Le phénomène « Karen »

par Hervé van Baren

Les vidéos virales mettant en scène des « Karen » sont apparues il y a quelques années. Le terme générique « Karen » désigne des femmes américaines de la classe moyenne, d’âge moyen, de race blanche, prises soudain d’un zèle interventionniste qui les incite à reprocher tel ou tel comportement à des voisins ou des passants. Elles font preuve d’une agressivité assez peu en proportion avec l’acte répréhensible qu’elles dénoncent. Certaines vont même jusqu’à pointer une arme à feu vers le contrevenant. Dans les cas moins dramatiques, la dispute évolue rapidement vers les insultes, souvent racistes, les menaces explicites, les appels à la police…

Les motifs de la rage purificatrice des « Karen » frisent par définition le ridicule. Des enfants qui jouent dans la rue, une « pool party » un peu bruyante, des promeneurs qui cueillent quelques myrtilles au bord du chemin, un homme qui détache son chien lors d’une promenade au parc… On a peine à imaginer que ces comportements puissent déclencher des états émotionnels aussi intenses.

Certains commentateurs voient dans les « Karen » la preuve de l’hystérie collective qui s’est emparée de la société américaine. Ce n’est pas faux, mais c’est incomplet. Comme dans toute bonne histoire, l’intrigue ne se limite pas au personnage principal.

Le phénomène n’existerait pas sans deux ingrédients indispensables : les smartphones et leur caméra indiscrète, et les réseaux sociaux. Les « Karen » voient leur violence se retourner contre elles (je devrais dire « ils », il y a des « Karen » masculins) ; elles sont exposées aux yeux de tous, ridiculisées. Oui, lâchons le mot : les « Karen » sont des boucs émissaires et les vidéos qui les mettent en scène des exutoires pour une société globalement malade qui cherche à tout prix à cacher cet état par la recherche frénétique des coupables. Peut-on imaginer, dans cette quête purificatrice, meilleure cible que ces femmes ridicules, hystériques, racistes, insupportables de bêtise et de hargne ?

Pourtant les autres protagonistes n’échappent pas au phénomène. Commençons par les victimes des « Karen ».

Les cibles de la vindicte des « Karen » font généralement preuve, en tout cas au début de l’altercation, d’une retenue louable. Ils/elles se contentent de protester de leur bonne foi, de démontrer l’innocence de leurs actes, de ramener « Karen » à la raison. Leur violence n’est pourtant pas si différente de celle de leur persécuteur/trice. Le fait de filmer quelqu’un ouvertement dans l’intention évidente de le ridiculiser ne témoigne pas d’une volonté pacificatrice exceptionnelle or évidemment, ils filment (sinon il n’y aurait pas de vidéo virale). « Je respecte la loi » est l’argument le plus souvent invoqué pour ne rien faire qui puisse calmer la furie. Parfois, la réponse visera à amplifier la violence de « Karen »  par des provocations, le rappel de la loi, des remarques sarcastiques ou des propos insultants (notamment la mention du mot « Karen »).

René Girard nous aide à repérer la symétrie de la relation violente. « Karen » est perdante dans le procès populaire qui s’ensuit, non parce qu’elle a plus ou moins raison, mais parce que de toute évidence, ses compétences en matière de débat public sont faibles. Elle n’a pas idée de la façon dont on terrasse un adversaire par une dialectique rusée, par un sang-froid à toute épreuve et par l’édition subtile d’une vidéo. La « victime » de Karen, au contraire, maîtrise parfaitement ces codes et les utilise pour obtenir la victoire par KO (je veux dire par explosion des vues sur Facebook, Twitter et compagnie, avec les commentaires assassins qui s’ensuivent).

La violence ne reste pas contenue aux protagonistes immédiats de la confrontation. Certaines chaînes YouTube, sous couvert d’analyse sociologique ou d’information objective, se transforment en tribunaux populaires impitoyables. Dans l’exemple suivant :

le commentateur adopte inconsciemment les états d’âme de Karen et de ses adversaires. Vous avez dit mimétisme ?

Finalement, le phénomène « Karen » n’est pas si différent de nos plus classiques disputes de voisinage. Il s’en distingue pourtant par certains aspects.

