Black Mirror au crible de René Girard

Black Mirror, saison 6, épisode 5 : « Demon 79 ».

L’épisode final de la dernière saison de la série d’anthologie Black Mirror n’a pas laissé de surprendre son public. L’action qui se déroule en 1979 dans le nord de l’Angleterre ne présente aucun lien avec les nouvelles technologies, si n’est la vision fugace d’un avenir dystopique — fait de caméras augmentées et de chiens-robots patrouilleurs au service d’un parti d’extrême droite — dont on ne sait s’il s’agit d’une hallucination de l’héroïne ou d’une prédiction démoniaque sur le mode leibnizien des mondes possibles.

Plus étonnante est la présence de nombreux motifs girardiens au premier chef desquels la lecture apocalyptique du politique, l’épisode se concluant sur une guerre nucléaire généralisée. Si les réalisateurs de Black Mirror n’ont jamais dissimulé leur pessimisme, force est de reconnaître que le dernier épisode brille par sa noirceur et son cynisme.

D’emblée, l’héroïne Nida Huq, jeune femme d’origine indienne au tempérament effacé, apparaît comme le bouc émissaire d’une petite ville où elle travaille comme vendeuse de chaussures. En plus du racisme qu’elle subit du fait de la montée d’un parti nationaliste, Nida est la bête noire de Vicky, une collègue particulièrement désagréable. Sommée de prendre ses repas dans le sous-sol du magasin, humiliation à laquelle elle consent, non sans nourrir intérieurement du ressentiment à l’égard de Vicky, Nida en vient à activer, de façon accidentelle, un talisman. Du moins telle est l’interprétation qui s’impose au spectateur, qui voit l’héroïne se blesser la main en fouillant dans un tiroir, et verser une goutte de sang sur un artefact qui ne tarde pas à révéler ses propriétés occultes. Ce dernier renferme, en effet, un démon dénommé Gaap. Pouvant revêtir toute apparence, Gaap opte judicieusement pour la figure et l’accoutrement insolite du chanteur disco-pop de Boney M, dans le but de rassurer une Nida effarouchée. Le démon révèle, sans détour, que celle-ci doit procéder à trois sacrifices humains dans un délai de trois jours. Le non-respect de cette règle entrainerait inévitablement la fin du monde, en d’autres termes l’apocalypse. Le discours persuasif de Gaap porte ses fruits puisque Nida accepte de s’exécuter en procédant, nolens volens, auxdits sacrifices. Il reste que, pour une erreur de procédure (un des trois meurtres n’a pu être comptabilisé) ou par une ruse de Satan, Nida échoue à remplir les conditions du contrat… et l’apocalypse annoncée a bien lieu.

Cet épisode final — sans doute l’ultime de la série — a déconcerté les fans de Black Mirror. Si d’aucuns ont dénoncé un manque d’inspiration de la part des réalisateurs, il nous semble que loin d’être un essoufflement, Demon 79 atteste d’une inspiration très proche de la pensée de René Girard. Nous nous proposons de présenter ici les principaux motifs de cette analogie dont la profondeur reste cependant mal assurée.

Bouc émissaire, mimétisme et apocalypse

Dans un contexte de crise sociale et de montée du racisme en Angleterre, l’héroïne issue d’une minorité ethnique présente les stéréotypes de la persécution collective identifiés par Girard (même sa nourriture appelle la haine de sa collègue). Ces signes victimaires sont exacerbés par les troubles politiques liés à l’immigration. Pour autant, ce n’est pas sur Nida que s’exerce le mécanisme du bouc émissaire puisque c’est cette dernière qui endossera, malgré elle, le rôle de bourreau. En acceptant, sous la pression du démon, de sacrifier trois hommes pour sauver le monde, l’héroïne adopte la logique du sacrificateur Caïphe. Pour Girard, la caractéristique essentielle du processus victimaire est de payer pour les autres : « Il vaut mieux qu’un seul homme périsse et que la nation ne périsse pas »[1]. En l’espèce, ce n’est pas un homme qu’il faut sacrifier pour sauver une nation, mais trois pour sauver le monde. Le marché paraît presque honnête puisque Nida peut choisir l’identité de ses victimes.

