La rumeur

Dans les relectures de l’été, comme le suggère Christine Orsini, je retrouve cette tirade pleine d’humour de Shakespeare, sur « la rumeur ». Shakespeare ne connaissait pas les fake news, mais il en savait long sur la calomnie, la médisance et la fabrique du mensonge.

La RUMEUR, portant un costume couvert de langues peintes, parle : 

Ouvrez bien les oreilles ! Qui d’entre vous voudrait
Se les boucher quand la Rumeur parle à voix haute ?
C’est moi qui, de l’Orient au couchant,
Prenant le vent comme cheval de poste, délie à l’envi
Les actions qui voient le jour sur cette boule de terre :
Sur mes langues chevauchent les calomnies incessantes,
Que je traduis dans tous les dialectes,
Et j’abreuve de fausses nouvelles les oreilles des hommes.
[…] La Rumeur est un pipeau
Dans lequel soufflent soupçons, jalousies et conjectures
Un instrument si facile à jouer et si maniable
Que le monstre imbécile à mille têtes ─
La multitude toujours discordante et chicaneuse ─
Peut en jouer. Mais ai-je besoin
De décrire ainsi mon anatomie
Au milieu des membres de ma famille ? 

Henry IV, deuxième partie, Introduction, l. 1-22.

Caravage et le sacré : la chapelle Cerasi à Santa Maria del Popolo

Deux chefs-d’œuvre de Caravage1 se cachent au fond d’une obscure chapelle d’une des innombrables églises de Rome : La Conversion de Saint Paul sur le chemin de Damas et Le Crucifiement de Saint Pierre. L’amateur d’art doit se munir, pour les admirer, d’un stock conséquent de pièces de deux euros. Chacune lui concédera trois minutes d’éclairage. Jean-Marc Bourdin et Hervé van Baren, contributeurs réguliers du blog, s’étant relayés à 24 heures d’intervalle devant lesdites œuvres2, vous font part de leurs impressions.

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Arrivé vers 8 heures, je (Hervé) me retrouve en pleine messe, à la réflexion une bonne mise en condition pour approcher deux œuvres religieuses dans leur thème. A l’issue de la liturgie, l’accès vers le fond de l’Eglise est rétabli et je me retrouve seul dans la chapelle. Etonnant. Un peu plus tard, en passant devant le Vatican en bus, je constate que la file d’attente pour le musée éponyme doit faire pas loin de 500 mètres…

Tout me ramène à la personne de Caravage et à ses contradictions. Artiste maudit, poursuivi pendant une grande partie de sa vie pour avoir tué un homme au cours d’un duel, bagarreur, rebelle, mais aussi unanimement reconnu comme génial dans son art, Caravage semble assumer ses contradictions jusque dans les surprenants comportements du tourisme dit « de masse » (on devrait dire « tourisme mimétique » tant les hordes invasives modernes semblent se conformer à d’invisibles injonctions collectives). Le mot qui me vient à l’esprit : scandaleux. Fascinant, attirant et répulsif à la fois, Caravage dérange toujours.

On représente la plupart du temps les œuvres d’art détachées de leur contexte physique. Les deux tableaux de Caravage se font face sur les flancs de la chapelle, comme volontairement dissimulés à la vue. Le tableau qui occupe le fond est bien plus visible depuis la nef. C’est une « Assomption de la vierge Marie » d’Annibale Carracci, de belle facture. Cependant, on ne peut imaginer plus grand contraste avec ses deux voisins.

Tout dans le tableau de Carraci respire le sacré. Effets de lumière, hiérarchie de la sainteté établie par l’échelonnement vertical des personnages, présence d’angelots facétieux, expressivité conventionnelle qui renforce la dimension merveilleuse de l’événement…

Les trois tableaux ont été peints, dit Wikipédia, à peu près à la même époque. Difficile à croire. Caravage peint et dépeint deux événements fondateurs du christianisme en renonçant radicalement à toute l’esthétique du sacré. Saint Paul n’est pas touché par la grâce, entourés d’angelots qui se réjouissent de sa conversion ; il n’est plus qu’un homme jeté à terre, écrasé par la masse du cheval qui emplit tout le tableau. La sainteté, pour Caravage, c’est en bas, dans la poussière.

J’interprète l’expression de Saint Pierre comme un mélange de surprise, mais surtout d’indignation devant l’humiliation qu’on lui fait subir. Ses bourreaux ne présentent pas les traits de la violence ; à dire vrai, leur visage est soit dans l’ombre, soit invisible par leur position. Les efforts surhumains qu’ils déploient contrastent avec leur tentative de noyer le christianisme naissant sous les moqueries et les sarcasmes. Le « piège tendu à Satan », pour reprendre l’idée de Girard, est mis en scène par Caravage. « Remets-toi toi-même à l’endroit », semble crier la foule invisible (dont j’occupe la place devant le tableau), soucieuse de démontrer qu’il n’y a là rien de plus qu’un homme parmi les autres; mais justement, nous montre l’artiste, il n’y a là rien de plus qu’un homme supplicié, et à nouveau la violence du sacrifice est exposée sans que l’iconographie du sacré ne puisse l’occulter.

Par ses compositions, Caravage réduit le sacré à néant. Il inaugure l’ère apocalyptique en reléguant l’interprétation métaphysique des Ecritures aux oubliettes des idées dépassées.En humanisant les deux saints, il suggère que la véritable sainteté ne se gagne que par le passage d’une épreuve dégradante, à l’opposé de toutes les sagas héroïques.

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Un jour plus tard, un autre “je”, celui de Jean-Marc Bourdin, sans doute plus intéressé par une déambulation touristique dans Rome que par les interventions du jour au colloque de COV&R (Colloquium On Violence & Religion, sur le thème “Spiritualité, Religion et Sacré”) a suivi le conseil d’Hervé. Quelle joie d’avoir un modèle à imiter ! Surtout s’il est de bon conseil. Pour me déculpabiliser de mon colloque buissonnier, je me dis que, en définitive, aller voir deux Caravage à Santa Maria del Popolo, c’est en quelque sorte faire des travaux pratiques sur son thème.

Nous sommes donc allés avec mon épouse verser nos 2€ à Santa Maria del Popolo. Elle nous a gentiment mis en lumière les deux chefs-d’œuvre. Un miracle, celui de la fée électricité, une sorte de symbole de la spiritualité suggéré par le ténébrisme caravagesque. Le peintre de génie nous invite à le suivre ici dans un effort pour élever son esprit. Nous avons tenté de respecter son injonction.

Paul et Pierre, les deux piliers de l’Église sont peints à la renverse : pour l’un, sa chute est à l’origine de sa conversion, pour l’autre son renversement intervient au terme de celle-ci, au moment de sa mise en croix.

Paul est pris par surprise en entendant le « Pourquoi me persécutes-tu ? » et en perdant la vue sur le chemin de Damas. Une fois cette épreuve passée, il se redressera une bonne fois pour toutes et essaimera sa nouvelle foi dans l’Empire romain en le sillonnant et écrivant inlassablement aux églises naissantes pour en fixer la doctrine. 

Quant à Pierre, il semble imposer sa volonté de ne pas singer son maître au moment de sa propre crucifixion : Pierre n’a cessé de choir et de se relever. Il a certainement continué de se rappeler son reniement jusqu’à ce moment ultime, chaque fois qu’il a entendu un coq chanter. Mais par une étrange ironie, sa dernière manière de se relever est de se faire placer la tête en bas, indigné qu’il semble être par l’intention de ses propres persécuteurs de le crucifier de la même manière que Jésus. Il ne peut en cet instant que se remémorer la lâcheté dont il avait fait preuve une trentaine d’années plus tôt en refusant de se reconnaître comme un de ses disciples. C’est peut-être ce souvenir douloureux que le regard de Pierre peint par le Caravage représente.

Toute conversion serait-elle un renversement qui seul nous permettrait de regarder enfin autrement ? Au-delà des promesses du sacré et du voile qu’il dépose sur notre violence, un sacrifice de soi, encore et toujours, est la condition d’une réponse adéquate à l’appel à la sainteté.

1 Michelangelo Merisi, dit le Caravage, peintre baroque italien (1571 – 1610)

2 A l’occasion de la réunion annuelle de COV&R, Colloquium on Violence and Religion.

Méditation girardienne sur la tripartition de la vie politique

Nous, les Français, vivions depuis plusieurs décennies au rythme d’une alternance démocratique, qui répartissait le pouvoir entre deux forces : la droite et la gauche. Chaque élection présidentielle était l’occasion de rejouer un psychodrame bien réglé : celui des deux partis dits « de gouvernement » qui endossait le rôle de l’opposition s’engageait dans une lutte sans merci pour renverser la majorité, tenue pour responsable des malheurs du peuple. Après une période d’incertitude où les plus petits partis des deux grandes forces constitutives avaient été traités à égalité avec tous les autres, on « sortait les sortants ». Le président élu bénéficiait d’un état de grâce, dont il était bien inspiré de profiter pour mettre rapidement en œuvre les mesures fortes de son programme. Et puis le temps passait ; les rancœurs s’accumulaient ; la lutte reprenait de plus belle ; un nouvel espoir naissait ; les élections suivantes rebattaient les cartes et un nouveau cycle recommençait…

René Girard présentait la structure du rituel sacrificiel ainsi : la société éprouve le besoin de se régénérer périodiquement ; pour ce faire, elle traverse délibérément une crise, au cours de laquelle est rejouée, dans un cadre rituel précis, la rivalité intrinsèque à l’égalité de principe ; elle décharge sur une victime, qui les emporte avec elle, les tensions accumulées, et attribue à la victime divinisée la restauration de l’ordre. Cette séquence lui permet d’expier – c’est-à-dire de « rendre bonnes en projetant à l’extérieur » – les divisions qui la menacent.

