
par Jean-Marc Bourdin
Au terme d’une tendance multiséculaire à l’égalisation des conditions et d’une aspiration croissante à l’autonomie, notre modernité déboussolée semble aller toujours plus loin dans la reconnaissance de l’individu. Comme si nous ne savions plus vers où nous tourner mais que nous étions toujours localisables. Au demeurant, les séries policières nous apprennent que nous “bornons” régulièrement avec nos smartphones, laissons nos empreintes digitales et notre ADN un peu partout sur notre passage, semons des traces de nos paiements par carte bancaire, etc. Dans le même temps, nous publions moult informations sur les réseaux sociaux pour nous faire remarquer dans l’espoir de faire admettre ou admirer notre singularité. Les traces ainsi disséminées à notre insu s’ajoutent à celles que nous laissons à notre initiative. Bref, chacun de nous se veut en quelque sorte de plus en plus unique à mesure qu’il est plus identifiable.
Nous détenons ainsi une carte d’identité qui nous est propre et nous permet de garantir que nous sommes bien celle ou celui que nous prétendons être. Nous avons une ou plusieurs adresses postales et numériques, jusqu’à devoir créer une “identité numérique” pour recevoir une lettre recommandée dématérialisée. Un numéro de téléphone portable est souvent devenu le moyen le plus commode de nous repérer dans une liste et retrouver ainsi notre compte client. Et la science sait décrypter l’intégralité de notre génome, c’est-à-dire le code de notre identité génétique. Vous pourrez compléter à loisir les exemples.
Cependant le terme d’identité dit en même temps et paradoxalement tout autre chose. Il dit que nous partageons certaines caractéristiques avec d’autres, que nous leur sommes en cela identiques. Nous sommes donc uniques et en même temps semblables à d’autres. Et nous sommes en mesure ou parfois sommés de nous regrouper avec ces autres. Ainsi des identités de genre, d’orientation sexuelle, de “race”, d’ethnie ainsi que d’identité nationale. Chacune d’entre elles se veut déterminante pour notre condition. Comme si un seul tronçon de chromosome était primordial dans notre code génétique.
Or une telle caractéristique essentialisée est de plus en plus souvent désignée comme la cause de tous nos malheurs. De telles “identités remarquables” sont de plus en plus convoquées pour conférer un statut de victime, actuelle ou potentielle, à protéger, à reconnaître, à discriminer positivement et/ou dédommager. Cette caractéristique est souvent héritable de génération en génération, y compris si elle n’est pas génétique.
René Girard avait bien mis en évidence ce problème posé par nos “appartenances” dans une conférence éponyme donnée en 1998 à l’occasion d’un colloque sur la “Symbolique de l’appartenance” à Messine, dont le texte est repris dans un ouvrage collectif intitulé Politiques de Caïn. En dialogue avec René Girard, publié sous la direction de Domenica Mazzù (Desclée de Brouwer, 2004). Il y suggère ainsi : “[…] c’est dans cette multiplicité individualisante des appartenances qu’il faut chercher l’explication des deux sens […] du mot identité. Avoir une identité, c’est être unique et pourtant […] le terme signifie le contraire de l’unique, et désigne l’identique, autrement dit l’absence complète de différence susceptible d’individualiser.” (p. 20). Il écrit un peu plus loin (p. 23) : “le système des appartenances, c’est-à-dire la culture elle-même.” Si les appartenances se troublent, c’est donc la culture dans son ensemble qui serait en péril. Que l’identité revendiquée signifie ainsi tout à la fois singularité indiscutable et similarité attractive peut participer de ce trouble.
