“Paolo et Francesca” ou la cognition incarnée

par Jean-Marc Bourdin

Dans un de ses essais, support de plusieurs conférences, intitulé “Paolo et Francesca, un désir mimétique” [1], René Girard invite à s’intéresser à la préscience dont Dante Alighieri fait preuve dans un célèbre passage de la Divine Comédie, plus précisément dans le livre intitulé “Le deuxième cercle de l’Enfer : Les luxurieux et les victimes de la passion amoureuse : Paolo et Francesca (chant V)”.

Voici l’extrait en cause qui nous donne le récit de Francesca sur l’épisode qui vaut aux deux jeunes amants la condamnation à l’Enfer [2] :

Mais si de notre amour tu es désireux que je te dise la germination, c’est avec mots et pleurs que je le peux. Nous lisions un jour par récréation comment Lancelot fut d’amour saisi ; nous étions seuls et sans aucun soupçon. Plusieurs fois cette lecture nous fit lever les yeux et fit pâlir nos traits ; mais il n’y eut qu’un point qui nous vainquit. Lorsque nous lûmes que le sourire aimé était baisé par un si noble amant, lui, dont je ne serai plus séparée, me baisa sur la bouche, tout tremblant. Galehaut fut le livre et l’écrivit : ce jour-là nous ne lûmes pas plus avant.”

En opposition à l’interprétation romantique qui fit florès au XIXe siècle, postulant l’autonomie des deux amants lors de la rencontre fatale de leurs désirs réciproques, Girard repère dans le texte de Dante un modèle bien particulier à l’origine de leur soudaine et irrésistible passion “luxurieuse” : la lecture commune et simultanée du passage d’un roman, celui qui narre le premier baiser que Lancelot échange avec la reine Guenièvre, l’épouse de son suzerain et ami, le roi Arthur.

Girard nous dit : “L’Autre, le livre, le modèle est présent dès le principe ; c’est lui qui est à l’origine du projet solipsiste. Le lecteur romantique et individualiste ne perçoit pas le rôle de l’imitation livresque précisément parce qu’il a foi, lui aussi, en la passion absolue. Attirez l’attention de ce lecteur sur le livre et il vous répondra qu’il s’agit là d’un détail sans importance. La lecture, à l’en croire, ne fait guère que révéler un désir préexistant. Mais Dante donne à ce “détail” un relief qui rend plus saisissant encore le silence fait autour de lui par les commentateurs modernes. Les interprétations qui minimisent le rôle du livre sont toutes balayées par la conclusion du récit de Francesca :

Galeotto fu il libro e chi lo scrisse. [Galehaut fut le livre et l’écrivit.]

Galeotto, Galehaut, est le chevalier félon, l’ennemi d’Arthur, qui sème dans le cœur de Lancelot et de Guenièvre les germes de la passion. C’est le roman lui-même, affirme Francesca, qui joua dans notre vie le rôle de l’entremetteur diabolique, le rôle du médiateur.”

Pour Girard, Dante souligne ici “qu’écrite ou orale, c’est toujours la parole de quelqu’un qui suggère le désir. Le roman occupe dans le destin de Francesca la place du Verbe dans le quatrième évangile. Le Verbe de l’Homme devient Verbe diabolique s’il usurpe dans nos âmes la place du Verbe divin.”

Dante et Girard ont-ils raison contre les lectures romantiques ? De nouveaux développements de la science neurologique semblent leur donner confirmation. La découverte à la fin du siècle dernier des neurones miroirs semblait confirmer les intuitions théoriques de Girard et des grands littérateurs du désir. Avec le nouveau concept de “cognition incarnée” (ou embodiment en anglais), il semble qu’un pas de plus soit franchi dans la localisation des mécanismes inconscients qui influencent nos émotions. Comme pour les neurones miroirs, certains des chercheurs qui travaillent dans ce champ sont italiens. Marcela Perrone-Bertolotti, maîtresse de conférence à l’Université Grenoble Alpes et chercheuse au laboratoire de psychologie et neurocognition, vient ainsi de publier une étude qui conclut que “dans l’insula postérieure”, partie centrale du cerveau “impliquée dans le réseau de la douleur et de la sensation, on observe [chez des patients soignés pour une épilepsie sévère volontaires mobilisés pour cette étude] une réponse très rapide et de façon assez distante, c’est-à-dire presque sélective” à la lecture de locutions telles que “je brûle” ou “je me cogne” [3].

