L’apocalypse selon Kuhn

L’apocalypse (au sens biblique du terme) n’est pas un moment historique, encore moins le déclenchement par un Dieu irascible d’un phénomène imprévisible et surnaturel. L’apocalypse est un processus de changement paradigmatique, parfaitement déterministe. Dans plusieurs articles et conférences1, j’insiste sur la structure temporelle de ce processus, que je décompose en trois temps. Le temps de l’aveuglement nous maintient enfermés dans le paradigme du sacré. L’affaiblissement progressif des axiomes qui le supportent finit par atteindre le seuil critique. Le phénomène qui permet cette remise en question est une révélation, elle-même processus de dévoilement progressif. Cette révélation précipite le « système » (la tradition religieuse) dans une crise profonde, et c’est au sein de cette crise, et par nécessité en quelque sorte, qu’une nouvelle herméneutique des textes sert de nouvelle fondation pour une représentation radicalement différente du divin, de l’humain et de la relation entre les deux, ce qu’on peut regrouper sous le terme de théologie.

Ce schéma suit parfaitement la thèse de Thomas Kuhn2. La science évolue par une succession de cycles qui se terminent par des crises, obligeant les savants à renier le paradigme établi et à en concevoir un nouveau. Dans cet article, je veux montrer que l’évolution de la religion et en particulier de la théologie, suit le même schéma, et que la théorie mimétique occupe une place centrale dans ce processus.

Pour Thomas Kuhn, la connaissance scientifique n’évolue pas de manière continue. Il distingue la science normale, l’accumulation progressive des connaissances par des théories cohérentes, et la révolution scientifique, qui n’est pas accumulation mais au contraire remise en question radicale. La science normale est condamnée, à un moment, à révéler les limites de ses postulats. L’accumulation des connaissances ne conduit pas à un progrès scientifique régulier, mais au contraire à mettre en doute la validité des modèles ayant cours à un moment donné. Cette crise est le creuset d’une refonte complète des systèmes de pensée et conduit à l’émergence de théories révolutionnaires, qui rebattent les cartes en profondeur. La découverte scientifique fonctionne un peu comme les civilisations. Il y a un événement fondateur, suivi d’une période de croissance, puis de stagnation et enfin d’effondrement, et cette dernière étape dégage l’espace pour une nouvelle théorie fondatrice. Cette dernière repose toujours sur un changement paradigmatique, une profonde refonte de nos systèmes de représentation, qui affecte le monde bien au-delà du cercle de la recherche scientifique.

C’est le même schéma évolutif que je découvre dans mes lectures paraboliques de la Bible et du Coran. Le schéma apocalyptique qui structure les livres saints décrit une crise des fondations de la foi, un effondrement des traditions religieuses et de leurs doctrines, suivis d’une renaissance sous une forme radicalement altérée. La Bible appelle ce phénomène apocalypse, révélation.

Il faut insister, je pense, sur une particularité du processus apocalyptique comparé aux exemples classiques de changement paradigmatique de l’épistémologie scientifique. Dans ces derniers, personne n’est capable d’anticiper la forme que prendra la nouvelle science, destinée à remplacer l’ancien paradigme. Le phénomène s’inscrit dans l’irréversibilité du temps et l’imprévisibilité du futur. Le processus de transformation du religieux se distingue par l’anticipation de cette révolution paradigmatique par les auteurs des textes de référence (la Bible et le Coran). Les Ecritures contiennent à la fois la théologie sacrée et anti-sacrée et nous décrivent en détail le processus qui fait passer de l’une à l’autre. C’est une particularité à ma connaissance unique, qui pose à son tour une série de questions épistémologiques. Comment les Ecritures peuvent-elles disposer de la connaissance du résultat d’une révolution de cet ordre ? Je n’en fais pas un point de dogme. Les textes fournissent suffisamment de preuves de cette anticipation du changement paradigmatique, que nous pouvons soumettre à l’épreuve de l’expérience puisque nous sommes engagés, depuis déjà quelques siècles, dans la phase de la crise.

