffrages, chacun est néanmoins appelé à décider qui aura le privilège de le représenter pour prendre les décisions importantes, qui engagent le collectif. Et si ce privilège peut sembler minuscule, compte tenu du nombre des votants, il reste néanmoins gratifiant, honorifique et coalescent dans un sens positif : il permet d’obtenir une unité politique effective et nécessaire. Or la présence de ces corps intermédiaires que l’on nomme « partis » nuit au bon déroulement de l’opération pour différentes raisons, telles que développées par Simone Weil, qui proposait de supprimer les partis politiques :

« Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective.

Un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres.

La première fin, et, en dernière analyse, l’unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite.

Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en germe et en aspiration. S’il ne l’est pas en fait, c’est seulement parce que ceux qui l’entourent ne le sont pas moins que lui [3]. »

On remarquera que sans en changer un seul mot, ces sentences peuvent aussi bien s’appliquer aux entreprises, et en particulier aux entreprises technologiques multinationales. Or ce qui se produit actuellement, notamment aux Etats-Unis, est l’alliance entre un conglomérat d’entreprises et un parti. Il en est de même en Russie, en Chine. La situation en France est différente dans la mesure où les européens ont renoncé à la puissance et aux empires du passé. Nous assistons actuellement à une forme d’accord entre tous les partis, quels qu’ils soient, pour empêcher la formation d’un gouvernement, c’est-à-dire pour empêcher la fonction politique, la prise de décision. Ces partis en sont même venus à menacer d’exclusion leurs membres qui auraient la velléité de participer à un gouvernement.

Simone Weil, puis Charles de Gaulle proposèrent de supprimer, ou de limiter le pouvoir des partis (en changeant la constitution), Emmanuel Macron réussit à supplanter les deux partis principaux en état de déliquescence, qui s’étaient jusque-là partagé le pouvoir, en créant un mouvement autour d’un projet concret et cohérent qui a emporté l’adhésion d’une majorité. Bien sûr, un candidat ne parvient pas au pouvoir sans moyens financiers et sans une organisation efficace : cet aspect, entièrement négligé par Simone Weil, permit aux gens sérieux de considérer son idéalisme avec condescendance. Pourtant, il devient plus que jamais nécessaire de lire ses écrits politiques, car personne ne semble être allé aussi loin dans cette tentative réputée impossible, qui consiste à unir le politique et l’amour de la vérité [4], qui est le tout du christianisme :

« Il est impossible d’examiner les problèmes effroyablement complexes de la vie publique en étant attentif à la fois, d’une part à discerner la vérité, la justice, le bien public, d’autre part à conserver l’attitude qui convient à un membre de tel groupement. La faculté humaine d’attention n’est pas capable simultanément des deux soucis. En fait quiconque s’attache à l’un abandonne l’autre [5]. »

L’actualité montre que les partis ont trouvé le moyen de se venger de leurs adversaires éternels. Ils ont bien compris que leur existence même était en jeu : elle leur importe plus que le bien commun. On n’oubliera pas pour autant le rôle néfaste joué par des entreprises conquérantes, et cette tentation autoritaire qui se manifeste notamment chez Elon Musk sous le couvert de « libertarisme ». Mais ce qui me semble important pour notre propos, c’est de constater que les partis et les entreprises technologiques dominantes ont désormais réussi à établir un barrage, ou un brouillard épais entre les citoyens et les choix politiques effectués en leur nom. Dès lors, les décisions prises ne peuvent plus être qualifiées de démocratiques, et l’amour inconditionnel de la vérité, cher à Simone Weil et à tous ceux qui ont été saisis par la grâce, ne guide plus les grandes orientations politiques. Le règne de la « post-vérité » et de la force s’installe désormais avec le plus grand cynisme.

