Retour à Baby-Loup, contribution à une désescalade

par Christine Orsini

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 Voici un livre tout à fait remarquable : exemplaire sur le plan de la méthode, associant à l’enquête sur le terrain le travail de la recherche en amont et celui de la réflexion en aval, il devrait servir de modèle à tous les journalistes d’investigation. Au-delà de sa qualité professionnelle, le livre de François Hien est de ceux qui impriment leur marque sur le lecteur, un livre qui change votre regard, non seulement sur l’objet qu’il examine, qui fut un objet de débats passionnés, mais surtout sur vous-même, que vous ayez ou non participé à ces débats. Je tiens absolument à le dire, c’est un livre qui vous rend meilleur.

François Hien s’est emparé d’une histoire de voile islamique, qui a duré de 2008 à 2013 et reste, du fait de son sujet, d’une « brûlante actualité » : l’affaire de la crèche Baby Loup. Comme l’indique le titre du livre, le but de l’auteur n’est pas seulement de comprendre comment un fait divers local est devenu une « affaire » nationale mais de remédier autant qu’il est en son pouvoir, à un mal qui ronge de l’intérieur autant les individus que les sociétés ; quel que soit le nom qu’on lui donne, islamophobie, communautarisme ou ressentiment de populations marginalisées, ce mal se signale par la haine de l’Autre, dont la face cachée pourrait bien être la haine de soi. La démarche éthique, ici, est inséparable de la démarche de connaissance : c’est une des leçons à tirer de ce livre qui n’en donne aucune, le diable est moins dans les « détails » que dans les généralités. Il ne faut jamais lâcher le réel. L’imprécision est le terreau idéal du mensonge qui ne se reconnaît pas comme tel, le mensonge à soi-même.

C’est donc avec une extrême précision que l’auteur nous relate les faits et leurs interprétations, qui participent à la dynamique du conflit et qu’il  traite comme des faits. Il y a celles des théoriciens, celles des journalistes, celles des acteurs du drame.   L’hyper médiatisation de l’affaire a eu une influence sur son déroulement, ainsi que les décisions de justice. Plus encore que les faits, les mots par lesquels on les désigne nourrissent le conflit, ils donnent une (fausse) identité à chaque camp : d’un côté, le camp de la laïcité, de l’autre, celui de l’antiracisme. L’auteur montre qu’en réalité, l’affrontement mettait en jeu deux interprétations de la laïcité, deux conceptions opposées du féminisme et fut celui de deux corps sociaux blessés dont chacun attribuait à l’autre l’entière responsabilité de ses désordres internes.  L’auteur dévoile la complexité de l’affaire, complexité dont les hésitations de la justice témoignent et qui contraste avec le simplisme dogmatique et le manichéisme des deux camps. La fin de l’affaire judiciaire en 2013 et le déménagement de cette crèche hors-normes, qui fut longtemps la fierté de sa commune, n’ont pas mis un terme à l’escalade du ressentiment, au contraire.

François Hien a lu René Girard. Cela lui permet de voir d’emblée, en l’identifiant à une situation romanesque, que la relation entre Fatima, la rebelle voilée, et Natalia, la directrice féministe de la crèche ne peut être ramenée à un conflit idéologique ni même à une lutte pour le pouvoir. Sans y être inféodé, l’auteur fait appel aux outils girardiens, concepts et analyses, pour rendre manifeste ce que les haines et les ressentiments dissimulent : la symétrie (toute relative, puisque les deux camps ne sont pas de force égale) des accusations et des positions ; chaque camp se dit « en défense », se présente comme la victime de l’autre, ce qui légitime la violence de ses attaques. On voit le risque d’une « montée aux extrêmes », en cas de défaillance des institutions chargées de contenir la violence.  Le « mécanisme du bouc émissaire » ne peut plus fonctionner pour apaiser les tensions : chaque camp se dit le « bouc émissaire » de l’autre. Nous avons cependant la liberté de nous extraire du « jeu ». Par ce petit livre, à l’écriture soignée, que vous lirez comme un roman, François Hien contribue effectivement à une « désescalade » et tout lecteur de bonne volonté ne peut que lui en être infiniment reconnaissant.

Retour à BabyLoup de François Hien –  Editions Petra – Cahier de l’ARM  15 euros

DATES A RETENIR

Une conférence de François Hien

MERCREDI 15 NOVEMBRE  À 20H

Collège supérieur de Lyon

La pièce

18, 19 et 20 octobre 2017, 19h30

​Théâtre de l’Elysée, Lyon

Une réflexion sur « Retour à Baby-Loup, contribution à une désescalade »

  1. Bravo à Christine et à François (et aussi à la voix off que je crois avoir reconnue et à l’opérateur ou l’opératrice…). Bon, bien sûr, cela fait copinage, mais je trouve le projet multimédia de François Hien très séduisant et j’espère que les lecteurs se précipiteront, mais aussi les spectateurs.
    L’idée de désescalade est très juste : la cessation d’une montée aux extrêmes ne peut en effet suffire. Quant à la laïcité, elle est vraiment une institution particulièrement délicate puisqu’elle vient garantir la liberté d’opinion et la liberté d’expression dans un univers de croyances qui s’excluent mutuellement ou, à tout le moins, sont incompatibles entre elles. Ce fut le problème de Spinoza. Il trouva une réponse inspirée en France, en particulier grâce à Aristide Briand. Et l’on voit bien que la solution n’est jamais définitive en la matière. Un siècle de succès ne protège pas contre un renouvellement de contexte. Espérons que cette contribution inspirée par Girard pourra aider à redonner aux choses leur juste place.

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