L’hypothèse d’un langage dual des Ecritures ne peut que conduire, dans un premier temps, au scepticisme. Elle suppose un parfait aveuglement à la dimension « retournée » des textes, au nouveau paradigme. Nous l’avions sous les yeux et nous n’aurions rien vu ? Cependant, si l’on accepte la thèse kuhnienne d’un changement paradigmatique, l’hypothèse devient raisonnable et même nécessaire. Par définition, un nouveau paradigme reste hors d’atteinte tant que nous sommes enfermés dans l’ancien. La nature même du changement dont parle Kuhn, qui se réalise toujours au sein d’une crise, rend impossible cette anticipation. C’est précisément parce que nous sommes incapables de nous déplacer vers un autre point de vue sur le problème, de sortir de notre système de représentations, que le nouveau paradigme reste hors d’atteinte ; et il suffit que nous sortions de ce domaine borné pour que la nouvelle réalité devienne subitement accessible à notre intelligence.  Il n’y a donc rien de mystérieux ni de choquant à conclure que la lecture anti sacrificielle des textes ne nous était pas accessible tant que nous restions prisonniers de l’ancienne manière de concevoir le divin et l’humain. Cette hypothèse n’est choquante que parce qu’elle dévoile un autre mystère, précisément celui de l’anticipation par les auteurs de la Bible du phénomène de transformation.

Je le constate dans pratiquement toutes les réactions à ma proposition d’une structure apocalyptique de la Bible et de l’histoire. J’anticipais l’obstacle au niveau de l’interprétation désacralisée et retournée des textes, or généralement elle convainc sans trop de peine. Ce n’est pas à ce niveau que je constate les réactions de rejet, c’est presque systématiquement dans l’affirmation de l’anticipation de ce retournement, et de la présence dans les textes d’un métalangage, une véritable épistémologie de la Bible par elle-même, et aussi d’une description précise des étapes de la crise consubstantielle à ce retournement de la lecture. Avec le recul, il n’y a là rien de surprenant. Je pense que nous étions mûrs pour recevoir l’interprétation girardienne des textes. Avec l’éclairage de Kuhn, on comprend que la crise qui secouait l’exégèse et la théologie avait atteint un tel niveau que le besoin d’un nouveau paradigme excédait les forces opposées au changement. Nous sommes en demande d’une nouvelle herméneutique parce que l’interprétation sacrificielle a perdu une grande partie de son crédit.

Par contre, le caractère prophétique de la description par la Bible du processus apocalyptique ne pouvait qu’être rejeté. Tout procède par étapes. L’herméneutique anti sacrificielle vient s’inscrire naturellement dans le phénomène historique de l’évolution de la connaissance; elle accompagne la crise du religieux, le rejet du sacré, elle s’inscrit dans la tendance historique du remplacement de la pensée magique par la pensée scientifique, dans le désenchantement et la désacralisation qui caractérisent la modernité occidentale ; en tant que telle, elle est parfaitement recevable tant par la pensée athée que par les croyants déjà engagés dans une profonde remise en question des dogmes (le fait que cette catégorie de croyants soit nettement plus discrète que l’intégrisme religieux ne signifie pas qu’elle est minoritaire). Le corollaire, pourtant incontournable, d’une anticipation du phénomène par le prophétisme est autrement plus problématique. Il réintroduit une dimension surnaturelle, une violation apparente des principes même qui gouvernent le paradigme raisonnable, à commencer par le principe de causalité. Le prophétisme, l’anticipation de la crise apocalyptique et de son issue, semble aller à rebours du temps historique. Il y a bien une explication rationnelle à cette incongruité : les prophètes, en anticipant la crise apocalyptique à l’échelle du grand nombre, ne font que décrire le processus tel qu’ils l’ont vécu à titre individuel. Pourtant, cette explication se heurte à son tour à un problème : elle suppose que le processus apocalyptique n’est pas fondamentalement différent à l’échelle de la vie d’un individu et à celle de l’histoire de l’humanité, ce qui est difficilement imaginable dans le paradigme contemporain en sciences humaines (qu’on pense à la séparation entre psychologie et sociologie et à la difficulté de concilier les deux disciplines).

La révolution biblique et coranique a une autre particularité : contrairement aux grandes révolutions scientifiques, elle revendique un sens téléologique. Le bouleversement de la compréhension de l’humain et du divin (encore une fois, je préfère mettre l’accent sur la relation entre les deux, le changement paradigmatique ne pouvant qu’affecter simultanément ces deux domaines de connaissance), semble bien avoir un objectif affiché : l’établissement sur terre du Royaume de Dieu, défini assez clairement dans les textes comme un ordre humain/divin affranchi du sacrifice et de la rétribution, donc profondément non-violent.

La théorie mimétique s’inscrit tout naturellement dans ce processus. Elle participe à la phase de révélation qui détruit en profondeur l’ancien paradigme sacrificiel. Elle se nourrit elle-même de la fragilisation progressive de cet édifice théologique par la raison. Elle est l’exemple parfait d’un bouleversement paradigmatique ; parce qu’elle jette les bases du nouveau paradigme, il est tout à fait normal qu’elle suscite incompréhension, scepticisme et opposition, d’après la vision de Kuhn. Il est donc temps de reconnaître la théorie mimétique pour ce qu’elle est, pas seulement une nouvelle théorie en sciences humaines qui s’inscrit dans la « science normale », mais une théorie de rupture paradigmatique, qui nécessite pour se l’approprier un profond changement de notre regard sur l’humain.