Malgré ce brouillard, à rapprocher du fameux « brouillard de guerre » – une notion introduite par Clausewitz – nous ne sommes pas devenus aveugles, et chacun peut constater la catastrophe en train d’advenir, et les partis et les entreprises sont certainement dirigées par des personnes très intelligentes, elles-mêmes conscientes de l’imminence de la catastrophe. Ont-elles fait le choix de s’enrichir pour pouvoir se payer un billet pour la planète Mars, ou pour se faire cryogéniser en attendant des jours meilleurs ? Cette course à l’abîme est soutenue par des rêves de plus en plus fous.

Mais nous savons bien que la folie est une spécificité humaine, qu’elle n’est pas incompatible avec une grande intelligence. Et nous savons aussi qu’une psychose collective, c’est-à-dire une folie contagieuse, précède tout sacrifice.


[1] René Girard, Au cœur de l’homme et des sociétés : la violence, Actes de la 77è session des semaines sociales de France. La violence, comment vivre ensemble ? Bayard, 2003 p.107

[2] Claude Lefort, Démocratie et avènement d’un « lieu vide », Le temps présent. Ecrits 1945-2005. Belin, 2007, p.466

[3] Simone Weil, Note sur la suppression générale des partis politiques, Écrits de Londres et dernières lettres, Gallimard, 1957, p.132

[4] On se réfère notamment à L’enracinement, mais toute son œuvre témoigne d’une pensée politique cohérente.

[5] Ibid. p.139

Avatar de Inconnu

Auteur : blogemissaire

Le Blog émissaire est le blog de l'Association Recherches Mimétiques www.rene-girard.fr

14 réflexions sur « La décision »

  1. Bonjour Benoît,

    En te lisant, je me demande de quoi l’émergence et la multiplication des crypto-monnaies sont-elles pour toi le signe dans tout ce brouillard ? Ta réflexion sur les origines sacrificielles de la monnaie peut-elle nous éclairer ? L’objet d’un prochain billet ?

    JM

    Aimé par 4 personnes

    1. Puisque chacun vient maintenant avec ses « valeurs» , en fait sa volonté de puissance , pourquoi pas avec , en plus, sa monnaie personnelle ? D’ailleurs le processus a déjà commencé ( cf Trump ) …

      Jacques Legouy

      Aimé par 1 personne

      1. Cette observation soulève une question fascinante sur l’évolution de nos systèmes de valeur et d’échange. L’idée d’une fragmentation vers des « monnaies personnelles » reflète effectivement certaines tendances contemporaines.

        On observe déjà des formes embryonnaires de ce phénomène : les cryptomonnaies créées par des influenceurs, les systèmes de points de fidélité ultra-personnalisés, les NFT comme marqueurs d’identité, ou encore les « social tokens » liés à des personnalités. Trump avec Truth Social et ses diverses ventures financières illustre bien cette logique de création d’écosystèmes économiques parallèles.

        Mais l’analogie avec la « volonté de puissance » nietschéenne est particulièrement pertinente. Si chacun impose ses propres valeurs comme référentiel absolu, pourquoi ne pas créer sa propre unité de mesure de la valeur ? Cela pousserait l’individualisme à son paroxysme logique.

        Cependant, cette fragmentation pose des défis pratiques énormes. Une monnaie fonctionne précisément parce qu’elle est un langage commun, un étalon partagé. Des monnaies purement personnelles créeraient un chaos transactionnel – imaginez devoir calculer des taux de change entre la « monnaie-Jean » et la « monnaie-Marie » pour chaque échange.

        On pourrait plutôt évoluer vers des écosystèmes monétaires tribaux ou communautaires, reflétant nos appartenances multiples, avec des passerelles entre eux. Une sorte de fédéralisme monétaire plutôt qu’un individualisme absolu.

        Que pensez-vous de cette tension entre personnalisation extrême et nécessité de standards partagés ?

        J’aime

  2. Et si ce que Benoît Hamot décrit n’était qu’un aspect particulier d’un phénomène beaucoup plus global à savoir le nihilisme ( l’ennemi c’est le nihilisme : René Girard ) qui règne en maître absolu dans la plupart des relations individuelles et collectives que l’on pourrait résumer en une formule : « Je veux qu’il soit fait selon MA volonté » Jacques Legouy

    J’aime

  3. Hélas, ce n’est que trop vrai, tout cela, a une réserve près: la première victime, dite « fondamentale, » qui tombe sous les coups mimétiques et unanimes est le fruit du hasard surtout, et nullement d’une décision quelconque. Toutes les décisions ultérieures découlent de cette chance semblement miraculeuse, divine.

