Pour une économie franciscaine

par Benoît Hamot

Pour qui s’intéresse à la pensée économique en rapport avec les Évangiles, les essais du médiéviste Giacomo Todeschini apportent un éclairage essentiel autant que surprenant au regard de certaines idées préconçues.

« Au cœur même de la catholicité romaine, le franciscanisme découvrit progressivement dans la privation et le renoncement les éléments décisifs d’une compréhension de la valeur d’échange. Telle fut en tout cas, la conclusion logique et quotidienne d’un parcours théologique fondé sur la métaphysique et sur la politique de l’Incarnation divine (l’échange sacré) que des siècles de tradition chrétienne avaient instaurées. Ainsi, les franciscains ne furent pas les premiers « économistes », mais plutôt ceux qui permirent leur apparition dans l’Occident chrétien des siècles ultérieurs. Mais accepter cette idée suppose d’admettre que la religion du cœur et celle des affaires ont beaucoup en commun [1]. »

L’application de cette doctrine franciscaine voit le développement des Monts-de-piété, qui permettaient « d’appliquer au crédit public la théorie franciscaine classique de la valeur et de la fluctuation des prix. » Cette théorie est en rupture avec les précédentes, qui toutes visaient à établir des points d’ancrage fixes pour déterminer la valeur des choses, et donc de la monnaie commune qui permet de la mesurer. Pour les franciscains en revanche : « La valeur de l’argent, à l’instar de celle des marchandises, était celle que lui reconnaissait le marché : son prix n’était donc pas fixé définitivement, mais découlait du consensus prévisible concernant sa signification sociale. Ainsi, l’opérateur économique appauvri, l’artisan qui avait fait faillite ou le petit commerçant qui avait sombré pouvaient obtenir du Mont de l’argent à faible coût (…) son montant tenait compte, de façon tendancielle, à la fois de la faiblesse d’une situation économique et de l’espoir de sa reprise [2]. »

Sans entrer directement dans une exégèse, de l’Évangile de Luc en particulier, Todeschini montre clairement en quoi la théorie franciscaine accompagne la naissance d’une économie libérale, improbable hors de la sphère d’influence autour de la « révolution » du christianisme, qui en constitue le noyau. Le franciscanisme s’élabore durant une période de croissance économique continue (entre 1000 et 1200) qui entraine une nécessaire adaptation des pratiques et des idées dans tous les domaines de la vie sociale.

A la lumière de la théorie mimétique, il nous est possible d’interpréter « l’échange sacré » évoqué ci-haut par Todeschini. L’Incarnation et la Passion du Christ impliquent une inversion des valeurs inédite, caractéristique de la Révélation. Ce ne sont plus les hommes qui sacrifient l’un des leurs – ou son substitut animal – à un dieu tout puissant, mais Dieu incarné dans un corps humain qui se sacrifie pour les hommes [3]. Par métaphore, le fils de Dieu est cet agneau, objet du sacrifice pascal. Puisque Jésus naît dans la pauvreté et se voit finalement rejeté pour pouvoir féconder le monde, les franciscains comprennent que c’est à partir des besoins de ceux qui se voient exclus de la société, et donc du circuit de l’argent et de la richesse, qu’une économie saine doit être pensée, puis élaborée ; et non pas l’inverse.

L’Apocalypse –c’est-à-dire la Révélation consécutive à la Passion et à la Résurrection du Christ – entraîne la destruction du temple, la dispersion de son trésor, et la fin des pratiques sacrificielles sanglantes : elle annonce également la fin d’un système fondé sur l’accumulation de richesse et la division d’un corps sacrifié. Dans toutes les religions archaïques, ce corps est censé représenter la totalité de la richesse, ou de la valeur, puisqu’il est confondu avec la divinité : Mammon. À cette économie fondée sur la mise à mort et la division d’un corps sacralisé, succède une économie fondée sur la multiplication et la fécondité d’une semence minuscule, appelée à produire en abondance. « Dans le texte de Pierre Damien (leader vers 1060 du mouvement des réformateurs de l’Église), sacerdoce et économie marchande se présentent comme des domaines dans lesquels, institutionnellement, l’utilisation pertinente ne désigne pas l’appropriation des biens mais leur multiplication. On y établit en même temps l’équivalence entre cette multiplication et un fonctionnement adéquat [4]. » Les références aux paraboles évangéliques soutiennent la théorie économique en cours d’élaboration. L’Eucharistie symbolise également cette inversion sacrificielle, en remplaçant une nourriture carnée par « le fruit du travail des hommes » : le pain et le vin. Cette inversion des valeurs concerne également la monnaie et sa fonction [5]. La monnaie doit circuler, ne pas être thésaurisée.