La contradiction entre assignation identitaire et identité composite a justifié la création du concept d’intersectionnalité par Kimberlé Williams Crenshaw en 1989 ainsi défini par la page Wikipedia qui lui est consacrée : “L’intersectionnalité (de l’anglais intersectionality) ou intersectionnalisme est une notion employée en sociologie et en réflexion politique, qui désigne la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de stratification, domination ou de discrimination dans une société. Ainsi, dans l’exemple d’une personne appartenant à une minorité ethnique et issue d’un milieu pauvre, celle-ci pourra être à la fois victime de racisme et de mépris de classe.” [1]
Au moins deux problèmes m’apparaissent immédiatement. Chaque personne étant une composition unique de caractéristiques diverses, toute intersection supplémentaire tend à réduire le nombre et donc le poids démocratique du groupe ainsi constitué. En outre, il est très difficile d’appartenir à un groupe qui serait exclusivement victime. Ainsi une femme américaine noire, pauvre et lesbienne pourra se voir reprocher d’être ressortissante des États-Unis d’Amérique et donc de participer à la domination économique de son pays, le cas échéant d’être hostile face à une immigration latino-américaine susceptible de rendre encore plus précaire son emploi, etc. L’intersection devrait alors se limiter aux caractéristiques de stratification, domination et discrimination défavorables à la personne. Mais elle occulte celles qui sont réputées la placer du côté des dominants.
De plus, chaque identité semble produire un autre groupe par symétrie inverse qui se sent à son tour victime, actuelle ou potentielle : les masculinistes répondent aux féministes, les suprémacistes blancs aux “décolonialistes”, les homophobes aux homosexuels, les transphobes aux transgenres, les grossophobes aux obèses, les islamophobes aux musulmans, etc. Il est à noter que ces affirmations identitaires ne sont pas le monopole d’un côté de l’échiquier politique mais font tendre aux extrêmes du spectre. Si opposition il doit y avoir sur un plan idéologique, c’est entre les universalistes d’une part, de l’autre les communautaristes et les nationalistes, ces derniers étant communautaristes à leur manière en fondant leur position sur l’idée d’une communauté nationale capable de s’affranchir des contraintes internationales.
Une indifférenciation d’un nouvel ordre se fait ainsi jour : nous serions tous victimes. De quoi faire naître des concurrences victimaires à foison dont nous voyons mal comment elles pourraient se focaliser sur une victime émissaire. L’intersectionnalité pourrait permettre une sélection du mâle blanc occidental, mais cela ferait encore beaucoup de monde. Il faudrait ajouter quelques caractères supplémentaires pour en réduire le nombre à une quotité raisonnablement sacrifiable. Et avec tous ses défauts, il n’est probablement ni le plus patriarcal ni le plus oppresseur parmi tous ses contemporains. Parmi d’autres, Emmanuel Todd a bien montré que les systèmes culturels pouvaient se classer selon la place plus ou moins élevée qu’elle conférait aux femmes. Au moins de ce point de vue, il remplirait une des conditions pour faire un bon bouc émissaire : ne pas être plus coupable que les autres, voire l’être moins. Mais nous savons que le voile de méconnaissance est suffisamment déchiré pour douter de l’efficacité d’un tel processus pour éteindre la violence ambiante, même pour un temps seulement.
Pour quelles raisons la focalisation sur une identité, quelle qu’elle soit, me semble une impasse ? Sur le plan de la personne, elle occulte notre complexité singulière et nous impose comme essentielle une de nos caractéristiques. Nous ranger dans une (ou quelques) communauté(s), c’est négliger toutes nos autres caractéristiques et une existence constituée par une multiplicité de rapports humains de toutes natures. Sur le plan collectif, elle induit une opposition irréconciliable entre les supposés victimes et bourreaux, dont nous avons vu que ces qualificatifs étaient réversibles selon le caractère identitaire privilégié.