1Première Conférence « Bible et Violence », https://www.youtube.com/watch?v=I-X40d98H8I&t=2s ;

Vidéo « Le schéma apocalyptique », https://www.youtube.com/watch?v=6kQN0W-AJ7U ; Article de l’Emissaire Sommes-nous encore capables de penser ?, https://emissaire.blog/2022/01/27/sommes-nous-encore-capables-de-penser/

Pour une réflexion épistémologique sur la TM, voir l’article de l’Emissaire Petite épistémologie de la théorie mimétique, https://emissaire.blog/2023/12/28/petite-epistemologie-de-la-theorie-mimetique/

2Thomas Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, 1962

15 réflexions sur « L’apocalypse selon Kuhn »

  1. Cher Hervé, je n’insisterai pas sur notre profond désaccord: mon article « des eschatologies mortifères » était assez clair: du moins je l’espère.

    L’Apocalypse est à la fois un évènement historique et anhistorique, de même, Dieu est hors du temps et de l’espace, et il s’est pourtant incarné dans le temps et l’espace.

    Et pour résumer l’objet de notre désaccord: les eschatologies islamiques et évangéliques sont les plus dangereuses qui soient, elles soutiennent actuellement les pires fauteurs de guerre, et elles ignorent superbement la seule eschatologie qui fasse sens : l’eschatologie judaïque, qui s’est achevée avec la destruction complète du Temple et la fin des sacrifices.

    Ne pas voir cela, alors que tout est écrit, cela me désespère….

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  2. Vous écrivez : l’apocalypse aurait une structure temporelle, serait un processus de changement paradigmatique sur un temps long.
    Je ne peux m’empêcher, en vous lisant de penser aux premiers chrétiens pour qui l’apocalypse devait arriver dans un temps court (tout au plus quelques générations), de penser également au grandes peurs de l’an mille, aux épidémies de peste du 14ème siècle, toutes ces époques où la perception d’être proche de l’apocalypse devaient être aussi prégnante qu’à la notre.
    Alors la question se pose, sommes nous dans le temps de l’apocalypse?
    La perception de l’apocalypse serait à toutes ces époques de mutation le reflet des peurs de l’humanité et non une prédiction divine?

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  3. « 14Et la parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme la gloire du Fils unique venu du Père. 15Jean lui a rendu témoignage, et s’est écrié: C’est celui dont j’ai dit: Celui qui vient après moi m’a précédé, car il était avant moi. 16Et nous avons tous reçu de sa plénitude, et grâce pour grâce; 17car la loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ. 18Personne n’a jamais vu Dieu; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, est celui qui l’a fait connaître. »

    https://saintebible.com/lsg/john/1.htm

    Il est effectivement difficile de faire entendre à la créature qu’elle n’existe qu’en référence à un modèle, qu’elle n’a conscience de la réalité que par la trace que celle-ci laisse en elle et qui n’est pas la réalité, mais sa trace, que la mort elle-même, scandale inacceptable pour qui n’a pas entendu ce renversement complet de son propre entendement, est preuve par Jésus de l’existence de Dieu et de la vie éternelle.

    Il est sûrement impossible, pour qui se pense premier avant de reconnaître avoir été créé, de se voir ainsi à la place seconde qui est la sienne, quand son identité alors ne peut se définir qu’en relation à telle ou telle représentation du réel qui n’est pas le réel, mais sa représentation.

    L’extraordinaire expérience de Space X qui a récupéré le booster de sa fusée n’empêche pas Elon Musk d’être effrayé par les performances de l’IA, quand le modèle, qu’il sait erroné puisqu’il est lui-même dominé par son propre désir de domination, est proposé à l’imitation sans limite de la machine, désir de puissance de l’humain sans Dieu qui se voit rattrapé par la notion erronée que son orgueil lui dicte, et ne sait que reproduire l’erreur du dieu à son image plutôt que de se penser à l’image de Dieu, quand il réclame une pause pour comprendre pourquoi sa fille est transgenre.

