Féminicides

Alors qu’à ce jour le mot « féminicide » n’est pas accepté dans le dictionnaire de l’Académie Française, le Petit Robert l’a intégré dans ses pages en 2015 et Le Robert en a même fait son « mot de l’année » en 2019. Ce choix est le résultat de dix ans de matraquage politico-médiatique d’une information inexacte, résumée en ces termes par Nadine Morano, alors secrétaire d’Etat à la Famille : « Une femme meurt tous les deux jours et demi sous les coups de son compagnon ». Corolaire de cette déclaration erronée : « la lutte contre la violence faite aux femmes » est déclarée « grande cause nationale 2010 », comme si un sujet aussi crucial devait cesser d’être une priorité d’une année à l’autre !

Depuis, l’usage inapproprié et envahissant du mot « féminicide », toujours absent de notre code pénal malgré la pression de multiples associations féministes [1], fait l’objet d’un quasi consensus des médias [2] et des dirigeants politiques. Pourtant, il cache une réalité fort différente qui intéresse les amateurs de la pensé girardienne pour trois raisons en particulier.

Premièrement, lorsque le site France Info titre, récemment encore : « Féminicides : une femme tuée tous les trois jours en France » [3], il est malheureusement bien en dessous de la réalité. Les chiffres repris en boucle par la presse ne concernent qu’un petit échantillon des « morts violentes féminines en France », à savoir celles survenues « au sein du couple [4] », soit environ 120 cas par an seulement, sur un total annuel de plus de 800 morts violentes [5], autrement dit : moins de 15% des victimes… La réalité est que plus d’une femme par jour est tuée en France.

Les articles de presse et campagnes politiques sur la violence meurtrière mettent l’accent sur le statut de « femme victime», à qui il conviendrait de rendre « femmage » selon le nouveau vocabulaire woke [6]. En ce sens, ils occultent essentiel : le sujet majeur n’est pas de distinguer le sexe de la victime, mais plutôt celui de l’auteur d’une telle violence :

  • les auteurs de morts violentes de toutes catégories sont à 85% des hommes,
  • les victimes de ces mêmes morts violentes sont à près de 70% aussi des hommes [7],
  • seulement au sein du couple il en va autrement, puisque les victimes sont là à 80% des femmes (pour une raison simple : les couples sont à 95% hétérosexuels en France),
  • pour autant, au sein des couples de même sexe, quasiment aucune femme ne tue sa conjointe, alors qu’un homme tué sur 6 l’a été par son ex, conjoint ou son partenaire.

On le voit, contrairement à l’a priori, les femmes ne sont donc proportionnellement pas « plus victimes » de la violence des hommes que les hommes, mais moins. A minima, à l’heure du féminisme irrationnel, qu’il soit permis de pasticher cette boutade de Groucho Marx : en termes de victimes, « les hommes sont des femmes comme les autres » !

Enfin, même si la grande majorité des victimes de meurtres au sein des couples sont des femmes, n’oublions pas que, par ailleurs, tous les 15 jours, on dénombre un homme tué par sa femme ou son ex-femme, sans même que le ministre de la Justice éprouve besoin d’y faire allusion dans sa déclaration officielle 2023 sur le sujet [8]. Pourtant, ce nombre de victimes hommes ne diminue hélas pas, contrairement à celui des meurtres de femmes qui, pour sa part, est en baisse régulière depuis plus de 15 ans, fort heureusement.

On le voit, les femmes ne sont donc pas globalement plus « victimes » de la violence des hommes, ni en nombre, ni en nature. Elles ne sont pas des victimes plus « innocentes » que ne le seraient les hommes tués.

Deuxièmement, il n’existe dans les faits que peu de femmes qui « meurent sous les coups de leur conjoint ou de leur ex » ; une dizaine de cas par an, tout au plus [9]. Qu’on me comprenne bien. Il ne s’agit ici ni de minimiser la violence masculine, ni de ne pas compatir avec les victimes de coups portés par leur conjoint, ou de ne pas s’en alarmer. C’est dix de trop, mais c’est quinze fois moins que le chiffre répété en boucle par la plupart des medias dominants.