Pour en revenir à un document administratif aussi rudimentaire que notre carte d’identité, elle ne se contente pas de dire ma nationalité. Elle affirme ma singularité par de multiples informations qui me caractérisent et font de moi quelqu’un de parfaitement identifiable : il n’y en a pas deux comme moi ! J’ai un genre et un sexe, ce qui me distingue de la moitié de l’humanité, une nationalité dont peut se réclamer environ un centième de la population mondiale, un nom parmi les 500 les plus fréquents portés par ceux qui partagent ma nationalité, un prénom composé qui, sans être très rare, me singularise quand je le combine au reste de mes caractéristiques, une date de naissance qui me rappelle le poids des ans qui s’accumulent impitoyablement, une taille qui permet d’imaginer que j’avais moins vocation à jouer pivot en NBA qu’à parcourir les allées couvertes des mégalithes bretons sans trop avoir à me pencher, ainsi qu’une signature qui est certes facilement imitable (pourtant je n’en ai jamais vu de semblable) mais qui a authentifié nombre de documents où je devais manifester mon accord. Au verso, il y a même l’endroit où j’habite. En revenant au recto, j’avoue aussi, avec une photo où l’administration m’oblige à faire triste mine, que ma peau est claire… et que je dois porter un couvre-chef pour me protéger tant des rayons du soleil que des frimas. Avec le numéro de ma pièce d’identité, il est possible de connaître la couleur de mes yeux, ce qui n’est pas très discriminant, mais aussi d’accéder à mes empreintes digitales.
Alors de grâce, acceptez que je suis une personne singulière aux milliers (millions ?) de caractéristiques qui, toutes ensemble, font que je suis différent de tous les autres êtres humains qui nous ont précédés, qui sont mes contemporains et qui nous succèderont sur la planète Terre ! Et ne me réduisez surtout pas à ma seule nationalité, mon genre ou la pigmentation de ma peau ! Je n’accepte pas d’être la victime d’une incorporation à une identité victimaire…
[1] Les caractères gras et les liens avec les pages Wikipedia ont été conservés.
Merci pour ce billet plein d’humour !
Il rappelle que nous sommes guettés par deux dangers, la réduction et l’empilement.
Et votre supplication nous émeut : non ! Jean Marc Bourdin, nous ne jouerons pas au Jivaro avec vous ! Pas plus qu’au compilateur : nous aurons beau entasser vos multiples appartenances et identités, voire les intersecter, nous savons clairement que votre Tout dépassera toujours la somme de vos parties !
Alain
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Le problème de l’appartenance est insoluble. Je SUIS mes liens. Mais bien sot aussi qui croit qu’il EST ses appartenances, ou seulement la synthèse de ses appartenances. Tant pis pour Bourdieu. Il n’avait pas prévu qu’un petit garçon orphelin, né dans un bled de l’Algérie coloniale, d’une mère illettrée, deviendrait Prix Nobel de littérature. On n’hérite de rien. Nous ne sommes que ce que nous faisons de ce que nous avons reçu. Comme l’a dit Michel Serres, dans ROME, LE LIVRE DES FONDATIONS (1983) : « Les fils des coupables ne sont pas coupables, les fils des victimes ne sont pas victimes. »
Je repense aussi à cette belle phrase de Daniel Maximin, poète guadeloupéen : « Nous ne sommes pas les héritiers de l’esclavage, mais les héritiers de ceux qui se sont libéré de l’esclavage. »
Jean-Marc a raison de souligner que « de telles “identités remarquables” sont de plus en plus convoquées pour conférer un statut de victime, actuelle ou potentielle, à protéger, à reconnaître, à discriminer positivement et/ou dédommager. » Triste tableau que celui de ces défilés d’humains n’ayant rien d’autre à exhiber que leurs cicatrices !
Il serait temps de sortir de l’Ancien Régime qui voulait que la « condition » d’un être humain fût définitivement scellée à sa naissance.
Bien avant le 4 août 1789, Shakespeare avait vu ce qu’on peut appeler le « piège » de l’honneur (à l’époque où l’on disait « honneur » au lieu d’« image »). Ainsi fait-il dire au roi, dans TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN (II, 3, 134-142) :
LE ROI. – L’honneur ne vaut rien
À qui prétend en être l’héritier
Et ne ressemble pas à son père : l’honneur est davantage
Le fruit des actes que nous accomplissons
Que de nos ancêtres. Le mot même d’honneur est un esclave
Déshonoré sur toutes les tombes. Sur chaque stèle,
C’est un trophée menteur qui souvent disparaît
Sous la poussière et l’oubli maudit de la tombe
Où l’on n’honore plus que des os.
