
par Joël Hillion
La méconnaissance, cette notion si bien explicitée par René Girard, est la marque de notre refus de savoir. N’acceptant pas de se découvrir coupable, l’individu cache toute sa honte dans des mythes, des rites, ou par le truchement de « vrais » boucs émissaires.
Comment la méconnaissance résiste-t-elle à notre civilisation hyper informée, transparente, où plus rien n’a de secret pour personne, où Petite Poucette tient le monde dans sa main ? Eh bien, elle s’est métamorphosée. Elle est maintenant exploitée par des « faiseurs de vérités », les marchands de fake news et autres menteurs professionnels. Comment s’y prennent-ils ? Comment « fabriquent-ils » de la méconnaissance ?
Selon l’ONG CARE International, 80 % des situations humanitaires catastrophiques, notamment en Afrique, « passent sous les radars ». Le mariage de Jeff Bezos à Venise a « fait » des millions de vues sur les réseaux sociaux, tandis que la misère qui se répand en Centrafrique, par exemple, n’intéresse personne. Et moins un malheur est médiatique, moins l’aide se mobilise. Bien innocents sommes-nous, puisque nous ne savons pas… Cette dissimulation est de la méconnaissance en acte.
Ce constat n’est pourtant pas complètement vrai. Ce n’est pas tant que nous ne savons pas, c’est que nous sommes maintenus dans l’ignorance. Les fake news et autres post-vérités sont élaborées, entretenues par les Russes qui dépensent des millions de dollars pour nous « boucher la vue », tandis qu’ils continuent leur petit (immense) trafic en Afrique, ou ailleurs. Les méga-plateformes américaines de même, qui poussent à la diminution des aides aux miséreux. Tout se tient. Et pour comble d’hypocrisie, on appelle cela le soft power, le pouvoir « doux », comme s’il était innocent. Quelle violence, en réalité !
La merveilleuse révélation du Christ sur la Croix est totalement pervertie, et l’entretien de la méconnaissance est devenu un business lucratif. À l’image des libertariens américains qui ont sciemment inversé la théorie mimétique (et la révolution de la pensée chrétienne), le but recherché est dorénavant de faire que nous ne sachions pas. Il n’y a pas pire détournement du message chrétien. Mais comme tout le monde se moque du message chrétien, cela aussi « passe sous les radars ».
« Père, pardonne-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font », avait lancé Jésus sur la croix (Luc 23, 34), et nous étions censés avoir été pardonnés. Sommes-nous encore pardonnables maintenant que nous savons ? Notre conscience éclairée se cache vite sous les oripeaux du bla-bla médiatique. De toutes les inversions mauvaises opérées par le post-christianisme, l’entretien hypertrophique de la méconnaissance, délibérément mise en place par les Puissants, est une déformation colossale de la vérité. En tolérant ce « système », nous avons fait en sorte de ne jamais plus être pardonnés. Ne pas savoir ne signifiait pas être innocent. Cela signifiait que nous étions « éligibles » au pardon. Par une supercherie monstrueuse, nous estimons que nous n’avons plus à demander pardon, nous ne savons même plus de quoi. Y a-t-il des représentations plus effrayantes de l’Enfer ?
René Girard avait prévu que la conscience de plus en plus claire de l’innocence de la victime et, par ricochet, de la culpabilité des bourreaux, allait s’accompagner du déchaînement renforcé de la violence (c’est « la montée aux extrêmes »). Avait-il imaginé que ce phénomène allait être soutenu par le surarmement de la méconnaissance ? Il y a pourtant une certaine logique dans ce sursaut de la mauvaise conscience mise à mal. Les bourreaux se rebiffent.
Comme le rappelait Pierre-Yves Gomez, dans sa conférence du 13 février dernier, « l’innocence est morte puisque le tombeau est vide » !
En même temps, le déchaînement médiatique croissant ─ qui nous paraît encore presque inexplicable ─ se révèle en pleine lumière. Il ne s’agit pas d’un dégât collatéral du Progrès, mais d’une entreprise délibérée d’obscurantisme planétaire ! Ou d’« une mise en scène théâtrale qui aurait pour objet non plus la catharsis mais la disparition de toute catharsis », annonçait René Girard dans La Route antique des hommes pervers (1985). Plus de boucs émissaires, et à la place, une méconnaissance gonflée comme un cancer en phase terminale. Mais à mesure que la Révélation progresse, quand même, la méconnaissance ne nous protège plus de rien, et nous avons peur, face à nous-mêmes. « Ils connurent qu’ils étaient nus » (Genèse 3, 7). En termes moraux, traduisons : nous ne voulons plus être « délivrés du mal », nous avons choisi de nous en accommoder…