– Le recours systématique au vocabulaire juridique. C’est un phénomène qu’on observe aussi dans les vidéos « légalistes » qui commentent les interactions parfois houleuses entre les forces de l’ordre et les citoyens (exemple : https://www.youtube.com/watch?v=HUbKxVlA_0M&list=RDCMUCc-0YpRpqgA5lPTpSQ5uo-Q&index=9)

Les abus de pouvoir de la part des policiers rivalisent avec le refus obstiné d’obtempérer au nom des droits civiques. La résolution pacifique du conflit semble le cadet des soucis des adversaires. Là aussi, smartphones et réseaux sociaux jouent un rôle primordial. Dans les échanges filmés aussi bien que dans les commentaires en off, le simple bon sens et le désir de sortir du conflit sont balayés par l’obsession légaliste. Peu importe qu’il soit déplacé d’arrêter quelqu’un pour un crime imaginaire ou d’ignorer ostensiblement l’agent qui vous interpelle. L’essentiel est que ce soit conforme au règlement. La folie légaliste va de pair avec une complexification sans cesse croissante des lois et conduit à un phénomène représentatif de la crise du tous contre tous. Les lois ont pour fonction de désamorcer les conflits, de retenir la violence et dans une société saine, c’est ce qu’elles accomplissent. Passé un certain niveau de crise, elles deviennent au contraire du carburant pour alimenter le feu, comme l’exprime Isaïe :

L’homme fort devenu amadou, son travail étant l’étincelle,

Tous deux ensemble brûleront, et personne pour éteindre. (Isaïe 1, 31)

– La dérive de la dispute en propos racistes. On en déduit que les « Karen » sont par définition racistes. Je ne pense pas que ce soit le cas, sinon en considérant ce fond de racisme qui nous caractérise tous peu ou prou. D’ailleurs au début de l’altercation, « Karen » ne fait jamais allusion à la race. Sa colère ne porte que sur des comportements qu’elle assimile à une agression contre sa personne. Ce n’est qu’avec l’emballement du conflit que le thème racial apparaît, comme une arme pour blesser l’adversaire en s’attaquant à son identité. L’agressé ne fait souvent pas autre chose.

S’il est vrai que les Etats-Unis préfigurent l’évolution des sociétés occidentales et en particulier européennes, il serait souhaitable de réfléchir au phénomène « Karen » et d’en tirer certains enseignements. Déjà chez nous, la tentation est grande de criminaliser ce genre de violence (c’est le débat entre liberté d’opinion et pénalisation des propos politiquement incorrects), de censurer Internet et de restreindre le droit à filmer dans l’espace public. Or ces droits nous protègent aussi contre les dérives totalitaires. Non, je pense que la seule façon de prévenir la multiplication des « Karen » est de placer nos ambitions – et les finances qui vont avec – dans la promotion de la résolution des conflits par l’écoute, le dialogue et la bienveillance. Notons en passant que la première ministre néo-zélandaise, Jacinda Ardern, a bâti sa très populaire carrière politique précisément sur ce programme à rebours de la tendance actuelle : la sollicitude, l’empathie et  la gentillesse(1). Il n’y a qu’en encourageant ces valeurs, certes désuètes et naïves, que nous parviendrons à ne pas nous transformer collectivement en « Karen ».

(1)https://www.youtube.com/watch?v=V5LRxEma1JE

A 6 minutes 10 : « Si je pouvais résumer cela en un concept, c’est simple et c’est ceci : la gentillesse ». Jacinda Ardern cite par ailleurs « Karen » dans un discours au parlement : https://www.youtube.com/watch?v=zxpszfe-AaA

9 réflexions sur « Le phénomène « Karen » »

  1. Merci pour cet article, assez éclairant sur notre glissade vers toujours plus de rivalités mimétiques.

    La conclusion est pleine d’espoir mais le doute m’habite. Y-a-t-il vraiment d’autres solutions que de voir surgir un homme providentiel qui réunit le peuple en désignant un ennemi commun ? (1)

    Remplacer un mimétisme violent par un mimétisme de la gentillesse est-il réalisable si même Jésus n’a pas réussi en son temps ?