Selon le mythe égyptien par exemple, l’ordre politico-religieux se fonde sur l’expiation de la rivalité incarnée par deux divinités. Une divinité emporte avec elle le souvenir du conflit : c’est la divinité mauvaise (Seth) ; l’autre incarne l’ordre retrouvé : c’est la divinité fondatrice (Osiris).

En dehors du fait – certes notoire – que l’élimination du rival s’effectue sans qu’il soit besoin de le tuer, l’élection d’un représentant du peuple fonctionne exactement de la même manière. Le mode de scrutin qui prévaut en France – majoritaire à deux tours – ramène les rivalités multiples à un duel, lequel trouve, au deuxième tour, son expiation. Comme on sort un lapin d’un chapeau, le vote transforme le chef d’un des multiples partis en « Président de tous les Français ». Le vainqueur ne se contente pas d’éliminer son adversaire : il franchit une barrière mystérieuse, ce qui lui permet de surplomber le corps social, et devient ainsi une incarnation passagère de l’État.

Les espoirs suscités à chaque nouveau cycle sont systématiquement déçus. L’expiation obtenue par le biais du rituel politique n’est que provisoire. Deux idées contradictoires ont fini par émerger :

1) tout parti élu trahit ses idéaux lorsqu’il accède au pouvoir, ce qui débouche immanquablement sur la revendication d’une version plus radicale du programme de chacun des deux camps ;

2) l’énergie gaspillée dans les luttes intestines serait mieux employée dans la recherche concertée du bien commun.

Émerge alors un parti qui se prévaut d’appliquer simultanément (le fameux « en même temps ») les meilleures idées de chaque camp. Ce parti occupe logiquement le centre de l’échiquier, ce qui renvoie mécaniquement aux extrêmes toute velléité d’opposition. Se dessine alors la fameuse « tripartition » de la vie politique.

La bipartition, quant à elle, possède une caractéristique propre : l’élection amène au pouvoir le parti qui obtient la majorité, fût-elle infime. Il suffit que l’une des deux forces obtienne 50,1 % des suffrages exprimés pour faire pencher la balance, ce qui – remarquons-le – donne à une poignée d’indécis le pouvoir de faire basculer le pays d’un côté ou de l’autre, alors même qu’une grande majorité de votants campe sur ses positions. La résultante des forces reste très proche du centre, mais le duel exclut par principe le score ex aequo, et une différence insignifiante suffit à déclencher le salutaire processus de l’expiation. Lorsque l’élection législative confirme la victoire du camp présidentiel à l’Assemblée nationale, le barycentre de l’Assemblée (l’aiguille de la balance qui soupèse le poids des forces en présence) se situe toujours dans la portion de camembert qui représente les sièges obtenus par le parti gagnant.

La tripartition n’a pas cette propriété. Lorsque trois forces s’affrontent, il suffit, pour gagner l’élection, de rassembler 34 % des suffrages, quand les deux autres en obtiennent 33 %. Mais la situation est bien différente suivant que le parti victorieux occupe le centre de l’échiquier ou l’un des deux côtés. S’il occupe une position latérale, il peut certes se prévaloir d’être le premier parti de France, numériquement, mais l’aiguille de la balance, qui reste malgré tout proche du centre, se situe en dehors de la portion de camembert qui le représente. Le parti centriste, arithmétiquement minoritaire, s’avère d’une certaine façon plus légitime à incarner la volonté générale que les partis extrêmes. Il en découle un conflit d’interprétation qui affaiblit le verdict des urnes. Ne disposer que d’une majorité relative à l’Assemblée oblige à pactiser avec les adversaires d’hier. Théoriquement inconciliables, les partis extrêmes se mettent paradoxalement d’accord pour faire barrage aux propositions du centre. La frontière entre le bien et le mal – entre le pur et l’impur – devient de plus en plus floue. L’alternance du jour et de la nuit perd en limpidité : la mécanique de l’expiation se grippe, et le pays souffre d’une « crise de la représentation », qui favorise la montée aux extrêmes.

Aussi modérée que soit la proposition centriste, avec son projet de réconciliation du corps social, elle n’atténue en rien la rivalité, qui reste l’aliment principal de la vie politique. Au contraire, elle engendre mécaniquement une tripartition qui satisfait plus difficilement le besoin vital d’expiation rituelle. Il faut se rendre à l’évidence : la bipartition répond mieux à ce besoin.

En termes évangéliques, on dira qu’une société politique est un « royaume divisé contre lui-même ». Pour des raisons arithmétiques, la division est plus facile à expier quand elle prend la forme du duel. Depuis les temps mythologiques, le duel fratricide est le mécanisme privilégié par lequel le prince de ce monde se maintient au pouvoir en s’expulsant lui-même. Un parti centriste reste un parti : il ne peut prétendre incarner à lui seul l’unité de la Nation. Le royaume de l’unité retrouvée, que l’Évangile appelle « le royaume des cieux », n’est pas de ce monde : l’expulsion rituelle y a été dénoncée comme mensongère et injuste. L’arène politique reste, par excellence, le lieu où s’extériorise la rivalité mimétique, l’expulsion rituelle lui est bénéfique et il serait inapproprié de confondre la modération centriste avec l’avènement du règne de l’amour. La laïcité trouve ici une justification renouvelée : ne mélangeons pas le politique, qui ritualise la rivalité, avec le religieux chrétien, qui renonce à l’objet du conflit…

Lorsque l’expiation se produit dans un contexte religieux, on en rend compte en termes de transcendance : on croit que l’extériorisation du mal est exigée du dehors, par les esprits et les dieux.  Dans un contexte politique, on en parle en termes d’immanence, soit que nous nous croyions indemnes de toute pratique expiatoire, soit que nous sachions que c’est nous qui en avons cruellement besoin. Dans le second cas de figure, nous pouvons cependant continuer à ignorer que ce savoir nous vient de la Révélation chrétienne, laquelle a montré que Dieu est la première victime de notre besoin d’expiation. Nous pouvons continuer à nous raconter l’histoire de notre arrachement au religieux, conquis de haute lutte. Notre arrachement au religieux n’en reste pas moins une requalification du processus d’expiation, appelé désormais « saine respiration démocratique ».

Les cryptomonnaies contre le sacrifice ? (seconde partie)

Ce billet fait suite à celui publié le 22 avril dernier :

Seconde partie : subvertir la démocratie

La théorie mimétique développe la façon dont le sacrifice ouvre sur l’établissement de règles, de tabous, d’interdits : ce qui correspond au grec nomos. Ce terme désigne également des monnaies grecques et byzantines (nomos, nomisma), et qualifie la monnaie. La monnaie est en effet inséparable de la loi ; elles émergent conjointement du sacrifice originel. J’ai développé cette hypothèse au cours de ma recherche sur l’origine de la monnaie.

Jusqu’à présent, les cryptomonnaies doivent leur existence et leur succès non seulement aux sommes prudemment conservées par leurs créateurs, afin de limiter les effets délétères de la spéculation, mais aussi d’un besoin exprimé par les mafias : pouvoir effectuer des transactions masquées à grande distance, rapatrier les sommes considérables collectées en monnaie locale – contre de la drogue notamment – vers les pays exportateurs. On peut alors se demander pourquoi certains États ont encouragé les cryptomonnaies au lieu de les interdire.

Deux hypothèses contradictoires viennent immédiatement à l’esprit : ces États sont gangrenés par la mafia ; les cryptomonnaies permettent d’identifier les transferts effectués sur le darknet. En suivant cette seconde explication, les cryptomonnaies permettraient à la police de remonter à la source des transactions avec une efficacité comparable aux transferts bancaires classiques. Mais si les transactions en cryptomonnaies laissent effectivement des traces numériques, celle-ci ne permettent pas de remonter jusqu’aux bénéficiaires et aux donneurs d’ordre. La preuve en est que l’identité de Satoshi Nakamoto reste inconnue à ce jour. La première hypothèse semble donc se confirmer au vu des évènements récents, et notamment l’élection d’un président des Etats-Unis puissamment soutenu par la Russie, où services secrets (KGB puis FSB), mafia, pouvoir politique et économique sont confondus [1].

De façon générale, les transactions effectuées en argent liquide sont difficilement traçables, et les États cherchent à les limiter, voire à les interdire à plus ou moins brève échéance. Cependant, leur transport est aussi le plus risqué, et les mafias ont également tendance à les convertir en monnaies scripturales afin de les rapatrier vers les principaux bénéficiaires.Il y aurait donc une forme de convergence d’intérêts entre les États et les mafias, bien qu’elle soit particulièrement difficile à évaluer, car intrinsèquement contradictoire.

Quoi qu’il en soit, ces explications sont déjà dépassées dans la mesure où la légalisation des cryptomonnaies obéit au projet libertarien de gouvernance mondiale décentralisée, qui tend à rendre caducs les États, mais aussi les lois et les accords internationaux qui sont remplacés par des « deals » : méthode à laquelle Trump nous habitue peu à peu. Désormais, les fonds de pensions et les réserves publiques comportent une part croissante libellée en cryptomonnaies, ce qui équivaut à une consécration équivalente à l’achat par un musée d’une œuvre d’Art Contemporain. .