Le logos démoniaque est redoutable et Gaap pousse habilement Nida dans le piège de la circularité mimétique. Ce n’est pas un hasard si celle-ci active le talisman alors qu’elle est la proie du ressentiment. Tout comme Satan, le démon de Nida est menteur (Gaap admet avoir menti en promettant de disparaître sur le champ) et meurtrier puisqu’il la pousse à commettre des crimes[2]. Sa nature mimétique transparaît lorsqu’il prend l’apparence d’un modèle apprécié de Nida (le chanteur vedette de Boney M), dans l’espoir de susciter l’idolâtrie et l’adoration de celle-ci. Girard nous rappelle que le démon est le singe de Dieu[3], ce que Gaap confirme en admettant être un clown. Le climat d’hallucination dans lequel il apparaît jette l’héroïne dans une crise violente et c’est sous son égide que Nida commet son premier crime. L’ubiquité du démon, note Girard, « lui permet d’investir les âmes comme il lui plaît » de sorte que le « sujet paraît obéir à une force venue du dehors »[4]. En tant que double monstrueux de l’héroïne en proie à la mimesis hystérique, Gaap représente ce qui la fascinait aux stades moins avancés de la crise.

La logique mimétique ne peut que déboucher sur une pensée apocalyptique et telle est bien l’issue qui se profile. Le démon prétend que les sacrifices ont pour objectif d’éviter une catastrophe imminente, à savoir l’apocalypse nucléaire. Or, il y a ici une malhonnêteté que les lecteurs de Girard décèlent aisément : les sacrifices sont devenus inefficaces depuis l’Évangile car ils appartiennent aux religions sacrificielles archaïques. Et c’est  précisément parce que le mécanisme du bouc émissaire a presque entièrement disparu que l’humanité est désormais sans protection contre sa propre violence.

Omniprésence de la violence et montée des extrêmes : Satan divisé contre Satan

Si elle a privé les hommes des processus sacrificiels des religions archaïques, la Révélation a aussi été un accélérateur du déchaînement de la violence et de la montée des extrêmes. Libérés des contraintes sacrificielles, les hommes ont inventé la science et les techniques. Mais malgré sa force créatrice et sa puissance, la civilisation est fragile, ne disposant plus du garde-fou du religieux archaïque. Faute de sacrifice, « elle risque de se détruire »[5]. C’est pourquoi, pour Girard, la Passion mène à la bombe à hydrogène. Ainsi, tout en abolissant les mécanismes sanglants des sociétés archaïques, le Christ a livré l’humanité aux crises mimétiques à l’échelle de la planète. La violence des modernes trouve une traduction dans la géopolitique, la politique intérieure et le système des partis, notamment les partis extrémistes, ainsi que les inégalités sociales du capitalisme libéral. En plus du racisme, de la xénophobie et du sexisme qui apparaissent en toile de fond du récit, les histoires de meurtres, de viols et d’inceste fixent le décor de l’intrigue. L’épisode lui-même imite le film d’horreur des années 1970. L’avenir que l’héroïne entrevoit à travers les yeux du démon n’est que l’aboutissement de cette violence généralisée, avec la crise écologique et la guerre nucléaire pour épilogue. Pour Girard, « Satan est l’autre nom de la montée des extrêmes »[6], c’est aussi « l’unique loi de l’histoire »[7]. La loi mimétique de la montée aux extrêmes, c’est aussi le système qui s’effondre tout seul, c’est-à-dire Satan divisé contre lui-même. Les visions que le démon fait jaillir sous les yeux de Nida sont autant d’images de conflits entre nations et de catastrophe écologique, le mouvement apocalyptique conduisant à l’effacement de toute distinction entre le naturel et l’artificiel[8]. Et puisque la violence finit toujours pas réconcilier les ennemis, l’épisode se conclut sur un Happy End cynique qui voit, sur fond d’apocalypse nucléaire, Nida et Gaap se réconcilier, de même que la violence contre le Christ a jadis réconcilié Pilate et Hérode[9]. En obéissant aux ordres de Gaap, Nida n’agissait pas différemment de ces pharisiens qui expulsaient les démons par Béelzeboul[10]. Le mécanisme du bouc émissaire, c’est  toujours « l’expulsion de la violence par la violence »[11]. Un détail significatif reste encore à mettre en lumière : l’activation du talisman par l’héroïne n’était pas purement accidentelle dans la mesure où, comme le révèle le démon, il a fallu cet élément nietzschéen qu’est le ressentiment. Or, pour Girard, le ressentiment, même lorsqu’il n’est pas explicitement pensé, produit toujours « de la méconnaissance, c’est-à-dire du sacré »[12].