    (1) https://emissaire.blog/2020/11/19/un-girardien-inattendu/

    Aimé par 2 personnes

  2. Je suis assez tentée par la lucidité du précédent commentaire mais je voudrais tout de même signaler qu’aujourd’hui, interpelée grossièrement par un Karen mâle, parce que mon chien n’était pas en laisse dans une pinède non encombrée de moutons ou de promeneurs, quasiment déserte en fait, au lieu de répondre quelque chose d’ironique et de méprisant, comme j’aurais été inclinée à le faire, je me suis excusée, approchée et ai entamé une petite discussion ! J’avais lu l’article d’Hervé et j’ai donc tenté le coup de la gentillesse. Eh bien, ça a presque marché. On n’est pas devenus amis. Je suis restée sur l’idée qu’on n’a pas un chien pour le rendre malheureux. Il est resté sur l’idée que les règles sont les règles et qu’il est malveillant de les ignorer mais bon, il a dit les choses sans colère. C’est peut-être pas tous les jours qu’il trouve quelqu’un qui l’écoute, ce pauvre atrabilaire. Et moi, c’est pas tous les jours non plus qu’en lisant un billet du blogue, j’améliore instantanément ma conduite! Merci, Hervé.

    Aimé par 2 personnes

    1. Belle histoire ! Sans le savoir vous avez mis en application la méthode non-violente de la petite association dont je suis membre, en commençant par écouter le point de vue de l’ennemi, sans oublier d’exprimer ensuite votre point de vue à vous. C’est redoutablement efficace pour déminer un conflit, exactement le contraire de ce que font les protagonistes des vidéos de « Karen » (mais soyons honnêtes, ce n’est pas notre premier réflexe à nous non plus).
      Ne dites pas que ça a presque marché. L’objectif n’est pas de se faire un ami, seulement d’arrêter la spirale de la violence. L’amitié, la sympathie, c’est « plus si affinité ».
      Ceci dit je rejoins aussi La Mude dans son scepticisme. Penser que des techniques de communication subtiles et de la bonne volonté suffiront à désarmer notre violence relève de l’utopie et les hommes ou femmes providentiels qui nous désignent obligeamment le coupable ont encore un certain avenir. C’est la raison pour laquelle j’ai cité Jacinda Ardern et sa politique anachronique. Que nous soyons lucide sur la montée des extrêmes ou pas, pour ou contre, nous sommes tous et toutes un peu pris dans ce mimétisme tragique qui nous fait voir l’essor du populisme violent comme fatal. Alors constater que non, ce n’est pas une fatalité, ça fait du bien.

      Aimé par 2 personnes

  3. Cher Hervé, vous me faites réfléchir. Le fait est que j’aurais dû me satisfaire d’avoir désamorcé une colère et même deux. Mais je ne suis pas militante dans votre association et « je suis ce que je suis » : je voulais en effet tester l’efficacité de la gentillesse mais aussi et plus encore, en face de cet homme qui me mettait dans mon tort, je voulais « avoir raison ». Les analyses girardiennes, prolongeant sur ce point celles de Pascal et de Simone Weil, révèlent le lien de nécessité entre l’amour-propre et la violence. « La vérité hors de la charité est une idole » dit Pascal et Simone Weil préconise une décroissance du « moi » pour parvenir à cette qualité d’attention aux autres qui prévient les conflits. Faudrait-il rendre le « moi » haïssable pour rendre les Karen aimables, aux deux sens du mot ? Comment faire triompher la gentillesse sans avoir recours à cette idée neuve et difficile de « conversion »?

    Aimé par 1 personne

    1. D’accord, renoncer à soi-même pour devenir aimable. Mais comment expliquer que les systèmes collectivistes qui ont poussé cette logique à l’extrême, comme la société nord-coréenne par exemple, ont tous accouchés de monstres experts en déshumanisation et particulièrement violents ? Si l’amour-propre est aussi nocif, pourquoi ériger en commandement « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ?
      Il nous faut donc chercher une troisième voie, étrangère à la logique binaire de l’individu-roi et de la foule décérébrée. C’est ce que je tentais, si vous vous en souvenez, dans l’article que j’ai consacré à la « conscience plurielle ». Un moi construit non pas sur l’esprit individuel mais sur une communion d’esprit, qui préserverait notre individualité tout en permettant à notre conscience de se détacher de notre vue nombriliste du monde. Ce « moi pluriel » ne pourrait exister que dans un réseau de relations saines, équilibrées, empathiques. Mais pour établir de telles relations il faut dépasser le mimétisme antagoniste qui nous fait toujours voir l’autre comme un rival, un ennemi et cela, Girard nous a appris que cela demandait effectivement une conversion.