Or, comme le disait Albert Camus, « mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde ». Cette précision sur la réalité intéresse ici particulièrement les girardiens : « les morts violentes au sein du couple » ne sont que très minoritairement la conséquence d’une violence ordinaire qui tournerait mal (violence ayant entraîné la mort, sans intention de la donner : 1% des cas. Acte passible de 15 ans de prison cf. Bertrand Canta). Elles sont, à 99% des cas, des meurtres (passibles de 30 ans de prison) et des assassinats avec circonstance aggravante (passibles de la perpétuité). Ces meurtres et assassinats sont certes souvent commis sous l’emprise de l’alcool ou de stupéfiants, des deux parties, mais avec usage d’une arme, et non pas suite à des coups assénés (arme blanche ou arme à feu dans 70% des cas).

Ces meurtres ne sont pas le résultat d’une violence « ordinaire » sans raison précise, mais résultent de« disputes » et de « séparations non acceptées » (d’où le pic de criminalité constaté au mois d’août, quand survient le sujet épineux du « partage des enfants »). Le troisième mobile de meurtre du conjoint, qui se révèle le plus fréquemment identifié par le ministère de l’Intérieur, après « disputes » et « séparations non acceptées », fait référence à des mots qui résonnent particulièrement aux oreilles des girardiens : la « jalousie » avec « meurtre du conjoint », voire du « rival ».

Ainsi donc, les auteurs de meurtres « au sein du couple » sont pour la plupart les perdants d’une rivalité poussée aux extrêmes, débouchant sur une situation qu’ils ne supportent pas. Ils perdent leur conjoint, parti bien souvent avec une femme plus jeune ou un autre homme. Dans bien des cas, les hommes perdent au passage la garde de leurs enfants, quand ce n’est pas leur droit de visite… Tout cela est invivable pour eux. Confronté à pareil désespoir, ils ne voient pas d’autre solution que le meurtre du conjoint, voire du rival. Mais chacun sait que le meurtre ne peut jamais être une solution.

La troisième information, tout aussi précieuse que dramatique, fournie par l’analyse des « morts violentes au sein du couple » publiée par le ministère de l’Intérieur est la suivante : dans près d’un cas sur 3, le meurtrier met fin à ses jours, juste après son acte (1 cas sur 2, si l’on ajoute les tentatives de suicide).

Pire encore, dans un cas sur 7, le meurtre est commis en présence d’enfants mineurs, que le meurtrier tue souvent après s’en être pris à son conjoint. Ces chiffres témoignent qu’au sein du couple plus qu’ailleurs, les auteurs de meurtres sont très rapidement conscients de l’impasse que constitue leur montée aux extrêmes de la violence. S’ils ont pu croire un moment que le meurtre du rival ou de l’objet du désir était une solution possible à leur désespoir affectif, à peine le sacrifice effectué, ils réalisent souvent très rapidement que la vengeance ne peut mener nulle part. Conséquence de ce constat d’impasse de la violence, ultime manifestation du désespoir, le meurtrier choisit alors dans la foulée de mettre fin à ses jours. Une sorte d’ultime message : « je sais que ce ou ces meurtres n’étaient pas la solution, mais je n’ai pas su faire autrement. Maintenant, ma vie est foutue ». Ils retournent alors la violence vers eux, aveu de leur échec, ultime sacrifice inutile.

On le voit, ces meurtres de femmes dans le cadre de la vie de couple ont beaucoup plus à nous apprendre que la simple histoire de femmes décédées sous des coups répétés d’hommes violents insuffisamment emprisonnés. Bien sûr, de trop nombreuses femmes sont victimes de coups portés par leur conjoint, et ce sujet mérite beaucoup plus d’attention, de soutien et de réponses qu’elles n’en bénéficient aujourd’hui. Mais le passage au meurtre est un autre sujet, à distinguer du premier ; le sens et la réponse à ces « sacrifices » ne sont pas de même nature ni de même intensité de violence. Continuer à amalgamer ces deux sujets par un féminisme inapproprié, à son tour agressif, généralisé à tous les hommes, ne rend service à personne.