Revenons au théoricien néolibéral Friedrich Hayek. Il avait la guerre, les totalitarismes et l’inflation monétaire en horreur, ce qui est compréhensible pour quelqu’un qui a traversé la première guerre mondiale, l’hyperinflation autrichienne et allemande, la prise du pouvoir par les nazis suite à l’impuissance de la république de Weimar, une situation de quasi guerre civile et la menace bolchevique. Pour les disciples libertariens de ce maître – parmi lesquels Milton Friedman : également prix Nobel d’économie – le capitalisme aboutit à l’établissement de monopoles. Pour ces théoriciens, le meilleur finira par s’imposer à condition que l’État cesse de jouer son rôle d’arbitre – ou de pompier pyromane ? Sur le plan financier, l’émergence d’une monnaie mondiale, surplombant des monnaies nationales concurrentes source d’inégalités, d’injustices, de manipulations politiques, devient tout simplement nécessaire.

C’est un projet grandiose, et il n’est pas étonnant qu’il rassemble des intellectuels catholiques– on n’oublie pas que le terme signifie : universel –des financiers– cocréateurs de Paypal : une plateforme internationale de paiement en ligne – des politiques, des industriels férus de nouvelles technologies et de réseaux d’influence de dimension planétaire. Dans ce contexte, Trump s’impose à eux comme un bateleur de foire provisoirement nécessaire, auquel on est bien obligé de s’allier puisqu’il y a encore des élections dans notre « vieux monde ». Tous croient sincèrement participer, à leurs niveaux respectifs, à l’Apocalypse, à la Révélation à venir, à une eschatologie chrétienne en phase terminale qui serait destinée à subvertir la démocratie.

René Girard croyait lui aussi en une eschatologie chrétienne en voie d’achèvement et il n’est pas absurde de penser que l’établissement de monopoles planétaires – politiques, financiers, incluant toutes sortes de réseaux – constitue la face matérielle d’une réalité spirituelle en voie d’achèvement. La situation actuelle ressemblerait, toutes proportions gardées, à l’état préhominien précédant le sacrifice et la paix retrouvée, et les monopoles correspondent à l’unanimité fondatrice du nouveau monde post-apocalyptique en gestation. L’unanimité des terriens se polarise à nouveau sur un objet représentant la valeur : c’est la monnaie, et la technologie blockchain apparait la plus sûre et la plus adaptée à la mondialisation et aux avancées technologiques [2]. Cependant, le projet libertarien innove dans le sens où il n’appelle pas à la polarisation de tous contre un. Les libertariens s’opposent au sacrifice ; à moins que cet avènement d’une monnaie nouvelle, prévisible de longue date car participant d’une eschatologie, ne vienne simplement confirmer le fait que l’humanité, devenue enfin adulte, n’en éprouve plus le besoin ?

Dans cette optique positive, visant à dépasser un « stade sacrificiel » de l’humanité, les cryptomonnaies ont pour objectif de dissoudre les monnaies souveraines, qui relèvent du politique– instance de décision collective – et du religieux–gardien du sacrifice. Contrairement à Thomas Hobbes et Carl Schmitt, les libertariens ne voient pas la nécessité du politique [3] et de l’existence de l’État, accusés de fomenter des guerres et des injustices, de freiner l’émergence d’innovations nécessaires à la poursuite de la vie sur terre (ou à la fuite sur Mars de quelques happy-few destinés à ensemencer l’univers entier…). Mais ce « capitalisme de la finitude » [4] annonce en même temps qu’il n’y en aura pas assez pour tout le monde, et justifie ainsi l’émergence de monopoles prédateurs : winner takes all.

Les libertariens aspirent à une sorte de Pax Romana soutenue par des réseaux mondiaux, se voient porteurs de projets grandioses – prolongement illimité de la vie, migration vers d’autres planètes, « intelligence artificielle », établissement d’un« monde connecté », etc. –qu’ils seraient seuls en mesure de réaliser, à condition d’en prendre les moyens. Ces réseaux et ces projets seraient nécessairement monopolistiques, car seule cette pleine puissance permettra d’atteindre le but ultime : sauver l’humanité en péril, supplanter les sacrifices sanglants, mettre fin aux guerres qui n’ont cessé d’accompagner l’histoire des hommes. Les libertariens sont des idéalistes pragmatiques, mais leur ambition s’accompagne d’une angoisse sourde : celle de manquer, de se voir confronté à un monde fini, aux ressources limitées.

Leur projet consiste essentiellement à dépasser la démocratie, jugée obsolète, en supprimant toutes hiérarchies entre les hommes, que le mode représentatif instauré par les élections maintenait en dépit de la formule : « liberté, égalité, fraternité » et du principe : « un homme, une voix ». Aussi, tout peut se dire désormais sur les réseaux sociaux, et chacun a droit au fameux quart d’heure de célébrité annoncé par Warhol, gratuitement et sans danger, puisque tout est virtuel et tout est égal : voilà pour calmer les foules, ou les anesthésier dans « le meilleur des mondes », pour paraphraser un célèbre roman. L’idée même de vérité n’a plus d’importance à l’heure du relativisme culturel : et c’est justement là où la gauche et la droite se rejoignent dans le libertarisme athée, sorte de Janus bifrons. Cette conjonction remarquable précipite le triomphe du libertarisme dans les urnes. Tous proclament d’une seule voix que nous sommes devenus des dieux dans « ce règne des minuscules rois-soleils légitimes que nous sommes devenus dans l’émerveillement de notre égalisation [5]. »

J’y vois pour ma part un danger mortel, et Girard ne penserait pas autrement me semble-il, qui insistait sur le terme degree dans son essai sur Shakespeare : « le mot peut se traduire par rang, distinction, discrimination, hiérarchie, différence [6]». La crise du degree, c’est « le chaos au sens cosmique ». Ainsi, et malgré toutes les dénégations libertariennes, les nouveaux et innombrables « rois soleils » ne sont pas des artisans de paix :

Alors tout se ramène au pouvoir,
Le pouvoir au vouloir, le vouloir à l’appétit ;
Et l’appétit, ce loup universel,
Doublement secondé par le pouvoir et le vouloir,
Fait forcément de tout une proie universelle
Et finit par se dévorer lui-même
[7].


Avec Shakespeare, on ne peut jamais ignorer le bien et le mal, la vertu et son ombre ; ces paradoxes qui font de nous des hommes ont toujours à voir avec le sacrifice. Les libertariens ont également une conscience élevée des contradictions internes à leur idéal, si bien qu’ils s’accommodent volontiers d’un contrepoids religieux conséquent ; c’est là où l’eschatologie chrétienne vient à point nommé.J’ai déjà exprimé maintes fois ma position sur le sujet : il n’y a qu’une eschatologie judaïque et l’Apocalypse est derrière nous, nous vivons déjà dans le Royaume parce que tout a été révélé par le Verbe incarné. Mais Dieu nous a voulu libres, et nous avons encore le plus grand mal à écouter Celui qui est venu pour « témoigner de la vérité ».

Je ne pense pas différer sur le fond de la pensée de René Girard, mais je constate avec amertume que sa fidélité à l’eschatologie chrétienne traditionnelle soutient le versant religieux du libertarisme. Il me semble néanmoins que sa vision de la culture n’est certainement pas néo-conservatrice ou libertarienne, mais conservatrice ; notre monde commun s’élabore peu à peu, il a acquis avec le temps une épaisseur considérable que nous devons p rendre en compte, et certainement pas effacer, car ce terreau est nourricier.La culture est à l’image d’une fourmilière, où chacun apporte sa poignée de terre ou de brindille, et qu’importe la quantité : c’est la parabole des ouvriers de la onzième heure. Il n’est pas nécessaire de donner un coup de pied dans cette fragile et patiente construction pour l’améliorer. Pour les chrétiens que nous sommes, l’Incarnation est l’aboutissement apocalyptique de l’eschatologie judaïque et nous savons n’y a pas eu de rupture politique ou monétaire à cette occasion : Saint Paul est très clair à ce sujet. Une transformation profonde a eu lieu sans que les institutions n’aient été remises en question, elle est si profonde que nous n’avons toujours pas fini de lire les témoignages évangéliques et de les comprendre. Avant d’envisager du nouveau, c’est donc à cette tâche prioritaire que nous devons nous atteler ; nous verrions alors que la nouveauté est déjà là, et qu’elle attendait seulement que nous la découvrions.

En conclusion, et pour ne pas laisser croire que je développe une énième théorie du complot dans ces lignes, précisons que les « cartels » occultes dont il a été question sont bien réels, mais en renouvellement constant. Ainsi, après avoir plébiscité le bitcoin, Musk défend désormais le kekius maximus et Trump, le dogecoin.Washington se met à ressembler de plus en plus à Las Vegas ! Que le meilleur gagne et malheur aux vaincus ! Dûment informés par Shakespeare, on peut se demander si le projet libertarien consistant à établir des monopoles vertueux est déjà en train de s’effondrer, occupé à se « dévorer lui-même » sitôt mis en selle.