La loi de double frénésie : le retour du sacré archaïque et le recours aux sacrifices

Dans La Violence et le Sacré, Girard insiste sur l’efficacité du sacrifice au sein des sociétés archaïques, à même de maintenir l’ordre social. Mais ce mécanisme mythico-rituel ne peut être transposé dans les sociétés modernes, comme le montre l’échec de l’héroïne à reproduire la logique sacrificielle : les boucs émissaires ne peuvent plus sauver les hommes[13]. Le démon Gaap, sorti d’un talisman visiblement périmé, tente vainement de rétablir en 1979 un ordre et une mode définitivement révolus. C’est l’occasion de rappeler que Girard a esquissé, dans Achever Clausewitz, une loi paradoxale, inspirée de celle de Bergson (la loi de double frénésie), qui affirme que plus nous progressons dans l’histoire et plus nous régressons vers le Point Alpha. Aux termes de cette loi, il y aurait, à coté de la montée aux extrêmes, un rebroussement de l’histoire de sorte que plus on se dirigerait vers la fin, plus on remonterait vers l’origine[14]. Le dernier épisode de la série d’anticipation illustre cette intuition dans la mesure où, renonçant à mettre en scène les nouvelles technologies dans un futur fantasmé, les réalisateurs procèdent à un flashback uchronique pour nous mettre en garde contre les technologies de destruction totale. Reste à savoir si Gaap n’est pas lui-même une préfiguration de ce que serait un agent numérique en roue libre, véritable « machine à gouverner »[15] devenue folle. Rappelons que les machines sont, comme les anges et démons, des « êtres fonctionnels »[16] et que Michel Serres, qui assimilait volontiers les anges aux ordinateurs, insistait sur la pertinence de la théorie mimétique « à l’heure des nouvelles technologies, où les codes semblent reproduire le mimétisme de nos désirs »[17].

L’échec du droit, de la démocratie et des institutions judiciaires

Dans ses derniers écrits, Girard l’affirmait sans ambages : le droit est fini : « il échoue dans tous les coins ». Il voyait le droit « sortir du sacrifice » et « surgir dans le Lévitique »[18]. Dans cette optique, « la violence a produit du droit » qui est « comme le sacrifice, une moindre violence ». À ses yeux, un juriste comme Carl Schmitt qui a cherché à fixer des limites juridiques à la violence n’a pas compris ce qui était en jeu dans la dissuasion nucléaire puisqu’il a sous-estimé « le rôle de la technologie devenant folle »[19]. Le message moraliste de Black Mirror est sensiblement le même : nos sociétés modernes échouent à garantir les valeurs démocratiques et l’institution de la justice est impuissante à empêcher le déchaînement de la violence. Le pessimisme de la série produite par Netflix rejoint la vision apocalyptique de Girard pour qui le processus millénaire de pacification des relations humaines par le droit et les institutions judiciaires sont bien incapables d’honorer les promesses d’égalité et de fraternité.


[1] Jn 11, 47-53.

[2] Jn 8, 44.

[3] Le Bouc émissaire, p. 287

[4] La Violence et le Sacré, p. 244.

[5] Achever Clausewitz, p. 470.

[6] Ibid, p. 364.

[7] Ibid., p. 20.