En conclusion, on apprend plutôt de l’étude de ce sujet, d’une part que la séparation non désirée de couples, en particulier de couples avec enfants, lors du départ d’un conjoint pour vivre avec un ou une « rival(e) », n’est pas aussi anodine et sans conséquence qu’on se plaît à le dire. Une famille est une structure solide, organisée notamment pour mettre un terme au désir sans limite, à la rivalité triangulaire et à la violence qu’elle génère. Son explosion mériterait plus de mise en garde et d’accompagnement que de banalisation.

D‘autre part, on voit bien les limites que peut apporter l’accroissement des mesures répressives envers de tels meurtriers en puissance. Certes, on ne peut que partager le souci de protéger davantage les victimes potentielles de tels actes. Mais comment ne pas voir que le vrai besoin est de parvenir à réduire le nombre de pareils meurtres. Tous les meurtres sont vains, et aucune victime n’était coupable. Il convient inlassablement de le répéter et de renvoyer à l’œuvre de René Girard en appui. Certes, l’accueil et l’écoute des femmes dans les commissariats peuvent être améliorés. Mais ne prenons pas l’habitude de nous contenter de viser si bas. Ce qui doit être changé en profondeur, c’est le cœur des Hommes ; même les plus brisés ou avant qu’ils ne le soient. Et cela, nul nouveau texte de loi n’y parviendra.


[1] Selon Violaine de Filippis-Abate avocate, militante d’Osez le féminisme !, les qualifications pénales actuelles « ne permettent pas de poser un mot sur le crime perpétré en raison du sexe de la personne qui est le résultat d’une oppression patriarcale ».

[2] L’Association des journalistes professionnels a recommandé aux journalistes d’utiliser ce terme : « Le vocabulaire n’est pas neutre. Certains mots (…) minimisent ou banalisent l’acte et tronquent la réalité, comme parler de « drame conjugal » quand il y a eu féminicide ».

[3] France Info, 2 septembre 2023

[4] Recensées chaque année depuis 2006 par le ministère de l’Intérieur. « Couple » : Concept élargi aux ex conjoints (qu’ils soient concubins, pacsés, mariés,…)

[5] Les morts violentes au sein du couple représentent 18 % de l’ensemble des homicides enre­gistrés en France en 2022 : 818 cas (non crapuleux et violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner). De plus, 366 tentatives d’homicides ont été recensées au sein du couple sur un total de 3 486 tentatives. Soit 10 % du total.

[6] https://www.noustoutes.org/mur-femmages-2023. « féminicides en France, mur des femmages ».

[7] « Les homicides en France de 2016 à 2021 ». https://ses.ens-lyon.fr/actualites/rapports-etudes-et-4-pages/les-homicides-en-france-de-2016-a-2021-ssmsi-juin-2022

[8] Le Monde, 02/01/2024 : « En 2023, 94 féminicides ont été commis en France, contre 118 en 2022, annonce Eric Dupond-Moretti ».

[9] Rapport DAV 2022, Délégation aux victimes, structure commune à la police nationale et à la gendarmerie natio­nale.

6 réflexions sur « Féminicides »

  1. Merci Emmanuel pour cette mise en perspective. La discrimination positive ambitionne de réduire artificiellement et en accéléré les gradients d’injustice, mais ses promoteurs ne se posent jamais la question des conséquences. En l’occurence, inscrire le féminicide dans le code pénal serait une violation d’un principe de base du droit, l’égalité de tous et toutes devant la justice. La porte ouverte à toutes les dérives ?