On remarquera également, sur le symbole du bitcoin en particulier, la double barre traditionnelle qui rappelle les cornes des bovins, également reprise sur la plupart des symboles monétaires : c’est l’animal objet du sacrifice et l’étalon de valeur aux temps d’Homère. Rien de nouveau sous le soleil ! Ce retour vers des temps anciens a quelque chose de profondément lassant… Nous faudra-t-il encore une fois attendre patiemment que Satan expulse Satan ?

Mais cette fois-ci, les dégâts occasionnés risquent d’être d’une ampleur inédite, et c’est précisément pour cette raison que Girard voyait l’apocalypse au présent, en citant Hölderlin : « Mais là où il y a danger, croît aussi ce qui sauve. » Aussi, gardons-nous de condamner sans appel les aspirations libertariennes, car nul ne peut dire si elles obéissent ou non à une nécessité historique. Pour saisir l’actualité, l’hypothèse eschatologique ne suffit pas, et personne ne peut se prévaloir de la pensée de René Girard pour qualifier, en bien ou en mal, ce qui est en train de se produire sous nos yeux ébahis. Surtout, nul ne peut prévoir l’avenir : la seule certitude, c’est qu’il est entre nos mains.

Concernant le versant religieux du projet libertarien, la plus grande confusion règne entre le catholicisme girardien de Peter Thiel ou de Daniel Vance, la vision du monde d’Elon Musk, marquée par l’auteur de science-fiction Philippe K. Dick,ou encore celle de la plupart des évangélistes qui voient en Trump l’élu de Dieu, en Netanyahou un nouveau roi David – ou inversement. Ceux-là prônent la reconstruction du Temple de Jérusalem, alors que ce prétendu « signe tangible de la parousie » este n contradiction flagrante avec le texte même de l’Apocalypse, à propos de la Jérusalem céleste : « De temple, je n’en vis point en elle ; c’est que le Seigneur, le Dieu Maître-de-tout, est son temple, ainsi que l’Agneau. » (Ap.22, 21).

La diversité des projets en cours, la complexité du monde et la profondeur préhistorique de la culture humaine nous invitent à prendre nos distances avec les aprioris hérités de l’histoire européenne,mais à rester attentif à tout ce qui détournerait les voies ambitieuses du libertarisme conquérant vers le précipice. Croire, avec les promoteurs des cryptomonnaies, que nous pouvons nous fier au pilotage automatique des algorithmes, à la sureté d’une blockchain, tout en se passant du politique, cela reviendrait à reproduire la scène illustrée par le tableau de Brueghel l’ancien : La parabole des aveugles.


[1] Michel Eltchaninoff: « Donald Trump a été imaginé par Vladimir Poutine, puis patiemment forgé, modelé, poli, pour devenir sa créature. » (la lettre de philosophie magazine, 25 février 2025)

[2] Peter Thiel pense que la technologie est miraculeuse (De zéro à un, p.10), et que : « Les monopolistes créatifs [c.a.d. les GAFAM…] ne sont pas seulement bénéfiques à la société ; ce sont de puissants moteurs de son amélioration. » p.49

[3] « La mission des libertariens est de trouver un moyen d’échapper à la politique sous toutes ses formes. » Peter Thiel, cité par Quinn Slobodian : Le capitalisme de l’Apocalypse. Ou le rêve d’un monde sans démocratie, Seuil, 2025, p.11

[4] Arnaud Orain, Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (xvie-xxie siècle), Flammarion, 2025, place pour sa part le projet libertarien de parvenir à des situations de monopole dans la perspective historique du capitalisme. Ces deux essais sont publiés au moment où je rédige cet article, et recoupent son propos.

[5] Muray Philippe, Le xixe siècle à travers les âges, Gallimard, 1984, p.444

[6] René Girard, Shakespeare, les feux de l’envie, Grasset, 1990, p.201

[7] Shakespeare, Troïlus et Cressida, I, 3, 119-125, cité par Girard p.283

Les cryptomonnaies contre le sacrifice ? (Première partie)

Première partie : capitalisme et monopoles

Le procès des cryptomonnaies est largement engagé. On les accuse de contribuer au réchauffement climatique en nécessitant une quantité d’énergie considérable pour réaliser le « minage » : à lui seul, le bitcoin dépense en électricité environ 165 Twh/an, utilise 1650 milliards de litres d’eau, 2,9 millions de dispositifs informatiques dédiés, et produit 96 millions de tonnes de CO2 dans le but de générer et de contrôler la technologie de la blockchain [1]. On les accuse également d’être des « pyramides de Ponzi », ce qui n’est pas tout à fait exact, car le système de Ponzi – dernièrement utilisé par Bernard Madoff – est destiné à s’écrouler ; cette fatalité est inscrite dans sa logique et ses initiateurs le savent parfaitement. Or il semble que cela ne soit pas le cas pour ces monnaies privées.

En interrogeant cette double accusation, on peut se demander si les cryptomonnaies participent d’une logique équivalente au sacrifice. Les victimes seraient dans ce cas plurielles : ceux qui pâtissent du changement climatique d’un côté et les investisseurs ruinés de l’autre. Mais si le sacrifice tue une seule victime pour que vive la communauté, faut-il tuer la communauté pour que vive la crypto-monnaie qui parviendra à s’imposer ? Ce serait parfaitement absurde. Prise un instant au sérieux, cette inversion structurelle permet-elle d’affirmer que les cryptomonnaies agissent à l’encontre de la logique sacrificielle, qui tend à préserver la vie de tous au détriment d’un tiers exclu ? Rappelons ici que ce tiers est, à l’origine, un être humain appelé à se métamorphoser en une série d’objets de plus en plus anodins, au fur et à mesure d’un processus continu de substitution qui aboutit à la monnaie : c’est l’hypothèse que je défends, en accord avec René Girard, dans Racines sacrificielles de la monnaie.

Si le premier chef d’accusation est indéniable – car prétendre que les cryptomonnaies sont « dématérialisées » relève d’une illusion ou d’un déni – le second invite à réfléchir. Le système de la cryptomonnaie se différencie du système de Ponzi, car il est conçu pour s’établir durablement, et si ses créateurs ont certainement eu l’intention de s’enrichir – et on peut penser qu’ils y ont réussi – ce motif recouvre une plus grande ambition, qui engage l’ensemble de l’humanité. La disparition mystérieuse du créateur du bitcoin (Satoshi Nakamoto) – mais ce nom désigne probablement un groupe de personnes – laisse supposer que ce cartel agit de façon similaire aux cartels de collectionneurs d’« art contemporain » (AC [2]):

« À partir de 2008, la partie la plus haute du marché de l’AC se perfectionne encore et devient aussi une monnaie. C’est un nouveau service qu’offre l’AC, réservé au très haut marché. La valeur d’une pièce d’AC se décide arbitrairement dans un réseau fermé et discret de collectionneurs. Toute « œuvre d’AC », pour accéder à une « valeur faciale », doit cependant avoir en garantie des œuvres identiques placées dans des lieux prestigieux, musée, monument, médias, collections d’hommes célèbres. Cela explique pourquoi le très haut AC est toujours sériel [3]. »

Pour éviter les effets de bulle et de crash, ces « réseaux fermés et discrets » décident de conserver une partie significative des objets à promouvoir, quelle que soit l’ampleur des fluctuations sur le marché. Leurs membres n’agissent donc pas comme de vulgaires spéculateurs ; tout en sachant qu’il s’agit d’une bulle, ceux-là achètent ces produits afin de s’en débarrasser juste avant le crash [4]. Ces réseaux veulent au contraire sécuriser les produits qu’ils ont créés de toutes pièces. Il s’agit d’imposer une idéologie à travers des artistes choisis, qui agissent comme des propagandistes ; il en va de même pour les cryptomonnaies. Les créateurs du bitcoin et les collectionneurs d’AC sont convenu de ne vendre qu’après accord de tous les membres du cartel, afin de ne pas se mettre mutuellement en difficulté, et surtout pour éviter le crash : la perte brutale de la valeur de ces monnaies privées. En pratique, ils s’autorisent à échanger une petite partie en devises, pour la racheter ensuite lorsque l’objet atteint son prix le plus bas.

Le cartel du bitcoin conserverait ainsi une base de sécurité correspondant à 40% de l’ensemble, ce qui aurait permis d’assurer la pérennité de ces monnaies privées sur un marché hautement spéculatif, et ce en l’absence de toute garantie. Les États observent le phénomène avec intérêt : rappelons ici que la monnaie souveraine ne repose sur aucune autre garantie que celle de l’instance politique émettrice, qui dépend, dans les pays démocratiques, du suffrage universel. Le parallèle mimétique entre suffrage et spéculation est ici du plus haut intérêt. Pour tous ceux qui aspirent à transformer les États en entreprises, considérant que le modèle entrepreneurial s’avère plus efficace que le modèle démocratique, il va de soi que la monnaie souveraine doit laisser place à une monnaie privée, et les cryptomonnaies sont élaborées dans ce but.

Je ne m’étendrai pas plus avant ici sur le marché d’un prétendu « art contemporain », car il y aurait beaucoup trop à dire, mais la comparaison donne des résultats intéressants, comme le lancement des NFT (« Non-Fungible Token », jetons non fongibles) : il s’agit d’œuvres (des logos composés de quelques pixels) dont la diffusion sur le réseau internet est calquée sur le « système cryptomonnaie ».