© Joël HILLION
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Mais Jean-Marc, ne croyez-vous pas que la première de toutes les appartenances est celle au camp des persécuteurs ?
Quant aux appartenances victimaires, ou plutôt à la revendication de ces appartenances, voilà qq chose de très récent à mon avis (à l’échelle de l’histoire humaine) et la csqce de la révélation christique.
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Cher Claude,
Oui pendant longtemps, nous avons été incités à nous sentir tous coupables/persécuteurs par la morale, particulièrement la désormais tant vilipendée judéo-chrétienne, l’institution de la confession, l’appel à l’examen de conscience quotidien, la grande littérature telle que lue par René Girard au sein de laquelle la « conversion » joue un si grand rôle, le surmoi et l’invitation à la sublimation des psychanalystes, etc.
La grande nouveauté anthropologique est que nous nous ressentions tous plus ou moins victimes et que nous envisagions désormais notre situation sociale et morale principalement de ce point de vue. Dans Je vois Satan tomber comme l’éclair, RG consacre un chapitre au « Souci des victimes », mais il faut entendre les deux sens de la locution comme souvent chez lui, être soucieux des victimes et soucieux d’être victime.
J’aurais tendance à dire que le souci d’être coupable/persécuteur comme le plus récent souci des victimes sont deux fruits du succès planétaire du christianisme qui ont mûri en décalé.
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Qu’est-ce que le moi ?
Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non, car il ne pense pas à moi en particulier ; mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non, car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si l’on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même.
Où est donc ce moi s’il n’est ni dans le corps ni dans l’âme ? Et comment aimer le corps ou l’âme sinon pour ces qualités qui ne sont point ce qui fait le moi puisqu’elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne abstraitement et quelles que qualités qui y fussent ? Cela ne se peut et serait injuste. On n’aime donc jamais personne mais seulement des qualités.
Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices car on n’aime jamais personne que pour des qualités empruntées.
Blaise Pascal, Pensées, fragment 688 Lafuma.
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Quoi de neuf, Pascal ?
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Ton billet est en effet plein d’humour et ta question reste sur ce terrain. J’ai envie de lui faire quand même une réponse sérieuse. Contrairement au metteur en Seine de la cérémonie d’ouverture des J.O., Thomas Jolly, Blaise Pascal n’avait pas un goût très vif pour la nouveauté à tout prix. Ce qu’il dit dans ce texte (s’il affirme quelque chose, vu qu’il n’y a que des questions et des négations, sauf la conclusion, sur l’inconstance de l’amour, qui n’est pas vraiment une réponse à la question posée : qu’est-ce que le moi?), c’est la même chose que Girard : nous ne sommes que dans des relations, et nos qualités sont empruntées. Est-ce à dire qu’une personne n’est personne, c’est-à-dire n’importe qui ? Non ! Nos qualités nous distinguent, heureusement, surtout quand nous savons les rendre aimables : nous existons d’être aimés. A l’humour, qui permet la distance critique ( un garde-fou contre l’idolâtrie et LE MOI est une idole), il faut ajouter l’amour, le vrai, qui a forcément quelque chose d’évangélique : s’aimer comme Dieu nous aime, comme si chacun était pour l’autre la « brebis perdue ».