    Vous avez donc parfaitement raison, Hervé, de souligner cette correspondance entre les incompétences intimes et une surpuissance illusoire tant qu’elle ne sait pas se soumettre à cette réalité intérieure des individus qui ont capacité à entendre qu’ils seront libres quand ils auront admis avoir été créés à l’image du Créateur, et que l’exercice de cette liberté permet de choisir d’en être l’incarnation ou de la refuser, et qui souligne, malgré les compétences techniques faramineuses auxquelles ils sont amenés, qu’ils en sont encore aux balbutiements de leur expression de la réalité, trompés par la vanité de se penser créateur et voués ainsi à la disparition de qui n’a pas su rester à sa place de créature, quand tous les textes qu’ils ne lisent plus ont pourtant démontré ce renversement complet qu’est toute littérature, réelle conversion religieuse que seul l’art est à même de formuler, quand l’artiste à l’écoute de la vérité reconnait qu’il n’en est que le traducteur :

    « Mais était-ce bien cela la réalité ? Si j’essayais de me rendre compte de ce qui se passe, en effet, en nous au moment où une chose nous fait une certaine impression, soit que, comme ce jour où, en passant sur le pont de la Vivonne, l’ombre d’un nuage sur l’eau m’eût fait crier « zut alors ! » en sautant de joie ; soit qu’écoutant une phrase de Bergotte tout ce que j’eusse vu de mon impression c’est ceci qui ne lui convenait pas spécialement : « C’est admirable » ; soit qu’irrité d’un mauvais procédé, Bloch prononçât ces mots qui ne convenaient pas du tout à une aventure si vulgaire : « Qu’on agisse ainsi, je trouve cela même fantastique » ; soit quand, flatté d’être bien reçu chez les Guermantes, et d’ailleurs un peu grisé par leurs vins, je n’aie pu m’empêcher de dire à mi-voix, seul, en les quittant : « Ce sont tout de même des êtres exquis avec qui il serait doux de passer la vie », je m’apercevais que, pour exprimer ces impressions, pour écrire ce livre essentiel, le seul livre vrai, un grand écrivain n’a pas, dans le sens courant, à l’inventer puisqu’il existe déjà en chacun de nous, mais à le traduire. Le devoir et la tâche d’un écrivain sont ceux d’un traducteur. »

    https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Proust_-_Le_Temps_retrouv%C3%A9,_tome_2.djvu/45

    Il est si simple alors d’entendre et de comprendre, du plus érudit au plus simple charbonnier, notre responsabilité commune à ne plus se penser premier, que là est la borne à nos désirs faux et menteurs qui pensaient, avant l’instant unique du temps qui nous a révélé le sens de notre finitude, pouvoir dominer la création et qui provoque l’éternel retour de notre chute, alors que nous sommes et c’est si grand, avec tous les prophètes et les poètes et les romanciers et Girard, les interprètes de la symphonie du réel, témoignage de la confiance qui nous est accordée d’incarner l’expression divine qui s’est manifestée et nous propose de nous incorporer à sa réalité qui n’est plus alors notre vieille et si gratuite conception d’un ordre avili, d’un dieu à notre image du « meurs et deviens », quand le renversement de la résurrection invite les ennemis enfin débarrassés de la conception de leur moi totalitaire à s’intégrer désormais à plus grand qu’eux, apocalypse qui nous ôte toute protection contre notre violence illusoire pour nous proposer d’en accepter librement la traduction, quand il suffit d’y croire comme des petits enfants pour alors avoir le pouvoir d’en incarner la rédemption, pour s’asseoir à la table des festins joyeux du pardon.

    « 7Bien-aimés, aimons nous les uns les autres; car l’amour est de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu. 8Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour. 9L’amour de Dieu a été manifesté envers nous en ce que Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui. 10Et cet amour consiste, non point en ce que nous avons aimé Dieu, mais en ce qu’il nous a aimés et a envoyé son Fils comme victime expiatoire pour nos péchés. 11Bien-aimés, si Dieu nous a ainsi aimés, nous devons aussi nous aimer les uns les autres. 12Personne n’a jamais vu Dieu; si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour est parfait en nous. 13Nous connaissons que nous demeurons en lui, et qu’il demeure en nous, en ce qu’il nous a donné de son Esprit. 14Et nous, nous avons vu et nous attestons que le Père a envoyé le Fils comme Sauveur du monde. »

    https://saintebible.com/lsg/1_john/4.htm

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  4. Un grand merci, Hervé, pour cette mise au point très convaincante. Elle répond à une interrogation, suscitée par votre refus des « idéologies », concernant le statut épistémologique de la TM. Celle-ci ne serait donc pas, dans l’histoire des sciences, (seulement) une nouvelle théorie anthropologique mais (aussi et surtout) une théorie de rupture paradigmatique qui nécessiterait, pour être comprise, un changement de regard (une conversion ?) sur l’humain et son rapport au divin.