La Révélation n’entraîne pas pour autant la fin du sacrifice comme foyer organisateur de la vie sociale, y compris économique, puisque la monnaie, traversant les étapes critiques des apocalypses, demeure, comme le montre Bernhard Laum, le substitut ultime de la victime humaine originelle [6]. Si le lien avec le sacrifice est désormais si ténu que nous ne le soupçonnons même pas, c’est parce que la multiplication des substituts est exponentielle : le masquage du lynchage originel se perfectionne avec la multiplication des monnaies.

Bien entendu, la Révélation, ou Apocalypse, n’est pas un évènement historique unique, mais peut se reproduire à chaque fois que le monde économique et social retrouve ses vieux démons – si je puis dire – c’est-à-dire à chaque fois que la thésaurisation, l’accumulation de richesse improductive – ou visant à financer des productions inutiles ou dangereuses – atteint un niveau critique. Prévenir le pouvoir dominant de ce danger imminent fut l’objet de la visite de François d’Assise au Pape Innocent III, précédant les fondements théoriques d’une économie marchande et spirituelle renouvelée ; elle est élaborée et pratiquée dans les monastères franciscains, mais aussi cisterciens et bénédictins. Ils soutiendront l’émergence du libéralisme.

Mais si le libéralisme économique et politique s’est affirmé depuis, il a fini par entraîner la quasi-totalité des nations sur la voie d’une concurrence et d’une productivité débridées et folles, car les principes évangéliques qui l’accompagnaient ont été entretemps oubliés : « Qui plus est, considérée cette fois en elle-même, cette dynamique autoréférentielle qui ne connaît pour règle que sa propre relance à l’infini – le réinvestissement profitable du capital augmenté par les opérations précédentes – est, en dernier ressort, d’une totale absurdité, puisqu’elle érige en une fin en soi ce qui n’a de sens que comme un moyen. Elle laisse entrevoir un avenir impossible, celui de l’asservissement de l’humanité à la poursuite d’une accumulation sans but [7]. »

On peut alors se demander si la situation actuelle ne présente pas les mêmes symptômes inquiétants, voire pires, que celles qui prévalaient lorsque le Temple, puis le Vatican, accaparaient la plus grande part des richesses produites. De plus, en raison même de la diversification des croyances et des religions – car on ne peut pas sérieusement croire que nos contemporains s’en soient « libérés », la puissance des religions séculaires en témoigne abondamment – une prise de conscience ne saurait désormais se propager à partir de la simple rencontre d’un saint mendiant et d’un pape faiseur de rois. Désormais, nous sommes tous à la fois conscients et responsables d’une situation dans laquelle nous sommes entraînés, et que nous engendrons aussi, à la façon du hamster faisant tourner sa cage : c’est l’effet d’auto transcendance négative qu’Ivan Illich et Jean-Pierre Dupuy ont su dégager, et qui trouve son plein éclaircissement dans la théorie mimétique de René Girard.


[1] G. Todeschini (2004) Richesse franciscaine, de la pauvreté volontaire à la société de marché, Verdier poche, p.10.

[2] Ibid. p. 251-252

[3] Voir l’épître aux Hébreux et mon article à ce sujet (Les disciples d’Emmaüs et la lettre aux Hébreux)

[4] G. Todeschini (2017) Les Marchands et le Temple, Albin Michel, p.87

[5] La circulation monétaire est toujours soulignée dans le culte, et c’est volontairement que la forme des hosties a été instaurée afin d’imiter celle des pièces de monnaie. Mais le processus est, là encore, strictement inversé par rapport au sacrifice sanglant.

[6] « Die Münze ist Stellvertreter des Originalopfers »B. Laum (1924) Heiliges Geld, J.C.B. Mohr, p.146. L’allemand original peut être traduit de deux façons : la pièce de monnaie est suppléante de la victime originelle – la monnaie se substitue au sacrifice originel.

[7] Marcel Gauchet (2017) L’avènement de la démocratie IV- Le nouveau monde, Gallimard, p.697

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Auteur : blogemissaire

Le Blog émissaire est le blog de l'Association Recherches Mimétiques www.rene-girard.fr

6 réflexions sur « Pour une économie franciscaine »

  1. Comme toujours, Benoît Hamot nous fait découvrir des pans insoupçonnés du christianisme. Le capitalisme, création des Franciscains ? Étonnant ! Je retiens surtout son dévoiement dans sa version néo-libérale contemporaine : « les principes évangéliques qui l’accompagnaient ont été entretemps oubliés ». Très éclairant.