[8] Ibid., p. 277.

[9] Ibid, p. 276.

[10] Le Bouc émissaire, p. 272.

[11] Ibid., p. 278.

[12] Achever Clausewitz, p. 217

[13] Le Bouc émissaire, p. 278.

[14] Achever Clausewitz, p. 209.

[15] Arnaud Billion, Sous le règne des machines à gouverner, Larcier, 2022.

[16] Alexei Grinbaum, Parole de Machines, Humensciences, 2023.

[17] René Girard & Michel Serres, Le Tragique et la Pitié, Le Pommier, 2005.

[18] Achever Clausewitz, p. 266-267.

[19] Ibid., p. 188-189.

6 réflexions sur « Black Mirror au crible de René Girard »

  1. L’auteur de l’excellente série Black Mirror n’a pas son pareil pour pour décrire un monde dans lequel nous sommes pris au piège de notre frénésie technologique. Mais est-ce bien une série de science-fiction ? L’auteur, à travers ses scénarios diaboliques, ne parle pas vraiment de technologies. Il parle de l’humanité et de sa pathologique violence. Un épisode m’a frappé, dans lequel une puce est greffée dans le cerveau des soldats d’une armée quelconque. Elle transforme l’image perçue de l’ennemi – la plupart du temps d’innocents civils – en monstres répugnants, qu’il convient de massacrer. A la réflexion, pas besoin de puce : cette diabolisation de l’ennemi a cours depuis que nous savons manier un bâton. La puce était intégrée dans notre cerveau depuis que nous marchons sur deux pattes.
    Un autre épisode m’avait frappé par son inspiration girardienne. Un terroriste pirate des millions d’abeilles robotiques, conçues au départ pour remplacer les abeilles naturelles dans leur rôle de pollinisatrices. Il s’avère que ces charmantes bébêtes ont été reprogrammées pour tuer les milliers de « haters » qui, sur les réseaux sociaux, ce sont acharnés sur une innocente jeune femme. C’est un ex-collègue qui, par « compassion », se charge de la venger. A la fin, il sera à son tour la cible d’une juste vindicte. Ou comment lutter contre le cycle infernal de la violence mimétique en faisant la même chose que les sacrificateurs…
    La réflexion sur la violence est profonde et révélatrice, et c’est là tout le mérite de la série (et de l’article).

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  2. Bravo pour cette interprétation lumineuse d’un épisode significatif mais réputé obscur d’une « série d’anthologie » : d’une part, l’épisode est forcément significatif puisqu’il conclut la série ; d’autre part, à ce que j’ai compris (je n’ai vu ni cet épisode ni les précédents), il surprend jusqu’à décevoir et gagnerait son intelligibilité à la lumière de la TM. C’est du beau travail : tout y est ou presque et le lecteur girardien se voit offrir une révision aussi plaisante que magistrale des principaux « motifs girardiens » : depuis le « bouc émissaire » jusqu’à l’Apocalypse, en passant par la violence « économique » du sacrifice, on en vient à voir comment la révélation évangélique faisant paradoxalement le jeu de la « montée aux extrêmes » de la violence, nous fait vivre avec les personnages de la série sous le « règne de Satan ».

    Je pense néanmoins aux « fans » de la série « Black Mirror » qui n’auraient pas encore lu tout Girard ou, pire, n’en auraient qu’une connaissance par ouï-dire. Ils ne sauraient pas que la pensée apocalyptique de René Girard se distingue clairement d’une prophétie de malheur. D’une part, elle a manifestement une dimension logique et explicative : la révélation du mécanisme fondateur par les Evangiles et la Passion détraque en effet la matrice structurelle des ordres humains ; la machine est détraquée, l’expulsion ne peut plus fonctionner. D’autre part, l’apocalypse est inséparable, chez Girard, de la prédication du Royaume de Dieu : c’est parce que les hommes ont refusé l’offre du Royaume, refusé de renoncer à l’idée de rétribution et donc à la violence, et continuent d’expulser son messager, que le conflit symétrique et stérile des doubles va faire croître une violence qu’aucun sacrifice ne peut plus guérir. Mais Girard écrit :  » Plus la situation est désespérée, plus l’absurdité de la violence réciproque devient éclatante et plus le message, semble-t-il, a des chances d’être entendu. » Ce qui fait écho à la célèbre formule d’ Hölderlin : »Là où croît le péril, naît aussi ce qui sauve ».