    Cette rupture paradigmatique suscite donc la résistance (concept freudien) acharnée qui se manifeste en général contre les nouveaux paradigmes. Elle est mentionnée dans L’Introduction à la psychanalyse, dans un passage maintes fois cité où Freud situe sa « révolution psychologique » dans la continuité de la révolution cosmologique copernicienne puis de la révolution biologique darwinienne. Le point commun à toutes ces « ruptures » d’où surgissent les nouveaux paradigmes, les nouveaux points de vue, les nouveaux modèles théoriques : une désacralisation du monde humain pour le dire en termes girardiens, soit une blessure narcissique infligée à l’égocentrisme humain, pour le dire en termes freudiens.

    Il semble donc que l’acharnement de la résistance opposée à tout nouveau paradigme ne s’explique pas seulement par la trop grande difficulté que chacun éprouve à changer de point de vue, à s’échapper de son bocal, mais aussi par le jeu des passions, et en particulier de l’amour-propre, la plus puissante de toutes. Bon sang, quand on voit que des millions d’Américains ont fait le choix de Trump comme Président, modèle inégalé dans la sphère politique d’égocentrisme « naïf », comment ne pas voir aussi que « le profond changement de regard sur l’humain » proposé par la TM n’est pas pour demain ? Et c’est alors que le terme d’apocalypse prend une tonalité plus sombre en évoquant davantage une « montée aux extrêmes » qu’un changement de paradigme.

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    1. Oui, chère Christine, cela résume bien la thèse, et explique peut-être mieux le rejet de la TM par (entre autres) le monde académique. Quant à votre pessimisme, je le partage quand je me cantonne à une analyse rationnelle ; mais ne faut-il pas prendre en compte la singularité de la crise apocalyptique, l’effet inconnu de nous d’une révélation de la violence ? Ne faut-il pas, pour appréhender le phénomène, se détacher de nos représentations convenues, notamment le temps historique ? Kuhn insiste sur la longue période nécessaire pour digérer un nouveau paradigme. Mais la Bible, qui a (seule, je pense) la connaissance de ce phénomène nous décrit un basculement brutal, quelque chose d’inédit, ce que j’appelle une singularité.

      Permettez-moi un parallèle avec le jugement de Salomon. Le roi aurait très bien pu appliquer une justice humaine. Celle-ci aurait permis aux deux mères de tergiverser, de continuer à nier leur violence et de jouer les petits jeux de prétoire qui permettent de repousser la crise ; mais la justice de Salomon est d’un autre ordre. Elle exacerbe la violence de telle manière qu’il n’est plus possible aux deux mères de repousser le choix entre la violence rivalitaire poussée à ses extrémités, et le renoncement à l’enfant devenu vivant, le choix radical de l’amour. C’est devant un tel choix que nous serons mis ; les uns choisiront de couper l’enfant en deux, les autres de renoncer à le posséder.

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      1. Hervé, je ne sais pas trop quoi penser de votre réponse mais je la trouve drôlement bien formulée. C’est plus parlant que la formule biblique et girardienne du choix qui nous est laissé entre le Royaume et les Ténèbres.

        Mais votre billet traite aussi du mystère de l’anticipation prophétique non seulement de la crise apocalyptique mais de son issue : votre retournement des textes violents de la Bible, me semble-t-il, repose sur le postulat que les auteurs des textes aussi bien de l’Ancien que du nouveau Testament, et vous y ajoutez le Coran, étaient aussi girardiens que nous, pour le dire vite. Vous dites à la fois que c’est une « incongruité » et que c’est un « corollaire incontournable » de la crise du religieux et de la désacralisation qui s’est opérée, rationnellement, scientifiquement, en terres chrétiennes.

        La question qui peut se poser, à la lecture de votre billet : N’est-il pas nécessaire d’avoir la foi pour tenir coûte que coûte à cette « singularité » biblique et coranique sur laquelle se fonde votre interprétation ?

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  5. Christine: Tour à fait d’accord sur la différence qui doit être faite entre « montée aux extrêmes » et « changement de paradigme ». Il me semble aussi que, précisément dans le cadre de l’Apocalypse (historique), le « changement de paradigme » s’est accompagnée d’une « montée aux extrêmes »: d’où une possibilité de confusion.

    Quelle en a été la cause? Vaste question. Mais on ne doit pas pour autant « noyer le poisson » en confondant l’œuf et la poule: il y a là, me semble-il, un exemple assez frappant de confusion mimétique (l’œuf deviendra poule). Pardonnez-moi la présence de tant d’animaux dans ces métaphores, au risque de baisser le niveau du débat, ou de l’obscurcir.