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  2. Cher Hervé,
    Merci pour ton commentaire élogieux, que je réserve à Giacomo Todeschini qui a effectué ce long et passionnant travail de recherche. Je ne suis qu’un des lecteurs de son œuvre. Il répond lui-même, dans la préface, à une interprétation abusive qui consisterait à faire du capitalisme une « invention des franciscains ». Todeschini considère que « leur conception de la pauvreté (c’est-à-dire que leur interprétation de la perfection chrétienne) implique intrinsèquement et indépendamment de leur volonté un langage économique, et qu’elle a de ce fait formé un certain nombre des catégories fondamentales du raisonnement économique occidental, et notamment celles des protestants. »
    De plus, il ne faudrait pas confondre le capitalisme (phénomène historique) et le libéralisme (mouvement philosophique). C’est là où, dans cet article, je raccroche ma propre lecture de l’économie, suite à mes recherches sur les « Racines sacrificielles de la monnaie », pour établir une corrélation entre libéralisme et judéo-christianisme. Je suis persuadé que notre époque aurait tout à gagner à prendre en compte ce qui me semble être de l’ordre de l’évidence, mais que la culture actuelle refuse de voir. Ce qui entraine l’absurdité de la situation décrite par Gauchet ; mais j’aurais pu tout aussi bien citer P-Y Gomez dans « L’esprit malin du capitalisme », plus technique, et donc plus précis sur les dérives que nous subissons. « Malin » a bien entendu affaire avec le diable…

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  3. Article très intéressant (mais réservé sur les deux derniers paragraphes), qui fait le lien entre la théorie mimétique et le livre, référencé sur le site de l’ARM AGLIETTA Michel, ORLéAN André, La Violence de la monnaie. Presses Universitaires de France, « Économie en liberté », 1982, ISBN : 9782130374855. DOI : 10.3917/puf.aglie.1982.01. URL : https://www.cairn.info/la-violence-de-la-monnaie–9782130374855.htm.
    Merci Benoit HAMOT de cette découverte du livre de Giacomo Todeschini

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    1. Merci pour votre commentaire.
      Je connais bien les ouvrages d’Aglietta et Orléan, qui utilisent de façon pertinente la TM pour ce qui concerne les phénomènes boursiers de bulles et de krachs. Mais à mon avis, et de l’avis de Girard aussi, beaucoup moins pertinente pour ce qui concerne la monnaie. Mais il serait trop long de développer cela ici. De plus, c’est sans rapport avec « l’économie franciscaine » me semble-il (?).

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      1. Benoit, c’est vous qui écrivez, dans votre recension du livre de TODESCHINI : « La Révélation n’entraîne pas pour autant la fin du sacrifice comme foyer organisateur de la vie sociale, y compris économique, puisque la monnaie, traversant les étapes critiques des apocalypses, demeure, comme le montre Bernhard Laum, le substitut ultime de la victime humaine originelle [6]. Si le lien avec le sacrifice est désormais si ténu que nous ne le soupçonnons même pas, c’est parce que la multiplication des substituts est exponentielle : le masquage du lynchage originel se perfectionne avec la multiplication des monnaies. »
        La thèse centrale de André ORLEAN (et Aglietta) pour la naissance de la monnaie est bien celle de l’exclusion, en se référant explicitement à René GIRARD, mais sans la lier au sacrifice. C’est la raison de ma phrase « Article très intéressant … qui fait le lien entre la théorie mimétique et le livre… »La violence et la monnaie »

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      2. En réponse à Fxnic,
        Vous répondre avec précision demanderait quelques centaines de pages… je travaille sur la monnaie en relation avec l’hypothèse mimétique depuis plus de 20 ans, en postulant une naissance de la monnaie au cœur du « foyer » sacrificiel. Elle serait le premier symbole en quelque sorte. De ce fait, elle est porteuse du paradoxe sacrificiel, tel que Girard l’a défini, ce qu’Aglietta et Orléan ne prennent pas en compte : ils utilisent la TM quand cela les arrange seulement. La monnaie, si elle est bien l’objet d’une polarisation mimétique unanime, possède comme Janus un double visage. Leur erreur provient du fait qu’ils ne s’autorisent pas à sortir de leur discipline. Ils sont économistes, et leurs hypothèses ne permettent pas de s’approcher des origines de la monnaie, puisqu’ils se cantonnent au cadre marchand qui n’existait pas à l’origine. Ils le reconnaissent eux-mêmes avec simplicité. Malheureusement, ils produisent ainsi quelques contresens, dont le plus important consiste à associer la monnaie à la violence (comme Marx), alors qu’elle permet au contraire de s’échapper de la compulsion de répétition rituelle. De plus, ils en viennent parfois à confondre monnaies privées et monnaie souveraine, ce qui est en contradiction flagrante avec ce qu’ils écrivent à ce sujet. Mais leur approche est d’autant plus passionnante qu’ils reconnaissent eux-mêmes les impasses dans lesquelles ils sont acculés, et je dois m’incliner devant cette honnêteté intellectuelle, qui les honore. Il faut également signaler que le dernier livre d’André Orléan montre une évolution positive de ses conceptions, qui ont beaucoup évolué depuis « la violence de la monnaie ». « L’Empire de la valeur » s’approche enfin de conceptions plus cohérentes… cela dit très immodestement, de la part d’un non-économiste de métier.

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