    Si la série « Black Mirror » peut être avantageusement interprétée par la TM, la réciproque n’est pas possible : la pensée de René Girard, aussi « apocalyptique » qu’elle puisse être, ne se réfléchit pas dans le miroir d’une série, aussi sombre soit-il et surtout s’il est tout noir.

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  3. Merci de nous rappeler fortement la différence entre imageries et fantasmes apocalyptiques – tellement à la mode aujourd’hui, partout, et on comprend fort bien pourquoi – et pensée apocalyptique, telle celle construite par René Girard.
    Le fantasme apocalyptique, celui d’une « prophétie de malheur » qui se nourrit avec délices des horreurs de notre temps – n’ai-je pas entendu ces derniers jours une annonce auto-promotionnelle sur une de nos chaînes publiques nous promettant, pleine de gourmandise, « notre soirée-meurtre » pour après le journal, qui, lui, serait probablement rempli de son côté de meurtres et de crimes eux tout à fait réels –, j’en ai trouvé l’écho dans ma lecture du moment, Le Journal de l’Année de la peste, de Daniel Defoe, dans lequel celui-ci raconte que, dans les débuts de l’épidémie qui a ravagé Londres en 1685, les prophètes se sont soudain mis à pulluler dans les rues, proclamant à grands renforts de cris et de gestes la fin du monde et le châtiment divin, appelant à la repentance des péchés, et pour les plus avisés à l’achat de potions protectrices – comme quoi les scénaristes de séries ne font qu’exploiter eux aussi et à leur tour le bon vieux filon de nos peurs pour faire de l’argent – avant que la fulgurante progression du fléau ne les fasse disparaître de la cité, au même titre que les autres. Je me suis d’ailleurs demandé quelles formes prenait aujourd’hui la thématique de l’appel à la repentance face à la perspective d’une mort provoquée par nos propres fautes.

    Et, de fil en aiguille, m’est revenue à l’esprit l’image d’un autre prophète du malheur, magnifique de folie mégalomane : je veux parler de Philipillus le Prophète ! Au cas où certains auraient oublié son nom, il s’agit bien de celui qui poursuit obstinément Tintin de ses anathèmes dans L’Etoile mystérieuse, de Hergé.
    L’envie m’a pris d’en savoir un peu plus sur ce prophète de l’Effondrement et, après avoir parcouru l’album, une rapide recherche sur le net m’a envoyé vers un article tout à fait passionnant de Bertrand Portevin:

    https://libreo.ch/livres/tintin-aujourd-hui/le-temps/une-nouvelle-lecture-de-i-l-etoile-mysterieuse-i

    L’auteur, après nous avoir rappelé que l’album paraît en 1941, année d’une apocalypse bien réelle, et nous avoir aussi rappelé que Hergé était un ultra catholique fervent et avide d’astrologie, nous montre que L’Etoile mystérieuse est en réalité un récit mystique qui, pour son évocation de la fin du monde, puise dans Isaïe et dans L’Apocalypse de Saint Jean.

    Voilà ce qu’écrit Bertrand Portevin :
    « Pouvons-nous avancer que nous sommes, avec cet album, en plein messianisme déguisé, celui de la Parousie, celui du second Emmanuel, du second Christ, le rejeton de l’étoile du matin ? Le contexte de 1941 le confirme : l’apocalypse a débuté sur Terre, la guerre fait rage et la prophétie de Fatima, reçue le 13 juillet 1917 et rédigée par sœur Lucie ( !) le 31 août 1941, est dans tous les esprits catholiques fervents : «Lorsque vous verrez une nuit illuminée par une lumière inconnue, sachez que c’est le grand signe que Dieu vous donne, qu’Il va punir le monde de ses crimes par le moyen de la guerre, de la faim et des persécutions contre l’Église et le Saint-Père. »