Les créateurs de ces monnaies privées sont récemment parvenus au sommet du pouvoir politique aux Etats-Unis [5], où ils ont toujours été encouragés ; mais Poutine aussi encourage désormais ouvertement le « minage » du bitcoin dans son pays. Les monnaies privées sont la matérialisation d’un phénomène purement spéculatif, qui relève par conséquent du comportement mimétique des investisseurs, mais il ne faudrait pas croire pour autant qu’elles reposent sur un vide conceptuel [6] : elles fondent leur légitimité sur la pensée de Friedrich Hayek. Le célèbre économiste avait théorisé la disparition programmée de tout service public et de l’État, et la privatisation de la monnaie [7]. Pensée apparemment contradictoire, puisqu’elle prône à la fois la libre concurrence et la nécessaire apparition de monopoles ; dans un tel modèle, les acteurs finiraient par s’orienter de façon unanime sur la monnaie privée qui se révèlera la plus stable, et donc la plus sûre. Les cryptomonnaies semblent donc rassembler à la fois les caractéristiques de la « crise mimétique » girardienne – cet état d’indifférenciation et de concurrence généralisée – et sa résolution par polarisation sur un objet unique. Dans l’ordre économique, cet objet particulier, c’est la monnaie.

Par conséquent, les cryptomonnaies sont-elles de « vraies monnaies » ? Aglietta et Orléan ont circonscrit ce phénomène mimétique de polarisation, qui serait toujours en cours pour définir la monnaie. À la différence de leurs analyses, je considère qu’il a eu lieu une bonne fois pour toutes à l’origine de notre espèce : c’est le sacrifice fondateur, mis à jour par Girard à travers le mythe. Le sacrifice originel réalise et exprime l’émergence simultanée de la valeur (le premier dieu) et de son support monétaire (cette part de viande partagée lors du repas anthropophage), mais aussi de la loi, du langage, de l’ensemble des usages sociaux et des rituels. Aglietta et Orléan estiment que cette polarisation se reproduit en permanence, que la monnaie est sans cesse remise en question à travers les rivalités mimétiques, car tous les acteurs économiques sont à la recherche de la « vraie valeur » en imitant leurs semblables : c’est la fameuse métaphore dite « du concours de beauté » (Keynes). Leur hypothèse admet donc implicitement la possibilité pour les cryptomonnaies (« monnaies privées ») d’accéder au statut de véritables monnaies (« monnaies souveraines »), à partir du moment seulement où elles auront réussi à remplacer les monnaies nationales. Mais il faut bien se rendre compte que cet avènement signifie la fin des nations ou des communautés nationales (telles que l’Europe), émettrices de monnaie souveraine.

Tel semble bien être le projet auquel souscrivent les théoriciens et les entrepreneurs libertariens [8] comme Elon Musk, Daniel Vance et Peter Thiel. Cela doit nous interroger tout particulièrement, puisque ces deux derniers disent s’inspirer directement de la pensée « apocalytique » de René Girard. Nous ne pouvons donc pas traiter à la légère une telle entreprise, non seulement en raison de ses effets destructeurs – à moins qu’il ne s’agisse de la « destruction créatrice » chère à Joseph Schumpeter – mais aussi par respect pour la pensée de René Girard lui-même. Il estimait pour sa part que nous étions en train d’assister à l’accouchement, « dans les larmes et la douleur », d’une civilisation mondiale. Ce qui se produit actuellement dans le monde, et pas seulement aux Etats-Unis, correspond-il à cet avènement ? La mondialisation implique-t-elle l’obsolescence programmée des nations et de leurs monnaies respectives ? Faut-il donner raison à des théoriciens tels que Hayek, Orléan et Aglietta, Thiel… qui se rejoindraient, au-delà des oppositions politiques, pour reconnaître dans les crypto-monnaies une monnaie « post-apocalyptique » en devenir ? Je tenterai d’approfondir cette question dans la deuxième partie de cet article.


[1] Delahaye, Jean-Paul. «Bitcoin : une consommation électrique comparable à celle de la Pologne», polytechnique-insight.com, 30 octobre 2024.

[2] « Sigle conçu par Christine Sourgins dans Les Mirages de l’Art contemporain afin de ne pas confondre l’art contemporain avec tout l’art d’aujourd’hui et d’en souligner l’aspect idéologique spécifiquement conceptuel » Aude de Kerros, L’Imposture de l’art contemporain, Eyrolles, 2016 p.13

[3] Ibid. p.95

[4] Un des premiers Rothschild aurait déclaré (selon Alain Minc) : « Je me suis enrichi à force de vendre trop tôt ».

[5] Voir : Cryptomonnaies : Donald Trump octroie une « réserve stratégique de bitcoins » aux Etats-Unis.(Le Monde du 07 mars 2025).

[6] Vide conceptuel tout relatif, puisque la théorie mimétique consiste précisément à lui « donner corps », mais ce faisant, elle en révèle les fondements ; ces « choses cachées depuis la fondation du monde » reposent sur le mensonge sacrificiel. Ce paradoxe est bien connu des lecteurs de Girard.

[7] Friedrich Hayek, The Denationalization of money, London Institute of economic affairs, 1976.

[8] « Libertarien » se décline en : transhumanisme, extropianisme, singularisme, cosmisme, rationalisme, altruisme efficace, long-termisme (selon Torres, cité par Anne-Sophie Moreau, Philosophie Magazine, Février 2025, p.24) mais aussi anarcho-capitalisme ou capitalisme de la finitude : c’est donc en pleine conscience de l’imprécision de ce terme englobant que je me résous à l’employer malgré tout, car il semble convenir à ceux qui s’en réclament.

Fin de la tragédie ou sa résurgence ?

La leçon inaugurale de Wajdi Mouawad au Collège de France prononcée le 6 février 2025, visible sur YouTube,

intitulée L’ombre en soi qui écrit, doit nous interpeller.

Le dramaturge libano-canadien, mondialement reconnu, dresse une espèce de bilan du monde, bilan brillant et terrifiant à la fois. Sa « thèse » revient, dans ses grandes lignes, à faire le constat que les Occidentaux ont perdu le goût de la tragédie, ils ne la comprennent plus, et cela est devenu criant depuis la deuxième moitié du vingtième siècle. Wajdi Mouawad n’est pas le premier à s’en apercevoir. René Girard nous a suffisamment éclairés sur ce phénomène irréversible.

La Shoah, de ce point de vue, est révélatrice, comme un point de bascule. Theodor W. Adorno avait admis qu’après la Shoah, comme tragédie suprême et négation de la civilisation elle-même, l’écriture devenait impossible. « Il ne peut y avoir de poésie après Auschwitz ».

Pourtant, les massacres n’ont pas disparu : les Khmers rouges, le Rwanda, aujourd’hui Gaza et l’Ukraine. Comme si nous ne pouvions plus sortir de notre sidération (le mot est devenu « viral »).

Les conséquences de cette catastrophe sont multiples et même, elles se renouvellent sans arrêt. Pour Mouawad, la plus grave est celle du repli des Occidentaux sur eux-mêmes, l’hypertrophie de leur moi-je, l’individualisme souverain, la fermeture au monde et aux autres, avec comme en apothéose, la récente déflagration égoïste des libertariens : plus de censure, je suis libre, je n’ai de compte à rendre à personne. Cet aveuglement volontaire est comme un réflexe contre l’état du monde que nous avons nous-mêmes produit et qui nous fait peur : pollution, injustice, famines, guerres, etc. Enfermés dans notre bulle, nous ne voulons plus rien savoir. L’éducation a-t-elle encore un sens ?

« L’époque moderne a commencé par une soudaine, une inexplicable éclipse de la transcendance », déclarait Hannah Arendt, dans La crise de la culture. La « crise de l’Occident » ‒ et avec lui, du reste du monde, progressivement ‒ ressemble à une inexplicable désaffection des humains devant leurs responsabilités. Cette seconde éclipse n’est pas rassurante.

Dans son tableau désespéré de l’espèce humaine, Mouawad en vient à se demander si le sacrifice, qu’il appelle « le sang », n’est pas l’ultime recours à notre effondrement collectif, comme la précipitation de Gribouille vers les abris. D’où, à ses yeux, une nécessaire réhabilitation de la tragédie, et pour donner consistance à sa « thèse », il termine sa lecture publique en se barbouillant la figure de son propre sang, manifestant par là comme le sursaut du poète face à la barbarie.

Hélas, sa « sortie de crise » est à peu près équivalente à la non sortie de crise des Occidentaux réfugiés dans leur égoïsme. Son « acte sanglant » est une exaltation de son moi spectaculaire, alors qu’il le définit comme absolument « intime », presque hermétique. Cette « ombre en soi qui écrit »ressemble tristement à un aveuglement.

Son aveuglement, Wajdi Mouawad en est conscient, est comparable à un trou noir astronomique dans lequel la lumière est piégée. Pour nous, ce trou noir nous rappelle ce que René Girard a nommé la méconnaissance. Comment gère-t-on sa méconnaissance ? Comment vit-on quand la violence a été révélée pour ce qu’elle est : un sacrifice inutile. Comment sort-on de l’abri de Gribouille ?

Y a-t-il une possibilité d’issue tragique à notre tragédie universelle ? La tragédie peut-elle encore avoir un sens ? Jean Giraudoux, dans sa tragédie Électre, conclut :

LA FEMME NARSÈS

Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?

ÉLECTRE

Demande au mendiant. Il le sait.

LE MENDIANT

Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore.

Sommes-nous seulement capables de faire se lever le moindre soleil ?

