
par Jean-Louis Salasc
Les planches ci-dessus sont tirées du « Crabe aux pinces d’or ». La première édition en couleurs date de 1943. Tintin et Haddock, rescapés dans un canot de sauvetage, viennent de se faire mitrailler. Tintin réplique avec un pistolet ; il endommage l’hydravion, obligé d’amerrir. Tintin réussit à prendre le contrôle de la situation. Mais que faire des pilotes ?
La lecture girardienne de ces deux planches est immédiate. Le capitaine Haddock propose de jeter les deux hommes à la mer : autrement dit, il préconise la réciprocité violente. Œil pour œil, dent pour dent. Puisque les deux pilotes cherchaient à nous faire périr, abandonnons-les, sans secours, au milieu de l’océan.
Mais Tintin refuse d’entrer dans la réciprocité violente : « Justement, nous ne sommes pas des bandits, nous ». Il refuse, car il sait que rendre la monnaie de leur pièce aux deux malfrats ne ferait que transformer à leur tour le capitaine et Tintin lui-même en malfrats. Les rivaux, disait René Girard, finissent toujours par se ressembler.
A en croire l’actualité, les dirigeants en exercice ne semblent pas des lecteurs très attentifs des aventures de Tintin. Rien là de bien surprenant de la part des autocraties et autres théocraties. Mais le constat peut aussi toucher certains dirigeants de nos démocraties.
La démocratie n’est pas seulement le droit de mettre un bulletin de vote dans une urne de temps à autre. C’est aussi la pluralité des opinions, la possibilité de les publier sans risque, des débats de bonne foi, la recherche d’un équilibre des pouvoirs, le contrôle de ces pouvoirs (spécialement du pouvoir exécutif) et avant tout, le respect du droit. « Sans le droit, un gouvernement n’est rien d’autre qu’une bande de brigands » disait Saint Augustin (cité par Karl Jaspers).
Depuis quelque temps, les démocraties, en particulier leur parangon, les Etats-Unis, donnent les signes d’un certain relâchement à l’égard du droit. En 1990, George Bush a sollicité (et obtenu) un mandat de l’ONU pour refouler l’Irak hors du Koweït. En 2003, George W. Bush a sollicité à son tour un mandat, cette fois-ci pour envahir l’Irak et mettre fin au régime de Saddam Hussein ; il ne l’a pas obtenu, mais, passant outre, a mis en œuvre ses intentions. En juin 2025, Donald Trump a fait bombarder les sites nucléaires iraniens et le 28 février dernier, il entame à nouveau une campagne de bombardements sur l’Iran. Il n’a pas jugé utile de solliciter les moindres avis ni mandat de l’ONU. Le premier ministre espagnol et le président de la Finlande ont seuls condamné vigoureusement ce manque de respect du droit international. D’autres l’ont vaguement murmuré, tout en soutenant l’action de Donald Trump.
C’est seulement de la forme, me direz-vous. Il apparaît cependant que le recul du droit affecte également les actes. Les productions cinématographiques américaines nous rassasient à satiété de la phrase magique : « Vous avez droit à un procès équitable ». Ce fut le cas de Slobodan Milosevic, de 2001 à 2006 (date à laquelle il décéda de mort naturelle). Ce fut aussi le cas de Saddam Hussein, avec trois ans de procès au terme duquel il fut pendu. Mais ce ne fut pas le cas pour Qassem Soleimani, assassiné par un drone sur ordre de Donald Trump en 2020 ; ni tout récemment pour Ali Khamenei, par des frappes aériennes explicitement destinées à l’éliminer.
Il ne m’apparaît pas que l’assassinat de dirigeants étrangers fasse partie du droit international, ni du droit tout court où que ce soit. Certes, l’état de guerre autorise à tuer, mais uniquement les combattants. Et encore faut-il qu’une déclaration de guerre ait été prononcée ; le déshonneur d’avoir attaqué sans déclaration de guerre semble ne concerner que les Japonais de Pearl Harbour.
N’est-il pas stupéfiant d’entendre, dans les débats télévisés, les experts parler, sans la moindre gêne, de « frappes de décapitation » ? Espèrent-ils cacher, par la technicité de l’expression, l’illégalité de la chose ? Nous convaincre qu’il ne s’agit, au fond, que d’une option parmi d’autres ? Non, ce sont les gangsters qui assassinent leurs rivaux, pas les démocraties ; si elles le font, elles n’en sont plus.