    Quant à l’enthousiasme de Freud se comparant à Copernic, à Darwin (et ailleurs à Vinci) : il est touchant… Heureusement pour lui, il tremble devant Moïse (la statue de Michel-Ange et le récit biblique) et son dernier texte mentionne le skandalon: ce rocher qui émerge au fond de l’océan et sur lequel le psychanalyste ne peut s’empêcher de buter: il a saisi in fine les limites de la psychanalyse (ce que les psychanalystes, qui ont mis 50 ans à accepter de publier une traduction trompeuse de Die endliche und sie unendliche Analyse, ne lui ont pas pardonné). Le « père spirituel » de Girard n’était pas si mégalomane que cela.

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  6. Les deux concepts amis intimes des soufis, foi et raison, double mouvement du cœur humain, trouve sur la Croix, instant unique de révélation dans l’évolution des créatures de leur structure mentale et de la méprise qu’elle entraine, le chemin approprié des voies affectives individuelles alors à même de maitriser leurs passions.

    Ô mes deux intimes, détournez votre chemin

    En passant par la dune!

    Chevauchez votre monture jusqu’à la halte de La’la Et aspirez aux eaux de Yalamlam.

    Le jugement de Salomon est effectivement exemplaire au sens où il éclaire ce moment où l’amour renonce à s’approprier son objet, face à la violence politique d’une justice qui n’a que le sacrifice comme seule référence, et qui annonce le geste d’offrande du Père qui offre aux humains son Fils bien aimé pour lui apprendre qu’ils n’ont pas été créés à l’image qu’elle se fait de Lui et qui n’est que l’image de leur propre violence, pour leur proposer le modèle impeccable de sa réalité.

    Près d’elle, ceux que tu as connus ;

    Et ceux à qui appartiennent

    Mon jeûne, mon pèlerinage, ma visite

    Et ma fête solennelle aux lieux saints.

    Que jamais je n’oublie le jour où, à Minâ,

    Les cailloux sont lancés, ni les choses d’importance,

    Près du suprême autel sacrificiel,

    Ni près de la source de Zamzam.

    Là où ils lancent les pierres

    Demeure mon cœur, lancé contre les stèles,

    Mon âme, là où ils sacrifient Mon sang, là où ils s’abreuvent.

    Toutes les institutions, cléricales, académiques, politiques, sont encore organisées sacrificiellement, ne sont donc pas à même d’enseigner la proposition, quand chaque individu qui les compose aurait capacité à la maitrise de son cœur, de son désir au sens girardien, de ses passions au sens de la raison, et pourrait sur la base de la nouvelle loi dégagée, envisager de les transformer.

    Ô chantre conducteur de chameaux !

    Si tu viens à Hâjir,

    Arrête un moment les montures

    Et transmets le salut !

    Adresse aux tentes pourpres,

    Aux abords de l’enceinte sacrée,

    La salutation de l’amant Qui soupire vers vous, esclave du désir.

    L’émancipation n’est pas simple, et pour décrire le fauteuil sacrificiel où nous sommes assis, il est nécessaire de s’en lever, d’accepter librement cette invitation suprême qui permet de nous envisager raisonnablement pour accéder au stade suivant d’une évolution qui sinon trouvera ailleurs que chez les humains son expression, s’ils préfèrent refuser le réel, qui n’est pas rationnel mais relationnel, et continuent à éviter l’espace protégé du bien qu’ils sont à même de discerner, les tentes blanches du rite marial de la paix, aux bénéfices des montures de leur violence qu’ils sont pourtant incapables de maitriser.

    S’ils adressent le salut

    Rends-le avec le zéphyr oriental.

    Et s’ils se taisent,

    Bâte les montures et avance

    Jusqu’au fleuve de Jésus

    Là où leurs montures font halte,

    Et là où les tentes blanches,

    Près de l’embouchure, sont plantées.

    Là est le passage où tous nous sommes invités à librement nous engager, académie des humains qui ont entendu le renversement du principe sacré au saint principe, du logos aveuglé par lui-même d’ Héraclite au logos de Jean éclairé par cet Autre qui s’est manifesté, et définitivement, pour transmuter à tout jamais notre définition de celui que nous définissions comme l’ennemi, et que Girard nous a enseigné qu’il n’était que nous-même, comme Serres en son accueil l’avait si simplement formulé :

    « Surnaturelle généalogie du vrai dont la modernité ne se doutait pas : nous ne disons vrai que
    d’innocemment aimer ; nous ne découvrirons, nous ne produirons rien qu’à devenir des saints.
    Au cours de réunions où je regrettais que vous n’assistiez pas, notre compagnie hésita,
    récemment, à définir le mot religion. Vous en dites deux familles : celles qui unissent les
    foules forcenées autour de rites violents et sacrés, générateurs de dieux multiples, faux,
    nécessaires ; celle qui, révélant le mensonge des premières, arrête tout sacrifice pour jeter
    l’humanité dans l’aventure contingente et libre de la sainteté, pour lancer l’humanité dans
    l’aventure contingente et sainte de la liberté. »

    Invoque Da’d,

    Ar-Rabâb, Zaynab,

    Hind, Salmâ et Lubnâ

    Et fredonne telle une source !