    Ce qui est surout vrai, c’est la règne du roi Ubu parmi nous autres Américains, dont le progamme explicite est « démolir la démolition, » L’hyper-richesse de certains joue le role–combien aggressif–de la transcendance sacrée.

    Bien avant Jarry, Tocqueville avait déja annoncé notre destin:

    0ù sommes-nous donc?
    Les hommes religieux combattent la liberté, et les amis de la liberté attaquent les
    religions; des esprits nobles et généreux vantent l’esclavage, et des âmes basses et serviles
    préconisent l’indépendance; des citoyens honnêtes et éclairés sont ennemis de tous les
    progrès, tandis que des hommes sans patriotisme et sans mœurs se font les apôtres de la
    civilisation et des lumières!
    Tous les siècles ont-ils donc ressemblé au nôtre? L’homme a-t-il toujours eu sous les
    yeux, comme de nos jours, un monde où rien ne s’enchaîne, où la vertu est sans génie, et le
    génie sans honneur; où l’amour de l’ordre se confond avec le goût des tyrans et le culte saint
    Alexis de Tocqueville (1835), De la démocratie en Amérique I (première partie) 16
    de la liberté avec le mépris des lois; où la conscience ne jette qu’une clarté douteuse sur les
    actions humaines; où rien ne semble plus défendu, ni permis, ni honnête, ni honteux, ni vrai,
    ni faux?
    (De la démocratie en Amérique, Introduction)

    Andrew McKenna USA

    Aimé par 3 personnes

    1. Ce texte de Tocqueville est d’une étonnante actualité. Même s’il est douloureux de vivre ce qu’il décrit, une époque de « crise » ou de perte des différences ( Tocqueville s’étonne de confusions auxquelles on a presque fini par s’habituer : l’amour de l’ordre confondu avec le goût des tyrans (de tyranniser) ; le culte de la liberté avec le mépris des lois !). Bon sang, même s’il y a de quoi gémir en constatant à quel point c’est bien là « notre destin », quel plaisir de lire une si belle langue, d’admirer le choix des mots, un vocabulaire si précisément exact et la musique des phrases : il n’y a pas de doute, on s’est sans doute encore avancé dans la « crise sacrificielle aggravée » en quoi consiste la modernité selon René Girard, mais on a beaucoup régressé dans la langue. La littérature n’est pas seulement une recherche de la vérité comme l’a montré René Girard, c’est aussi « le plaisir du texte » !!

      Merci à Andrew McKenna USA, un grand merci pour ce très beau texte qui relie non seulement deux époques mais deux pays et pour le meilleur !

      J’aime

    2. Cher Andrew McKenna.

      Je vous remercie pour votre commentaire, et pour la référence à Tocqueville, dont j’admire la clairvoyance extraordinaire.

      Vous semblez opposer décision et hasard ; ce que je ne comprends pas. À moins que vous ne postuliez que toute décision soit préméditée ? Mais il existe aussi des décisions impulsives, venues « d’on ne sait où », et précisément, le sacrifice originel nous est en quelque sorte « donné d’on ne sait où ». Dans toutes les traditions, on associe généralement ce « donateur mystérieux » à Dieu (et lors de la première substitution animale : à l’ange de Yahvé, qui « donne » un bélier à Abraham, à la place d’Isaac). Dans les védas, Prajâpati est le nom d’un dieu et le nom donné au sacrifice. Girard écrit (dans Le sacrifice, au chapitre intitulé : arrivée du sacrifice) :