    Aimé par 4 personnes

  2. Impossible de plusser l’article car je n’arrive pas à me connecter à WordPress mais bravo, ça fait plaisir de lire un article franchement à l’écart de la soupe du victimisme que le prince de ce monde nous sert à tous les repas. De la pensée claire, carrée, basée sur des faits, on en redemande ! Et bien vu pour les familles : oui, il n’est pas anodin de rebattre les cartes à tout propos. Il y a un prix que les enfants sont les premiers à payer.
    Luc-Laurent Salvador

    Aimé par 3 personnes

  3. Eh bien, pour une fois, ça me fait plaisir, je suis d’accord avec l’auteur du commentaire précédent. Comme il a été dit dans de récents billets, il y a d’une part la science, en tous cas l’objectivité, la considération scrupuleuse des faits et d’autre part, les croyances qui puisent leur dogmatisme dans les émotions et les réactions partisanes suscitées par un certain type de violence. La violence faite aux femmes est généralement traitée dans le registre de l’émotion et celui de l’idéologie. Et elle n’est pas sans rapport avec la violence faite aux enfants, le plus souvent, hélas, pris en otages dans des querelles d’adultes : il est courageux de le signaler parce que les « victimes » médiatisées peuvent être l’arbre qui cachent la forêt.
    La tromperie sur les chiffres n’atténue en rien l’horreur des violences conjugales mais cette « révélation » est salutaire, comme est toujours le retour au réel : le procès du patriarcat, au moment où, dans les séparations, les pères sont presque toujours perdants, a quelque chose d’anachronique et de rétrograde qui ne fait avancer ni « la cause des femmes » ni surtout la prévention en matière de violence conjugale. Un « homme brisé », selon la belle formule de l’auteur du billet, un homme torturé, ce n’est pas sa virilité qu’il met en jeu en devenant tortionnaire, c’est son humanité.
    Oui, cette différence qu’on veut introduire par ce mot de « féminicide » entre des meurtres selon qui les commet et qui les subit risque de faire oublier que c’est d’humanité qu’il s’agit et non de « genre ».

    Aimé par 4 personnes

  4. Dans l’article de ce blogue : « Petite épistémologie de la théorie mimétique », Hervé Van Baren écrit : « Je postule ici (évidemment, ce postulat est sujet à discussion) qu’un point de vue qui engloberait tous les autres points de vue, appelons cela « la Vérité », s’il existe, n’est pas accessible à la raison. Nous sommes condamnés à étudier un phénomène depuis différents points de vue (avec différentes théories), chacun d’eux étant par principe borné (et l’étude de ce bornage est précisément l’affaire de l’épistémologie » Je suis, non seulement d’accord avec ce postulat, mais je voudrais démontrer sa pertinence pour la recherche mimétique, à partir de cet article très intéressant et surtout bien documenté et argumenté.
    Le terme féminicide est employé par les féministes, qui ont initié les études de genre.
    Un chercheur, qui a écrit, à partir de sa thèse, le livre « des soutanes et des hommes » Josselin TRICOU a attaché une grande importance à ce travail épistémologique et se réfère à Raewyn Connell , figure précurseuse de l’étude des masculinités, Extrait du livre de Josselin TRICOU : « Il n’est pas neutre, en effet, que Connell propose de penser les masculinités selon le schéma gramscien de l’hégémonie culturelle, qui s’exprime comme une coercition idéologique. Connel précise : « emprunté à l’étude des rapports de classe d’Antonio GRAMSCI, le concept d’hégémonie culturelle renvoie à la dynamique culturelle par laquelle un groupe revendique et maintient une position sociale de leadership » d’où son concept de « masculinité hégémonique » … La masculinité hégémonique peut être définie comme la configuration de la pratique de genre qui incarne la réponse acceptée à un moment donné au problème de la légitimité du patriarcat et qui garantit (…) la position dominante des hommes et la subordination des femmes »
    Dans le camp de ceux qui dénoncent une soi-disant « théorie du genre ou le gender », se trouve Marion MARECHAL-LE PEN. Elle fait aussi référence à Antonio GRAMSCI pour « déconstruire les « déconstructeurs » » et ses théories enseignées dans son institut et dans d’autres ont une influence politique (Eric ZEMMOUR).
    Nous pouvons reconnaitre dans cette fausse opposition, l’indifférenciation des doubles mimétiques où la raison, et les arguments même parfaitement documentés n’auront ni importance ni influence. Ils seront sacrifiés. Je laisse trouver, dans l’actualité récente, ceux qui ont été véritablement sacrifiés sur l’autel du combat de ces deux camps, rivaux et semblables dans leur désir de pouvoir hégémonique.

    Aimé par 2 personnes

Laisser un commentaire