    Demande-leur : al-Halba est-elle la demeure

    De cette jeune fille au corps souple?

    Elle qui te laisse voir l’éclat du soleil

    Au moment même où elle sourit.

    Ibn’Arabi, L’Interprète des Désirs.

    Et Serres encore, pour comprendre qu’un billet d’humeur sert plus la vérité que des démonstrations malignes qui ne savent pas se maitriser, que le choix raisonnable de la foi invite tout le monde, des plus érudits jusqu’aux plus ignorants, pour reconnaitre que nous sommes définitivement entré aux temps de la liberté, ce temps selon Benoit XVI de la patience de Dieu qui nous paraît souvent démesurée – le temps des victoires, mais aussi des échecs de l’amour et de la vérité- temps de l’exode qui refuse les retours en esclavages, qui acceptent qu’il suffirait de croire en nous pour comprendre à qui nous répondons, temps du choix raisonnable de la foi clairement défini par Girard comme incroyance en la violence des hommes, au bénéfice de la potentialité infinie de se reconnaitre créé à l’image de l’Amour de Dieu :

    « Je veux finir par ce que sans doute peu de gens peuvent ouïr de leur vivant ; que je n’ai
    encore prononcé devant personne : Monsieur, ce que vous dites dans vos livres est vrai ; ce
    que vous dites fait vivre.
    Le sacrifice épuisé, nous ne nous battrons plus que contre un ennemi : l’état où nous
    désirions réduire l’ennemi lorsque, jadis, nous nous battions. Alors, seul adversaire en ce nouveau combat, la mort, vaincue, laisse place à la résurrection ; à l’immortalité. »

    https://www.rene-girard.fr/offres/doc_inline_src/57/Discours+de+Michel+Serres+15-12-2005.pdf

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  7. Il me semble en effet que le ‘catastrophisme’ de Kuhn expliquant les changements de paradigme est globalement en accord avec l’histoire des idées et des sciences telle qu’on peut la reconstituer aujourd’hui (encore qu’on puisse la discuter, cf. la controverse Kuhn – Popper).

    Si l’on considère deux sauts paradigmatiques majeurs de l’histoire scientifique récente :

    1. La révolution copernicienne, cad l’abandon du géocentrisme au profit de l’héliocentrisme. L’avènement de ce nouveau modèle cosmologique était prévisible compte tenu de tout ce qui l’avait précédé (grecs antiques, astronomes arabes…), et qui constituait un contexte intellectuel favorable à son éclosion dans l’esprit d’un génie. Autrement dit, on peut se risquer à dire que, sans Copernic, le nouveau modèle aurait quand même été proposé quelques années ou dizaines d’années plus tard, par un autre esprit libre et éclairé.

    2. Même remarque avec le darwinisme, cad l’abandon du fixisme au profit de l’évolution des espèces via la sélection naturelle. Quid de Darwin sans Linné, Cuvier, Lamarck et d’autres ?

    Quant à la TM comme « théorie de rupture paradigmatique » au sens de Kuhn, d’accord.

    L’érosion progressive de la lecture sacrificielle au profit d’une lecture anti-sacrificielle (pour le dire en termes girardiens), est repérable depuis le Moyen Âge, entre le IXème et le XIIème siècle (voir p. ex. Umberto Eco, « Écrits sur la pensée au Moyen Âge ». Grasset, 2016), très singulièrement au moment de la Renaissance du XIIème siècle, tel que décrit par Jacques Le Goff (voir « Les intellectuels au Moyen Âge ». Le Seuil, 1957, réédité en 1985 et 2000).

    Donc nul besoin de « mystère, précisément celui de l’anticipation par les auteurs de la Bible du phénomène de transformation » (de la lecture sacrificielle vers la lecture anti-sacrificielle). Cette volonté farouche de démontrer la prescience des auteurs de la Bible est le résultat de votre Foi, me voilà d’accord avec le dernier commentaire de Madame Orsini.