    Et voici ce qu’il conclut au terme de son extrêmement bien informée analyse :
    « Chacun pourra lire cette aventure les yeux grands ouverts dorénavant. Pour notre part, nous irons jusqu’à reconnaître en Tintin un Lévite, versant l’eau purificatrice, et arrosant le crâne de Philippulus, «représentant » de Saturne. Un Tintin-Christ successeur des Lévites, tel que l’envisageait saint Paul dans une Nouvelle Alliance, un nouveau sacerdoce, réservé à Jésus, un «changement de loi ». Saint Paul fait le portrait du nouveau sacrificateur «à la ressemblance de Melchisédek », «sans père, sans mère, sans généalogie, qui n’a ni commencement de jours ni fin de vie ». Il semble bien que Hergé propose ici, avec son Tintin, une traduction de l’Épître aux Hébreux, chapitre 7, pour les temps modernes, pour un temps de Parousie. »

    Que Hergé ait voulu dépasser l’exploitation mercantile et hétéroclite du fantasme apocalyptique pour proposer une Révélation à sa manière ne peut à mon avis qu’intéresser les lecteurs de ce blogue.

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    1. Merci ! C’est en effet passionnant. Mon admiration pour RG (Hergé) ne fait que croître. Et relire Tintin sous un parasol, c’est un bon programme pour l’été.

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  4. Merci encore! L’article de Bertrand Portevin est passionnant, très bien informé en ce qui concerne l’astrologie. Je ne savais pas qu’Hergé était si féru d’astrologie et de divination… Michel Serres comparait René Girard à Georges Rémi (Hergé) dans un article curieux, intitulé : « R.G., Hergé : Georges Rémi ou René Girard ? » (in : La spirale mimétique). À ce propos, Girard me disait ne pas comprendre ce rapprochement, jugeant Hergé « tellement classique… » (Cela dit en soupirant : ce n’était pas un compliment). De plus, il considérait l’astrologie au plus bas, s’étonnant qu’on puisse s’y intéresser un tant soit peu. J’avoue ne pas avoir compris non plus où Michel Serres voulait en venir…et je n’ai rien pu répondre à René Girard à ce sujet.
    Mais il y a là sans doute quelque chose à creuser. Il me semble – je me suis assez expliqué là-dessus –, que l’interprétation girardienne de l’apocalypse pose un certain nombre de questions. Michel Serres avait-il finalement raison ? Hergé et René Girard sont-ils plus proches que ce dernier le pensait ? Ou autrement dit : Girard a-t-il été influencé à son insu par une dimension occulte, ou plus simplement par l’air du temps ? Ce qui est une qualité indéniable de l’œuvre d’Hergé ne l’est pas forcément pour le grand découvreur que fut Girard. Pour le dire autrement : l’appréhension girardienne de l’apocalypse a énormément contribué à son succès auprès d’un large public ; est-ce précisément parce qu’elle était déjà dans les esprits ? Quoi qu’il en soit, je retiens de sa pensée le fait principal d’avoir très justement rappelé le sens premier du mot : révélation. C’est, il me semble, ce que Christine Orsini tenait à rappeler, contre toute cette Schadenfreude qui s’étale dans nos films et séries dystopiques…

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  5. En cette période estivale, où il est bien venu de se distraire, voire de « ne rien faire » pour les esprits les plus libres, je me pose une question, je vous la pose : notre blogue girardien ne met-il pas la barre un peu haut ? je veux dire côté distractions ?

    La série Netflix et la BD, vues de chez nous, sont-ce encore des « distractions » ? Il faudrait avoir lu « tout Girard » pour saisir le sens du dernier épisode de « Black Mirror » et maintenant avoir lu le livre d’Isaïe et l’Apocalypse de Saint-Jean pour apprécier le symbolisme raffiné d’un seul album de Tintin. Ouf !

    Bonnes vacances quand même.

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