Mais qui sont ces gens ?

Sérieusement. Quel était le sens de cette étrange rencontre avec Zelensky dans  le Bureau ovale ? Est-ce ainsi que se déroulent les rencontres diplomatiques ? Reprocher au méchant petit garçon de ne pas être assez reconnaissant. De n’avoir pas encore dit merci ! Mais de quoi parlons-nous ? d’affaires d’État ? L’enjeu n’est-il pas, pour les États-Unis, un accord commercial d’une valeur de plusieurs milliards de dollars ? Pour l’Ukraine, d’une aide militaire indispensable et de garanties de sécurité face à un adversaire puissant et acharné ? Non ! Parlons politesse. « Vous manquez vraiment de reconnaissance. Après tout ce que nous avons fait pour vous – d’ailleurs ce n’était pas très bien car ce fut fait par le précédent qui n’a jamais rien compris à rien – mais quand même toute l’aide que nous vous avons donnée, avez-vous dit « merci » ne serait-ce qu’une fois !!? »

Quel était le but de cette humiliation publique ? Pourquoi faire venir Zelensky à la Maison blanche ? Pour signer un accord ? Mais de cet accord Trump n’a nullement besoin. Poutine lui a publiquement promis l’accès aux métaux rares qu’il convoite et une grande partie de ceux-ci sont dans les territoires occupés par la Russie. Alors à quoi rime toute cette mise en scène ? Pourquoi faire avaler aux Ukrainiens un accord dicté sous contrainte et sans justification ? Et cela, après qu’ils l’aient rejeté sous sa forme originelle, pour tenter de le négocier à nouveau. Était-ce pour voir jusqu’où ils étaient prêts à s’abaisser pour recevoir une aide indispensable? Apparemment ils n’étaient pas prêts à s’abaisser suffisamment. « Comment osez-vous venir ici pour discuter publiquement de nos politiques ! » lui a jeté brulement Vance. De quoi s’agissait-il exactement, quel crime lui reprochait-on ? Zelensky voulait parler des garanties de sécurité avant de signer l’accord, alors que la position américaine était : « Signe, on discutera ensuite ».

Pourquoi cette réunion était-elle publique? Il y avait là quelques politiciens choisis et surtout les médias qui rediffusaient la scène. Zelensky était invité à reconnaître publiquement son incapacité à survivre sans le soutien des États-Unis. Il fallait qu’il s’humilie en abandonnant toutes garanties de sécurité, qu’il accepte de faire une confiance aveugle à celui qui ne serait son protecteur qu’à ce prix. Ce qu’il a refusé de faire. Quel était le but de l’humiliation publique de Zelensky qui s’ensuivit ? L’humilier publiquement rien d’autre. C’était déjà le sens du traité qu’on lui imposait, dont le seul but était qu’il s’humilie publiquement, qu’il reconnaisse la grandeur et surtout son entière dépendance envers Trump qui allait l’aider (ou pas) par pure générosité. C’est-à-dire comme un maître tout-puissant.

Pourquoi ? Tout simplement parce que Zelensky est un héros mondial. Un phare. Un exemple de courage et de rectitude morale qu’admirent tous les hommes et les femmes politiques d’Europe, d’Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande ou du Royaume-Uni. C’est-à-dire de tous les pays qui comptent pour Trump et que pour cette raison même, il déteste. Il fallait détruire l’image grandiose de ce petit morveux. Car qui est Trump ? Le président des États-Unis? Un vulgaire homme d’affaires, sans classe et sans culture, dont se moquent tous les politiciens des démocraties occidentales. Ils rient de lui dans son dos. Il ne peut pas discuter d’égal à égal avec eux, car il n’est rien. C’est pourquoi il les a humiliés, de même que l’Ukraine, une première fois, en disant qu’ils n’avaient rien à faire à la table de discussion avec la Russie.

Il fallait maintenant que le médiocre acteur comique qu’ils célèbrent comme un héros reconnaisse qu’il n’est rien ni personne, et qu’il ne peut survivre sans Trump. Et comme il a refusé de le faire, refusé de signer les yeux fermés, alors qu’on le lui avait bien dit, on lui a montré qu’il n’était rien. On a fait voir au monde entier qu’il n’est pas le représentant d’une nation, mais un petit garçon ingrat et mal élevé, dont le pays est déjà en partie occupé par la Russie. Un moins que rien qui n’a réussi à s’accrocher à ce qui reste de son pays que parce que ce vieux fou de Joe l’a bêtement aidé. Et Trump de se féliciter à la fin de la rencontre : « Cela va faire de l’excellente télévision ! »

Trump est le plus parfait héros mimétique. Il ne vit que dans les yeux des autres. Il n’existe que par l’image de lui qu’ils réfléchissent. Bouc émissaire de tous les maux de la planète sur qui nous sommes trop heureux de rejeter la responsabilité de tous nos échecs. C’est avec un savoir-faire sans faille que Trump dès le début s’est offert comme la cible de nos ressentiments. Depuis la crise climatique, en passant par l’inégalité économique croissante, jusqu’aux conflits d’Ukraine et de Gaza, dans tous les cas il s’est placé là où convergent tous les regards. Il s’est donné à la fois comme la solution universelle et le méchant par excellence. Exécré par les uns, divinisé par les autres, Trump, source de tous les biens et de tous les maux, cumule les deux vertus opposées de la victime émissaire.

Il suffirait que nous regardions ailleurs pour qu’il disparaisse comme une baudruche qui se dégonfle, mais cela supposerait que nous soyons prêts à voir le monde tel qu’il est, ou à dire la vérité, ce que nul ne veut vraiment faire. Pour l’instant, il est encore trop utile. La haine qu’il accumule sur lui est par trop libératrice. Son projet grotesque et monstrueux pour Gaza a d’un coup presque fait disparaître du discours public la guerre elle-même, son origine et son développement. Et tous ceux qui hésitaient à critiquer Israël alors qu’ils désapprouvaient la destruction systématique de Gaza ont trouvé enfin un libre objet d’opprobre. Et maintenant, quoi qu’il arrive en Ukraine, ce sera la faute de Trump.

Il nous permet de penser soit qu’un monde sans lui sera à peu près en ordre, soit qu’il le deviendra bientôt par lui. Ce réconfort est tel que ni les uns ni les autres ne changeront d’avis. Celui qui se donne ainsi comme un modèle au centre de l’attention de tous n’est pas lui-même sans médiateur. Son médiateur interne fut Obama, puis ce fut surtout, et c’est toujours jusqu’à un certain point, Joe Biden. L’homme qui a gagné les élections contre lui. Disparu, rejeté par son parti qui en fait le bouc émissaire de son échec, restent les accomplissements de Biden qu’il convient d’effacer. Ce que de nombreux décrets se sont immédiatement chargé de faire. En politique étrangère aussi, il fallait plus que rompre, il faudra proprement faire disparaître tout ce qu’il a fait.

Pendant toute la durée de la guerre, Biden a fourni à Israël une aide militaire sans précédent et s’est par là rendu complice de la destruction systématique de Gaza. Comment peut-on effacer cet effacement, anéantir cet anéantissement? En construisant là où l’autre a détruit et en transformant la guerre qu’il a soutenue en une magnifique occasion de faire des affaires. Pour l’Ukraine, la situation, nous l’avons vu, est plus compliquée, d’autant plus qu’elle concerne au premier chef le médiateur externe de Trump : Poutine.

Trump n’est ni l’agent, ni l’allié de Poutine : le président russe est son modèle, son médiateur. Trump désire ce que ce modèle désire. Être l’homme fort de son pays, celui que tous écoutent et à qui tous obéissent. Le mépris de Poutine pour le droit et l’ordre international n’est pas, selon Trump, un signe de faiblesse, mais un admirable témoignage de sa force. En envahissant l’Ukraine Poutine a simplement privilégié les intérêts de son pays. Russia first ! Il n’y a là rien à critiquer, c’est comme cela qu’il faut faire et c’est très exactement le programme de Trump. America first ! Quand le maître et le disciple entreront-ils en conflit? Il faut encore qu’ils se rapprochent un peu. Poutine reste transcendant. Plus brutal et audacieux. Il demeure un modèle et n’est pas encore tout à fait un rival.

Conversion de Georges Bernanos

Est désormais en ligne la conférence donnée par Jean Nayrolles le 24 février dernier,  » De Charlot à Chaplin ; sur les traces d’une conversion cinématographique »

https://www.rene-girard.fr/chaplin-conference-jean-nayrolles

De conversion, et de conversion dans une acception giaradienne, il sera à nouveau question dans la prochaine conférence Zoom organisée par l’Association Recherches Mimétiques le 4 avril prochain à 19 heures.

Elle sera donnée par Maxime Morin, doctorant à l’Université de Lille et auteur de l’ouvrage « Georges Bernanos et la révolution des consciences » (février 2025, 128 pages, aux éditions Le Passager clandestin).

En voici la présentation.

« La tradition critique s’accorde à dire de l’œuvre de Georges Bernanos (1888-1948) qu’elle peut être divisée en deux parties. On considère le tout début de la rédaction du Journal d’un curé de campagne, à la Noël 1934, comme l’événement inaugural de cette division – division qui sépare certes l’œuvre elle-même, mais qui sépare aussi – et surtout – la propre subjectivité de son auteur. Aussi faut-il bien appeler révélation, ou peut-être et plus radicalement encore conversion,  l’événement de cette division interne. 