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« «Je vis et, vous aussi, vous vivrez», dit Jésus à ses disciples, c’est-à-dire à nous, dans l’Évangile de Jean (14, 19). Nous vivrons par la communion existentielle avec Lui, par le fait d’être incorporés en Lui qui est la vie même. La vie éternelle, l’immortalité bienheureuse, nous ne l’avons pas de nous-mêmes et nous ne l’avons pas en nous-mêmes, mais au contraire par une relation – par la communion existentielle avec Celui qui est la Vérité et l’Amour, et qui est donc éternel, qui est Dieu lui-même. Par elle-même, la simple indestructibilité de l’âme ne pourrait pas donner un sens à une vie éternelle, elle ne pourrait pas en faire une vraie vie. La vie nous vient du fait d’être aimés par Celui qui est la Vie; elle nous vient du fait de vivre-avec Lui et d’aimer-avec Lui. C’est moi, mais ce n’est plus moi: tel est le chemin de la croix, le chemin qui crucifie une existence renfermée seulement sur le moi, ouvrant par-là la route à la joie véritable et durable. »
https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/homilies/2006/documents/hf_ben-xvi_hom_20060415_veglia-pasquale.html
Ou quand le sacrifice trouve sa résolution quand nous nous apercevons qu’il n’y a jamais eu qu’une victime réelle offerte à notre désir de prééminence, désir qui sacrifie ou se sacrifie pour accéder à la vaine et orgueilleuse usurpation de la divinité, alors qu’il ne nous reste et si simplement qu’à accéder à l’apprentissage du pardon, ce lâcher-prise qui admet son infériorité et, ce faisant, est entrainé sur la longue route raide et merveilleuse de la liberté, ce grand don qui, nous exonérant de tout sacrifice, conduit à la vraie Vie :
« Pour résumer, nous pouvons dire que toute l’histoire de Jésus, telle que le Nouveau Testament la raconte, du récit des tentations aux pèlerins d’Emmaüs, montre que le temps de Jésus, le « temps des païens », n’est pas le temps d’une transformation cosmique, dans laquelle les décisions définitives entre Dieu et l’homme sont déjà prises, mais le temps de la liberté. Dans ce temps, Dieu rencontre les hommes à travers l’amour crucifié de Jésus-Christ, afin de les rassembler dans une libre acceptation du royaume de Dieu. C’est le temps de la liberté, et cela veut aussi dire, le temps dans lequel le mal continue à avoir du pouvoir. Le pouvoir de Dieu est, pendant tout ce temps, un pouvoir de la patience et de l’amour, face auquel le pouvoir du mal reste efficace. C’est un temps de la patience de Dieu qui nous paraît souvent démesurée – le temps des victoires, mais aussi des échecs de l’amour et de la vérité. L’ancienne Église a récapitulé l’essence de ce temps dans la phrase : « Regnavit a ligno Deus » (Dieu a régné par le bois [de la Croix). En chemin avec Jésus à l’instar des disciples d’Emmaüs, l’Église apprend toujours à lire l’Ancien Testament avec lui et à comprendre d’une manière nouvelle. Elle apprend à reconnaître que c’est très précisément cela qui est dit par avance à propos du « Messie », et, dans le dialogue avec les juifs, elle doit essayer de montrer que tout cela est « conforme à l’Écriture ». C’est pourquoi la théologie spirituelle a toujours souligné que le temps de l’Église ne signifie pas l’arrivée au paradis, mais correspond à l’exode de quarante ans d’Israël dans le monde entierC’est le chemin de ceux qui sont libérés. De même qu’il est toujours à nouveau rappelé à Israël que son chemin dans le désert est la conséquence de la libération de l’esclavage d’Égypte ; de même qu’Israël a toujours à nouveau voulu sur son chemin retourner en Égypte, car il n’était pas capable de reconnaître le bien de la liberté comme un bien, de même pour la chrétienté sur son chemin de l’exode : reconnaître le mystère de la libération et de la liberté comme don de la rédemption est toujours à nouveau difficile pour les hommes, et ils veulent retourner à l’état antérieur. Mais grâce aux actions miséricordieuses de Dieu, ils peuvent sans cesse réapprendre que la liberté est le grand don qui conduit à la vraie vie. »
https://www.cairn.info/revue-communio-2018-5-page-123.htm#no11
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Merci Jean-Marc de m’avoir rappelé ce chapitre intitulé « Le souci moderne des victimes » dans Je vois Satan tomber comme l’éclair (Chap. XIII, pp. 250-261, Grasset 1999) que je viens de relire, car je l’avais complètement oublié. Je me couvre la tête de cendres et je proclame à nouveau qu’on a tjrs besoin d’un plus girardien que soi…
Tout est là en effet, et mon billet sur « ethnocentrisme et relativisme culturel » me paraît un brin superfétatoire maintenant !