      « Parfois, ce sont les dieux qui prennent l’initiative du sacrifice et parfois ce sont les démons. Parfois aussi c’est Prajâpati : le dieu-sacrifice lui-même qui « voit » le sacrifice en premier, et son intervention est la plus décisive. J’y perçois l’idée que si les rivalités s’exaspèrent suffisamment, elles sont capables d’engendrer, et en fait elles seules engendrent, non pas le sacrifice rituel d’emblée, bien sûr, mais son origine, le meurtre fondateur, le modèle des sacrifices rituels. Le sacrifice n’est pas, dans son principe, une invention humaine. » (je souligne)

      Il parait évident que l’exacerbation des rivalités mimétiques, qui engendrent la décision sacrificielle originelle, n’est pas le fruit du hasard, mais de notre nature humaine hypermimétique. Quant au sacrifice rituel : qu’y a-t-il de moins hasardeux qu’un rituel ? Vous pourriez alors m’opposer la profonde connivence entre les jeux de hasard et la désignation d’une victime émissaire – le mot hasard vient du dé à jouer : az-zahr – ou encore ces ordalies qui décident du sort d’un suspect. Mais cet objet et ces pratiques cherchent précisément à reproduire le fait originel : l’intervention décisive de la divinité. Ces « tirages au sort » ont été inventés apostériori, afin que le rituel ressemble autant que possible au sacrifice originel : c’est la « main de Dieu » qui doit agir, décider. Le sacrifice du Christ est remarquable en cela que personne ne peut nier que la décision, mûrement réfléchie cette fois-ci, ne soit venue des hommes, et pourtant, même dans ce cas… : nous connaissons la suite théologique, qui a donné tant de fil à retordre à Girard. En pratique, personne ne veut prendre de décisions (risque de représailles), et c’est aussi pour cela que les décisionnaires sont toujours les mieux payés. Ces 30 pièces d’argent donnée à Judas ne sont pas un simple pourboire : on sait aussi à quel point les représailles se sont multipliées à la suite de sa décision malheureuse.

      Aimé par 1 personne

      1. Votre analyse révèle une distinction fondamentale . Vous avez raison de souligner que la décision sacrificielle originelle n’émane pas du hasard au sens d’un événement arbitraire, mais qu’elle surgit nécessairement de la logique interne des rivalités mimétiques – ce que Rene Girard appelle la « crise mimétique ».

        Ce qui me frappe dans votre lecture, c’est cette idée que le sacrifice originel nous est « donné d’on ne sait où » – formulation qui capture parfaitement l’aspect énigmatique de ce moment fondateur. Il n’est pas hasardeux dans sa causalité (il découle de l’exacerbation des rivalités), mais il l’est dans son émergence phénoménologique : personne ne l’a consciemment planifié ou voulu en tant que tel.

        Votre point sur les rituels est particulièrement éclairant. Effectivement, le rituel sacrificiel cherche précisément à reconstituer cette dimension d’intervention divine, cette « main de Dieu » qui avait agi lors du sacrifice fondateur. D’où l’usage des tirages au sort, des ordalies – mécanismes qui visent à reproduire artificiellement ce qui s’était produit « naturellement » lors de la crise originelle.

        L’exemple du Christ que vous mentionnez est saisissant : ici, la décision est clairement humaine et réfléchie, mais la théologie chrétienne y voit paradoxalement l’accomplissement d’un dessein divin. Cette tension révèle peut-être la difficulté fondamentale à penser la responsabilité humaine face au mécanisme victimaire.

        Votre remarque finale sur Judas et les « 30 pièces d’argent » touche à quelque chose d’essentiel : la rémunération du décisionnaire comme compensation du risque de représailles. Personne ne veut porter seul le poids de la décision sacrificielle.

        Bien le bonjour a Aline .