À la lumière de l’œuvre de René Girard, et plus particulièrement de son essai sur Dostoïevski, nous proposons de relire la bipartition de l’œuvre et de la subjectivité bernanosiennes à nouveaux frais. Pour ce faire, nous formulerons l’hypothèse que Georges Bernanos est un auteur converti, à condition que l’on s’attèle à élucider le concept de conversion en son entente girardienne. »

Voici le lien pour suivre cette conférence :

René Girard peut-il être récupéré ?

Pour un chroniqueur régulier de l’Émissaire, la récupération de la pensée de René Girard par la nouvelle droite américaine pose question, pour dire le moins. J.D. Vance, le vice-président, déclare que sa conversion au catholicisme en 2019 doit tout à sa découverte de l’œuvre de Girard1. On s’interroge sur le sens que M. Vance donne à une « conversion au catholicisme », et plus particulièrement à la dimension anti-sacrificielle de cette religion mise en exergue par René Girard, lorsqu’on constate le recours systématique de l’administration Trump à l’accusation d’innocents, les migrants illégaux qui sont qualifiés de criminels, les ukrainiens accusés d’être responsables de la guerre d’agression qu’ils subissent depuis trois ans et plus, jusqu’aux européens accusés par M. Vance de brader leurs valeurs démocratiques. Plus que des provocations gratuites, on reconnaît aisément l’inversion sacrificielle entre le bourreau et sa victime. Le régime Trump II est une grossière tentative de rétablir les antiques mensonges mythologiques.

Dans cet article, je vais tenter de montrer que cette démarche s’intègre dans un combat existentiel qui pourrait bien être au cœur de l’idéologie MAGA.

Partons de la principale contradiction interne du trumpisme : la cohabitation improbable entre l’anarchie la plus radicale, la destruction de l’État, la liberté d’expression érigée en valeur suprême, et le retour à un ordre moral rigide (dont Vance est sans doute un des plus farouches partisans). On admettra qu’il y a là une contradiction majeure.

L’ordre moral est vu comme une solution à la crise morale dont sont accusés les progressistes : éclatement de la famille et de ses valeurs, recours abusif à l’avortement, combats LGBTQ+, victimisation à outrance, hégémonie du politiquement correct…

L’autoritarisme est vu comme la solution à la paralysie de l’État, dont est accusée la démocratie : budget hors de contrôle, réactions frileuses aux crises extérieures vues comme des aveux de faiblesse, culture du compromis qui interdit toute politique volontariste.

Revenons à notre sujet : la récupération de la pensée de Girard au prétexte que celle-ci a su mettre au jour le rôle fondamental du mécanisme victimaire dans la genèse et la sauvegarde des sociétés. Le problème, c’est que Vance ne retient de cette pensée que le risque d’embrasement généralisé consécutif à l’affaiblissement des mécanismes régulateurs de la violence, et il a fait de Girard l’inspirateur d’un traditionalisme moderne qui est en réalité le sien : pour éviter le chaos et la destruction, il faut à tout prix rétablir des structures solides, fût-ce au prix de l’humanisme et de la démocratie. La fin justifie les moyens, et la fin est, dans ce cas, purement négative : il s’agit d’éviter le chaos et la destruction. L’enjeu est existentiel2.

Girard n’a jamais préconisé un repli sur les positions stables du passé ; il montre au contraire l’inanité de telles réactions. A partir du moment où le mécanisme sacrificiel est exposé, il perd toute efficacité, ce qui fait de l’apocalypse girardienne un phénomène irréversible. Les tentatives modernes de rétablir un ordre sacrificiel sont vouées à une surenchère sanglante, comme le montrent les génocides du XXe siècle.

Pourtant, le diagnostic du trumpisme est globalement correct. L’Amérique de Biden et consorts est décadente, prisonnière d’une dynamique d’effondrement.

Dans le domaine économique d’abord : l’incapacité à juguler le déficit du budget promet à relativement court terme un défaut de paiement, la disparition du dollar comme monnaie de référence, et autres conséquences en cascade. Bref, la disparition de la grande puissance USA. Le libre-échange considéré comme un principe sacré s’est retourné contre son principal promoteur et a conduit à la désindustrialisation du pays au profit de la Chine et des pays émergents (Mexique), une des causes de cette faillite annoncée de l’État américain. En ce sens, la politique de Trump II est parfaitement cohérente et pourrait même être qualifiée de vertueuse. Une majorité des décrets présidentiels pris dans l’urgence des premiers jours de son mandat vont dans le sens très pragmatique d’un équilibrage des comptes : taxes à l’importation qui doivent conduire à la réindustrialisation du pays et au rééquilibrage de la balance commerciale, réduction drastique des dépenses de l’État au risque du chaos administratif, pressions sur les alliés pour qu’ils paient leur part dans les initiatives communes (Otan, soutien à l’Ukraine, aide au développement…).

Quant à la méthode, cette rhétorique de diabolisation, ce langage outrancier, ouvertement sacrificiel, elle s’explique par la nécessité d’appuyer une telle politique sur le plébiscite d’une large base populaire. Trump et son équipe ont bien compris le parti qu’ils pouvaient tirer de la compréhension et de l’utilisation de la rivalité mimétique et du mécanisme victimaire, particulièrement en temps de crise.

Dans le domaine identitaire ensuite. Le progressisme, dont on regroupe les plus farouches partisans sous le terme de woke, a conduit au délitement des structures sociales traditionnelles : la famille, les communautés religieuses (un des piliers sociétaux aux USA), la patrie. Là encore, une valeur première de l’Amérique, la liberté, s’est retournée contre elle en se transformant en relativisme moral, en individualisme forcené qui interdit de facto la constitution de communautés soudées.

Un troisième marqueur culturel vient compléter le sombre tableau : le culte de l’argent, qui n’a fait que se renforcer, conduit à terme à une société dans laquelle les relations humaines sont tarifées, une société cynique et indifférente à l’autre, toujours plus ou moins vu comme un agent de l’enrichissement personnel3.

Le cocktail est explosif et l’effondrement de tout le système n’est plus de l’ordre de l’hypothèse. Le mouvement MAGA peut être vu comme un sursaut existentiel face à cette crise.

Constatons le dilemme de l’Amérique, qui sera très bientôt le nôtre, parce que la crise qui menace l’Europe n’est, particularités culturelles mises à part, pas si différente. Nous avons le choix entre la peste et choléra. La peste, c’est le retour d’une extrême-droite décomplexée dont l’idéologie présente trop de similitudes avec le fascisme pour notre tranquillité d’esprit. Cette dérive autoritariste est justifiée par le choléra : l’État progressiste est devenu impuissant à cause de son tropisme vertueux. Toute action, tout changement doit être soigneusement pesé pour être sûr de ne léser personne, de ne pas créer de nouvelles victimes sacrificielles. C’est le retour de bâton de la révélation de la violence des institutions humaines : la paralysie, la faiblesse, l’impuissance4. C’est ce phénomène, associé à la culture de l’initiative privée, qui explique la détestation de la démocratie moderne par la nouvelle droite américaine.

A tous points de vue, la démocratie et le progrès sont préférables à une résurgence du fascisme ou de ses avatars ; il suffit d’ouvrir un livre sur l’histoire du XXe siècle pour s’en convaincre. Malheureusement, le progressisme est en échec, c’est cela la crise existentielle que nous traversons. Avant de se réfugier dans une politique réactionnaire, il convient de s’interroger sur les raisons profondes de cet échec, ce que ne font ni les progressistes ni leurs adversaires. C’est à ce stade de l’analyse qu’il faut convoquer René Girard et l’anthropologie. Girard montre que l’effondrement simultané du rêve progressiste et des structures sociales ne peut être abordé par des analyses locales ou contemporaines ; il faut étendre le champ d’étude aussi bien géographiquement que dans le temps. Le sacrifice est en train de disparaître, et ce mécanisme régulateur définit toutes les institutions de l’histoire. Le phénomène s’apparente à un saut anthropologique majeur, voire inédit5. Girard place l’enjeu à un niveau autrement élevé que les considérations économicopolitiques ou sociopolitiques qui précèdent.

La crise que nous vivons est de nature apocalyptique, ce qui a trois significations :

1) Elle découle de la démythification du monde, la révélation des invisibles mécanismes de contrôle de la violence par le sacrifice.

2) Il en résulte la destruction des institutions, dont l’efficacité et le caractère rassembleur dépendent de la méconnaissance de ces mécanismes.

3) Le niveau de bouleversement, qui touche à notre être tant individuel que collectif, dépasse notre capacité à contrôler le phénomène ; nous ne pouvons que le subir.

La dimension apocalyptique de la crise seule peut résoudre le paradoxe du trumpisme que nous exposions au début de l’article, cette improbable rencontre entre l’anarchie la plus radicale et un ordre autoritariste et rigide. L’anarchie résulte directement du constat de l’échec de toutes les institutions ; elles deviennent haïssables dès que leur dimension sacrificielle est exposée. Cette haine est particulièrement sensible chez des personnalités comme Vance et Musk. Sans que la contradiction leur soit apparente, les mêmes reconnaissent la nécessité vitale de rétablir un ordre autoritaire, en particulier moral, pour éviter le chaos absolu.

Tout cela peut se résumer en un concept simple : une réaction panique à la fin d’un monde.