A propos du progrès des valeurs humanistes (et de la politique !), je cite Girard (p. 259) : « Ce que nous pressentons, au moins vaguement, c’est la possibilité pour n’importe quelle communauté de persécuter les siens….. en s’organisant de façon permanente sur des bases qui favorisent les uns aux dépens des autres et perpétuent… des formes injustes de la vie sociale. »
La citation de Matthieu (25, 34-40) me renvoie à cette culture populaire que je chéris : « Chanson pour l’Auvergnat » de Brassens en 1954, et tout le chapitre me renvoie à l’utopie magnifique de « Imagine » de Lennon en 1971. Que deviendrait ce monde sans utopie ?
Are not we all dreamers?
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» Mon identité ne se réduit point à mes appartenances. Alors, au-delà de ces implications, qui suis-je ? Moi. Tout le reste, y compris ce que l’Administration m’oblige à écrire sur ma carte d’identité, désigne des groupes auxquels j’appartiens. Si vous confondez appartenance et identité, vous commettez une erreur logique, lourde ou bénigne, selon ; mais vous risquez une faute meurtrière, le racisme, qui consiste justement à réduire une personne à l’un de ses collectifs. Cette distinction, nous la devons à Saint Paul : et en théorie, parce qu’il l’énonce, et dans sa vie, puisque la bonne nouvelle qu’il annonce rompt avec les anciens formats, tous trois liés à des collectifs.
« Il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni mâle ni femme » : Prise de Joël, cette phrase ne mentionne que des classes, sexes, langues ou nations … en somme des collectivités ; elle signifie qu’il n’y a plus d’appartenance et que cette disparition laisse place à l’identité, je = je.
Credo et cogito :
Je ne sais pas vraiment ce que je dis, quand je dis : je pense ; mais je ne sais plus du tout ce que je dis, lorsque je dis : je suis. Le cogito part de l’incertain pour conclure sur de l’obscur.
Lorsque les premiers chrétiens dirent : je crois, ils surent soudain, esclaves ou sénateurs, métèques, femmes, juifs, grecs, marins ou agriculteurs … qu’ils n’appartenaient plus à telle ou telle classe … mais qu’ils existaient comme individus singuliers, seuls devant Dieu et tous également par la grâce de Jésus-Christ. Passant ainsi d’une catégorie à la subjectivité universelle, ils ressuscitaient. Brûlant de charité, ils espéraient et croyaient en qui les recréait. «
Michel Serres, Rameaux, p. 79 sq.
Alain
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Ne pouvant « liker », je tiens à féliciter l’envoyeur de ce très beau texte. Qui témoigne de la culture non seulement littéraire mais chrétienne (l’une peut-elle aller sans l’autre ?) d’un girardien athée.
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C’est le temps des vacances et des jeux (de l’esprit, pourquoi pas ?). Feuilletant les « Pensées » de Pascal, je tombe sur ce fragment entre tous énigmatique, qui ouvre le chapitre intitulé par Pascal « Vanité« . Il évoque précisément le sujet de la semaine : « l’impasse de l’identité« . Je cite : « Deux visages semblables, dont aucun ne fait rire en particulier, font rire ensemble par leur ressemblance. » Voici qu’un rire superficiel nous plonge dans des abimes de perplexité. Est-ce qu’on ne pourrait pas risquer une interprétation girardienne ? Ce rire serait-il un rire sanction, un rire nerveux devant la monstruosité de ces « doubles » ? Ne sont-ils pas une menace pour la certitude la plus basique mais aussi la plus fragile (et la plus revendiquée), être soi-même et pas un autre ? Ou bien est-ce un rire naïf, un rire de surprise devant cette révélation : le même est l’autre, ou plutôt il y a du même dans l’autre au point que l’identité devient une notion contradictoire, prise entre deux feux, le singulier et le pluriel, l’un et le multiple ?