Entrer dans la réciprocité violente nous rend semblable à ceux que nous combattons.
Il n’est pas question d’être complaisant avec l’Iran. Ses dirigeants ont commandité les meurtres, exécutés par Action Directe, de Georges Besse et du général Audran ; la tentative d’assassinat de Jean-Paul II. Le gouvernement iranien soutient, entre autres, le Hamas et le Hezbollah, des organisations terroristes. Mais les démocraties doivent agir en respectant leurs propres principes : « Justement, nous ne sommes pas des bandits, nous ».
Au même chapitre que les assassinats peuvent se ranger les enlèvements (Nicolas Maduro) et les sabotages (les « bipers » piégés). La propagande s’y inscrit également : un exemple mémorable est celui des armes de destruction massives de l’Irak ; alors que la démocratie est censée reposer sur la transparence et, sinon sur la vérité, du moins sur sa recherche sincère. Le vol fait partie du même répertoire : après avoir tenté divers habillages juridiques pour mettre la main sur les avoirs russes gelés en Europe, les dirigeants de l’Union Européenne ont fini par y renoncer (reste à savoir si c’est par respect du droit ou par crainte de représailles).
Assassinats, vols, pillages, rapts, mensonges, tromperies. Dans les démocraties, les dirigeants se sentent, si peu que ce soit, tenus de tenter de « justifier » le recours à ces méthodes étrangères à nos principes. Nombre d’arguments nous sont servis ; en fait, ils se ramènent à deux, l’un de nature technique, l’autre de nature éthique.
Le premier est que l’emploi de méthodes illégales, apanage des autocraties et théocraties, leur donnerait un avantage face aux démocraties ; celles-ci s’affaibliraient en restant dans le champ du droit. Mais cela conduit à une aporie : comment prétendre défendre le droit en s’en affranchissant ? Notre ami Tintin répond clairement à cette question. L’honneur des démocraties, c’est de lutter sans renoncer à ses propres principes, même si cela décuple les difficultés.
Le deuxième argument est de nature éthique : ceux vis-à-vis desquels les démocraties s’autorisent à agir en infraction au droit sont des « méchants ». A ce titre, ils ne méritent pas de bénéficier du respect du droit dont les démocraties se font le champion. La réponse est à nouveau tintino-girardienne : en imitant les méthodes de nos adversaires, nous devenons comme eux.
Par ailleurs, l’expérience montre à quel point le concept de « méchant » est d’une extraordinaire plasticité. Saddam Hussein fut d’abord un véritable ami des Etats-Unis, durant les huit ans de guerre entre l’Iran et l’Irak (1980-1988). C’était aussi le cas d’Oussama Ben Laden lorsqu’il s’agissait de chasser l’Union soviétique hors d’Afghanistan. Mouammar Kadhafi, d’abord « méchant » patenté (attentat de Lockerbie, attentat contre le vol 772 d’UTA), connut pendant les années 2000 un retour en grâce auprès des démocraties, avant de retrouver, en 2011, le statut de « méchant » qui justifia son élimination. L’actuel président de la Syrie, Ahmed al-Charaa, est reçu avec des poignées de main à la Maison blanche comme à l’Elysée ; sous le nom de guerre d’Abou Mohammed al-Joulani, il fut membre d’Al-Qaïda, fondateur d’al-Nosra et bras droit d’Abou Bakr al-Baghdadi, l’auto-proclamé « commandeur des musulmans » à l’origine de l’émergence de l’Etat islamique en Irak et en Syrie. Et puisque de l’Iran il est question, souvenons-nous de notre propre déférence à l’égard de l’ayatollah Khomeini, fondateur du présent régime iranien, lorsqu’il était hébergé à Neauphle-le-Château voici quelques décennies.
Nous pouvons abattre le régime des mollahs, interdire à l’Iran de développer l’arme nucléaire, briser l’épée de Damoclès qu’elle brandit sur le détroit d’Ormuz, fragmenter le pays selon les minorités ethniques (si cela répond au souhait des populations), assécher son soutien aux organisations terroristes, etc. Si nous faisons tout cela en oubliant le droit, en rejetant nos propres principes, nous nous exposons à ressembler à celui que nous aurons vaincu. D’une certaine manière, c’est l’Iran qui l’aurait alors emporté, nous ayant fait renoncer à être nous-mêmes.
« Justement, nous ne sommes pas… etc. »