        Pascal

        J’aime

    3. Combien actuel est ce texte de Tocqueville ! Il est consternant de voir à quel point la description qu’il fait de la société de son temps correspond à ce que nous éprouvons de la nôtre : une confusion généralisée, l’amour de l’ordre confondu avec le goût des tyrans (pour tyranniser) et le culte de la liberté avec le mépris des lois, (pour tyranniser aussi!), c’est tout le drame non seulement de la vie politique mais de la vie domestique ! Même si ce texte nous décrit, hélas, « notre destin », quel plaisir de lecture il procure, quelle élégance dans la forme et quelle précision dans le choix des mots. Bon sang, on s’est certainement avancé plus loin que Tocqueville dans la « crise sacrificielle aggravée » en quoi consiste la modernité selon Girard, mais on a sacrément régressé du côté de l’expression. La littérature n’est pas seulement une recherche de la vérité, comme l’a montré RG, elle procure aussi beaucoup de plaisir, physique et mental quand elle parvient à cette clarté, à cette beauté dans l’expression.

      Un grand merci, Andrew McKenna, USA, de rapprocher non seulement deux époques mais nos deux pays, et pour le meilleur !

      Aimé par 2 personnes

      1. Tant mieux si on apprécie ma réponse à Andrew McKenna, vu qu’elle est publiée en 2 exemplaires ! Le premier avait totalement disparu avant d’être publié, c’est ce que j’ai cru, alors je l’ai refait. Et pendant que j’y suis, j’ai envie de redire à Andrew toute notre sympathie pour ce qui arrive à « la démocratie en Amérique » d’aujourd’hui. Le père Ubu. Nous, on a notre mère Ubu, moins ostensiblement vulgaire, certes et elle est encore dans sa cuisine à nous préparer des plats indigestes mais il est presque probable qu’elle fera bientôt son entrée au salon où l’attendent ses nombreux courtisans.

        Aimé par 1 personne

  4. Cher Jean-Marc,

    pour répondre à ta question brièvement : les cryptomonnaies sont des monnaies hors la loi, ce qui est une contradiction dans les termes : le grec « nomos » (loi, ensemble des usages sociaux) désignait également une monnaie (d’où le terme de « nomisma », « numismatique », etc). Les cryptomonnaies ne sont donc pas des monnaies, mais des instruments purement spéculatifs (exacerbation des polarisations mimétiques) qui ont pour but de détruire les monnaies, c’est-à-dire les valeurs communes qui toutes, découlent du sacrifice​. Comme tu me le suggères, je prépare un article sur la question, intitulé: « Les cryptomonnaies contre le sacrifice », sujet qui est tout à fait d’actualité me semble-t-il.

    A suivre donc…

    Aimé par 2 personnes

  5. Bonjour, nous attendons avec impatience votre livre sur la monnaie, cet article est tellement confus, ça part dans tous les sens, qu’un giradien chevronné pourrait avoir bien du mal à passer d’une idée à l’autre

    J’aime

    1. Je compatis: cet article résume outrageusement une longue démonstration. J’ai dû attendre 24 ans pour parvenir à un résultat satisfaisant, que j’espère aussi limpide que possible: la question monétaire peut rendre fou celui qui la pose dans les termes de la théorie mimétique, et j’espère avoir échappé au pire… De mon coté, j’attend avec impatience la réponse positive d’un éditeur qui accepterait de publier un chercheur autodidacte, ce qui semble malheureusement ne pas exister dans ce pays sclérosé par le conformisme universitaire (excusez ce ton aigre: ça soulage parfois). Pour vous aider (peut-être?), je complète la proposition contenue dans mon article:

      L’institution sacrificielle, dont le premier ressort est mimétique, n’a pas complètement disparu ; elle s’est multipliée au contraire, mais en adoptant une forme de plus en plus anodine. Ce phénomène anthropologique peut être mis en rapport avec le phénomène physique de l’entropie. La puissance coalescente d’un premier sacrifice fondateur, tel que relaté dans le mythe, se dégrade irrémédiablement à travers sa répétition rituelle, et finit par se retrouver dans chaque décision d’acheter, à chaque fois que nous utilisons de la monnaie.

      Je comprends tout à fait la difficulté à appréhender ce phénomène, il est même possible que seuls les fous soient en mesure de le ressentir pleinement : mais ressentir n’est pas comprendre, et comprendre leur permettrait de sortir de leur folie: voyez le cas du joueur compulsif.

      J’aime

Répondre à Bourdin Jean-Marc Annuler la réponse.