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    1. Cher Claude,

      Vous avez raison de pointer l’importance des précurseurs de ces grandes théories. Mais l’argument de Kuhn, c’est qu’aucun n’arrive à ce saut paradigmatique que vous décrivez fort bien, ils restent tous enfermés dans l’ancienne manière de voir, et c’est cela qui les empêche de devenir Copernic, Darwin ou Einstein. Par conséquent, être capable d’anticiper le nouveau paradigme est tout de même assez surprenant. Notez que je le dis bien dans l’article : ce n’est pas mystérieux. C’est seulement surprenant, parce qu’Isaïe, tout de même, précède Girard de 2600 ans ! Supposez que Copernic se soit tu, ou qu’il ait décrit sa trouvaille dans un langage crypté, incompréhensible à son époque. Je suis d’accord avec vous, quelqu’un d’autre aurait fini par comprendre de toute façon. Mais là non plus je ne prête pas à la Bible de pensée magique, c’est ce que je dis : l’apocalypse est inéluctable parce que nous devions nécessairement lever le mensonge mythologique un jour où l’autre. Vous voyez, nous ne sommes pas si éloignés que ça…

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      1. Cher Hervé,

        Je découvre votre réponse à mon commentaire en même temps que votre nouveau billet, que je n’ai pas encore lu.

        Nous ne sommes pas très éloignés sur le plan épistémologique, certes. En même temps, nous le sommes d’une manière incommensurable qui est celle de la Foi.

        Je dis très simplement, et sans esprit de contradiction dicté par un athéisme imbécile, que la prescience de Paul et des évangélistes n’est pas nécessaire à la déconstruction du christianisme historique (sacrificiel) que je vois dans toutes mes lectures sur l’histoire des idées, avec mes lunettes girardiennes (en plus des autres). J’applique bêtement le principe de parcimonie (Occam’s razor : « il faut et il suffit »).

        J’adhère à votre proposition de la « présence dans les textes d’un métalangage, une véritable épistémologie de la Bible par elle-même ». C’est ce que j’entends par déterminisme déconstructeur interne, ce qui était, il me semble, l’idée de Girard lui-même au moment où il rédige DCC : « La lecture sacrificielle, sous le rapport qui nous intéresse désormais, n’est qu’une enveloppe protectrice, et sous cette enveloppe qui achève à notre époque de tomber en poussière, après s’être fendillée et écaillée pendant des siècles, un être vivant se dissimule. »

        La Révélation de l’innocence des victimes est un mécanisme d’une puissance à la fois magnifique et effrayante. Magnifique parce qu’elle fonde la ‘pensée des droits de l’Homme’ et effrayante parce que privant l’humanité de ses sacrifices réconciliateurs, celle-ci devrait logiquement s’abîmer dans la violence.

        Notre époque n’incite pas à l’optimisme. Et nos enfants, que vont-ils devenir ?

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  8. Je lis avec beaucoup d’intérêt le billet d’Hervé, et aussi une grande admiration pour son pessimisme de l’intelligence et son optimisme non pas de la volonté – quoique – mais de la foi. On peut imaginer qu’il partage cette attitude avec tous ceux qui sont parvenus à modifier la manière de voir de leurs contemporains, et également avec tous ceux qui n’y sont pas parvenus.

    Les commentaires de Christine sont là pour nous le rappeler.

    Quant à moi, je ne peux m’empêcher de penser qu’il en va de même pour la compréhension des mécanismes de la violence par la théorie mimétique que pour la compréhension des mécanismes de la grippe par la médecine : les connaître ne nous en protège jamais complètement, et les médecins eux-mêmes peuvent se trouver contaminés. Et les épidémies, qu’elles soient celles de la violence ou des virus, une fois hors de contrôle, ne ralentissent qu’une fois qu’elles ont prélevé leur lot de victimes. Et les survivants dansent à nouveau sur le volcan en espérant qu’il n’y aura plus d’épidémies. Ou plutôt en refusant de voir qu’elle est déjà en gestation.

    Alain

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    1. Merci Alain pour cet éclairage. Je profite de votre remarque sur la foi pour répondre aussi à la question de Christine Orsini. Enfin, apporter un élément de réponse très personnel me semble plus juste…

      La foi dont je parle est spécifique à la crise. Elle s’appuie sur la raison en ce sens que celle-ci est nécessaire pour en appréhender la singularité (il faut Girard pour comprendre l’époque que nous vivons, par exemple). Elle permet aussi, en un magnifique paradoxe, d’en accepter ses limites propres : au sein de la crise, lorsque tout nous est enlevé, la raison devient impuissante à donner du sens, à consoler, à fonder une espérance. C’est là, je pense, que la foi prend tout son sens : il faut croire à la puissance de transformation de la crise et à ce qu’elle nous promet. Vous aurez compris que je suis là assez loin de la foi convenue, qui s’appuie sur des croyances, des dogmes et des rites. Cette foi-là, aussi, est condamnée à être balayée par la crise.

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