      Aimé par 2 personnes

  4. Merci Hervé VAN BAREN, pour la découverte de ce nouveau phénomène. Mais est-il si nouveau? Ne connaissant pas les Etats-Unis, je me gardais d’intervenir. Le commentaire de Christine ORSINI, génial par son observation spontanée et son acquisition, ultra rapide (mimétique?) de ce phénomène décide à apporter cette réflexion. Non ces comportements ne sont pas nouveaux. Ce qui est nouveau, ce n’est pas non plus la technique (vidéo…) et les réseaux sociaux, mais bien l’appellation sous un même nom, de comportements, somme toute, individuels et par nature contingents. Et, est-ce un hasard: ils décrivent des gens bien typés.

    J’y vois plutôt une illustration du débat juste entamé entre Jean-Marc BOURDIN et Jean-Louis SALASC en fin de commentaires de l’article « Les trois masques du persécuteur ». Jean-Marc pose le problème de… l’accusateur. Le persécuteur accuse, mais le sauveur accuse la victime …. Satan est d’ailleurs l’accusateur et celui qui divise plutôt que le persécuteur en chef. Jean-Louis répond, je suis d’accord (et j’attends avec encore plus d’impatience la suite de ces articles)….Dans le deuxième billet de la série que je propose,les trois rôles ont en effet recours à la désignation de boucs émissaires, ce qui revient à tenir la posture d’accusateur. …Il me semble cependant que le fait d’accuser est un moyen.
    Ne sommes nous pas dans un tel cas: Désigner sous un même nom une catégorie de gens n’est-il pas une accusation, en vue de les stigmatiser et ….(je mets des points, car je ne sais pas) en vue d’un but: A notre époque, on (celui ou ceux qui ont jeté, ou plutôt incité, la première pierre) n’utilise pas le mécanisme du bouc émissaire, totalement de manière innocente.

    Qu’en pensez-vous, après réflexion, Christine, et après avoir employé le terme de Karen?

    J'aime

  5. Relisant les réflexions que Jean Nayrolles, à partir des travaux de Henri Grivois, consacre aux similitudes entre structure psychotique et structure sacrificielle (p. 320 sq de Le sacrifice imaginaire), il m’a semblé qu’elles pourraient peut-être éclairer un aspect du phénomène « Karen ».

    Il explique: « Les analogies entre la psychose naissante et le schéma de la victime émissaire dessiné par R. Girard n’ont pas échappé à Henri Grivois ». La convergence des deux approches « est plus impressionnante encore si l’on considère la structure sacrificielle dans son retournement moderne – l’individu désignant les autres plutôt que les autres désignant l’individu. »

    Cette «passion victimaire », dont Nayrolles repère la structure matricielle chez J.J. Rousseau, se nourrirait des deux mêmes éléments que la psychose naissante (c’est-à-dire avant la phase délirante qui suit le plus souvent, mais pas toujours, Rousseau étant aussi l’exemple de celui qui est parvenu à la contenir), à savoir, selon H. Grivois, « le concernement et la centralité ». Autrement dit « le sentiment que l’identité personnelle est absorbée par toutes les autres et, réciproquement, que les autres sont absorbées par soi-même, s’accompagne d’une perception du sujet au centre du monde ».

    On pourrait peut-être voir dans cette disposition mentale la source de la conviction de certains – les « Karen », mais aussi les multiples fanatiques de la « rage purificatrice » – de se sentir dépositaires d’une mission : ils sont concernés par l’incivilité de certains au nom de tous les autres, et sont prêts à en assumer la charge victimaire en se mettant au centre. Il s’agit d’ailleurs là, ajoute Nayrolles, de « la seule prise de pouvoir possible pour l’individu isolé ». Baudelaire l’incompris a une formule saisissante dans Fusées que Nayrolles cite : « Moi c’est tous. Tous c’est moi. »

    Et les moqueurs ressentiraient intuitivement la puissance sacrificielle de cette auto-désignation victimaire.

    J’espère enfin qu’il ne s’agit pas là pour moi d’une première atteinte de concernement et centralité provoquée par l’injustice d’un mois d’août climatiquement déprimant, dans la région où je me trouve.

    Aimé par 1 personne

    1. Nous devons habiter dans des régions proches… Merci pour cette très intéressante tentative d’explication du phénomène Karen. Le parallèle entre psychose et sacrifice semble une piste intéressante pour sortir du paradigme psychologique de la psychose comme un phénomène individuel. Ce qu’on voit et entend dans les médias ces jours-ci, notamment au sujet des vaccins COVID, semble bien en montrer les limites.

      J'aime

Répondre à orsinich Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s