La reconnaissance de la nature apocalyptique de la crise condamne à l’avance toutes nos tentatives de l’éviter. Une réflexion vraiment chrétienne doit nous conduire à un tout autre positionnement. La crise aura lieu, le monde tel que nous le connaissons sera détruit, et ce n’est la faute de personne : c’était écrit depuis le début. Les vraies valeurs des trois religions monothéistes nous invitent plutôt à survivre à la période de chaos qui en résultera6, et pour cela il n’y a qu’une voie, comme le dit très clairement Girard : la conversion, le renoncement aux passions mimétiques. La douceur, l’humilité, la compassion, l’amour de l’autre. L’ordre moral prôné par Vance n’est qu’un indigeste et dangereux succédané à cette conversion des cœurs. Vance veut nous imposer la soumission à un ordre archaïque. L’Evangile nous invite à l’acte libre par excellence.

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1 Voir l’article de J.D. Vance How I Joined the Resistance, The Lamp, 2020 (en anglais).« Girard’s […] theory of mimetic rivalry […]spoke directly to some of the pressures I experienced at Yale. But it was his related theory of the scapegoat—and what it revealed about Christianity—that made me reconsider my faith.” https://thelampmagazine.com/blog/how-i-joined-the-resistance

2 C’était aussi le cas du nazisme dans sa rhétorique : Lebensraum, purification de la race, nouvel ordre moral basé sur la force, tout cela dérivait de la perception d’un danger existentiel qui aurait menacé la survie de l’Allemagne.

3 Par exemple, la résolution des conflits relationnels dans les tribunaux qui s’apparente souvent à de l’extorsion de fonds.

4 Voir l’article Sortir de la victimisation, https://emissaire.blog/2024/05/28/sortir-de-la-victimisation/

5 Comparable aux bouleversements anthropologiques tels que la maîtrise des outils, du feu, de l’agriculture et de l’élevage.

6 Je parle ici d’une survie spirituelle : ne pas céder à l’appel de la barbarie.

Trois petites réflexions autour des doubles et du marxisme

C’est dans la troisième partie d’Achever Clausewitz que René Girard et Benoît Chantre discutent la question du « Duel et (de la) réciprocité ». Petite surprise immédiate, cette section se trouve dans le premier sous-titre : « L’étonnante trinité » ; le stratège prussien nous fait passer à un trio qui pourrait contredire d’emblée le titre du chapitre. On comprend les complications qu’il y a toujours à définir un nombre ontologico-métaphysique pour la pensée de Girard. La question d’une épistémologie comme d’une ontologie girardiennes a été soulevé dans ce blogue et la discussion pourrait continuer ici, mais nous voulons rester sur deux des questions qui font le fondement de ce site : la politique et l’actualité. La discussion politique autour des acteurs sociaux reste aujourd’hui cruciale dans les possibles applications de la théorie mimétique à la réalité des événements actuels.

Alors, quelques questions peuvent se poser à propos de ce dualisme des acteurs sociaux et sur la réalité de la violence : est-ce possible seulement de nous défaire de cette configuration duale aussitôt nous approchons de la crise finale ? Pourrait-on penser en un système de doubles qui ferait une sorte d’équilibre capable de dissuader de la violence jusqu’au point de la rendre un pur effet et produit du hasard et non pas des capacités techniques humaines ? Par la suite, nous voudrions réhabiliter quelque peu la vision d’une dualité fondatrice en politique, surtout en temps démocratique, dualité de laquelle il semble vraiment difficile de sortir sans casser quelques œufs.

Nous commencerons par un auteur bolivien auquel nous avons déjà fait allusion dans un billet précédent : le sociologue d’Oruro, René Zavaleta Mercado (1938-1984). Au cours des années 70, pendant un séjour à l’université d’Oxford au Royaume Uni, cet écrivain bolivien se mit à travailler sur le problème de la théorie marxiste du pouvoir duel ou double pouvoir (surtout à partir des discussions sur la Révolution Russe entre Trotski et Lénine), tout en s’intéressant à Maritain (Zavaleta fait référence au philosophe catholique français dans au moins deux textes). Dans cette perspective, il se penche sur le moment qui vient juste après la Révolution Nationale de 1952 en Bolivie. Le gouvernement révolutionnaire du MNR (Mouvement Nationaliste Révolutionnaire) prit plusieurs mesures orientées vers les classes laborieuses : droit de vote universel, réforme agraire, nationalisation des mines, en essayant de garantir leur dû à ses alliés durant les journées de combat et comme part du programme du co-gouvernement (entre le parti petit-bourgeois MNR et la tout récemment créée COB, Centrale Ouvrière Bolivienne).

C’est à cause de cette situation et de la radicalisation des secteurs ouvriers, qu’une discussion s’instaura parmi la gauche bolivienne de l’époque pour savoir si la situation qui divisait l’État était comparable à la situation russe de 1917. Même si la réflexion ne conduit pas son auteur à autre chose qu’à percevoir les faiblesses du mouvement ouvrier, la question de la dualité des pouvoirs semble être encore importante pour penser la faiblesse de l’État en Bolivie, surtout en ce qui concerne sa capacité à contrôler tout le territoire et les groupes qui préservent leur autonomie vis-à-vis du pouvoir centrale.

Cette discussion autour du duel et des doubles ramène à des travaux autour du marxisme dans une perspective mimétique. En ce sens, nous voulons rendre un très humble hommage à Cesáreo Bandera, en invitant à la relecture de l’analyse qu’il fait de Marx dans son dernier chapitre de A sacred game. The role of the sacred in the genesis of modern literary fiction (1994). La comparaison de la description que fait Marx des substitutions et transformations capitalistes avec les passages sur la double substitution dans La Violence et le sacré, et chez Girard en général, est superbe et mémorable. Les intuitions de Bandera ne sont pas du tout incompatibles avec le point que montre Jean Nayrolles, au moment de l’analyse du Manifeste du Parti Communiste dans son livre Le Sacrifice imaginaire (2020) : « Mais cela ne peut se faire sans créer son adversaire. La parenté entre le ‘progressisme’ politique ainsi constitué et l’idéologie des avant-gardes artistiques depuis sa plus ancienne configuration à l’époque romantique, parenté qui affleure constamment dans l’histoire sans être jamais tout à fait explicitée, trouve ici son explication : l’un comme l’autre ont créé leur adversaire » (p. 131).

Les antagonismes de classes sont toujours aux fondements des phénomènes sociaux pour le marxisme, le double monstrueux qu’est toute bourgeoisie pour les classes laborieuses empêche de croire à une cohabitation pacifique des êtres humains, non sans casser les mêmes œufs que ceux du paragraphe ci-dessus. Cette situation d’antagonismes congénitaux n’est pas sans rappeler l’alternative terrible que présenta Jean-Pierre Dupuy dans une de ses dernières conférences : avoir à choisir entre la paix et la justice.

Pour finir, si la dualité dialectique des antagonismes sociaux et symboliques est à l’ordre du jour dans les analyses marxistes, il faut bien se tourner vers le présent pour voir combien les questions de classe et les questions idéologiques pèsent dans le factionnalisme binaire qui affecte le MAS, parti au gouvernement depuis 2021, avec cette fois-ci Luis Arce Catacora et non plus Evo Morales comme chef de l’exécutif. Le sang versé des innocents qui étaient en faveur de Morales en 2019, a produit une allégeance qui renforce celle qui existait auparavant et qui a donné à l’ex-président ses victoires électorales (2006, 2009 et 2014). Nous proposons une vision dans laquelle Arce est devenu chaque fois un double plus monstrueux pour Morales et les sentiments semblent être réciproques. La question que nous voulons poser ici en référence à tout ce que nous venons de dire  – et aussi en relation avec un très beau texte du philosophe américain aussi décédé en 2024, Fredric Jameson, à propos du pouvoir duel : Dual Power : American utopia and the universalarmy (édité par Slavoj Žižek, 2016) – est celle des raisons pour lesquelles le gouvernement de Luis Arce a permis un blocage pendant 24 jours (l’année dernière, en octobre et novembre) des mouvements sociaux qui soutiennent Morales. Est-ce qu’il s’agit d’une peur de la capacité de double pouvoir qu’a Morales dans son petit-État du Chapare ? Ou peut-être s’agit-il d’une préfiguration des mesures que le gouvernement Arce veut prendre face au pouvoir des trafiquants de drogue (toujours associés à Morales, mais aucune preuve) ? Peut-être ni l’armée ni la police boliviennes ne sont-elles vraiment capables de faire face au pouvoir qu’a Morales chez ses défendeurs, toujours prêts à sacrifier leurs vies pour lui ?

Pour conclure, compte tenu des influences de la théorie marxiste à un niveau global et de sa puissance explicative, non sans compatibilité avec la théorie mimétique, et en regardant l’apparente situation de double pouvoir dans la Bolivie d’aujourd’hui, il reste à nous demander si le monisme trinitaire d’un Girard théologien ne devrait pas faire toujours attention aux doubles sataniques que représentent tous ses rivaux au niveau même de la théorie ?

Localisation des blocages, image du journal Los Tiempos.

NB : la situation que nous décrivons dans la dernière partie de ce billet est en train de se dérouler maintenant et pourrait bien changer d’un jour à l’autre (Morales est sous un ordre d’arrestation depuis décembre). Nous espérons la compréhension des lecteurs au cas où il y aurait des changements entre le temps de rédaction du billet et le temps de sa publication.