De là à penser que la lecture d’un passage torride du roman de Lancelot a activé dans les insula postérieures de nos malheureux Paolo et Francesca un désir irrépressible de baiser… au point de s’y “brûler” et de “cogner” tendrement leurs bouches !

Parmi les aspects troublants de ce concept psychologique d’embodiment (cognition incarnée) qui convient si bien à la théorie mimétique, et dont les mécanismes d’activation neurologiques sont aujourd’hui repérés, il est notable que Girard a utilisé très tôt au moment où il la concevait la locution d’“incarnation romanesque” comme le révèle Benoît Chantre dans sa Biographie. De son côté, Jean-Michel Oughourlian parle dès 1982, dans Un mime nommé désir, du couple suggestion/imitation qui anticipe sur celui des deux modes bottom up et top down de l’embodiment :

  • “le premier mode, « bottom-up », explique la manière dont les informations provenant du corps influencent notre cognition ;
  • le second, nommé « top-down », correspond à la manière dont notre cognition va influencer nos mouvements corporels. [4]

Il semble bien que, au prix de l’emploi de nouveaux termes et grâce à de nouvelles modalités d’expérimentation, la recherche en neuropsychologie mimétique avance en confirmation des intuitions théoriques fondamentales de Girard.


[1] Publié notamment dans Géométries du désir, sous la direction de Mark R. Anspach, Paris, 2010, éditions de L’Herne. Première publication sous le titre “De la Divine Comédie à la sociologie du roman” dans la Revue de l’institut de sociologie, Université de Bruxelles, 1963/2.

[2] Dante Alighieri, La divine comédie, traduit de l’italien par Danièle Robert, Paris, 2021, collection Babel, éditions Acte Sud.

[3] Podcast de “Cognition incarnée, quand le cerveau ressent ce qu’on lit”, extrait de l’émission de France culture Avec science d’Alexandra Delbot du 1er décembre 2025 : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/avec-sciences/avec-sciences-chronique-du-lundi-01-decembre-2025-9636330.

[4] Article Embodiment de Wikipedia.

4 réflexions sur « “Paolo et Francesca” ou la cognition incarnée »

  1. Merci, Jean-Marc, pour cette actualisation irréfutable du texte de Dante et de son interprétation girardienne. L’image qui coiffe le billet est excellente, c’est mieux que si c’était un extrait de film (les personnages de Dante ont-ils jamais été filmés ? A la différence de Don Quichotte, Ils sont moins populaires que leurs modèles !) ; en fait, c’est une image terrible, ce baiser emprunté qui va mener en enfer de beaux jeunes gens du simple fait qu’ils savent lire !

    Par contre, je suis vraiment désolée pour les « psy » qui font du bon boulot, mais la notion de « cognition incarnée » me semble complètement étrangère non seulement à l’image de cette inclination naissante mais à toute entreprise de connaissance des passions humaines. Cognition incarnée !! Cela fait dériver la pensée vers le maladif, vers la chair, bien sûr, mais sous un aspect plus chirurgical que sentimental. Bref, il y a entre l’herméneutique girardienne et les sciences expérimentales le même fossé ( esthétique, linguistique, existentiel ) qui a toujours séparé les poètes des savants. Et c’est bien dommage !

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    1. Les Anglo-saxons disent plus simplement embodiment, soit littéralement : incarnation. La traduction française est sans doute distordue par la volonté de s’éloigner de toute connotation religieuse. Plus qu’incarnation romanesque peut-être qui n’a tout de même pas abouti à la publication.

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    2. J’ajoute une deuxième réponse sur le fond à ton commentaire. J’ai toujours pris au sérieux l’affirmation de Girard selon laquelle il avait voulu contribuer à une science des rapports humains. Or celle-ci englobera nécessairement les neuro-sciences qui visent à repérer ce qui se passe dans les différentes zones du cerveau lorsque des interactions entre humains adviennent.

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      1. Oui, tout à fait d’accord. Ce n’est pas l’intervention scientifique, type neurones miroirs, que je critique, c’est le vocabulaire. Mais tu as sans doute raison, le mot « incarnation » fait peur. Je trouve cela dommage, à la fois d’un point de vue esthétique et d’un point de vue épistémologique.

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