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Me voilà pascalien sans le savoir. Ce que je sais, hélas, c’est que nous ne boxons pas dans la même catégorie…
Merci Christine de tenter de nous élever vers les sommets que ses pensées fréquentaient.
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Un cours de comédie à tante Geneviève, ici à 36:15 :
https://www.youtube.com/watch?v=o7cdcvqgNGs
Le théâtre commence quand un masque baille sur un autre : terreur donc rire !
Il n’y a pas d’identité, il n’y a que du jeu, si sérieux quand l’heure est venue de la tragédie, à 1:17:50 du même lien, note répétée de l’ostinato du vocable de la douleur humaine.
On ne parle pas, on montre la parole, le récit seul au-dessus du désastre est un ciel supportable.
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Merci Aliocha pour ce lien vers un texte aussi drôle que profond, et qui répond si bien au sujet de l’article proposé par J-M Bourdin.
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L’identité dépasse l’individu. Elle est un leurre comme l’a bien présentée JMB et cependant un besoin pour entreprendre de vivre. Elle peut être un combat (largement mis en scène aujourd’hui), une fuite pour sauver le peu d’estime de soi qui reste, ou une appétence à se proclamer victime et à se morfondre sur la méchanceté, l’injustice et à se bouffer la rate. Pour être bien dans sa peau, combattre malgré les coups et les risques pris semble à l’heure actuelle préférable pour les humains car reconnu positivement. Unique et identique, la condition de chaque humain, vertigineux et sacrément angoissant. Alors le groupe refuge pour faire face aux peurs, aux craintes de délitements de ce qui ressemble à du patrimoine (génétique, culturel, lutte sociale). Hormis l’amour, quelle autre solution pour vivre en paix avec soi-même et avec les autres ?
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Merci Gilles de cet important contrepoint. A vrai dire, j’essaie de réfléchir ici à l’impasse des identités victimaires. L’intitulé des marches des « fiertés » homosexuelles montre qu’une identité peut s’envisager de différents points de vue.
Quant à l’amour que je trouve trop ambigu (tout à la fois eros, agapé ou philia pour les Grecs, amour de soi et amour propre distingués chez Rousseau, amour d’un ou d’une autre, amour des autres, de l’humanité, charité, etc.), je lui préfère aujourd’hui celui de miséricorde.
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Et pour apporter encore un grain de sel à cette question si girardienne de l’identité, voici une citation d’un autre René, l’auteur de la « théorie de catastrophes »: René Thom.
Une difficulté essentielle des sciences humaines est d’ordonner l’individu par rapport à la société. Dans une certaine mesure, le moi lui-même est une structure sociale, en sorte qu’il est difficile de séparer la science de l’individu des sciences sociales.
Apologie du logos. Paris: Hachette, 1990, p.535
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Cher Jean-Marc, si je suis bien d’accord avec l’impasse des identités victimaires, je me demande ce qu’il faut penser de la honte des victimes ?
Je pense en particulier à ces femmes qui ne révèlent que 20 ou 30 ans après, les agressions ignobles dont elles ont été victimes. Je pense aussi au long silence des victimes de la shoah, qui, si elles n’avaient pas été sollicitées, pressées par des Lanzmann, auraient peut-être tu à jamais leur martyr.
Désolé de faire de votre billet, qui se voulait un peu humoristique et léger il me semble, le ‘trigger’ de mon questionnement tragique.
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